III

III

—Laroche! cinq minutes d'arrêt!

—Ah! s'écria Marcant. Laroche! Je n'en suis pas fâché. J'ai bien gagné mon repos: j'ai griffonné au moins dix brouillons de lettres! je déjeunerai avec plaisir.

Son portefeuille bouclé, il le jeta sur le filet, sauta à bas du wagon et tendit les bras à Georges qui s'y précipita, comme si c'eût été là un geste de réconciliation. Il y avait beau temps que le père avait oublié son: «Tu m'ennuies, Georges», mais le petit homme avait dans le cœur une mémoire profonde.

En posant son enfant à terre, il l'embrassa; et Georges se mit à être heureux.

Marcant aida sa femme à descendre, à s'emmitoufler de fourrures, fit fermer le coupé à clef par le chef de train,—et ils gagnèrent le wagon-restaurant.

—Quel sale temps! Quel chien de temps! grommelaient les gens autour d'eux... On courait en frappant les pieds à chaque pas, fortement, sur les trottoirs d'asphalte gluante. Les hommes avaient les mains dans les poches, des bonnets et des casquettes qui leur couvraient les oreilles.

Des gens se heurtaient, parce qu'à force de relever jusqu'aux yeux les cols de fourrure et les cache-nez, on n'y voyait plus... Et c'étaient des demi-glissades, dans des viscosités fangeuses.

—Il faut avouer, dit Marcant, qu'il fait bien sale! Brr!... Tiens! Edouard!

Il serrait la main d'un député.

—Un camarade de l'Ecole de droit, dit-il à sa femme, dès qu'ils furent installés à leur table, dans le wagon-restaurant.

—Mais tu m'as présenté monsieur, dit-elle.

—Où cela, donc?

—Au dernier bal des Affaires étrangères, dit le député.

Les deux hommes aussitôt se mirent à causer, sans s'occuper davantage de la mère et de l'enfant—qui, de nouveau, se prirent à suivre des yeux le paysage monotone, les longues lignes d'horizon, mornes dans la bruine, indifférentes, sur lesquelles s'élevait çà et là la perpendiculaire d'un tronc de peuplier. Et le roulement saccadé des voitures, auquel se mêlaient des grincements, semblait la musique savamment appropriée à ce genre de tableau.

—Beau pays tout de même! fit Marcant. Il désignait des armées d'échalas grimpant à l'assaut d'un mamelon.

—Il y a mieux! fit le député. Vous allez dans le Midi, madame?... Est-ce pour la première fois?

—Pour la première fois.

—Alors, je vous en laisse la surprise... C'est dommage que vous ne soyez pas partis par le rapide du soir. Vous auriez eu la magique arrivée au bord de la mer, à neuf ou dix heures du matin:—la vue de Marseille au soleil... si toutefois vous trouvez le soleil...

—Ce sera pour demain.

—Allez voir la Corniche... au bout du Prado.

—Certainement, si nous passons la nuit à Marseille; mais peut-être, si ma femme n'est pas trop fatiguée, pousserai-je tout droit, cette nuit même, jusqu'à Saint-Raphaël.

On était au café. Marcant avait coutume, après le déjeuner, de fumer un cigare «bien gagné».

—Passons dans l'estaminet. Ma femme attendra ici. Quand elle a son Georges, elle ne s'ennuie jamais...

C'était vrai.

—Je ne t'ai pas demandé ce qu'a ta femme, pour mériter d'être emmenée dans le Midi? Rien de grave? C'est un prétexte, j'espère, sa maladie.

Marcant expliqua les choses. Elle avait pris un gros rhume et l'avait négligé. Maintenant le médecin craignait que l'extrémité d'un poumon ne fût légèrement atteinte. On ne l'avait même pas avertie, elle, pour ne pas l'effrayer. Ce voyage était un acte deprudence. On faisait de la médecine préventive. Il n'avait pas hésité. Leur fortune ne leur permettait aucune fantaisie. Jamais ils n'avaient voyagé pour leur plaisir. Ils s'étaient privés même d'un voyage à Dieppe ou à Trouville. Depuis leur mariage, ils n'avaient plus quitté Paris ni l'un ni l'autre. Elle ne connaissait même pas Fontainebleau. Le bois, c'était toute leur «nature» et Versailles l'extrême limite de leurs courses rustiques du dimanche. Mais vraiment les sites de Meudon et de Saint-Cloud étaient bien assez beaux pour suffire aux besoins de campagne d'un «rond de cuir», comme il s'appelait en riant. Pourtant, il se faisait une joie de la surprise qu'ils auraient, sa femme et lui-même, dans ce Midi dont on parlait tant, dans la patrie du «grand Tartarin, troun de l'air!» Et lesclichéss'échangeaient à plaisir.

