IV
Comment avait-il, de son côté, passé ces quelques jours?
Dès le lendemain du dîner chez Marcant, il s'était trouvé tout drôle dans sa solitude. Le dégoût de vivre l'avait repris. Que faire?... A quoi bon?... Il relut les dernières lettres de celle qu'il appelait naguère sa «douce amie» et, cette fois, le mensonge de cette âme lui apparut, entre les lignes, si évident qu'il les lacéra avec rage, ne voulant décidément plus rien garder d'elle.
Etendu sur le divan de son salon du bord, le bras débordant le divan et tenant la cigarette suspendue au-dessus du large plateau de cuivre posé sur une petite table arabe,—il se mit à revoir avec le regard visionnaire de la jalousie les scènes finales de leurs relations.
Il se reportait à leur dernier soir.
Rien jusqu'alors en elle n'avait donné l'éveil au moindre soupçon. Il l'aimait, d'une passion physique forcenée. Elle paraissait également folle de lui.
Tout à coup, ce soir-là, elle lui dit:
—Allons, adieu! partez, je suis lasse...
—Partir! comment, déjà?
—Allons, mon cher, partez!
Il croyait entendre encore ce «mon cher» glacial, un peu sifflant... Une nuance de commandement, quelque chose d'impérieux, avec dureté était dans son regard et dans son attitude. Cela le surprit et le blessa.
—Vraiment! on ne dirait pas que vous me priez de vous laisser reposer... Vous me jetez à la rue, ma chère... Ce n'est pas une prière, c'est un congé!
—Partez!... c'est assez!
La douce amie se révélait presque brutale. Ses gestes devenaient saccadés et aussi sa voix. Il n'y avait plus aucune musique dans cette parole, d'ordinaire chantante avec nonchalance. Elle devenait brève, comme mate, et cinglait, par petits coups secs.
Il prit son parti, songea que sans doute elle était souffrante... Il eut même peur tout à coup qu'elle le devînt sérieusement. Saisi d'une pitié soudaine, presque tendre, il dit:
—C'est bon, je m'en vais...
Il l'attira une fois encore pour le baiser du départ... Elle le repoussa comme malgré elle, avec cette force des hypnotisés, qui, habités par une volonté qui n'est pas la leur, se dérobent mécaniquement, irrésistiblement, à toute autre et qui, si on les contrarie, renversent l'obstacle.
Il était clair qu'elle ne s'appartenait plus.
De nouveau, il essaya de l'attirer un peu vers lui.
—Non! dit-elle durement.
Et elle eut dans l'œil, devenu fixe, la vision de quelque chose de très présent pour elle, d'inexplicable pour lui, à quoi elle obéissait. Elle était possédée.
—C'est égal, vous êtes étrange!
Elle répondit, d'une voix qui venait de l'autre côté d'un abîme, de derrière l'obstacle:
—Prenez-moi comme je suis...
Il sortit, avec cette énigme en tête, et la retourna dans tous les sens.
Tout à coup il poussa un cri: «Suis-je bête! Elle a un amant!» Il le dit et ne le crut pas.
Il traversait à ce moment le rond-point des Champs-Elysées. Il alluma un cigare et se mit à remonter vers l'Etoile, avec une roue de feu qui tournait dans sa tête. Des pensées de fièvre se succédaient, en lui, nombreuses. Elles allaient, tournaient, viraient, couraient; et il marchait vite comme si elles l'eussent précédé et qu'il eût voulu les suivre.
«Cet homme allait entrer, était entré peut-être, quand elle m'a envoyé, chassé—oui, je peux me dire le mot:chassé!Elle a regardé la pendule. C'est cela! c'est cela! Ah!... triple sot!...»
Et il l'injuria tout haut des pires insultes. Il continuait à ne pas croire un mot de l'histoire qu'il imaginait. Il se disait, au fond, qu'il était fou, qu'il rêvait et qu'ils en riraient bien tous deux le lendemain.
«Au fait!... songea-t-il tout à coup, s'il est entré, il faudra bien qu'il sorte!... J'y serai!... Je veux savoir!»
Il revint sur ses pas et commença une étrange promenade de cauchemar, coupée d'arrêts brusques dans les encoignures des portes ou sous les réverbères, d'un bout à l'autre de la rue,—l'œil oblique à chaque instant dirigé sur la porte de l'hôtel.
