IX

IX

Cet inconnu vers lequel courait l'Ibis Bleun'était pas loin. Il devait le rencontrer, le lendemain, dans la rade d'Agay, où il était venu s'abriter pour la nuit, après une journée errante et mélancolique.

Marcant voulait voir un peu le pays, le connaître avant d'y laisser sa femme. Il était allé, le matin du premier jour, visiter des villas dans la colline, le long du boulevard de Valescure qui serpente à travers les mamelons verts, jusqu'à Fréjus.

Dans l'après-midi, il s'était décidé pour une villa tout au bord de la mer, à un quart de lieue de la ville, entre laMaison-Close, d'Alphonse Karr, dont les bateaux, à peine tirés à terre, entrent dans les jardins, et l'Oustalet du Capelan, la première de celles qui se sont établies sur une étroite bande de rivage, entre le chemin, où s'ouvrent leurs portes de service, et la mer qui baigne leur seuil de plaisance.

Le lendemain, on lui avait conseillé d'aller voir la rade d'Agay, et, en passant, les carrières de porphyre du Dramont. Ils trouveraient là-bas une hôtellerie excellente, où ils pourraient déjeuner.

—Malheureusement, la route cesse d'être commode au delà du Dramont, mais le chemin de fer, en douze minutes, vous y conduira.

Ils prirent le train pour Agay.

Ainsi allaient directement l'une vers l'autre, à l'insu l'une de l'autre, deux destinées...

En route, Marcant expliqua à sa femme que, toute réflexion faite, il ramènerait de Paris, à son prochain voyage, Germaine, la vieille servante qu'on avait cru devoir laisser pour lui rue de Lille. (Ils habitaient cette rue tranquille.) La vieille Germaine aimait beaucoup Georges. On avait eu tort de la laisser. Lui, s'arrangerait là-bas d'une femme de ménage, mangerait au cabaret. Et ici, en attendant Germaine, il fallait chercher une fille du pays... Il avait déjà demandé. On en trouverait une aisément, pour trois semaines ou quinze jours... Mais Elise n'aurait-elle pas peur, seule avec cette fille, dans la grande villa? non; le pays était parfaitement sûr, étant en dehors de la grande route ancienne, qui, à partir de Fréjus, commence la fameuse corniche... On coucherait à l'hôtel jusqu'à ce que la femme fût trouvée et engagée.

Les choses réglées ainsi, on ne pensa plus qu'à jouir de la beauté, de la nouveauté des lieux.

En un quart d'heure, on devait être rendu. Le train traversait les collines, les éternelles pentes de hautes bruyères sous le couvert des pins d'Alep; et, par échappées, entre deux mamelons, la mer semblait suivre.

—Et l'Ibis Bleu, maman? Il n'y est donc plus?

—L'Ibis Bleu? dit la mère, crois-tu que je distinguerais un bateau d'un autre, à peu près semblable?

—Et crois-tu, petit bêta, fit Marcant, libéré de ses dossiers, que les bateaux ont des jambes pour ne pas marcher?... Ce jeune monsieur, ajouta-t-il en s'adressant à sa femme, devait aller en Italie, je pense... Ça n'a rien à faire... Il est bien heureux!... C'est égal, c'est une riche idée que j'ai eue de travailler beaucoup hier, en wagon, pourme débarrasser de mes dossiers. Tout ça est parti par la poste en paquet recommandé. J'en recevrai d'autres ce soir ou demain... que je rapporterai en personne... Ah! le bon air!

Le train s'arrêtait...

—Comment, déjà Agay? non... Boulouris.

—Oh! papa, comme c'est drôle, cette gare toute seule au milieu du bois!...

—Et, dit Marcant à Elise, que ce serait amusant de venir par ici à pied!

On repartit, on traversa les carrières du Dramont. Le porphyre taillé en pavés innombrables mettait sur la côte une vaste tache éclatante, d'un blanc bleuâtre. On eût dit que la colline, par éboulements, dégringolait toute à la mer. Puis la verdure reprenait, sombre. Le rouge sanglant du sol apparaissait par bandes horizontales, au-dessous des arbres, au-dessus des eaux d'un violet profond.

