CHAPITRE XXXII.

Le destin m'avoit conduit parmi les Gengis, peuple qui avoit des vertus mêlangées d'une sorte de férocité. Fideles à l'hospitalité, ils étoient implacables envers leurs ennemis; ils les mettoient à mort, & ils étoient prêts à répandre tout leur sang pour la cause des leurs. J'ai vu ces hommes si terribles, la massue à la main, s'attendrir, pleurer, connoître la générosité, la grandeur d'ame, la sincérité, la foi. Leurs coutumes sont féroces, & leurs mœurs sont douces. Leur commerce est sûr, leur parole inviolable. Ils rendent la justice au foible; ils sont compatissans & sinceres; ils ne se laissent jamais ni séduire ni corrompre: aussi ont-ils l'orgueil de se croire plus estimables que le reste des nations. Ils m'assignerent un travail qui n'excédoit pas mes forces, & dès ce moment je fus regardé comme leur compatriote.

Ce peuple humain, par un contraste étrange, avoit des dieux sanguinaires, auxquels il immoloit tous les ans une jeune fille enlevée chez leurs ennemis. Les simulacres de leurs dieux étoient teints de sang. J'ai vu le cœur de ces barbares maîtrisé par la religion. Le guerrier qui venoit d'affronter la mort, tomboit aux pieds de ces idoles, pénétré de terreur. C'étoient des ames fortes, en qui tout devenoit excès, soit crainte, soit valeur, soit haine, soit amitié.

Un Gengis, fier de son audace & de son indépendance, méprise tous les autres peuples. S'il est fait prisonnier de guerre, il souffre la mort en héros. Il traite les Européens d'ignorans & de lâches, les voyant dédaigner ses dieux & pâlir à l'aspect du bûcher.

J'ai vécu chez les Gengis près d'un an sans avoir essuyé la moindre injustice. Ils me traitoient comme leur frere; mais mon cœur flétri ne pouvoit goûter aucune sorte de joie. Je me prêtois à leur maniere de vivre, sans pouvoir m'y accoutumer, & c'est sûrement à cettecomplaisance que j'ai été redevable de leur amitié.

Ils me conduisirent un jour à une de leurs fêtes, malgré ma répugnance; c'étoit le jour du sacrifice, jour solemnel pour appaiser leur dieu. Quelle fête! Devant une idole d'une figure hideuse, une jeune Européenne, portant déjà les tristes ornemens du sacrifice, alloit être immolée & son sang devoit rougir l'idole. Elle avoit été prise sur un vaisseau Portugais qui avoit vomi la flamme & la mort contre une de leurs barques, & les Gengis adoroient la vengeance.

Le bruit de mille instrumens grossiers précédoit sa marche; que dis-je! on la traînoit, malgré toute sa résistance, vers l'autel; elle regrettoit amérement la vie qu'elle alloit perdre. Jeune & dans tout l'éclat de la beauté, la pâleur, l'horreur de la mort se peignoient sur son front; elle tournoit ses beaux yeux, tantôt vers le ciel, tantôt vers ses bourreaux, comme pour les fléchir. Larmes inutiles! Ces barbares vouloient offrir à leur idole une victimequ'ils jugeoient digne de lui être présentée. Le fer alloit percer un sein fait pour désarmer la main la plus féroce.

Ah, que je fus ému! Comme ses cris retentirent au fond de mon cœur! Que ses larmes me toucherent! Je me croyois devenu à jamais insensible; ce fut elle qui réveilla dans mon cœur le sentiment presque éteint: sa beauté me toucha; mais son malheur fit sur mon ame une impression plus vive encore.

Au moment où l'on traînoit la victime vers l'idole, le grand-prêtre, portant une couronne de chêne, imposa silence à l'assemblée, & proféra ces mots:

Voici l'ennemi qui doit être immolé pour appaiser le courroux de Zarakuntos; mais, vous le savez, la loi indique un moyen qui le satisferoit également: s'il se trouvoit un étranger qui voulût se charger de la victime & en purger nos contrées, qu'il fuie, qu'il s'éloigne, en se couvrant de l'horreur qu'elle inspire! Nous l'abandonnons à lui, pourvuqu'à la fin de trois révolutions du soleil il ne respire plus l'air que nous respirons, & qu'il vienne aux pieds de la statue verser une goutte de son sang sur son pied droit.

Chacun étoit immobile, lorsqu'ayant bien compris le discours du grand-prêtre, je sortis des rangs, & m'écriai: C'est moi; je la prends.

Le grand-prêtre me fit approcher, & me dit: Tu promets donc de la conduire hors de ces contrées? Oui, répondis-je. Il chargea ma tête de je ne sais quelles imprécations, incisa l'index de ma main gauche, fit couler mon sang sur l'orteil du pied droit de la statue, & remit entre mes bras la jeune fille tremblante. Aussi tôt un applaudissement confus s'éleva dans l'assemblée, & je fus environné de clameurs qui ressembloient à un chant de triomphe.

Fier d'avoir conservé les jours de cette beauté innocente, je lui pris la main avec un saisissement involontaire; elle jeta un cri, croyant que j'étois son meurtrier, & s'imaginantqu'un couteau brilloit dans ma main désarmée.

Je lui dis en espagnol, qu'elle n'avoit plus rien à craindre, & que je venois de lui sauver la vie. Toute l'assemblée répétoit: Elle ne sera point mise à mort; l'étranger l'emmene.

Pour elle, étonnée d'entendre parler une langue d'Europe à un homme qu'elle avoit vu prêt à la tuer, son ame ne pouvoit suffire aux idées qui l'agitoient; elle me demanda s'il étoit bien vrai qu'elle ne dût point être égorgée, & si je ne l'abusois pas par une pitié fausse ou cruelle. Je l'assurai que ses jours étoient en sûreté, & que les Gengis ne rompoient jamais leurs promesses.

Ma joie, en lui annonçant cette nouvelle, étoit inexprimable: je jouissois de sa douce surprise, du plaisir qui par degrés dilatoit son ame, de la joie qui se répandoit sur tous les traits délicats de son visage, & qui, à la place de la pâleur, étendoit un voile de rose. Elle se trouvoit dans l'état où les Gengisl'avoient laissée, après l'avoir dépouillée de ses habits.

Les instrumens guerriers retentirent dans les airs: toute l'assemblée défila devant nous; chacun, en passant, disoit un mot que je ne pouvois interpréter. Le grand-prêtre, qui étoit le dernier, prit de la poussiere d'un air mystérieux, & la jeta sur nos têtes. Tout le monde s'éloigna, & nous restâmes seuls devant l'autel de mort & l'idole hideuse.