Il se dit vingt fois: «Idiot! va te coucher, que t'importe! l'essentiel est qu'elle te donne, quand il lui plaît, le plaisir que tu lui demandes. L'aimes-tu avec ta tendresse? Non, n'est-ce pas? Eh bien elle te le rend!... Ignore le reste. Ce sera spirituel.» Mais l'orgueil reprenait: «Si elle te trouve aussi bête qu'un autre, elle ne tardera pas à te mépriser et à te fuir. Montre-lui ta clairvoyance. Ce sera un triomphe d'homme qu'elle accueillera... comme il lui plaira...» Et vingt fois prêt à partir, vingt fois il revint sur ses pas.
—Attendre un homme, à cette heure, à la porte d'une maison, sans être sûr qu'il y soit entré, quelle absurdité! et quel ridicule!... D'ailleurs, peut-être est-il ressorti pendant que j'avais le dos tourné!... Ce serait un hasard, une vraie chance, de le voir sortir, à bonne portée du regard, de manière à être sûr qu'il sort de là... de là! de cette chambre où je me croyais tout à l'heure le plus heureux du monde!
Il tenait à ce moment le milieu de la chaussée, il allumait son quatrième cigare et se rapprochait pour la vingtième fois de la porte inquiétante... quand elle s'ouvrit! Un personnage en sortit, avec ce mouvement traître, indéfinissable, de l'homme qui, même se croyant seul, voudrait se cacher, affecte l'aisance.
«Si je lui parlais? Impossible, ce serait me dénoncer! De quel droit la compromettrais-je, puisque je ne veux pas l'épouser?»
Le cœur du pauvre Pierre fit un bond douloureux dans sa poitrine. Une angoisse l'étreignit tout entier. En même temps, il sentit que sa bouche riait en silence... Et il s'aperçut, un quart d'heure après, qu'il avait suivi l'homme avec d'infinies précautions.
Il était trois heures du matin. L'inconnu entra tout à coup dans un hôtel dont toutes les fenêtres étaient éclairées.
—Il est de mon cercle!
Pierre entrait au cercle, cinq minutes après son homme, interrogeait un valet dont il avait les bonnes grâces.
Et maintenant (sauf erreur, car il doutait de ses doutes), il savait tout, jusqu'au nom! Il n'ignorait qu'une chose, c'est qu'il avait supplanté un rival qu'on était en train de congédier.
Et c'est alors qu'il la quitta, sans la revoir, en lui disant pour toute excuse:
—Que voulez-vous? Je ne suis pas capable d'aimer longtemps! Plaignez-moi, pauvre fils du siècle que je suis!
Et sa maîtresse exaspérée le regrettait sincèrement, le pleurait et l'appelait. Lui, cherchait à se guérir d'elle... Il savait qu'il parviendrait et que ses dernières exaltations amoureuses étaient en lui les sursauts d'agonie de sa violente passion, frappée à mort...
Ayant repassé tous ces souvenirs et souffert à nouveau toute cette rage, Pierre avait retrouvé en lui un vide immense.
Et c'est alors qu'avait commencé ce temps morne de pluie continue, qui ôtait à ses yeux la distraction du spectacle de la mer, des horizons égayés par la lumière.
Alors, son vide devint noir. Il chercha le moyen de tromper un peu sa mélancolie. Il alla jusqu'à proposer au capitaine de l'Ibisdes parties d'échec sans fin. Il perdit toujours et envoya tout au diable. Il alla s'asseoir avec les braves pêcheurs de Saint-Raphaël dans la petite salle d'un cabaret populaire; il y porta sa guitare et les excita à lui chanter toutes leurs chansons marines... Rien n'y fit. Il demeurait sombre.
Enfin il se décida à aller saluer la femme, «simple, élégante, charmante», qui avait été deux fois l'hôte de son yacht; et, au moment où, de sa voix un peu traînante, mais sonnant la sincérité, elle lui avait dit: «Il fallait venir plus tôt»—tout en comprenant fort bien que c'était là seulement le mot aimable, dicté par l'ennui, il s'était senti, le mobile Méridional qu'il était, éclairé tout à coup, en son cœur, d'une lumière qui ne venait pas du soleil,—réjoui d'une chaleur qui ne venait pas de la saison...