C'était Agay, dont la rade, un golfe assez spacieux, mais ouvert au vent du sud, est une solitude un peu austère, en admirable contraste avec la gaieté des plages qu'ils venaient de quitter. Au fond du golfe, la rivière d'Agay, qui descend de l'Estérel, et où abonde le laurier-rose, passe aujourd'hui sous la voie ferrée pour se jeter dans la mer. L'hôtellerie, entourée de quatre ou cinq maisons, du haut de la petite falaise regarde la grande courbe de la baie muette, sombre un peu, vrai golfe de légende, où l'on s'attend à voir surgir quelque château féerique d'architecture étrange, celui peut-être de la Belle au Bois dormant. C'est bien ainsi que l'Estérel doit arriver à la mer, avec je ne sais quelle majesté à peine assouplie, attirée vers l'eau mais hautaine encore, et qui résiste au charme de la mer trop claire... Avant de se laisser dévorer par elle, d'y plonger ses promontoires, de s'y fondre,—il l'assombrit de l'ombre portée de ses pins, renversés sur les rocs à pic; et le rouge de ses rochers, tombant dans le bleu des eaux, l'attriste de teintes violettes...

Georges, décidément plus joyeux qu'à Paris, battait des mains.

—L'Ibis Bleu! l'Ibis Bleu, maman!... Papa, l'Ibis Bleu!

Le yacht, en effet, se balançait, non loin du rivage, à l'est de la rade d'Agay. Ses voiles carguées festonnaient ses vergues. Ni Marcant ni sa femme ne le reconnurent.

—Tu vois tonIbis Bleupartout, petit nigaud!

Leur attention d'ailleurs était saisie par l'apparition brusque, à l'entrée de la rade, d'un bateau étrange, sorte de cétacé portant sur son dos un balcon auquel se tenaient cramponnés quelques hommes, et soufflant une fumée noire. Il allait à grande vitesse, suivi d'un autre tout pareil qui, exactementfilait sur son sillage, imitant tous ses mouvements.

C'étaient deux torpilleurs. Ils se suivaient à quelque cent mètres. Ils se rapprochèrent du fond du golfe, firent le rond, s'éloignèrent.

Les voyageurs, arrêtés, regardaient attentivement. Marcant avait tiré sa lorgnette de l'étui.

Un vieux pêcheur s'arrêta près d'eux et grommela:

—Où diable va-t-il passer si vite, celui-là? Il y a de la houle, sans que ça paraisse. De la terre, quand on n'a pas l'habitude, on ne sait pas comprendre si la mer est méchante... Ça ne tient pas la mer, ces carcasses-là! Ils ont beau dire, elle les leur prendra tous, l'un après l'autre, jusqu'au dernier. Je connais la rade, moi. Le premier a passé, c'est un miracle. Si l'autre suit la même route, il pourrait arriver qu'il se plante dans le ventre un bon bout du rocher qui est par là... Nom de «pas Dieu»!

Le torpilleur230, qui suivait son camarade, déjà disparu au tournant de la sortie, venait en effet, pris par une irrésistible lame de fond, de se clouer au rocher!

De l'endroit où était Marcant, on n'entendait rien, que le bruit de l'eau. L'avant du230plongeait sous la vague. A l'arrière, sensiblement relevé, se réfugiait tout l'équipage autour du commandant.

—Mon Dieu! mon Dieu! que vont-ils faire? interrogea Elise.

Elle s'adressait au pêcheur; mais il n'était plus là.

L'homme avait dévalé vers la plage, et, déjà dans son «rafiot», il s'éloignait et, crispant ses deux pieds nus sur le banc du milieu, y arc-boutant ses jambes nerveuses, il suspendait aux avirons, solidement saisis, tout son corps oblique, alternativement assis et relevé...

En même temps, du bord de l'Ibis Bleuse détachait une embarcation montée par un seul homme. C'était Dauphin. Le capitaine et l'équipage du yacht étaient à terre en ce moment.

Le petit Georges, au cri de sa mère, s'était blotti contre elle... Comme si on eût voulu la lui prendre, il la tenait à deux bras, les doigts accrochés aux plis de la robe—et regardait, là-bas, tout ce mouvement incompris.

—J'aimerais mieux ne pas assister à ça, murmura-t-elle. