II
L'enfant dormait toujours. Marcant, à la fois surexcité et à bout de forces, songeait mécaniquement. La masse de sa douleur, le total de ses soucis et de ses chagrins l'écrasait, mais il n'y démêlait plus rien. Ses idées se suivaient en lui mais il n'en approfondissait plus aucune. Etre écrasé, c'est le salut de l'âme, dans les grandes catastrophes. Si on conservait longtemps la faculté de se sentir et de se voir souffrir, d'aller au fond de son mal, de prolonger, pour ainsi dire, l'intensité de la douleur à sa première minute, d'éprouver le malheur entier comme dans la seconde où il vient de se révéler,—on arriverait toujours à la folie telle que le premier choc la détermine parfois.
Il alla voir si l'Ibis Bleuétait «toujours là». Le yacht avait disparu comme ces palais d'enchanteurs, qui, dans les contes, passent tout un jour en face du palais des princes, et, le lendemain ne sont plus là. Cette idée se présenta même à l'esprit de Marcant, suivie d'on ne sait quelle sensation étrange de fièvre, de folie. Il passa la main sur son front et quitta la fenêtre avec un regret inexplicable de n'avoir pas revu ce bateau, comme si une occasion de vengeance, qu'il ne pouvait se définir, lui était échappée.
—Bah! ils ne sont pas loin, et je les rattraperais si je voulais! mais je ne veux pas! Je ne veux plus la voir!...
Et il songeait, dans son accablement, à des détails dont il ne souffrait même plus: «Cette bonne, il faudrait pourtant la revoir... Quand une mère peut abandonner son enfant pour courir après sa honte, comment faire un crime aux serviteurs mercenaires d'oublier leur devoir!... Elle a ici des effets, cette bonne, une malle... Je lui ferai porter tout cela... Mais rien ne presse... Demain...
Cette idée de malle, d'effets à renvoyer à la bonne éveilla une ironie: «Eh bien, etelle?Elleaussi a besoin de sa malle», puisqu'elle aussi a été chassée, renvoyée comme une bonne infidèle!... Je vais la préparer, sa malle! et la lui envoyer aujourd'hui même, à l'instant!»
A cette pensée, il fut comme traversé d'un éclair joyeux. Il vit Elise recevant ses effets, et par là, comprenant mieux que tout était fini! oui, il éprouvait une vive allégresse de vengeance! Un autre sentiment qu'il ne démêlait point était en lui: l'envie d'occuper Elise de lui encore une fois. Au fond, il prenait mal son parti de l'idée qu'il ne pouvait plus rien contre elle, pour elle, sur elle! L'adieu avait été si bref! Quoi! c'était là tout le châtiment? Au moment où il l'avait renvoyée, sa femme, cette femme, certes, il avait joui de la vengeance, mais on n'a pleine conscience de l'intensité des sentiments que dans l'instant précis et fugitif où on les éprouve.
Si on se rappelait les sentiments aussi vivement que les faits—les réalités seraient éternelles!... Et il se trouvait imparfaitement vengé!—Qui sait? Peut-être était-elle ravie du dénouement qu'il avait donné à son aventure! Ou peut-être, au contraire, après la stupeur première, allait-elle lui demander grâce? Peut-être espérait-elle déjà revenir au foyer! Eh bien, il allait répondre: Un batelier allait lui porter ses malles!...
Et pendant que Georges dormait à poings fermés, Marcant, passant dans la chambre de sa femme, ouvrit la commode, l'armoire à glace, tous les placards, puis il tira d'un cabinet obscur deux ou trois caisses qu'il traîna au milieu de la chambre, et il commença à y jeter les bottines, les robes, tout ce qui appartenait à Elise. Tout à coup, il songea que ce désordre lui révélerait la passion, la colère; il voulut lui donner à entendre au contraire que les choses avaient été méthodiquement faites ou commandées, et il vida les caisses, reprit un à un les vêtements, les plia, les arrangea l'un sur l'autre de son mieux—gauchement.
—C'est mal fait: tant mieux! elle verra que c'est moi et que j'étais calme!