Marcant aurait pu ajouter, s'il eût jugé convenable de faire une confidence, qu'un frère de son père, enrichi dans les soieries, veuf sans enfant, lui avait depuis quelque temps montré de l'affection. Flatté d'avoir un neveu dans les affaires d'Etat, il s'était pris d'une belle passion pour le petit Georges, et, depuis un an, lui promettait son héritage trois fois par jour. En attendant, pour preuve décisive de sa sincérité, le bonhomme, après être allé voir le médecin d'Elise, les avait décidés au départ par son insistance appuyée d'une offre de six bons billets de mille francs à dépenser là-bas...—«La santé avant tout, vois-tu, avait dit l'oncle. Emmène ta femme. Ça fera du bien au petit. J'irai vous rendre visite un de ces matins... Avec tes six mille francs, vous avez pour six mois là-bas de bonne vie facile. Je n'ai plus de famille, moi... je ne veux pas vous perdre. S'il y a des oncles avares, chacun son vice. Moi, je suis gourmand. Vous me ferez des plats doux, Elise. Vous êtes remarquable dans le pudding...»

Marcant, de son oncle, ne soufflait mot, mais sur la santé de sa femme, il ne tarissait pas.

Le député, accoudé au chêne lisse des tables de l'estaminet roulant, écoutait à peine... Il rencontrait par hasard cet ancien condisciple avec qui il n'entretiendrait jamais aucune relation suivie; il allait descendre à Lyon; il l'avait interrogé par politesse sur la santé de madame Marcant... Il ne tarda pas à l'interrompre pour lui parler de tout autre chose. Il avait notamment une demande à faire aboutir à l'Intérieur: Marcant pouvait le servir, mieux que le ministre en personne... Et comme le moment était venu de quitter le wagon-restaurant, il demanda la permission de monter un instant dans le coupé de Marcant... On y serait donc quatre, mais l'enfant tenait si peu de place!... Il fut, avec madame Marcant, d'une politesse empressée, dans le trajet d'un wagon à l'autre.—C'étaient de banals «Prenez garde... oh! pardon! Par ici, madame». Marcant suivait, donnant la main à l'enfant...

Ils étaient quatre maintenant, dans l'étroit coupé. Mais madame Marcant n'avait point l'air nerveuse, ni même impatiente... Elle tiendrait son Georges à côté d'elle, tout contre elle. Il aimait tant cela! Et elle reprit sa rêverie calme, les yeux sur le paysage toujours plus morne et plus froid. Elle tenait Georges enveloppé dans son manteau de fourrure. Les hommes l'oublièrent. Le député se mit à assommer le chef de division en l'entretenant avec minutie des intérêts de la commune de Z, divisée en deux sections... La section B, qu'il soutenait, voulait s'ériger en commune indépendante. Lasection A y résistait de toutes ses forces.

—Ces questions-là ne sont pas toujours des plus simples, disait Marcant. La conditionsine qua non, c'est que la section B puisse présenter un budget suffisant pour «voler de ses propres ailes». Le conseil d'Etat n'accueillera ses prétentions que si la condition est remplie. L'est-elle?

—La section séparatiste le croit.

—Mais l'autre conteste?

—Oui, car tout est dans la façon dont le partage sera fait, l'unique propriété territoriale de la commune étant tout entière sur le territoire de la section séparatiste.

—Heu! c'est tout à fait le cas d'une commune dont je viens d'examiner le dossier, répondait Marcant... La commune de La Garde-près-Toulon est composée de deux sections... Il y a bien vingt-cinq ans que la section du Pradet postule pour être érigée en commune. Elle finira par y réussir, sans doute, mais dans les conditions que j'ai dites. Ce sont des questions, je vous le répète, qui ne vont jamais sans difficultés. Un riche armateur de Marseille, M. Dauphin, s'est rendu acquéreur, dans la commune de La Garde, section du Pradet, d'une propriété sise au bord de la mer,—et depuis plus de trois ans, intéressé aux affaires de sa section, il m'accable de notes, de rapports et d'explications. Je la connais, votre question! La section du Pradet propose une soulte. Et votre section B?

—Ma section B offre une soulte, également.

—Mais la section A n'en voudra pas, si les avantages du bien territorial commun—droit par exemple pour les habitants pauvres de ramasser du bois mort—ne peuvent, à ses yeux, ce que je conçois, être remplacés par aucune somme une fois donnée?

—C'est bien cela. Ma section A refuse la soulte, affirma le député.

—Voyez-vous!... C'est point par point l'affaire que je viens d'examiner, répondit Marcant. Je conclus dans mon rapport au partage équitable du bien territorial commun,—à condition, toujours, que le budget de la commune séparatiste soit suffisant...

Elle entendait tout cela, et, sur le même inépuisable sujet, bien d'autres choses encore. C'était là les ordinaires conversations de Denis avec les uns, avec les autres. Elle voyait la vie à travers une poussière de dossiers remués. Doucement elle regarda son petit Georges, et comme il avait fermé les yeux, tout blotti dans le pan de son manteau ramené contre elle, elle s'endormit à son tour, paisiblement.


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