CHAPITRE XXIII.

Zaka rougit prodigieusement à la proposition que je lui fis. La honte & l'étonnement attachoient ses regards à la terre, & chaque parole sembloit la pétrifier. Immobile, elle garda le silence; puis levant les yeux, elle les fixa sur les miens, comme pour y découvrir les vrais sentimens de mon cœur; sans doute elle vouloit y descendre, & elle cherchoit avidement à lire dans ma pensée: mes regards étoient tristes & confus; j'attendois ce qu'alloit prononcer sa bouche, & je tremblois de l'arrêt; car je pouvois bien consentir à partager le cœur de mon amante, mais non immoler entiérement le déplaisir secret que j'en ressentois.

Je lui exposai l'amour de Lodever, le désespoir qui empoisonnoit sa vie & flétrissoit pour lui le riant aspect de l'univers; je lui disois: Nous partageons l'air, les fruits dela terre, les rayons du soleil.... Pour toute réponse Zaka me lança un regard qui pénétra mon ame; elle vola dans mes bras; elle m'accabla des plus tendres baisers. Eh quoi, Zidzem, me dit-elle du ton du reproche, ne t'ai-je pas donné assez d'assurances que je t'aime & n'aimerai jamais que toi? Crois-tu que Zaka soit fausse, double, artificieuse? O cher Zidzem! un cœur peut-il être à deux? L'amour peut-il se partager? Tu le connois bien peu si tu en doutes. Imprudent! tu ne sais pas lire dans ton propre cœur: va, si je te privois d'une seule caresse, tu deviendrois malheureux: mais cela n'arrivera point; c'est à moi à te défendre, à te protéger contre toi-même & contre la foiblesse de ton cœur, lorsqu'il s'abuse à ce point. Ah, que de remords je t'épargne! Sais-tu quelle seroit l'amertume de ta douleur, l'horreur de tes regrets? Tu maudirois mille fois l'outrage que tu aurois fait à l'amour & à ta fidelle Zaka. Tu ne me verrois plus du même œil: toute ta félicité seroit évanouie... Et puis se tournant avecfierté vers Lodever, elle lui dit: Et toi, fatal étranger, ne me poursuis plus, & oublie-moi; c'est depuis ton arrivée que j'ai éprouvé les chagrins de l'amour; je n'en connoissois que les délices; le trouble est venu sur tes pas. M'aimes-tu autant que Zidzem? Non, cela n'est pas possible. Ton regard m'épouvante; ton amour me fait peur; jamais ton œil ne luit d'une flamme douce. Je t'ai aimé tant que tu n'as pas voulu désunir nos cœurs. Retourne dans ton pays, vas y trouver celle que tu as quittée; peut-être elle seche aujourd'hui dans les larmes; elle implore la fin de sa vie, en devinant que tu veux porter ton cœur à une autre qu'elle.

Je fis un second effort en faveur de mon ami, attestant que je voulois l'empêcher d'être sans cesse gémissant, s'il y avoit de ma faute; mais la fiere Zaka, avec un geste noble & contemplant Lodever avec un dédain que je ne puis rendre, m'auroit jeté à moi-même un regard de mépris, s'il n'eût été adouci par l'amour. Jamais ce front si noblementcourroucé ne sortira de ma mémoire. Je me tus; j'étois honteux, anéanti; je me jugeai au-dessous d'elle; un trait rapide de lumiere me fit voir que cette proposition étoit un outrage à son amour. Je m'applaudis dans le fond du cœur de la trouver constamment tendre & fidelle. Un de mes regards implora mon pardon, tandis que je tâchois de consoler Lodever, en lui disant que j'avois tout tenté pour qu'il fût tranquille, & que cela ne dépendoit plus de moi. Lodever avoit les yeux baissés & gardoit un morne silence. Il ne pouvoit ni rester ni fuir; il étoit comme enchaîné par une puissance invisible.

Je n'osois plus interroger les regards de Zaka, lorsque tout-à-coup ses bras s'entrelacerent aux miens; sa bouche pressa mes levres & je ne fus point maître de résister à mon ravissement. Je rendis à Zaka ses tendres caresses, & je ne songeai pas assez à dérober à Lodever le spectacle de mon triomphe. Livré aux transports de mon amante, j'oubliai mon ami. Trop foible pour soutenir lavue de nos caresses innocentes & vives, Lodever s'éloigna & s'enfonça dans un bois sombre.

Sorti de mon ivresse, je me reprochai ma cruauté; j'en témoignois mon mécontentement à Zaka, qui avoua avoir eu tort. Je courus sur les pas de Lodever pour l'appaiser, le consoler, & calmer ses maux par les paroles les plus douces. Il écouta tout ce que je lui dis avec une froideur que je n'aurois osé attendre après une pareille scene. Il me répondit avec beaucoup de tranquillité qu'il falloit s'en remettre à cette derniere décision; je le vis même sourire. Je crus que, frappé de la tendresse inviolable de Zaka & de l'inutilité de ses poursuites, il pouvoit renoncer à elle. Ah! si j'eusse mieux connu la dissimulation terrible des passions dans le cœur des Européens, j'aurois pressenti que ce calme trompeur, semblable à celui qui précede la tempête, annonçoit une vengeance sourde & épouvantable.

Quelques jours après cette aventure Lodever m'apporta un très-beau coco, espece de fruit excellent qui croît en Amérique, & dont il savoit que je mangeois volontiers. Zaka arriva au même instant & voulut goûter de ce fruit. Lodever le lui arracha vivement de la main, donnant pour prétexte que son front étoit trempé de sueur. Sa crainte paroissoit fondée; ce fruit est très-dangereux lorsqu'on en mange à contre-tems. Lodever jeta fort loin ce coco, pour ne pas, disoit-il, exciter l'envie de Zaka, si elle le voyoit manger: ensuite il nous engagea à faire une petite promenade.

De retour je cherchai mon coco vers l'endroit où il l'avoit jeté; je ne le trouvai point. Azeb qui n'étoit pas éloigné me demanda ce que je cherchois. Un très-beau coco, lui répondis-je. Oui, dit Azeb, il étoit bon:surpris par la soif, je l'ai ramassé, j'ai bu la liqueur & mangé le dedans; mais je ne sais, depuis un instant il me cause de vives douleurs. Je m'approchai de mon pere: un frisson l'avoit saisi; je lui présentai mon bras pour soutenir ses pas chancelans. De moment en moment son état devint plus violent: il souffroit comme si on lui eût déchiré les entrailles; il fut obligé de s'appuyer sur moi. Tout-à-coup son corps frémit dans mes bras, les forces me manquent, & il tombe étendu par terre, se roulant & poussant des cris lamentables.

J'appelle Zaka, elle vient, elle apperçoit Azeb les yeux égarés, la bouche couverte d'écume, les bras, les mains, les pieds roidis, tourmenté de convulsions affreuses. Nous tentâmes de le relever. Laisse, dit-il en me jetant un regard long & douloureux, laisse, je me meurs..... Dieu! m'écriai-je en pâlissant, vous mourez! Qu'est-ce à dire? Azeb souleva avec peine sa main appesantie; mais voulant serrer la mienne, son effort fut impuissant. La douleur & la tendresse se peignoientsur son front à travers les ombres du trépas. Nous frémissions d'effroi, nous pleurions, nous baisions son visage mourant. Il fixe ses yeux sur nous; sa poitrine se souleve avec effort, & sa voix entrecoupée prononce ces mots à plusieurs reprises: Je meurs, mes enfans... je meurs! Ah!... incertain & rempli de terreur sur le sort qui vous attend... je n'ose accuser, de peur de charger d'un crime celui qui peut-être est innocent... Non, je ne l'accuserai point... Me voici au terme de ma carriere, & je me soumets à la volonté de celui qui est le maître de toutes les créatures... Je ne puis souhaiter mon anéantissement, puisqu'il est un Dieu.... Ah! si les pénibles jours que j'ai passés sur la terre étoient les seuls pour lesquels j'eusse été créé, s'il n'en étoit point d'autres plus tranquilles, plus heureux, quelle puissance indifférente m'auroit donné l'être, m'auroit soumis à la douleur?... Mais le profond sentiment de l'espérance me reste; il retrace à mon esprit l'image de l'immortalité. Je dois vivre avecDieu tant qu'il existera: puisqu'il a daigné une fois me tirer du néant, ce n'est pas pour m'y laisser retomber. Je crois à sa bonté, dont l'univers est un témoignage éclatant; mais ce monde-ci n'est pas celui de l'homme; il est fait pour un autre rôle: il desire, il demande une autre destinée.... O mes enfans! vous mourrez aussi comme moi... Que le dernier moment de votre vie soit plus paisible que le mien!.... Que ce Dieu souverain vous bénisse comme je vous bénis!... Que sa clémence tempere l'amertume des jours de cette triste vie!... Je vous ai enseigné le moins d'erreurs qu'il m'a été possible... Si je vous ai enseigné peu de vertus, je vous ai montré peu de vices... J'espérois qu'à jamais caché dans ce séjour impénétrable... Mais mes projets ont été confondus..... Lodever.... Je vois... O mes enfans! adorez Dieu & craignez ses jugemens... Souffrez, s'il vous faut souffrir. Quand tous les maux se rassembleroient sur vous, gardez-vous de murmurer... Songez que vous êtes l'ouvrage de ses mains,& que vous devez lui être soumis... C'est le seul roi de l'univers... Il est Dieu.... il est tout-puissant... il est bon... il est l'amour même.... Le malheureux Azeb manqua de forces, nous fit un signe de tête & expira.

O moment affreux & mémorable! je n'avois jamais vu mourir un homme, & c'est mon pere qui est étendu sans vie; il meurt, il m'abandonne à l'horreur de mes réflexions. Je souleve ses bras immobiles: ils retombent, & l'effroi pénetre mes sens. Son corps, que nous embrassons, devient froid. Le ciel a perdu tout son éclat; un triste & vaste silence regne autour de nous; je ne sais quel murmure lugubre frappe dans les airs mon oreille épouvantée. Lodever passe à côté de ce corps sans vie, le regarde & nous dit sans douleur & sans larmes:Il faut le mettre dans la terre. Caboul pleure & sanglotte; je suis ému, & tout ce qui m'environne est nouveau pour moi.

Quoi, Azeb n'est plus! me disois-je; Azeb qui, une heure auparavant, nous parloit avectendresse; Azeb que j'aimois; Azeb dont je contemplois avec tant de plaisir le front vénérable; Azeb.... Le voilà sans chaleur & sans mouvement; son teint est livide, ses yeux sont fixes & ternes, ses membres sont glacés, il est sourd à tous nos cris. Oh! nous comprenions alors la destinée funeste & générale de l'homme.Vous mourrez aussi: ces mots retentissoient au fond de notre ame; nous nous tenions embrassés, comme si c'eût été le dernier embrassement de notre vie. Nos larmes, qui couloient en abondance, mouillerent ce cher cadavre.

Ah, Zidzem, dit Zaka en sanglottant, que deviendrois-je, hélas, si tu éprouvois le sort du malheureux Azeb! Que cet effroyable moment soit éloigné! O séparation cruelle! Ah! je la sens cette mort affreuse.... Elle vient... Elle va peut-être te frapper dans mes bras.... Dieu, que les momens que tu as accordés à l'homme sont de courte durée! Et elle tomba sur mon sein presque sans sentiment. Elle trembloit pour mes jours, jecraignois pour les siens, & nous nourrissions notre douleur du spectacle terrible qui augmentoit notre effroi.

Le trépas d'Azeb nous montra la mort en perspective: auparavant nous n'y songions pas. Azeb nous avoit dérobé, autant qu'il l'avoit pu, le trépas des animaux; & quand le hasard nous l'avoit fait appercevoir, il nous disoit tranquillement: Ils dorment, ils se réveilleront. Il nous avoit accoutumés, pour ainsi dire, à nous croire immortels, & il nous faisoit regarder notre existence comme ne devant point avoir de terme. Comme Dieu, nous répétoit-il souvent, sera toujours Dieu, de même l'esprit qui vous anime sera toujours esprit. Ainsi l'idée de la destruction nous étoit étrangere; & si Azeb ne nous parloit plus, nous entendions encore ses paroles, nous appercevions son regard: il n'étoit pasmort pour nous: il nous sembloit qu'à chaque instant il alloit se lever & nous parler.

Nous redoublâmes pour sa mémoire le respect que nous avions eu pour lui pendant sa vie; nous enterrâmes son corps d'après les conseils de Lodever; ses mains creuserent la fosse, & pendant cette fonction lugubre son visage ne changea point; il ne mêla point un soupir à nos douleurs: quand nous l'interrogions sur cet événement imprévu, il nous répondoit d'un air calme: Azeb étoit vieux, & vous devenoit inutile; il faut que chacun meure. Que nous étions loin de soupçonner la véritable cause de sa mort! L'idée d'un crime aussi noir ne pouvoit entrer dans notre pensée: on nous l'auroit expliqué alors, que nous n'y aurions rien compris.

Moment funeste & douloureux, lorsqu'il fallut rendre à la terre les tristes dépouilles d'Azeb! Nous ensevelîmes dans une fosse obscure un cœur autrefois animé d'un feu céleste, des mains dignes de porter le sceptre & de tracer des leçons aux sages. Hélas,m'écriai-je sur sa tombe, voilà donc l'étroite & éternelle demeure de ce pere chéri! Le chant des oiseaux, la beauté de la nature, la renaissance du jour, notre voix plaintive qui percera l'ombre de ces arbres touffus, rien ne pourra le faire sortir de ce lit effrayant; il habitera toujours avec la mort cette triste solitude; nous ne le verrons plus devancer le retour du soleil, respirer les parfums du matin, & d'un pas majestueux faire jaillir la rosée du sommet des fleurs; nous ne le verrons plus errer au hasard dans la forêt, plongé dans une douce méditation, levant ses mains pures vers la voûte du firmament; rien ne peut plus réchauffer sa froide poussiere; il ne nous pressera plus dans ses bras paternels, le sourire sur les levres & l'amour dans les yeux. Mais que dis-je! il nous a dit tant de fois que nous nous retrouverions dans un autre monde; que la partie pensante de lui-même subsisteroit toujours; qu'une ame immortelle seroit séparée de son corps & deviendroit à jamais heureuse par la clémenceinfinie du Créateur! Oui, cette idée me plait; cette idée est grande, elle est conforme à tout ce que j'apperçois de la main du grand Être. Il faut qu'il soit sublime & magnifique en tout; il faut qu'il accorde à sa créature tout ce qu'il peut lui accorder. Azeb vit, Azeb pense à nous; il converse encore avec Zidzem & Zaka. Ah! du séjour qu'il habite, qu'il lise au fond de nos cœurs, qu'il voie nos larmes, qu'il entende nos gémissemens & les louanges que nous donnons à son ame généreuse.

Nous baisâmes la terre qui le renfermoit dans son sein. Je voulus que ma fille la baisât aussi. Je me promis de revenir souvent pleurer sur ce tombeau & m'y entretenir avec l'ame d'Azeb, en attendant que, selon sa promesse, elle se montrât à moi dans un autre monde.

Zaka pleuroit amérement & paroissoit inconsolable. Je lui disois, pour calmer ses chagrins & ses regrets: Sois sûre qu'Azeb vit encore; il vit avec le grand Être dont ilnous a parlé. Il est heureux, puisqu'il le connoît; il est à la source de tout bien, il lui parle de nous, car il ne délaissera pas ceux qu'il a tant chéris sur la terre.

A quelques jours de là nous eûmes, chacun de notre côté, un rêve où nous revîmes Azeb. Ce rêve différoit si peu de la réalité que nous crûmes qu'il n'étoit devenu qu'invisible, & qu'il habitoit toujours avec nous. Comme son visage pendant notre rêve ne nous avoit paru ni triste ni souffrant, nous nous accoutumâmes à nous dire: Il est avec le grand Être; il est bien; il nous voit, nous entend; il sera notre protecteur; il nous enverra toujours des pensées justes & bonnes.

Caboul, le fidele Caboul étoit sorti de sa froideur pour pleurer Azeb. Il ne passoit jamais devant sa tombe sans lever les mains au ciel & saluer le lieu où il reposoit. Nous l'honorâmes comme un second pere. Dans le rang le plus abject, il eut toutes les vertus; & quoiqu'il ne fût pas doué des qualités de l'esprit, il nous força d'admirer sa grande ame. Je m'apperçus que depuis la mort d'Azeb il évitoit de toucher la main de Lodever; qu'il le servoit avec une sorte de répugnance; & ayant été frappé un jour de sa main, il lui dit: Jetez-moi aussi dans la terre; je serai mieux là qu'avec vous. Je ne fis point attention à ces paroles, ne pouvant en pénétrer le sens.

Profondément occupé de la perte que je venois de faire, je ne m'entretenois que d'Azeb, de ce qu'il avoit fait, de ce qu'il avoitdit; je me plaisois sur-tout à répéter ses dernieres paroles, ses tendres bénédictions. Je ne fus jamais si surpris ni si indigné que lorsque Lodever me dit un jour que, selon les loix de sa religion, Azeb ne pouvoit être avec le grand Être, n'ayant point été baptisé; qu'en conséquence, il étoit descendu dans un lieu où rouloient des flammes éternelles; & qu'il y étoit plongé à jamais, sans espérance d'en pouvoir sortir. Je m'écriai avec douleur: Cela ne se peut pas; tu mens, Lodever; ce que tu dis outrage la raison & le grand Être. Apprends qu'Azeb a fait le bien, a évité le mal, a adoré le Dieu du soleil, a aimé ses enfans. Que faut-il de plus pour aller rejoindre le grand Être? Non, reprit Lodever en se couvrant d'une physionomie effroyable, Azeb n'ayant point reçu le baptême, est damné. Qu'appelles-tu damné? répondis-je en pâlissant de courroux & de frayeur. Je veux dire, reprit Lodever, qu'il est avec les démons dans une fournaise... A ces mots, je me sentis dans une colere queje n'avois pas encore éprouvée; je sentis qu'il déraisonnoit, qu'il étoit en ce moment insensé, frénétique; je le vis sous une figure odieuse; ses traits d'homme disparurent à mes regards; je n'apperçus dans son œil qu'une stupidité aveugle & féroce; & comme il continuoit à me dire que sa religion condamnoit mon pere à être brûlé pendant toute une éternité, je m'éloignai avec une fureur inexprimable; car je sentois ma main prête à se lever contre lui, & tout mon être repoussoit cet anathême impie, qu'il me sembloit prononcer contre Dieu, dont la bonté avoit toujours pénétré mon cœur.

Je courus, dans une agitation extrême, vers le tombeau d'Azeb; je me couchai sur cette terre sacrée, en criant: Azeb! Azeb! serois-tu livré à des tourmens éternels, ainsi que l'assure Lodever? Dis, le grand Être que tu m'as annoncé auroit-il cessé d'être bon pour toi? Je jetai un cri comme pour réveiller l'ombre d'Azeb au fond de son tombeau; je pleurois de douleur & de tendresse, lorsqu'unsentiment invincible s'éveilla dans mon ame, & me cria fortement: Non, non, non, Azeb n'est point malheureux; Lodever te trompe; le grand Être embrasse toutes ses créatures; les paroles de Lodever sont mauvaises, & l'inspiration de ton cœur est la vérité.

Je me relevai plus calme, plus assuré, plus fort; je sentis au-dedans de moi que l'ombre d'Azeb avoit communiqué à ma raison une partie de la sienne, laquelle venoit du grand Être; & lorsque je rencontrai Lodever, je lui dis avec un ton d'assurance & de supériorité: Tu déraisonnes, tu es un insensé; ne me parle plus ainsi, car je ne verrois plus en toi un homme.

Je fus quelques jours sans vouloir converser avec Lodever, tant ses paroles m'avoient révolté. J'y voyois une empreinte d'extravagance & de cruauté. Il ne me parla plus de l'ame d'Azeb; & quand je lui disois, dans un reste d'amertume, avoue donc, imposteur, que tu ne savois ce que tu disois, il gardoit alors le silence & parloit d'autre chose. Il faisoit bien; car je l'aurois tué, je crois, quand il attaquoit l'amede mon pere.

J'oubliai peu à peu son aveugle & frénétique condamnation, que je jugeai échappée à sa bouche uniquement pour me contredire & faire parade de ses idées. L'horreur que cet arrêt m'avoit causée diminua, & l'impression en fut affoiblie par degrés. Le silence absolu de Lodever sur ces matieres étoit une sorte de rétractation. Je m'en contentai.

Notre ingénieux corrupteur se conformoità notre façon de penser, pour mieux nous faire tomber dans ses pieges. Il nous fit un tableau plus séduisant encore des plaisirs qui nous attendoient dans un autre hémisphere, & nous pressa plus vivement que jamais d'abandonner nos rochers; tout lui servoit d'objet de comparaison. Il nous apprenoit à mépriser ce que nous avions sous les mains, pour élancer notre imagination neuve vers de prétendues jouissances qu'il exaltoit, & dont à la seule description son visage se coloroit. Il entroit dans une espece d'extase: les mots qu'il proféroit alors sembloient lui apporter cette félicité lointaine si vantée dans ses discours.

Nous étions émus. Ces images nous délectoient, & sans savoir si elles étoient véritables ou fausses, nous appercevions tout ce qu'il nous peignoit. Ne connoissant ni notre force ni notre foiblesse, nous abandonnions notre ame au récit qu'il nous faisoit, & nous comptions sur les jouissances les plus vives & les plus multipliées.

Lodever mettoit chaque jour en jeu notrecuriosité, il la manioit à son gré; & nous ayant instruits que la belle plaine n'étoit pas les bornes du monde, nous pensions que tout étoit encore plus beau au-delà. Quelle étonnante magicienne que notre imagination, lorsque j'y songe après tant d'années & dans le calme de la réflexion!

A quel point notre ignorance étoit subjuguée! Nous ne connoissions pas seulement la distance des lieux, la nature des périls, ni la difficulté des exécutions: nous n'avions pour sauve-garde que les anciennes paroles d'Azeb, qui malheureusement s'effaçoient de notre mémoire. Hélas! Azeb n'étoit plus; & Lodever, si éloquent pour nous, se moquoit de nos craintes, détruisoit nos objections, que nous n'étions pas fâchés de voir renversées. Il nous présentoit à la lettre ce que j'ai vu depuis en Europe,la lanterne magique: ce qui, joint à l'extrême curiosité qui nous dominoit, nous détermina bientôt à partir.

Il nous eût été impossible de résister à son éloquence prestigieuse, quand même nousaurions eu les connoissances qui nous manquoient. Il nous captivoit, parce qu'il savoit interroger cette espérance, ce desir inquiet & effréné du bonheur, qui réside plus ou moins dans le cœur de l'homme. C'est par là qu'en cherchant à être mieux, nous nous égarâmes, ainsi que font plusieurs individus d'ailleurs très-savans, & qui habitent chez des peuples civilisés.

Nous aurions pu parvenir en peu de tems aux colonies Européennes, & bien plus sûrement, si nous eussions voulu passer au sud de nos montagnes; mais Lodever qui avoit ses vues, & qui vouloit transporter nos trésors, ou plutôt se les approprier, se vanta de connoître la carte de l'Amérique. Hélas! nous ne savions pas seulement qu'on avoit su réduire en petit la distance & la position des lieux; nous savions où se levoit & où se couchoit le soleil; voilà à quoi se bornoit notre géographie. Je me souviens que Lodever nous dit un jour que la terre étoit ronde, qu'elle flottoit au milieu de rien, qu'elle tournoitautour du soleil; moi, qui avois les démonstrations du contraire, je me moquai beaucoup de lui, & je ne voulus pas consentir à l'entendre sur ce chapitre. Il ne m'inspiroit néanmoins que la dérision, au lieu que, lorsqu'il tourmentoit dans sa fantaisie l'amede mon pere, mon gosier se séchoit de fureur, & j'étois prêt à l'écraser de toutes les puissances de mon être, tant il étoit soulevé contre cette horrible proposition.

Lodever nous fit faire quelques promenades sur le bord de la mer qui avoisinoit la belle plaine; il jeta une longue planche, se mit dessus, & nous donna le spectacle ravissant d'un homme qui marchoit sur les eaux. Il nous imprima tellement le respect par cette action, que nous n'osâmes plus contredire ses volontés. Tout ce qu'il essayoit, nous nous y soumettions aveuglément, & sans l'aimer, nous ne pouvions lui refuser notre admiration. Nous avions deviné par instinct que le cœur en lui étoit opposé à l'esprit. Nous ne sûmes que long-tems après que cette distinctionréelle & appuyée sur mille exemples, étoit une distinction Européenne.

Notre magicien nous proposa de construire un esquif sur le bord de la mer; il nous en traça le plan, & nous le fit appercevoir tracé sur le sable. Nous le vîmes alors comme s'il voguoit sur les flots; & animé par ce dessein créateur, nous nous mîmes tous à l'ouvrage avec une ardeur que la fatigue ne pouvoit interrompre, tant nous étions émerveillés de l'idée qu'il nous avoit donnée. D'après la planche, nous jugeâmes l'esquif praticable; & quand nous vîmes le froid Caboul prendre part lui-même à cette nouveauté, nous augurâmes que rien ne seroit plus sûr que cette nacelle pour franchir l'espace des mers.

Lodever nous parloit de longer la côte jusqu'aux bouches du fleuve des Amazones, & de le remonter pour arriver aux colonies Portugaises, d'où nous pourrions alors faire voile en Europe. Tous ces mots étoient neufs pour moi; mais Lodever, en traçant une petite ligne, me prouvoit que rien n'étoitplus aisé. Il me montroit l'Europe dans un petit point qui n'étoit pas à onze pouces du lieu où nous étions, & je croyois la route aussi sûre qu'aisée. Il appliquoit à un grain de sable les noms des grandes villes que j'ai parcourues depuis; & comme rien n'étoit plus conséquent dans le dessein qu'il avoit tracé, je crus que l'exécution étoit facile, & qu'elle ne rencontreroit aucun obstacle. Ma raison ne me présentoit aucune objection solide; car Lodever, en me représentant les distances & les rapports, avoit subjugué mon entendement de maniere qu'il ne pouvoit pas se montrer rebelle, tant la conviction étoit gravée dans les figures empreintes sur le sable. Je me vis déjà en Europe & à Londres; ma mémoire étoit remplie de ces noms, avec lesquels il m'avoit familiarisé.

Le desir de voir des peuples & des pays nouveaux, qui avoit été une des passions d'Azeb dans sa jeunesse, devint la nôtre. Rien ne nous rebuta; nos yeux étoient fascinés sur la démarche la plus téméraire. Lodever, quiavoit ses vues, nous maîtrisoit; & s'aveuglant lui-même sur les dangers, il n'étoit pas possible qu'il frappât notre réflexion.

Nous construisîmes sous ses ordres un esquif d'un bois léger & solide, nommépango, & dont les Américains se servent pour naviguer sans effroi sur les plus profonds abymes. Nous avions du loisir; nous travaillâmes sans relâche avec une activité incroyable. Le bon Caboul gémissoit d'abandonner la terre où reposoit son ancien maître; mais fidele à nos extravagantes volontés, il se faisoit un devoir de nous aider, voyant qu'il n'étoit aucun remede pour nous guérir. Lodever nous éveilloit avant l'aurore; & comme notre machine avoit pris une figure & une consistance, nous connûmes l'orgueil de cette création: notre espoir se réalisoit chaque jour; ce que nous avions vu gravé sur le sable s'édifioit sous nos mains, à notre grand étonnement. Lodever nous sembloit avoir prédit toutes les pieces qui devoient entrer dans cette machine merveilleuse; les plus petites, commeles plus grandes étoient présentes à son esprit. Il nous démontroit nos erreurs; & revenant à sa figure originale, il nous disoit avec un ton de supériorité: Ne vous ai-je pas dit d'abord que cela devoit être ainsi? Quand nous vîmes qu'il avoit tout prévu, & que tout étoit ordonné d'avance, nous crûmes, pour ainsi dire, que l'esquif sortoit de sa tête, & nous ne sûmes plus que nous humilier devant ses ordres. Il sembloit nous ouvrir par sa seule parole les routes de l'univers. J'oubliois le passé, confondu que j'étois par l'autorité de son génie; & je finis par croire tout ce qu'il me disoit, excepté lorsqu'il s'agissoit de l'ame de mon pere: mais il étoit trop prudent pour entamer cette question qui m'irritoit à l'excès; & il s'en étoit apperçu.

Plus nous avancions, plus notre courage redoubloit. Nos travaux, animés par l'espoir de jouir d'un avenir heureux, n'étoient plus des travaux; ils s'étoient métamorphosés en plaisirs. Plus de fatigues: tout étoit amusement, & chaque coup de hache nous donnoit l'avant-goût des voluptés Européennes.

L'esquif arrondi étoit bâti sur la greve; nous ne pûmes domter je ne sais quelle satisfaction orgueilleuse, en voyant l'ouvrage de nos mains. Quelques essais nous transporterent de la joie la plus vive, sur-tout lorsque nous vîmes notre chaloupe se balancer sur les ondes, quitter le rivage & suivre au loin le mouvement de la vague écumeuse; elle résistoit aux assauts de l'élément mobile. Lodever se jeta à la nage pour la rattraper, & revint, maîtrisant les flots avec un double aviron. Il nous parut un être supérieurqui, dans une majesté tranquille, commandoit à l'élément capricieux. Quand il atteignit le rivage, peu s'en fallut que nous ne nous prosternassions à ses pieds; Caboul laissoit voir sur son visage combien il étoit lui-même émerveillé. Il entra dans l'esquif; & quand il se vit porté sur le dos des vagues, il fit des exclamations qui auroient pu enivrer d'orgueil l'être le plus vain de la terre.

Dès ce moment Lodever devint notre maître absolu, nous obéissions à son geste; & Caboul, qui s'étoit montré le plus rebelle, fut l'esclave le plus attentif à ses ordres.

Une voile flottante, tissue d'écorce d'arbre, acheva la composition du chef-d'œuvre. Lodever ne nous avoit point fait part de cette merveilleuse invention, afin de terrasser nos esprits & de nous imprimer un respect plus profond. Nous crûmes tous trois qu'il y avoit une grande distance entre son intelligence & la nôtre: nous avouâmes notre foiblesse & notre insuffisance, & nous l'honorâmes sincérement autant qu'il pouvoit l'exiger.

Le jour de notre départ est enfin arrêté; tout est d'accord: nous comptions au bout de quelques heures toucher les bords de cette Europe fortunée. Lodever charge la barque de nos trésors; il choisit les plus précieux, & forcé d'abandonner le reste, il soupire; nous soupirons à son exemple, & nous payons à l'avarice un premier tribut.

Nous prîmes quelques provisions; mais la nature devoit suffire à nos besoins le long des fleuves fertiles que nous allions côtoyer. Un petit voyage d'une demi-lieue nous avoit enhardis au point que nous aurions bravé les tempêtes. Lodever commandoit à cette barque flottante, comme il commandoit à son bras: il nous apprit à la faire tourner en tous sens; & en humbles disciples, nous prenions des leçons que notre adresse naturelle ne rendoit pas infructueuses. Rien n'égale le plaisir que je ressentois à diriger cet esquif, & j'étois fier de courir sur un élément assujetti: ce que je n'eusse pas imaginé avant d'en avoir fait l'essai.

Nous avions poussé la folie jusqu'à nous tailler des habillemens, afin de paroître, comme le disoit Lodever, d'une maniere plus décente aux yeux des Européens. Lodever étoit habillé, & ses vêtemens nous servirent de modele. Nous avions une espece de tissu qui servoit à nous couvrir pendant les froids, & nous le coupâmes à la maniere angloise.

Sur le point de dire le dernier adieu à ce désert où j'avois vécu si long-tems dans l'ignorance & le bonheur, je ne pus m'empêcher d'aller visiter pour la derniere fois la tombe d'Azeb. Cet endroit solitaire & sombre me parut revêtu d'un ombrage plus lugubre. Prosterné avec tremblement, j'appellai Azeb, & mes cris troublerent le majestueux silence de ce lieu redoutable. La terre parut frémir sous mes pas; des pressentimens confus s'éleverent dans mon ame, & tout-à-coup je crus voir l'ombre d'Azeb percer sa tombe, ouvrir ses bras, comme pour retenir un fils trop imprudent. Mais cette image s'évanouit aussi-tôt: la cime des arbress'inclina, quoiqu'il n'y eût point de vent; leurs branches s'entre-choquerent; un murmure souterrein se fit entendre; un long gémissement parut sortir des bois voisins; un nuage noir planoit sur ma tête; quelques oiseaux fuyoient à tire-d'ailes & comme épouvantés. Je l'étois moi-même; mes jambes trembloient; je ne pouvois déjà plus m'arracher de ce séjour terrible; j'étois comme attaché au sol; je voulois y chercher un asyle; j'abjurois en ce moment les desirs qui m'avoient été les plus chers. Mon imagination troublée ne me permettoit plus d'avancer; mais Lodever vint, me parla, m'entraîna; je n'étois point fait pour lui résister. Zaka parut, me donnant elle-même le signal du départ; je quittai en pleurant la tombe d'Azeb, & mis le pied dans la barque.

Je me souviens que, dès que notre esquif fut en pleine eau, Lodever ne put dissimuler sa joie; il sourit d'un air triomphant. Pour nous, nous étions fort tristes. Caboul étoit immobile; il n'osoit plus manifester sa pensée; il aidoit à la manœuvre; Zaka étoit silencieuse, & ne levoit pas les yeux; elle se contentoit de me serrer la main, & moi je ne pouvois démêler les desseins secrets de Lodever.

Je ne vous parle point des périls que nous essuyâmes, & combien de fois Zaka parut intrépide & courageuse au milieu du danger. Elle n'avoit jamais renoncé à l'usage de ses bras, & la sensibilité de son cœur ne déroboit rien à la vigueur de son ame. Sa tête étoit libre dans les instans les plus terribles, dans ces mêmes instans où j'ai vu plusieurs fois le traître Lodever pâlir d'effroi. Avecquelle activité & quelle présence d'esprit elle défendoit, contre la fureur des eaux, la barque fragile qui portoit sa fille & Zidzem!

Déjà nous n'étions guere éloignés du fleuve des Amazones, qui, comme vous le savez, se partage en deux bras immenses. Notre seule ressource étoit de remonter le bras droit. Il étoit très-difficile de rompre le courant, & nous manquâmes d'y périr; mais notre adresse fut récompensée, & nous enfilâmes heureusement la route que Lodever s'étoit prescrite.

Alors nous nous livrâmes à une joie extrême; nous avions passé les écueils les plus redoutables; tout étoit calme; nous nous voyions en sûreté sur ce fleuve superbe & tranquille. Nous côtoyâmes ses bords, qui n'offroient qu'un crystal uni. Pendant trois jours nous n'eûmes pas la moindre bourrasque: un ciel serein, une navigation douce, tout favorisoit notre course. L'esquif léger passoit à travers une forêt de roseaux; nous ne perdions point de vue la terre; nous ydescendions à notre gré, pour y cueillir ces fruits délicieux que la nature prodigue dans ces riches contrées.

Le huitieme jour nous côtoyâmes un pays plus dur & plus agreste; nous passâmes entre de petits rochers, mais qui n'avoient rien de dangereux; seulement la nature s'y montroit marâtre en comparaison des rives que nous venions de parcourir. Nous étions déjà accoutumés au voyage, & nous ne sentions plus même la fatigue des premiers jours, tant nos bras étoient exercés & nos cœurs remplis de confiance & de courage.

Une nuit que la lune tour-à-tour brilloit & se cachoit dans des nuages, je m'entretenois avec Lodever du plaisir que nous aurions à voir l'Europe & ses grandes villes, de la vie douce & tranquille que nous y menerions. Je l'interrogeois curieusement sur mille choses dont je brûlois d'être instruit: il me parloit d'un vaisseau de haut bord cent fois plus gros que l'esquif qui nous portoit. J'aurois pris ce récit pour une fable; mais la chaloupeflottante me donnoit l'idée de cette immense machine. Mes questions ne tarissoient pas: il répondoit à tout avec la plus grande complaisance.

J'étois assis près de lui sur le bord de notre esquif; la lune éclairoit un peu, puis nous déroboit sa lumiere; Caboul manœuvroit; Zaka dormoit; je tenois ma fille entre mes bras: elle quittoit rarement ceux de sa mere, mais elle étoit alors dans les miens.

Tu le sais, ô Dieu! j'étois en ce moment l'ami le plus tendre, le plus fidele: j'honorois Lodever, je pressois quelquefois ses mains avec amour & respect. Comment le plus perfide, le plus barbare des hommes récompensa-t-il les épanchemens d'une ame sensible & naïve? La barque vint à pencher d'un côté, je m'appuyai de l'autre pour former un contrepoids. Le méchant ne perdit point cette occasion, & d'un coup imprévu me précipita moi & ma fille dans le fleuve. Je tombe lorsque la lune étoit voilée; je serre ma fille entre mes bras par un mouvement naturel;je me débats avec les pieds; je suis assez heureux pour surnager, je rencontrai quelques roseaux auxquels je m'accrochai d'une main. Le barbare voulut consommer son forfait, en nous assommant de son aviron; mais à la faveur de l'ombre, le coup redoublé ne frappa que ces mêmes roseaux qui me sauverent la vie une seconde fois. La lune sortit de dessous le nuage, & m'éclairant me fit voir le côté où je devois tendre. Ce fut avec la plus grande peine que je nageai vers la rive, n'abandonnant point ma fille; & après mille efforts incroyables, je grimpai sur ce bord aride.