Une main par dessous, l'autre dessus, il portait par paquets du linge. C'étaient des jupons, des pantalons, des chemises garnies de dentelles, d'engrêlures traversées de fins rubans roses,—et ces choses d'intimité coquette fleurant le parfum accoutumé, à peine perceptible, parlaient à l'époux... de la morte... Oui, de la morte! Il lui semblait remuer, après la mort, les choses que seule touche, pendant qu'elle est vivante, celle à qui elles appartiennent! D'avoir à s'occuper pour la première fois de toutes ces choses, cela lui donnait la sensation nette du changement profond survenu dans sa vie.
—Oh! ces robes! voici celle qu'elle a mise pour le voyage, quand nous sommes venus de Paris! Voyage maudit!... Bah!... ce qui doit arriver arrive... et les femmes capables de tromper trompent un jour ou l'autre, quel que soit le lieu, fatalement... Voici celle qu'elle portait le matin où nous allâmes dîner, trois jours après notre arrivée, sur cetIbis Bleu!... Quel nom ridicule!... Une idée du «Monsieur» poétique, ça! du chanteur de romance pour guitare!... C'est avec ça qu'on prend les femmes, qui toutes sont des sottes! oui, toutes! Elles se prennent toutes aux mêmes amorces... Mais la probité, le courage patient et caché, la fidélité profonde, muette,—elles ne savent pas ce que c'est! Du clinquant, des mots, le capitaine ou le ténor, voilà leur affaire!
Et il empilait gauchement des bas, desmouchoirs... Il regarda avec gravité une paire de bas qu'il tenait. A coup sûr, il eût paru ridicule à un témoin; lui, ne sentait que son attendrissement.
—C'est pourtant des bas d'honnête femme, ça! dit-il. Je les reconnais, ceux-ci, elles les a tricotés elle-même, comme aussi tous ceux de Georges. Elle les a faits patiemment, tout en riant de se voir si appliquée à ce travail de persévérance, disant qu'une femme qui tricote des bas n'est pas de ce siècle.
Sans savoir ce qu'il faisait, il s'assit, regardant toujours ces bas qui étaient bruns en laine, très finement tissés. Il les regardait et revoyait Elise sous la lampe d'hiver, travaillant près de lui qui annotait l'éternel dossier... L'enfant, dans la chambre voisine, dont la porte était entr'ouverte, dormait. Lui, interrompait son travail un instant, prenait un journal, lisait, à voix basse, à sa femme, la nouvelle du jour, un fait divers qu'on commentait ensemble. La vieille bonne apportait le thé... N'était-ce pas bon, divin, tout cela? Assurément; mais était-ce suffisant? Ce désir d'idéal, d'un peu de fantaisie, que toutes les femmes ont dans le cœur est-il absolument illégitime? N'est-ce pas lorsqu'on ne leur en donne rien qu'elles le satisfont sottement avec des poètes de rencontre, des aventuriers? Et surtout n'y a-t-il pas des joies qui sont liées à la vie dans la nature, et que l'ambition sociale fait trop oublier? Ne se le disait-il pas hier, quand il arrivait tout joyeux, avec des désirs si nouveaux, de voyage et d'amour libre, au soleil, sur les grands chemins? Hélas! peut-être devait-il se reconnaître des torts!...
Il eut une secousse, se releva, secoua la tête.
—Faiblesse que tout cela! Serais-je lâche? Suis-je si lié, par l'habitude, à cette femme, que je m'achemine, avec un détour, vers l'idée de la reprendre déshonorée?...
Il se mit à rire.
—Non; je suis fatigué! je suis fou! Je divague un peu en ce moment, mais jamais, jamais, je ne la reverrai, quand même elle se traînerait encore à mes pieds, tordant ses bras, repentante et sincère!
Et le pauvre homme alla, le front baissé, déposer avec soin dans son secrétaire l'honnête paire de bas qui l'avait fait rêver... C'était le seul souvenir qu'il voulait garder, celui des veillées paisibles, familiales; celui du bonheur d'aimer sans le dire, dans la douce monotonie des travaux nécessaires,—tel qu'il l'avait cru possible à jamais.