La victime rougissoit, & se couvrit d'une peau de tigre qu'un Indien avoit laissé tomber. La cause de sa honte m'étoit inconnue: son étonnement, sa reconnoissance, un reste de terreur qu'elle ne pouvoit étouffer, tous ses mouvemens étoient peints sur son front & s'y succédoient avec rapidité; & moi, je ne jouissois que du plaisir de l'avoir dérobée à une mort certaine, lorsque tout-à-coup la victime enlaça ses bras autour de mon col & me cria d'une voix tendre & étouffée: Vous êtes mon époux, vous l'êtes par les loix du pays, je vous appartiens.

J'avoue que ma surprise ne peut se rendre. Elle étoit belle, & sa douleur profonde me donnoit un témoignage satisfaisant de la sensibilité de son cœur; mais fidele à Zaka, je lui dis avec une forte expression: Mon cœur est à une autre. Je serai ton compagnon, ton pere, ton protecteur; mais jamais ma main ne serrera avec amour une autre main que celle de Zaka. Viens avec moi: je te protégerai, je te nourrirai du travail de mes mains; mais jamais tu ne partageras mon lit. Je ne veux sentir les voluptés de l'amour qu'avec Zaka.

La jeune Portugaise baissa les yeux, en disant: J'obéissois à la loi du pays; je remercie mon libérateur. Et elle me baisa la main, en fléchissant le genou. Un Européen l'eût relevée: je la laissai dans cette attitude, & j'allai chercher d'une liqueur forte pour la ranimer. Je la fis asseoir à côté de moi, ce qu'elle n'osoit. Elle me répétoit qu'elle étoit mon humble esclave, & je lui disois qu'elle étoit à elle-même, sous la main du grand Être,& que je ne voulois point d'esclave.

Je l'engageai à me raconter ses aventures. Elle étoit fille d'un Portugais commerçant, établi à Buenos-Ayres. Forcé de côtoyer les rives des Gengis, il avoit fait feu sur une de leurs barques, & la mort avoit été le prix de son imprudence. Ceux qui étoient échappés à la massue des sauvages, avoient été vendus comme esclaves; & à l'époque de sa captivité, sa beauté, sa jeunesse, son sexe l'avoient fait réserver pour être offerte en sacrifice.

La nation ordonna qu'on nous renverroit aux colonies Portugaises. Elle regardoit comme un augure de félicité qu'un étranger eût voulu se charger d'une tête où l'on avoit fait descendre toutes les malédictions. Elle devoit sortir du pays & emporter, pour ainsi dire, avec elle le courroux de leur dieu. On la regardoit comme plus infortunée que si elle fût tombée sous le couteau du sacrificateur. On louoit mon courage d'oser vivre avec l'objet des anathêmes célestes. Ce fut pourmoi un titre à leur bienveillance. Aucun d'eux n'auroit été capable d'une pareille résolution: ils m'avoient donné la jeune Portugaise comme épouse, comme esclave, comme m'appartenant sans réserve; mais l'amour que j'avois pour Zaka étoit trop avant dans mon cœur pour que je pusse porter quelque tendresse à une autre femme. J'ose dire que je vis ses attraits d'un œil tranquille; que je me défendis de ses charmes & de ses caresses; que tout ce qu'elle me disoit ne faisoit que me rappeller les paroles de Zaka & me les rendre plus cheres. Ce n'étoit point insensibilité, c'étoit un sentiment profond qui ne me permettoit pas d'en aimer une autre que Zaka, & qui me rendoit indifférens tous les plaisirs qui n'étoient point partagés avec elle.

Notre passage aux colonies Portugaises étoit bien moins difficile que je ne l'avois cru d'abord. Les Gengis commercent avec leurs voisins les Talibotos, lesquels sont en très-étroite alliance avec les Portugais. Il étoit de la religion des Gengis de nous conduire en sûretéloin de leurs frontieres; là, de renouveller leurs anathêmes & d'abandonner la victime à toute la colere de leur dieu. Leur superstition nous servit heureusement. Ils nous accompagnerent armés, pour nous dérober à tout danger; car c'eût été un désastre pour la nation, si la victime fût tombée autre part qu'au pied de l'autel. Ils ne doutoient pas que la foudre n'atteignît sa tête dévouée dès qu'elle auroit passé les limites de leur pays. En louant ma générosité, ils me plaignoient de ma folie de l'accompagner, au lieu de vivre chez eux: ils m'en presserent encore, me proposant de la ramener devant l'idole & de l'immoler.

Si je l'abandonnois, c'étoit le signal de sa mort. Je leur certifiai que je voulois la sauver & la conduire jusques dans sa patrie. Ils soupirerent sur mon sort, recommencerent autour de moi leurs cérémonies superstitieuses, & chargerent la tête de la victime de nouvelles imprécations: ils avoient horreur de toucher ses vêtemens; il falloit qu'ellefût toujours à quelque distance d'eux. Après avoir passé une certaine limite, ils tournerent le dos, firent des ablutions, & me montrerent du doigt un long rang de cabanes: c'étoit le séjour des Talibotos. En me quittant, ils me donnerent des marques de regret & d'amitié; ils me firent même des présens. L'action que je venois de faire les avoit remplis d'étonnement & de respect: ils l'attribuoient à un excès de générosité, croyant qu'il n'y avoit point dans le monde de pays plus beau & plus fortuné que le leur. Ils m'aimoient, parce que je ne les avois jamais contredits dans leurs idées, leurs opinions, leur culte & leur façon de vivre.

Avec quels transports la jeune Portugaise marqua sa joie dès qu'elle se vit hors de ce peuple, dont le nom seul la faisoit frissonner d'horreur! Elle me devoit la vie; elle avoit pour moi de l'amour: mais lorsque je lui eus fait part de l'état de mon cœur, de mes pertes, de l'image de Zaka inséparable de mon existence, elle jugea bien que la sentence de mon cœur ne lui seroit jamais favorable; & voyant que j'aurois regardé comme un crime d'oublier un instant celle avec qui j'avois passé tant d'années, elle loua ma conduite.

Un jour, me faisant répéter mon histoire, elle me dit que je devois bien me garder de la confier à quelque Portugais, parce qu'il me regarderoit comme un grand criminel. Je marquai de la surprise: elle me dit que l'union du frere & de la sœur étoit proscrite & regardée comme un crime majeur; que ceuxqui l'avoient commis étoient également réprouvés par les loix civiles & religieuses, & qu'on avoit jugé que le supplice du feu étoit seul capable d'expier un pareil forfait.

Sans l'amitié & la confiance que j'avois pour elle, j'aurois cru qu'elle me faisoit un conte, tant ma conscience avoit été parfaitement muette & tranquille. Jamais la pensée que j'offensois la nature & le grand Être n'étoit entrée dans mon ame: j'interrogeois mon cœur, pour savoir s'il étoit véritablement coupable d'aimer Zaka avec tendresse; & je ne comprenois pas ce qui pouvoit rendre cet amour criminel.

Ma jeune Portugaise m'exhorta à taire l'histoire de cette union, que l'on nommoit en Europe un inceste, & qui m'exposeroit à la rigueur des loix, ou du moins qui me feroit regarder avec horreur & mépris. J'avoue que je me perdis dans mes réflexions pour concilier avec la raison l'origine de cette loi, & je ne pus jamais deviner comment elle s'étoit établie parmi les hommes.

Nous fûmes bien reçus chez les Talibotos. Je les trouvai plus civilisés que les Gengis; mais en acquérant de nouvelles lumieres, ils avoient lié connoissance avec la ruse & le mensonge. Ils étoient bien moins désintéressés, & ils connoissoient déjà la valeur de mes petites pierres brillantes.

Ma jeune compagne m'avoit confirmé tout ce que Lodever m'avoit dit de l'Europe: ce qui, joint à l'espérance de retrouver Zaka, me faisoit attendre avec impatience l'occasion de parvenir aux colonies Portugaises. Mais sans un événement particulier, nous serions demeurés un tems infini chez ce peuple.

Elle découvrit chez les Talibotos un Jésuite. Je ne sais ce qu'elle lui avoit dit sur mon compte; mais elle me l'amena avec une espece de triomphe. Je vis un homme d'une physionomie douce & fine. Il me caressoit de l'œil avant de m'avoir parlé. Ses manieres étoient aisées & insinuantes, & je me disois en moi-même: Si tous les Européens ressemblent à celui-ci, qu'ils sont aimables!

Ce Jésuite sembloit deviner toutes mes pensées, tant il alloit au-devant de mes moindres mouvemens; il me comprenoit facilement, & dans un jour que nous passâmes ensemble, il me donna une foule d'idées que je n'avois pas eues. Il ne savoit point agir comme Lodever, il sembloit n'avoir ni bras ni jambes, tant il en faisoit peu d'usage; mais il sortoit de sa tête des traits de lumiere qui persuadoient tout ce qu'il vouloit faire adopter aux autres. Il m'embrassa pendant un jour entier. Je n'avois jamais imaginé qu'un homme pût être aussi caressant envers un autre. Il me loua des pieds à la tête, mais avec une grace & un à-propos qui ôtoient à ses louanges le ton adulateur. Il me dit enfin qu'il vouloit s'occuper de mon salut éternel, & qu'il reviendroit le lendemain pour me faire chrétien. Je l'avois trouvé si doux, si poli, que je lui promis de faire tout ce qu'il voudroit. Il m'avoit enchanté par ses paroles, déjà il m'avoit promis de me faire passer en Europe, & à ce nom seul il faisoit une exclamation qui sembloitexprimer que là étoient le repos, le bonheur, & qu'on y trouvoit le chemin de la vraie félicité.

Le lendemain, il me prit en particulier, & tira de sa poche un crucifix. Je reconnus la figure; je la pris avec respect, & je m'écriai: C'est un Dieu que mon pere adoroit. Je l'ai vu prosterné devant son image.

Le Jésuite fut ému de mon action; il me dit que l'image de ce Dieu étoit faite pour parcourir la terre entiere, pour s'enfoncer dans les régions les plus reculées, pour être reconnu au fond des déserts les plus inaccessibles; que la croix sur laquelle étoit couché cet homme souffrant, dominoit les édifices de l'Europe, & que c'étoit le signe religieux qui triompheroit de tous les autres. Vous verrez ce signe, me dit-il, sur la poitrine de ceux qui gouvernent les hommes; ils se font honneur de le porter; tout genou doit fléchir devant lui.

Je lui repliquai que ce signe étoit très-respectable, puisque mon pere l'avoit adoré;mais il m'avoit appris à adorer un être caché derriere la voûte lumineuse du firmament, qui ne se manifestoit que par ses œuvres éclatantes; qu'il s'appelloit le grand Être, & que c'étoit lui que j'adorois dans la plaine & sur le sommet des montagnes. Le Jésuite reprit: Celui que je vous présente est le même; c'est le grand Être caché qui s'est fait homme pour instruire les hommes, pour voiler sa majesté, inaccessible à nos regards, pour apprendre aux humains à s'aimer, pour nous apporter des vérités utiles & consolantes, pour en faire un peuple d'amis & de freres unis par les liens de la charité & de la bienfaisance. C'est au nom du grand Être que je vous aime, & que je veux être votre frere.

Quoi, lui dis-je, ce grand Être est descendu parmi les hommes? Et dans quelle partie de la terre? En Asie, me dit-il. Que l'Asie est heureuse! m'écriai-je. Y est-il encore? Non, me dit-il, il est mort sur cette croix.—Et comment les hommes ont-ils pu clouer le grand Être?—Il s'étoit faithomme pour compatir à notre foiblesse, pour ne pas éblouir nos foibles yeux. Toute sa doctrine n'étoit qu'amour & charité. Des hommes méchans & orgueilleux, irrités de cette doctrine simple & pure, qui renversoit leurs décisions hautaines & leurs prétentions ambitieuses, l'ont fait mettre à mort, parce qu'ils avoient intérêt de détruire le précepte de l'égalité.—Il n'y avoit rien de plus raisonnable que cette doctrine. Ne me dites-vous pas que le grand Être, prenant la figure d'un homme, avoit recommandé à toutes les créatures humaines de se regarder comme les enfans égaux d'un même pere, de se prêter tous les secours que des freres bien unis doivent se donner? Je ne connois pas de plus belle doctrine que celle-là. Et comment appelle-t-on ceux qui la professent?—On les appelle chrétiens.—Ah, le beau nom à porter! Tous ceux qui sont chrétiens s'aiment donc entre eux, se soulagent mutuellement. Je vois bien que cette doctrine vient du grand Être, & il me tarde de vivre parmi les chrétiens.

Mais, me dit-il, pour vivre avec eux, il faut être chrétien. Ne vénérez-vous point celui qui est venu apporter au monde cette admirable doctrine, & qui est mort pour elle? Sans doute, repris-je, puisque le grand Être étoit en lui, puisque la chair d'homme, si je vous comprends bien, n'étoit que son vêtement. Je veux être chrétien avec vous, parce qu'alors vous m'aimerez & que je serai obligé de vous aimer; & chaque homme que je rencontrerai désormais, je lui dirai: Je suis chrétien, je t'aime; sois chrétien, afin de m'aimer aussi; car le grand Être, qui s'est fait homme pour nous dire de nous aimer & de nous regarder comme freres, le veut ainsi. Et il n'y a rien de plus doux que de pratiquer une pareille loi. Lodever n'étoit pas un chrétien, je le vois; & moi je l'étois à son égard, sans savoir que je l'étois: mais le grand Être avoit dit à mon cœur dans le désert de Xarico ce qu'il avoit dit de bouche en Asie aux Asiatiques qui, à ce qu'il me semble, l'ont dit aux Européens. Oh, que ne suis-je né en Asie,& de son tems! Avec quel respect j'aurois écouté les paroles qui seroient sorties de sa bouche! Mais j'irai aux lieux où ces méchans orgueilleux l'ont étendu sur une croix, & je baiserai la terre où son sang a coulé.

En disant ces mots, des larmes d'attendrissement rouloient dans mes yeux. Le Jésuite, en m'entendant nommer Lodever, n'avoit su de qui je parlois; mais il avoit remarqué ma profonde sensibilité, & sur-tout avec quels regards d'amour & de respect je contemplois cette figure souffrante qui avoit servi d'enveloppe au grand Être, & qui avoit apporté en Asie cette admirable doctrine. Je raisonnois comme un sauvage quant à l'enveloppe; mais je n'étois pas encore initié dans les mysteres qui depuis m'ont été expliqués.

Aussi le Jésuite, prenant l'esprit de la religion pour base fondamentale, & satisfait de ne point voir en moi un grossier idolâtre, me témoigna une joie vive, m'embrassa, & me dit avec une effusion d'ame impossible à rendre, que j'étois chrétien par le cœur, &que j'étois digne d'entrer dans l'église.

Je l'embrassai à mon tour comme un frere, & je m'écriai: Je suis chrétien. J'étois orgueilleux de proférer ce nom; car tout homme que j'appercevois devenoit mon frere; & cette fraternité, ce commerce de bienfaits plaisoit à mon ame, & m'ouvroit la plus douce perspective.

Je vais achever de vous faire chrétien, me dit le Jésuite. Il prit une petite fiole d'eau, & s'apprêta à me la verser sur la tête. Je l'assurai que cela n'étoit pas nécessaire; mais il me fit entendre que cette cérémonie devenoit indispensable, que c'étoit le signe d'union. Je me soumis à ce qu'il voulut: je ne desirois rien tant que d'être de la religion qui commandoit l'amour & la charité. Je me mis à genoux; le Jésuite me mouilla la nuque du col, en prononçant quelques paroles, & je me relevai avec transport. Je suis chrétien, répétois-je, ô quel jour heureux de ma vie! Egalité, tendresse, confiance, voilà ce qui regne parmi les chrétiens. Le roi de l'Europesera mon frere, n'est-il pas vrai? Tous les Européens seront mes freres, & les habitans de l'Asie, puisqu'ils ont vu de près celui qui annonçoit la grande doctrine, la doctrine charitable, expiré sur la croix. Je lui demandai si Lodever, de retour en Europe, ne seroit pas effacé du nombre des chrétiens pour ce qu'il m'avoit fait; & comme il ne comprit rien à cette demande, il en remit l'explication à un autre jour.

Ce Jésuite avoit un air si engageant, si persuasif, que je ne lui résistois en rien. Il m'amena quelques Indiens qu'il avoit fait chrétiens, & je fus enchanté de la concorde qui régnoit parmi eux: c'étoit à qui m'offriroit ce qu'il avoit. Je pleurois de joie en me représentant qu'en Europe je n'aurois qu'à demander pour recevoir, & que tous les biens seroient communs, ainsi que l'avoit recommandé l'Auteur de cette doctrine charitable.

Je ne quittois plus le Jésuite. Dans nos conversations, où mon cœur aimoit à s'épancher, je nommai plusieurs fois Azeb & Zaka. Mon récit parut le frapper: il me dit qu'il y avoit beaucoup de ressemblance entre mes aventures & celles d'une jeune sauvage qui étoit à San-Salvador, où lui-même avoit commencé à l'instruire dans la religion chrétienne. L'image de Zaka étoit trop profondément gravée dans mon ame pour que je ne saisisse pas avec transport cette premiere lueur. Je m'informai dans le plus petit détail des choses qui pouvoient m'éclaircir. Le Jésuite me fit un portrait si absolument ressemblant à Zaka, qu'en l'entendant je m'écriai: Juste ciel! je ne me trompe point, c'est Zaka, c'est ma sœur; elle vit; je la reverrai, & je pourrai encore redevenir heureux entre ses bras.

Mes transports surprirent le Jésuite: je luiparlois d'une sœur adorée que je croyois perdue, & je mettois dans mes discours toute la chaleur d'un amant. Il n'osa hasarder sa pensée, & me dit qu'elle étoit à San-Salvador; que les chagrins dont elle paroissoit accablée, l'avoient conduite dans un couvent pour y passer le reste de ses jours. Le reste de ses jours? repliquai-je avec une espece de fureur mêlée d'attendrissement; non, elle vivra avec moi; je ressens ses peines, c'est à moi de les effacer. O ma fille, où es-tu!... Mais je la reverrai, je lui offrirai son cher Zidzem qu'elle croit mort. Zaka! il vit, il vit pour t'aimer.

A ces mots, le Jésuite devint plus rêveur. Je lui répétois cent fois que je préférois le séjour de San-Salvador à tout autre, parce que ma sœur y étoit. Mes discours avoient été une énigme pour lui. Il me fallut entrer dans les plus grands détails; & le Jésuite, surpris de mes aventures, ne cessoit de me représenter que j'avois été coupable dans le lien que j'avois formé avec Zaka.

Sa mission étoit finie; il m'avoit pris en amitié, & il résolut de m'accompagner jusqu'à San-Salvador. Nous voyageâmes avec une partie des sauvages qui alloient échanger des marchandises. Plusieurs Portugais commerçans vinrent pareillement à notre rencontre. Les échanges furent faits en peu de jours. Chacun de son côté cherchoit à tromper l'autre; mais les sauvages n'étoient pas si habiles que leurs maîtres.

Je vendis ce que j'avois reçu en présent des bons Gengis, ainsi que toutes mes pierreries. Les Portugais furent assez équitables pour me donner le tiers de ce que valoient mes diamans, & ils m'assurerent d'ailleurs, de la façon du monde la plus civile, qu'ils m'en auroient à peine donné la dixieme partie, si je n'eusse été chrétien.

Je continuai ma route avec eux. Le Jésuite avoit une sorte d'empire sur ces commerçans: ils le vénéroient; & comme j'étois ami du Jésuite, ils eurent pour moi toutes sortes de déférences.

La route que nous prîmes pour arriver à San-Salvador étoit la plus périlleuse, mais la plus prompte. J'aurois franchi les obstacles les plus difficiles, sur le plus léger espoir de revoir ma chere Zaka.

Je ne vous parlerai point de mon étonnement à mon arrivée parmi les Européens. Je tais la foule de pensées qui vinrent m'assaillir: ce tableau seroit trop long. Je passe aussi sous silence combien de fois dupé, je vis insulter à ma simplicité. Je ne vous exposerai point le flux & le reflux de mes idées avant que je fusse parvenu à connoître leurs vertus & leurs vices, & à savoir apprécier le vrai caractere de leur esprit. Il m'eût été impossible, sans le secours du Jésuite, de me tirer de ce labyrinthe: il fut véritablement pour moi un bon chrétien, car il m'aida dans plusieurs pas difficiles; & graces à ses conseils & à son crédit, il ne m'arriva rien de fâcheux.

Nous ne tardâmes point à arriver à San-Salvador, où étoit cet objet adoré, dont j'attendois le charme & la félicité de ma vie.

Ma jeune Portugaise y retrouva deux de ses parens qui furent extasiés de la revoir. Ils apprirent avec étonnement ses aventures singulieres. J'avois été son libérateur, & je n'avois jamais conçu l'idée de corrompre ce bienfait par la moindre tentative sur sa personne: elle étoit belle néanmoins, & je puis dire qu'elle s'étoit familiarisée avec l'idée que je deviendrois son époux, après lui avoir sauvé la vie; mais je m'estimois heureux de l'avoir arrachée au couteau du prêtre des Gengis, & la fidélité que mon cœur avoit jurée à Zaka m'éloignoit de former d'autres liens; ils m'auroient pesé, car je ne vivois qu'avec l'image de Zaka, & nulle autre ne pouvoit prendre d'empire sur mon ame. J'avois traité la jeune Portugaise comme un dépôt sacré confié à mes soins. Ses parens étoient riches, ils me témoignerent leur reconnoissance en me comblant de présens. Mais leur amitié me fut encore plus chere, & j'ai conservé avec eux, pendant plusieurs années, une relation qui me fut agréable & utile.

Cette aimable fille voyant bien que le titre de bienfaiteur que je portois ne se convertiroit jamais en un autre, accepta un mari que lui offrit sa famille. Cependant je puis dire qu'elle porta dans les bras d'un autre le souvenir d'un amour qu'elle n'avoit point été maîtresse de ne pas ressentir, & auquel il m'avoit été impossible de répondre. Zaka, toujours victorieuse, effaçoit constamment à mes yeux tous les charmes qui m'étoient offerts.

Il me fallut, pendant les premiers jours, endurer les regards d'une foule de curieux qui cherchoient à me voir & me faisoient mille questions ridicules. Après m'avoir beaucoup lassé, on se lassa enfin de moi, & l'on m'oublia. Il est vrai qu'auparavant on eut grand soin de me traiter avec une sorte de dérision qui n'excluoit pas néanmoins la politesse; mais j'ai remarqué que le ton dérisoire étoit la raison suprême parmi plusieurs peuples d'Europe.

Le Jésuite fit des perquisitions touchant Zaka, qui ne furent ni longues ni infructueuses. Elle demeuroit dans le même cloître qu'elle avoit choisi pour asyle: j'y volai plein d'une extrême impatience, agité à la fois de terreur, de plaisir, & dans je ne sais quelle crainte confuse que mon bonheur ne répondît pas à mes espérances. Je demandai au Jésuitepourquoi Zaka étoit dans un cloître, ce qu'elle y faisoit, pourquoi elle ne vivoit pas dans une autre maison. Il éludoit mes questions, & me disoit qu'elle étoit tranquille, heureuse, dans le lieu qu'elle habitoit; qu'elle avoit pris le parti le plus convenable à ses malheurs & à sa situation. Il ne me disoit rien au-delà; il ne m'expliquoit pas toute l'étendue de mon infortune; il cherchoit à reculer le moment fatal où mon cœur devoit être déchiré d'une maniere si cruelle. Je ne prévoyois pas ce qui m'attendoit; & le Jésuite, qui pressentoit combien cet orage bouleverseroit mes sens, éloignoit le plus qu'il pouvoit l'instant où ce coup de foudre si nouveau viendroit fondre sur moi.

Le cloître où habitoit Zaka se trouvoit à quelques lieues de San-Salvador: je priai le Jésuite de m'y accompagner. Cela entroit dans ses projets, & je puis dire à sa louange que je n'ai point connu d'homme plus attentif à prévenir les douleurs d'autrui. Il allioit ce que je n'ai point encore vu réuni dans lemême caractere, la douceur & la finesse. Il sembloit me préparer à une scene douloureuse, en me parlant des vicissitudes de la vie humaine, des loix différentes de chaque peuple, qui maîtrisoient tous les individus, de la soumission que l'on devoit aux événemens qui surpassoient notre prévoyance & trompoient notre attente. Il auroit pu m'annoncer tous les malheurs, que je n'aurois jamais ajouté foi à celui qui vint me frapper & confondre mes idées. Que j'étois loin de soupçonner un si grand changement!

Nous arrivâmes à la porte du cloître; je demandai à parler àMarianne[c'étoit le nom qu'elle avoit choisi en embrassant la religion chrétienne]. Avec quelle violence mon cœur palpitoit! à peine je respirois. Elle parut: je la reconnus, malgré ses habits lugubres, malgré ce voile triste qui ceignoit son front, malgré cette douleur profonde qui, en flétrissant ses traits, n'avoit pu altérer le caractere de sa beauté unique. Je jetai un cri, je me précipitai en désordre sur la grille quime séparoit d'elle. L'infortunée Zaka fait un pas en-arriere, me regarde, a peine à me reconnoître sous l'habit d'un Européen, me reconnoît enfin. Je l'appelle par son nom: au son de ma voix, son cœur est ému, sa langue se refuse à l'expression; elle me tend les bras, ces bras que je ne pouvois saisir...

Mais quelle funeste reconnoissance! Tout-à-coup elle pâlit, tombe sur un siege; son œil s'éteint; la personne voilée, qui l'accompagne, lui donne des secours. Elle revient à elle; mais quelle surprise! Zaka m'appelle l'auteur de son crime, l'ennemi de sa félicité, m'ordonne de fuir sa présence, me crie que j'ai manqué de faire son malheur éternel... O moment qui faillit m'arracher la vie! Quoi! cette même Zaka, dont j'attendois les transports les plus tendres & les plus vives caresses, m'accuse d'inceste, d'idolâtrie; me crie que tout nous sépare, & que j'aie à réparer les crimes que je lui ai fait commettre! Je lui dis que je n'étois point un idolâtre; que j'étois chrétien; que je réclamois du moins les sentimensde la fraternité. Elle se cache le visage, & me dit que j'ai offensé le ciel & la terre; que je n'ai qu'un instant pour me dérober aux feux éternels de l'enfer; que j'eusse à m'instruire dans la religion catholique, apostolique & romaine, à faire une abjuration publique de mes erreurs, & à vivre sous le cilice & la haire pour obtenir miséricorde du Dieu que j'avois offensé.

J'étois pétrifié de douleur & d'étonnement. Je regardois le Jésuite, en lui demandant la cause de ce changement incroyable. Il me serroit dans ses bras, & me disoit: Elle s'est donnée à Dieu; elle est son épouse; elle lui appartient. A ce mot d'épouse, mes sens furent aliénés; je crus qu'elle s'étoit effectivement mariée. Le Jésuite me détrompa en peu de mots, en me faisant entendre que ce n'étoit qu'une union mystique. Je frappois la voûte de mes cris; je proférois le nom d'Azeb & du désert de Xarico. Je lui redemandois les témoignages de cet amour qu'elle sembloit oublier. Je n'entendois que des sanglots à moitié étouffés dans les larmes.

Je deviens furieux; je veux entrer dans la chambre où est Zaka, pour la relever dans mes bras, l'interroger sur la cause de son insensibilité & de sa perfidie, pour mourir à ses pieds, ou pour l'appaiser. On me refuse; je tente de briser ces grilles funestes. Le Jésuite m'arrête, me représente la coutume inviolable de ce lieu saint. Je maudis cette folle coutume qui enferme des cœurs innocens & vertueux, comme s'ils étoient coupables & méchans. Je me plains, j'éclate à mon tour en reproches; je dis tout ce que l'amour au désespoir peut dire de plus violent & de plus tendre. Zaka ne me répond point. Je m'écrie: O montagnes de Xarico! Je la conjure de n'être pas insensible à mes larmes, de se souvenir de sa fille & des nœuds qui nous avoient unis.... A ces mots, elle jette un cri d'horreur, détourne la tête, fuit comme si elle fuyoit un monstre, & me laisse seul en proie à ma douleur & à ma surprise plus vive encore.

Le Jésuite voulut m'appaiser; je criois:Elle est à moi; je briserai ses fers; je retourneraisur ces bords où repose la cendre d'un pere; je vivrai heureux avec elle sous les loix de la simple nature. Toutes les loix que je vois sont insensées, bizarres.Un tigre blessé, exhalant une rage impuissante, est une foible image de la fureur qui soulevoit mon ame. Accablé de ce violent désordre, je me trouvai mal. On fut obligé de m'arracher de ce fatal endroit.

Le Jésuite me consoloit de son mieux & me parloit de certaines loix religieuses dont je n'avois pas la moindre idée. Je ne concevois pas comment une distance de lieux pouvoit mettre une si prodigieuse différence dans les coutumes. J'étois condamné par ces loix terribles. Je traitai d'abord ces loix de fables; mais bientôt je fus obligé de m'y soumettre. J'avois beau m'emporter, menacer; tous mes mouvemens étoient ceux d'un enfant auquel on a ravi un jouet. Je n'étois plus fort & libre comme dans mon désert.

Une fois, m'étant échappé, je fis plusieurs lieues, & je courus autour du monastere qui renfermoit Zaka. Ne pouvant y pénétrer, je poussai des cris douloureux, afin qu'ils parvinssent du moins à son oreille. Je m'imaginois que Zaka, se souvenant des montagnes de Xarico, soulageroit ma profonde douleur,en jetant un cri semblable au mien. Hélas! je ne savois pas alors qu'on s'étoit emparé de ses esprits; qu'on avoit tourné sa grande sensibilité vers des êtres mystiques; que la mere de Jésus & les saints étoient devenus les objets de son amour; qu'on avoit abusé du principe religieux qui résidoit dans son ame, pour lui faire embrasser des chaînes que rien ne pouvoit plus rompre. Cette ame naïve & pure, fatiguée du malheur, s'étoit jetée dans l'asyle qui lui étoit offert: chacun s'étoit empressé à la disposer à une conversion; & dans le désordre où tant d'objets nouveaux avoient mis son esprit, me croyant enseveli dans le fleuve des Amazones, elle avoit adopté toutes les coutumes qui lui avoient paru les plus convenables pour assurer son repos. La violente crise de la douleur lui avoit fait parcourir, pour ainsi dire, en peu de jours, un siecle de souffrances; & dans cet abandon général elle avoit saisi les secours que la religion lui offroit. C'étoient les seuls qui se concilioient avec la fierté naturelle & l'innocencede son ame. L'horrible perfidie de Lodever avoit tué sa raison, & tous les hommes qui s'offroient à ses regards lui sembloient capables des mêmes attentats. Son ame, violemment ébranlée par un coup aussi subit, n'avoit plus assez de force pour revenir vers ses premieres années; c'étoit un songe délectable, mais effacé pour elle. Un sentiment trop vif lui avoit fait prendre en aversion des mœurs étrangeres; tout ce qui la rapprochoit d'un état concentré & d'une indifférence absolue lui tenoit lieu de la félicité qu'elle avoit perdue; elle n'aspiroit plus qu'à une vie contemplative; les frayeurs d'une autre vie la tourmentoient depuis le moment qu'ayant vu une nation entiere appeller notre union un grand crime, elle s'étoit persuadée que son ignorance ne la sauvoit pas du courroux céleste; car on lui avoit fait lire distinctement dans des livres la réprobation que toutes les loix attachoient à l'inceste.

Son imagination, troublée par les anathêmes qui résultoient de ce seul mot, ne m'appercevoitplus que comme un objet qu'elle devoit fuir; d'autant plus que je lui étois peut-être cher encore, ou du moins qu'elle n'étoit pas parvenue à m'oublier entiérement, ainsi que l'exigeoient ses nombreux & cruels instituteurs, qui avoient pris le plus grand ascendant sur ses inclinations craintives. Où auroit-elle puisé du courage au milieu de tant de personnes réunies pour la condamner, & par quelle supériorité de raison auroit-elle pu contrebalancer cette foule d'autorités qui la terrassoient?

Elle devint chrétienne par les mêmes raisons que je l'avois été. Tout cœur droit & sensible embrassera avec transport la morale du christianisme: il en sentira sans peine la pureté & la sublimité; car il ne faut qu'être homme pour être chrétien. La sensible Zaka pleuroit sur les maximes de l'Evangile. Eh! qui ne pleurera pas sur ce livre divin qui, s'il étoit suivi, opéreroit la félicité universelle? Il est fait pour soumettre à la longue tous les cœurs & tous les esprits.

Zaka, par une suite de la premiere impulsion, étoit devenue catholique, puis religieuse; elle ne s'étoit point arrêtée dans le chemin qui devoit la mener au ciel. Son esprit n'avoit point d'objections, quand son cœur s'élançoit vers la béatitude céleste, qu'elle appelloit: persuadée de l'existence du grand Être, tous les échelons qu'on lui avoit indiqués, elle les avoit saisis; elle ne savoit pas disputer, elle savoit sentir; & tous les moyens qu'on lui présentoit pour s'élever jusqu'au grand Être, étoient adoptés avec une ferveur & un abandon qui n'appartenoient qu'à sa belle ame.

Et moi, formé à peu près sur le même modele, je serois devenu moine, si le Jésuite l'avoit voulu. J'aurois pris son habit; car lorsqu'il me parloit du grand Être, tout ce qui avoit rapport à lui pénétroit mon ame & la disposoit à l'adoption de toutes les cérémonies qui tendoient à l'honorer. Je me serois cru coupable en rejetant un rite qui eût été le signe de mon amour & demon adoration. Depuis long-tems j'avois vu son auguste nom lumineusement écrit sur toute la création. Comment aurois-je rejeté les différentes formules par lesquelles on envoyoit jusqu'à lui les cantiques d'actions de graces qui lui sont dus pour la pensée qu'il nous a donnée, pour le beau présent qu'il nous a fait de le sentir, de le connoître & de vouloir nous élancer vers sa grandeur infinie? Quand on est pénétré d'amour, toute cérémonie devient égale, & l'on ne voit que le grand Être dans tout autel dressé en son honneur.

Je n'avois pas fait alors les réflexions que je fais aujourd'hui; j'étois injuste, & je voulois subjuguer la raison & le sentiment de Zaka qui, soumise à des circonstances différentes, leur avoit obéi, toujours avec la pureté de son ame, lorsque je reçus d'elle la lettre suivante.

Lettrede Marianne à Zidzem.«Pourquoi, ô Zidzem! ta présenceprofane-t-elle cette sainte solitude que la religion & le repentir habitent? C'est ici qu'on a communication avec les cieux; c'est ici que l'ame s'enivre d'une contemplation pure, & qu'elle approche de plus près du Créateur & de ses perfections infinies.»Mon devoir & mes sermens, tout m'oblige à t'oublier; pourquoi tes gémissemens viennent-ils redoubler l'horreur qui me consume, & rouvrir une blessure que le tems & mes remords doivent fermer? Ah, n'ai-je pas assez du fardeau de mon crime & des menaces du ciel! Zidzem, ce que nous croyions un amour innocent, est un désordre, un crime que la religion réprouve, que la bouche de tous les chrétiens condamne. La rougeur couvre mon front; la honte est mon éternel partage. O malheureux frere! les liens du sang sont trop étroits pour former d'autres nœuds, & l'amitié sainte & pure exclut l'amour criminel. Il est un Juge suprême; sa loi medéfend de nourrir une flamme coupable. Sa justice est inexorable & terrible. Je tremble pour toi, frere infortuné! Ouvre les yeux; le monde entier t'accuse. Je prends la plume pour toucher ton cœur: puisse-t-il m'imiter dans son repentir! Peut-être qu'en arrosant ce papier de mes larmes, je te laisse voir, malgré moi, une partie du penchant trop cher que je veux domter. En frémissant de l'énormité de mon crime, ton image me poursuit.... Laisse-moi éviter de tomber dans les gouffres enflammés qui me menacent. Quand l'Eternel récompense, ou quand il punit, ô décret irrévocable! c'est dans les abymes de l'éternité que penche sa balance. Sois généreux comme tu l'as toujours été; aie pitié de mes combats, ils sont affreux: tranquillise cette ame que tu déchires; est-ce à toi d'y vouloir régner, lorsque Dieu me la demande sans réserve? Si je te suis chere, ne me vois plus..... Mot cruel! Mais, hélas! il faut que tu m'oublies, & que tu me permettes de t'oublier.»Je suis dans un asyle sacré, où nous levons des mains pures vers le ciel; ne trouble point ce culte que tu ne connois pas, & que je t'exhorte à connoître. Ce n'est pas assez d'être chrétien, il faut être catholique. Autant vaudroit pour toi être un grossier idolâtre que de ne point adopter les préceptes de l'église romaine.»Ce peu de jours que j'ai à vivre, & que le chagrin & la douleur minent à pas lents, vont s'écouler dans les salutaires rigueurs de la pénitence; & pendant ce tems mes prieres monteront au trône de l'Eternel, pour obtenir ta grace & la mienne. N'adore point Dieu, ou adore-le comme il veut être adoré. Voilà ce qu'on m'a enseigné dans ce monastere, & ce que je crois; car plusieurs le croient.»Adieu, mon frere! C'est le seul nom qu'il me soit permis de te donner. Je suis en présence de la Justice divine; je vais l'invoquer nuit & jour; mes pleurs ladésarmeront en ta faveur, & elle laissera tomber sans doute sa vengeance sur moi seule, comme sur la plus criminelle dans l'excès de mon amour.»Marianne.»

Lettrede Marianne à Zidzem.

«Pourquoi, ô Zidzem! ta présenceprofane-t-elle cette sainte solitude que la religion & le repentir habitent? C'est ici qu'on a communication avec les cieux; c'est ici que l'ame s'enivre d'une contemplation pure, & qu'elle approche de plus près du Créateur & de ses perfections infinies.

»Mon devoir & mes sermens, tout m'oblige à t'oublier; pourquoi tes gémissemens viennent-ils redoubler l'horreur qui me consume, & rouvrir une blessure que le tems & mes remords doivent fermer? Ah, n'ai-je pas assez du fardeau de mon crime & des menaces du ciel! Zidzem, ce que nous croyions un amour innocent, est un désordre, un crime que la religion réprouve, que la bouche de tous les chrétiens condamne. La rougeur couvre mon front; la honte est mon éternel partage. O malheureux frere! les liens du sang sont trop étroits pour former d'autres nœuds, & l'amitié sainte & pure exclut l'amour criminel. Il est un Juge suprême; sa loi medéfend de nourrir une flamme coupable. Sa justice est inexorable & terrible. Je tremble pour toi, frere infortuné! Ouvre les yeux; le monde entier t'accuse. Je prends la plume pour toucher ton cœur: puisse-t-il m'imiter dans son repentir! Peut-être qu'en arrosant ce papier de mes larmes, je te laisse voir, malgré moi, une partie du penchant trop cher que je veux domter. En frémissant de l'énormité de mon crime, ton image me poursuit.... Laisse-moi éviter de tomber dans les gouffres enflammés qui me menacent. Quand l'Eternel récompense, ou quand il punit, ô décret irrévocable! c'est dans les abymes de l'éternité que penche sa balance. Sois généreux comme tu l'as toujours été; aie pitié de mes combats, ils sont affreux: tranquillise cette ame que tu déchires; est-ce à toi d'y vouloir régner, lorsque Dieu me la demande sans réserve? Si je te suis chere, ne me vois plus..... Mot cruel! Mais, hélas! il faut que tu m'oublies, & que tu me permettes de t'oublier.