S'il vous est possible, imaginez ma situation. Je ne pouvois ni pleurer, ni crier, ni gémir. Assis sur une pierre, ma fille à mes pieds, le cœur serré, ayant perdu jusqu'à la faculté de penser, je ne sentois pas même ma douleur. Je regardois autour de moi, & les fugitives clartés de l'astre de la nuit me montroient des rochers & une vaste solitude. Il ne me vint point dans l'esprit de courir sur les bords du fleuve, de crier à Zaka: j'avois perdu la voix; mes genoux s'entre-choquoient, & mon ame, abymée dans l'excès de ses maux, étoit comme plongée dans les ténebres.

J'attendois le jour, qui ne venoit point: j'avois l'espérance confuse de trouver une cabane; & puis je me figurois que Zaka & Caboul, qui n'étoient point complices du méchant, viendroient peut-être à mon secours,& seroient assez forts pour domter sa perfidie.

Je demeurai sur cette pierre froide, écoutant les cris & les gémissemens de ma fille, à laquelle je n'osois donner un baiser. Me reprochant déjà son malheur, je me disois avec amertume: Ah, du moins si elle étoit dans les bras de sa mere! Pourquoi l'en ai-je séparée! Rien n'égaloit le tourment de cette idée: j'espérois encore; mais lorsque les premiers rayons de l'aurore vinrent éclairer le lieu où j'étois, que devins-je, ô ciel! Je poussai des hurlemens, j'errois en furieux, je me frappois le front & la poitrine. La noirceur d'un homme abominable que je croyois mon ami, l'image du désespoir de Zaka à son réveil, ma fille jetant des cris que déjà lui arrachoit le pressant besoin: voilà les bourreaux de mon cœur. Je tombois sur la terre, je me relevois: mon regard imploroit le ciel & toute la nature; la nature & le ciel étoient sourds à mes cris étouffés. Je cherchois en moi un courage qui m'abandonnoit. Tantôtje précipitois mes pas, tantôt je m'arrêtois. J'étois tour-à-tour calme & désespéré. Je montois sur un rocher, je plongeois ma vue dans l'étendue du fleuve; je cherchois l'esquif qui, comme un point, auroit pu réjouir ma vue & ranimer mes forces. De l'eau, des rochers, un soleil tranquille au-dessus de ces horreurs, voilà ce qui vint terrasser mon ame & l'abattre. Une larme cruelle & lente monta de mon cœur à mes yeux, & me déchira d'un supplice nouveau & inexprimable.

Ah, mon ami! figurez vous un désert où la nature est morte, où l'œil ne se repose que sur un sable stérile & y cherche vainement un arbuste, une plante, un brin d'herbe; tel étoit le séjour épouvantable où je me trouvois! Je regardois tristement ma fille, & je ne pouvois pleurer. Ses gémissemens me tiroient de l'anéantissement fatal où je tombois: j'eus encore la présence d'esprit de casser quelques roseaux & de lui en faire sucer la moëlle; misérable nourriture, dont cependant moi & ma fille usâmes. Je n'osois plus la regarder;je criois d'une voix sourde & désespérée: Zaka, Zaka! O montagnes de Xarico! O Azeb, Azeb! Et l'écho reportoit à mon oreille ma voix douloureuse & plaintive.

N'avois-je pas assez de mon malheur & de celui de ma fille! Des idées non moins funestes me poursuivoient: je me figurois Zaka se débattant dans les bras du scélérat, s'élançant dans le fleuve, qu'elle croiroit mon tombeau. Le fidele Caboul tomboit assassiné, & peut-être elle-même couverte de son sang. Je ne pouvois fuir ces images funebres.

Jetons bas ce pesant fardeau de la vie, m'écriai-je, mourons avant que la cruelle faim nous dévore lentement & par degrés. Je courus avec une espece de rage du côté du fleuve, dans le dessein d'y finir mes jours. Je jetai auparavant un dernier regard sur ma fille: je la vis étendant ses petits bras vers moi, souriant dans sa douleur, comme si elle eût voulu me supplier de ne point l'abandonner dans un état aussi cruel. Amour paternel, tu l'emportas sur mon désespoir! Je pris l'innocentecréature entre mes bras; je la mouillai enfin de larmes, & je fus soulagé. Attendri par la nature, ma fureur se calma: je levai ma fille vers le ciel; & me jetant à genoux devant celui qui est dans tous les lieux, je dis: Grand Être! toi qui fis le soleil & qui attachas des fruits aux arbres pour toutes les créatures, aie donc pitié de celle qui languit sous tes regards; nourris-la, grand Être! elle n'a que son innocence & ses pleurs pour défense! N'es-tu pas le nourricier du vermisseau? Ma fille réclame sa nourriture! Que puis-je faire pour elle? Je lui donnerois mon sang, si mon sang pouvoit la nourrir! C'est à toi que je la remets, grand Être! Sauve-la; & si tu es en courroux de ce que j'ai abandonné la tombe d'Azeb, que ta colere ne tombe que sur moi!

Après cette fervente priere, j'attendis quelques secours du grand Être; & je résolus de vivre pour conserver, s'il étoit possible, ses misérables jours, auxquels les miens étoient attachés.

Ami, n'acheve point, si tu ne veux pas frémir! Lis & pleure. Plains-moi! Plains un malheureux pere, & tremble, si tu l'es, de te trouver dans une situation aussi terrible que la mienne.

J'allois périr de faim avec ma fille, si je ne rencontrois un autre aliment que la moëlle des roseaux. Foible & languissant, je pris le parti de m'enfoncer dans ce désert, portant ma fille qui gémissoit de besoin dans mes bras. J'espérois trouver quelqu'endroit moins affreux; mon œil avide cherchoit un arbre qui portât quelques fruits. Malheureux! plus j'avançois, plus ce désert devenoit effroyable. La nature étoit morte pour moi. Je marchai un jour entier sans rencontrer une source d'eau. Une petite pluie survint, & le sable aride but avidement l'eau que ma bouche lui disputoit. Je me vis réduit à faire sucer à mafille ce sable humide, pour rafraîchir sa bouche altérée.

Las, épuisé, n'appercevant que des plaines immenses & stériles, & les rayons du soleil qui éclairoient ma misere, ma nudité, & qui dardoient leurs feux sur ma tête ébranlée, je me couchai sur le sable brûlant; je mourois de douleur, & je tombai dans une frénésie qui approchoit de l'extrême fureur.

