IV
Elise!... et cependant on dit qu'il faut mourir!
Elise!... et cependant on dit qu'il faut mourir!
Elise!... et cependant on dit qu'il faut mourir!
Elise!... et cependant on dit qu'il faut mourir!
L'oiseau mystérieux qui, en son cœur, avait tenté de soulever ses ailes lorsqu'elle avait seize ans, les avait reployées pour ne plus les rouvrir jamais. Elle avait cru épouser le jeune homme qui lui avait donné cette émotion première. Elle en avait épousé, en réalité, un autre. Le Denis de vingt-sept ans n'était plus le Denis de la vingtième année. Il avait la même probité, il est vrai. Socialement, moralement même, il valait mieux sans doute, mais il avait perdu, au regard physique de l'amour, cet inexprimable attrait que la nature prête aux êtres vraiment jeunes, en des heures diverses, et qu'elle retire quand elle veut. Celui qu'Elise avait aimé était un adolescent que n'étaient pas parvenues à déprimer complètement huit ou neuf années d'internat universitaire. Celui qu'elle avait épousé était un jeune homme que cinq ans de ministère «pris au grand sérieux» avaient voûté et vieilli, assagi peut-être, mais beaucoup trop, et bien avant l'âge.
Elle ne s'en était pas aperçue!
—Elle est, grâce à Dieu, très province, disait Marcant, qui l'épousait à cause de cela, avec le dessein bien arrêté de la maintenir telle. J'épouse, disait-il, une femme pour moi!
Toujours aux côtés de sa mère attentive et tendre, n'ayant autour d'elle aucun terme de comparaison, point de confidences de petites amies, elle ne savait littéralement rien de l'amour; à peine ce que lui en avait appris l'émotion sourde et voilée d'un jour de promenade à Monceaux. Que la suite n'eût pas répondu à ce souvenir, que le bonheur n'eût pas grandi en elle avec les ans, cela ne l'étonnait point. Tant de gens répétaient si souvent autour d'elle: «La vie est triste, ma chère! Quand on se porte bien, voyez-vous, c'est le bonheur; il n'y en a pas d'autre: seulement, on ne s'en doute pas!»
Elle cousait, brodait, aux côtés de sa mère, l'aidait au petit ménage, allait avec elle à la promenade, pas trop loin, la bonne dame étant vite lasse. On voisinait avec une vieille demoiselle,—qui, à l'église, le dimanche, s'asseyait près d'elles,—chez qui on allait le soir de temps en temps passer une heure. C'était tout. Couchée à neuf heures et demie, levée à six ou à cinq, selon la saison, Elise croissait dans l'ombre comme un lis pâle mais plein de grâce. Longtemps sa mère l'avait vêtue de noir comme elle. Cela permettait des économies. D'une robe déchirée de la mère, on tirait aisément une robe intacte pour la petite.
Et dans cette ombre, obscurcie, par la veuve, d'un éternel souvenir de deuil, Elise était heureuse, d'abord par l'absence de maux, et puis par l'affection grave et tendre, un peu réservée dans l'expression, dont sa mère l'enveloppait. Si Elise n'avait pas eu son petit Georges quand mourut sa mère, elle n'eût pu se consoler sans doute. Un vide immense se serait fait dans son cœur, mais ce cœur chaste, profond, son amour maternel avait suffi à le combler, comme y avait suffi jadis l'amour filial, et elle aimait, de plus, son excellent mari. Pour lui, elle éprouvait une tendresse peut-être un peu trop tranquille. Elle l'aimait comme un bienfaiteur. Fiancé, elle l'avait aimé en bon parent. Il n'avait éveillé en elle aucune passion. Il avait laissé dormir le lac paisible et pur de cette âme de jeune fille... Jeune fille, en vérité, elle l'était encore! Elle ignorait encore qu'il y eût une volupté, noble et sacrée, mais impérieuse et souveraine. Le rêve qu'elle en formait parfois devant une œuvre d'art, une peinture, ou au théâtre, ou en écoutant de la musique, demeurait voilé... comme une révélation commencée, aussitôt reprise.
Pour qui regardait attentivement, cette froide jeune femme de trente ans avait, au coin des lèvres, une ombre, un rien inexprimable que la jeunesse ne pouvait voir sans ressentir la jeunesse. Il y avait là du sourire involontaire, de la passion qui s'ignore, du charme insaisissable et impérieux, de la perfidie qui n'est pas possible et qui pourrait bien devenir, un monde enfin, on ne sait quoi d'infini et de subtil, comme le parfum de désir enfermé dans le bouton clos d'une fleur et qui se révèle sans s'exhaler: le songe d'un rêve!
Ce qui se lisait au coin de cette bouche, c'était la toute-puissance virtuelle de la vie, enfermée dans l'admirable créature qui n'en savait rien encore.