III
Il pleuvait encore, et encore.
Et c'était le spleen, quand, un après-midi, on sonna.
Elle eut le tressaillement intérieur de ceux qui espèrent quelque chose. Elle n'espérait pourtant rien, à cette heure-là.
—Une dépêche?
—Non, madame.
Marion apportait une carte sur un plateau. Elle le tenait gauchement. Elise sourit de cette prétention apprise, et trahie par la maladresse. Elle regarda la carte. C'était celle de Pierre.
Si elle ne s'était retenue, elle eût crié: «Enfin!» non parce que c'était lui, mais parce que c'étaitquelqu'un.
—Ce monsieur attend madame au salon.
Elle descendit, précédée de Georges, content lui aussi de revoir «son ami à la guitare».
Pierre se leva. Avant de l'apercevoir dans un coin du salon obscur, elle avait vu, sur la table, une corbeille de roses aussi grande que la table même, un bouquet exagéré, joyeux à force d'abondance.
Il fallait cela par ce temps sombre pour que la couleur finît par triompher du gris ambiant!... Il le lui dit.
—Comme vous me gâtez! C'est trop, dit-elle, heureuse.
On causa, on bavarda même.
—Va dire, Georges, à la bonne Marion de préparer le thé.
Georges sortit, revint. Pendant sa courte absence, un silence s'était fait, l'embarras brusque, à peine conscient en elle, du tête-à-tête. Mais lui, venait de s'apercevoir très bien qu'elle l'occupait.
—Marion prépare le thé, dit Georges de retour. Et l'Ibis Bleu, monsieur?... ajouta-t-il en levant sur Pierre ses beaux grands yeux.
Cette question lui brûlait la lèvre depuis que Pierre était arrivé.
—Il va bien, monsieur Georges.
—Moi, le mien, dit Georges, je l'attends avec beaucoup, beaucoup d'impatience... Et il n'arrive jamais... Je ne sais vraiment pas à quoi pense mon papa!
—VotreIbis Bleu, à vous, monsieur Georges, le mauvais temps l'aura retardé... Moi, le mien était à l'abri.
—Où cela?
—Mais, dans le port même de Saint-Raphaël, répondit Pierre en regardant la jeune femme.
—Et vous n'êtes pas venu plus tôt?
Elle regretta la vivacité de sa réplique, et rougit beaucoup. Il s'en aperçut, et se sentit au cœur un trouble chaud. Quelque chose en même temps s'éclaira en son esprit. Une gaieté singulière lui vint comme si, les nuages dissipés, le soleil se fût mis à sourire sur le rêve heureux de la mer.
—Georges, mets des fleurs partout, dans tous les vases, veux-tu, mon petit bonhomme, et ne casse rien!
Georges s'amusa aussitôt à ce travail.
—J'étais si triste, dit Pierre, qu'il a mieux valu ne pas me montrer en cet état.
—Triste?... interrogea-t-elle. C'est le temps. J'étais triste aussi.
—Le temps, oui, dit-il, mais... bon Dieu!...
Il s'interrompit tout sec, et soupira très bêtement.
—Vous êtes un heureux de ce monde!... dit-elle.
—Vous croyez cela?
—Dame!
—Et... le cœur? dit-il.
—Ah! oui, le sonnet!
Elle se leva, prit des roses dans la gerbe, aida Georges à les arranger dans une coupe...
Elle s'apercevait que dans le tête-à-tête les plus grandes banalités sonnent comme des paroles graves.
Il la regardait et la trouvait toute charmante.
Ils auraient eu tort de parler. Ils avaient tort de se taire. Ils n'auraient pas dû être ensemble.
Dans ce grand et long silence, ils croyaient entendre leurs pensées, et déjà Elise s'inquiétait un peu du sens que prenait entre eux le silence.