Ma fille étoit dans un état à faire pitié à un tigre. Sa bouche, ses levres, sa langue étoient desséchées: chacun de ses gémissemens enfonçoit un glaive dans mon sein; jamais, sous ce ciel d'airain, il ne s'étoit trouvé d'être malheureux comme moi: mes mains ensanglanterent ma poitrine: éperdu, forcené, pleurant de tendresse & de fureur, je baisois ma fille; ma fille, d'une voix souffrante, prononça le nom de sa mere; elle appelloit Zaka à son secours. A ce nom fatal, qui ébranla mon ame comme un tonnerre, je ne me connus plus; je fus tenté de terminer ses jours; j'en conçus l'horrible pensée; je pris unepierre, je la soulevai sur sa tête. Mais l'idée que j'allois offenser le grand Être me retint; je songeai que mon désespoir seroit un outrage fait à sa bonté, & que le secours que j'attendois alloit peut-être descendre du ciel. Je me souvins des paroles d'Azeb, qui m'avoit toujours dit: Apprends à souffrir, tout est ordonné par la volonté du grand Être. Je me soumis; je pleurai; je pressai ma fille contre mon sein; j'attendis ce que le grand Être devoit ordonner de son sort & du mien.

Elle tomba dans une espece de stupeur; elle devint comme insensible; ses yeux se fermerent; sa chaleur s'évapora, & le trépas vint la délivrer des maux de la vie. Ses derniers momens ne furent pas douloureux: les traits de son visage n'étoient pas altérés. Ne la voyant plus souffrir, je la contemplai sans effroi, dans ce calme immobile; je restai auprès d'elle pendant un jour entier; & voyant qu'elle ne donnoit aucun signe de vie, je lui dis: Tu es allée rejoindre Azeb dans le séjour du repos; tu es bien présentement; tu es avecle grand Être. Salue Azeb; raconte-lui mes souffrances & mes douleurs: dis-lui que nous avons été punis de n'avoir pas suivi ses sages conseils.

Indifférent alors sur le sort qui m'attendoit, je montai au sommet d'un rocher, tournant le dos à ma malheureuse fille. J'avois couvert son corps de sable & de terre, après lui avoir donné le dernier baiser.

En mesurant l'espace qui étoit au-dessous de moi, j'apperçus dans l'éloignement des hommes assis en rond; ils leverent leurs regards vers moi. Je l'avouerai, à la vue de quelques alimens, mon cœur défaillant sentit un retour secret vers la vie; le trépas me fit horreur, lorsque je sentis que je pouvois revivre. Nommez lâcheté, foiblesse, le sentiment qui m'entraîna vers ces sauvages. Je ne le pus domter: la faim impérieuse me guidoit.

Les peuples Américains ont tous en leurs différens langages une façon générale de se faire entendre. Il ne me fut pas difficile par mes gestes de leur faire comprendre que j'imploroisleur secours. Mon langage les prévint sans doute en ma faveur; ils m'accueillirent & m'inviterent à manger. Ma faim étoit si grande que je dévorai ce qu'ils me présentoient; c'étoient des poissons secs: mais tout-à-coup je m'arrêtai, je ne voulus plus manger, songeant que ma fille étoit morte de besoin. J'avois des remords en prenant ces mets: il me sembloit que je ne devois plus exister, après m'avoir perdu ce qui m'étoit cher. Ces sauvages, me voyant affligé, me consolerent. Après une marche d'une demi-journée, ils me prirent dans leur bateau. Le lieu que j'avois parcouru étoit une isle où ils venoient chasser. Au bout d'une navigation de quatorze jours, nous abordâmes à leur habitation qui étoit sur les bords du même fleuve.

Le poids de l'infortune pesoit toujours sur mon cœur, & je sentois l'horreur d'être revenu à la vie après des pertes aussi douloureuses. Le soleil que j'avois tant de fois contemplé avec Azeb & Zaka, sembloit me reprocher mon existence. Hélas! cet objet sitendrement aimé, cette Zaka, qu'étoit-elle devenue? Ce fleuve que je voyois étoit-il son tombeau? Lodever l'avoit-il tuée après l'avoir outragée? Ce meurtrier jouissoit donc en paix & de son crime & de mes trésors! Cette Europe que j'avois tant desirée, ne m'offroit plus qu'une perspective odieuse: c'étoit en voulant chercher une plus grande félicité, que j'avois perdu le bonheur. De quoi me servoient quelques-unes de ces pierres brillantes que par hasard j'avois sur moi? Ce peuple qui me nourrissoit n'en faisoit aucun cas. Il falloit les dédommager par mes travaux des mets qu'ils m'offroient: heureusement pour moi que mes bras robustes, accoutumés à la culture de la terre, ne me refusoient pas leur service.

Dans les intervalles que me laissoit le travail, je côtoyois lentement le bord du fleuve, comme pour retrouver du moins ce corps adorable & mourir en l'embrassant. Je n'avois plus rien autour de moi que je pusse aimer. Quel état pour un cœur comme le mien!J'étois détrompé & sur l'amitié & sur ce bonheur que je croyois toucher. Je ne me pardonnois pas d'avoir fait moi-même mon malheur: je me regardois comme l'assassin de Zaka & de ma fille. N'étoit-ce pas moi qui les avois arrachées à un état paisible pour les conduire au-devant des désastres? Ce remords terrible étoit vivant dans mon cœur & le déchiroit. Ah! si Zaka ne m'a point maudit, m'écriois-je, c'est que l'amour a été plus fort. Si je la retrouve, que lui dirai-je, quand elle me redemandera sa fille?

Je passai quarante jours sans connoître le sommeil: je ne trouvois de relâche à mes maux qu'en forçant le travail, tant pour me distraire que pour me rendre utile au peuple qui me nourrissoit. O mort, dont j'avois vu deux fois l'image, que je t'ai invoquée de fois! Qui m'a fait supporter la vie, lorsque je ne tenois à rien? Je n'étois plus furieux; l'excès de la douleur avoit affoibli mon bras: je traînois des jours tristes, pénibles, empoisonnés de regrets, & l'avenir ne m'en offroit pointd'autres. Ce qui me tourmentoit le plus étoit l'incertitude du sort de Zaka. Après avoir travaillé sous la chaleur d'un jour entier, je levois le soir les yeux vers la lune, & je lui disois: Bel astre! vois-tu Zaka? Que de fois nous nous sommes promenés sous ta lumiere douce, les mains entrelacées! Le grand Être qui est au-dessus de toi, voudra-t-il nous rejoindre? Et je me promenois ainsi solitairement sur les bords du fleuve, avec l'image de Zaka, qui tantôt me sembloit en Europe, & tantôt refugiée avec sa fille dans les bras du grand Être.


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