»Je suis dans un asyle sacré, où nous levons des mains pures vers le ciel; ne trouble point ce culte que tu ne connois pas, & que je t'exhorte à connoître. Ce n'est pas assez d'être chrétien, il faut être catholique. Autant vaudroit pour toi être un grossier idolâtre que de ne point adopter les préceptes de l'église romaine.

»Ce peu de jours que j'ai à vivre, & que le chagrin & la douleur minent à pas lents, vont s'écouler dans les salutaires rigueurs de la pénitence; & pendant ce tems mes prieres monteront au trône de l'Eternel, pour obtenir ta grace & la mienne. N'adore point Dieu, ou adore-le comme il veut être adoré. Voilà ce qu'on m'a enseigné dans ce monastere, & ce que je crois; car plusieurs le croient.

»Adieu, mon frere! C'est le seul nom qu'il me soit permis de te donner. Je suis en présence de la Justice divine; je vais l'invoquer nuit & jour; mes pleurs ladésarmeront en ta faveur, & elle laissera tomber sans doute sa vengeance sur moi seule, comme sur la plus criminelle dans l'excès de mon amour.

»Marianne.»

Quels divers mouvemens m'agiterent à la lecture de cette lettre! Je ne sais comment j'y résistai; je tombai dans une stupeur qui fit craindre pour ma raison. Mes réflexions m'accabloient; je m'écriois: Ah, Zaka! comment peux-tu aujourd'hui nommer crime ce que l'innocence de ton cœur a nommé vertu?

Le Jésuite me dit que la religion élevoit contre moi sa voix foudroyante; qu'il étoit vrai que, dans les livres de cette même religion, des exemples me justifioient; que les loix naturelles avoient été nécessairement suivies par les premiers adorateurs du vrai Dieu; sans cela, comment l'univers se seroit-il peuplé? que je m'étois trouvé dans une ignoranceinvincible, & que notre famille avoit représenté l'enfance du monde; mais qu'aujourd'hui toutes les loix nouvelles nous condamnoient; que Zaka ne pouvant plus être à moi, avoit renoncé à tout; & qu'elle n'avoit pris le voile que pour se dérober à un monde qui lui étoit devenu odieux, puisque ses coutumes nous séparoient pour jamais.

L'éloquence insinuante du Jésuite calma peu à peu ma fureur: je jugeai que Zaka m'aimoit, puisqu'elle avoit eu le courage de s'enfermer dans un asyle impénétrable, au moment où elle ne pouvoit plus m'avouer ni pour son frere ni pour son époux.

A quelque tems de là, j'eus une affaire qui seroit devenue sérieuse, sans l'entremise du Jésuite. L'évêque de San-Salvador m'envoya un ordre pour que j'eusse à comparoître devant lui. Je n'avois jamais vu un évêque en face. Le Jésuite m'expliqua quels étoient son pouvoir & ses prérogatives. Cela ne laissa pas que de m'étonner un peu; mais le religieux, toujours raisonnable, me répétoit:Chaque pays a ses coutumes. Et au fond, je ne voyois pas trop que répondre à cela, sinon que chaque pays a de mauvaises coutumes: ce qui n'est pas un remede, mais une consolation.

Je comparus devant monseigneur; je fis plusieurs salutations qu'il reçut sans remuer la tête. Il étoit assis gravement: jamais je n'avois vu un humain avec un si gros ventre & une face aussi rubiconde. Deux ou trois hommes en cheveux ronds & en soutane noire l'environnoient, & sembloient lui marmotter à l'oreille ce qu'il devoit répondre. Il n'y avoit là ni armes ni massues de sauvages; & je ne sais par quel sentiment j'eus peur de cette figure assise & des trois figures qui étoient debout. Leurs yeux ne m'annonçoient rien de bon, & mon Jésuite m'avoit quitté à la porte.

Le silence de monseigneur me parut formidable. Approchez, me dit-il; & ses regards s'armerent de courroux lorsque je l'abordai. J'ai entendu parler d'un inceste commisavec votre sœur: on dit de plus que vous avez voulu entrer de force dans le couvent: savez-vous que vous mériteriez, selon les loix, d'être brûlé vif? Mais ma clémence enchaîne le bras de la justice; faites abjuration au plus tôt, & que je ne vous voie plus que converti.

Le Jésuite m'avoit fait ma leçon: je lui remontrai humblement que mon crime ayant été commis dans l'ignorance, la rigueur des loix ne pouvoit rejaillir sur moi; que de plus j'étois chrétien, & conséquemment son frere. Il reprit que c'étoit là peu de chose; qu'il falloit être catholique & soumis aux volontés de l'église; que de plus j'eusse à donner la somme qui devoit m'innocenter. Et comme on élevoit mon crime au-dessus de tous les autres crimes, la somme fut des plus fortes. Le Jésuite m'avoit dit qu'on brûloit par fois ceux qui se brouilloient avec l'évêque de San-Salvador, & qu'il y avoit un certain tribunal qui terminoit ces sortes de procès en peu de tems. Je répétai l'adage du religieux,chaque pays a ses coutumes, & je payai.

Quand la somme fut délivrée, le Jésuite entra, s'approcha de monseigneur, lui parla à l'oreille. Monseigneur alors adoucit son regard & daigna m'interroger sur quelques-unes de mes aventures. Je lui parlois avec réserve; car il m'intimidoit, quoiqu'il n'eût pas une baguette en main & que ses bras gros & courts me parussent sans force & sans ressort. Je crus l'appaiser en lui disant d'une voix ferme: Monseigneur, je suis chrétien, & conséquemment j'ai l'avantage d'être votre frere; je vous aime & je vous prie de m'aimer: vous portez sur votre poitrine la croix où le grand Être est descendu pour nous dire à tous que nous devions nous regarder comme freres... Il étoit insensible à cette harangue, il ne l'écoutoit pas: le Jésuite me fit signe de ne point continuer. J'étois fâché au fond de l'ame de rencontrer un chrétien qui ne me traitoit pas absolument en frere, ce que j'attendois de lui, vu la croix qu'il portoit.

L'indifférence de l'évêque fit que je meretirai dans un coin de l'appartement, n'ayant jamais vu un homme si peu attentif aux discours & aux révérences d'un autre, lorsque le Jésuite, après une petite conversation avec monseigneur, me prit par la main & m'emmena, en disant: J'ai tout arrangé; monseigneur ne vous fera point de mal. Est-ce qu'il pourroit me faire du mal, répondis-je naïvement, étant chrétien & mon frere? Le Jésuite m'apprit qu'il y avoit des exceptions, & que lescoutumesde tel pays vouloient que les chrétiens fussent soumis aux monseigneurs.

Pour le coup mes idées se brouillerent, & je ne savois comment concilier la douceur affectueuse & la bonté agissante du religieux avec l'immobilité orgueilleuse de monseigneur & ses sentences de mort.


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