V
—Et le cœur? avait-il dit.
—Ah! oui! avait répondu Elise.
Elle arrangeait ses fleurs avec grand soin, charmée de n'être plus seule, de voir, de toucher ces fleurs merveilleuses, d'entendre enfin une voix humaine! et une voix qui n'eût pas l'accent, l'accent de la vieille Marion ou de la jeune Toinette, celui du facteur!...
Elle oubliait la pluie qui crépitait au dehors, ruisselait aux vitres, la mer en grisaille qui apparaissait derrière la glace sans tain, voilée un peu par les roses en gerbe.
Il se fit un silence assez long.
Il ne savait comment le rompre, malgré l'aisance qui lui était habituelle. Elle lui inspirait un vrai respect. Il avait peur de paraître venu en aventureux... Et plutôt la crainte de l'insuccès ridicule qu'une pensée de sagesse—l'eût, au besoin, retenu encore, mais invinciblement.
Gênée, elle voulut parler la première, pour en finir avec ce silence.
—Alors, vous souffrez? tout de bon?
Cette question à voix haute s'était posée comme d'elle-même, avant la réflexion et le consentement.
Et la questionneuse avait un sourire, celui de la Femme, à la pensée des choses profondes de l'amour, de la passion, de la trahison. Le sourire de la Joconde.
—Mon Dieu, oui! fit-il résolument. Je ne suis pas heureux. Et cela depuis bien des semaines. Par cette pluie qui nous retire la joie des yeux, le bleu du ciel et de la mer, ces derniers jours ont été horribles... J'aurais peur de vous offenser par le récit d'une aventure de garçon... Mais le cœur, qui se moque des préjugés et des vertus convenues, souffre autant et plus d'une trahison dans l'union libre que dans le mariage... Il y a deux heures, j'étais désespéré!...
Il était sincère, et, au souvenir de sa grosse peine, du morne accablement de ces jours derniers, son visage refléta son cœur. Ses yeux, d'un gris verdâtre, se foncèrent.
Elle fut intriguée, ce qui était simple. Elle fut touchée, ce qui était grave. Elle entendait pour la première fois un amoureux parler d'amour. C'était, il est vrai, l'amoureux d'une autre: cet amour n'était pas pour elle. Elle ne croyait donc pas faire plus mal en écoutant ceci qu'en lisant un chapitre de roman. La différence, pourtant, était grande. Ce livre-ci vivait et parlait. C'était le romancier,—bien plus le héros du roman, qui était là devant elle, ajoutant à chaque mot l'expression du geste et du regard, la pénétrante inflexion de la voix. Le péril était voilé. C'était celui d'un piège profond... Elle était prise au premier fil d'un inextricable réseau.
Déjà elle désirait connaître la suite.
Et le silence recommença.
Parler d'amour, c'est être en plein amour. C'est une joie, même entre hommes. L'amour est un élément. La plus redoutable des passions, c'est de l'aimer pour lui-même.
Ils éprouvaient une émotion heureuse, plus confuse qu'une joie. Ils rappelaient chacun en soi leurs émotions passées, le trouble des heures tendres. Ce n'était qu'un souvenir, mais ils l'éprouvaient en même temps l'un par l'autre.
Charme inquiétant du fleurt, délicieux comme une poursuite où il est convenu qu'on ne s'atteindra pas, mais où l'on se frôle, et où le désir exaspéré court risque de posséder plus, en un rêve, que l'amour consenti et consacré!
A son tour, elle sentit le trouble doux que donne l'approche de quelque chose d'ami.
—Vous étiez désespéré? Il ne faut pas. Vous avez tant de sujets d'être heureux! Et le cœur, dites-vous?... Il faut vous marier!
Georges s'était approché «du monsieur».
Pierre l'attira à lui, et entoura d'un bras la taille de l'enfant.
—Georges, fit-elle, et notre thé?
Georges s'élança au dehors.
—Me marier? dit Pierre, voilà qui est grave!... Le mariage? oui; mais de parti pris? jamais. J'attends d'y être entraîné.
—Vous ne trouverez pas une femme à bord de l'Ibis! cria-t-elle en riant.
—Qui sait? répondit-il vivement... Vous voyez bien que des femmes y viennent. J'y verrai peut-être courir, un de ces jours, une volée de jeunes filles avec leurs jeunes mères!... On ne va pas visiter le logis d'un célibataire, mais—vous le savez, madame—on va visiter, très naturellement, un bateau... Notre sport a du bon, comme vous voyez!
—Vous vous dites triste? vous n'êtes pas même sérieux.
—Triste à mourir! mais si je me montrais tel que je suis aujourd'hui, j'aurais bien trop peur d'être ennuyeux!
—Avec moi, vous pouvez!... je suis un bon être, dit-elle sans coquetterie.
—Eh bien, dit-il, je vous jure que je l'aimais sincèrement, fortement!
Et, sur ces deux mots, la passion le traversa, illumina, enflamma ses yeux.
Elle ne connaissait point de regards pareils.
Il continuait, du même ton ardent, avec le même visage transfiguré:
—Tout! j'aurais tout fait pour elle!... j'ai été trompé avec une indignité rare! Comprenez-vous?... Non!... ces horreurs sont si loin d'une pensée comme la vôtre!... Elle ne m'a pas quitté pour un autre... entendez-vous? Elle a pris deux amants!...
Il serrait les dents.
Le visage d'Elise se contracta de répugnance.
—Pauvre garçon! fit-elle. S'être trompé ainsi, c'est cela qui doit être horrible!
—Je crois avoir tout clairement vu, ajouta-t-il après un moment; eh bien, je doute encore!... Il doit y avoir à tout cela une explication que je ne puis trouver tout seul, une de ces explications simples dont on s'étonne quand elles arrivent et qui sont impossibles à deviner!
Il rêva un moment et continua:
—L'homme qui sortait de sa maison pouvait fort bien ne pas venir de chez elle!... Tenez, plus j'y songe, moins je la crois coupable, voilà la vérité de mon cœur!... Ah! je suis malheureux!
Il avait tant envie d'aimer, d'être aimé, de vivre, il se sentait si loin du bonheur, malgré son luxe, sa fortune, malgré tous les moyens qu'il avait de se procurer les joies du monde; il sentit à cette heure si profondément son impuissance qu'il eut, comme un soldat désarmé, une larme—plutôt de rage que de douleur—au coin des yeux.
Cette activité d'émotion chez un homme la bouleversa. Elle n'avait jamais vu un homme vibrant à ce point. Le rude Marcant, bien équilibré, était loin de cette sensibilité de femme énervée, qui était celle de ce surmené mondain, à demi artiste...
Elle se leva, comme le thé entrait, apporté par Marion suivie de Georges, et en passant près de Pierre, elle lui tendit la main, dans un élan de sympathie loyale. Il la porta vivement à ses lèvres... Elle fit le mouvement de la lui retirer avec effroi. Les chefs de bureau, amis de Marcant, ne l'avaient pas habituée à cet hommage d'un autre temps et d'un autre monde. Elle pensa aussitôt que sa surprise trahissait trop sa bourgeoisie... et de cela elle fut fâchée...
«Ou peut-être, songea-t-elle, va-t-il croire que ce baiser m'a fait peur... Serait-ce préférable?... Lequel vaut mieux?...»
Elle lui versa du thé et ils «goûtèrent» comme des enfants, égayés par le babil de Georges, que la bonne chaleur du thé réjouit et rendit bavard.
—Ce n'est plus une visite, madame, dit Pierre. Pardonnez-moi... Il y a deux heures que je suis là!
—Le regrettez-vous? fit-elle étourdiment.
Elle se dit, pour la seconde fois, que, dans le tête-à-tête, les mots les plus banals prennent une importance inattendue.
Pour toute réponse, il avait saisi de nouveau sa main qu'elle lui abandonna sans résistance. Il la garda sur ses lèvres une demi-seconde de plus que ne l'exigeait la pure courtoisie.
Et il sortit, un peu rêveur.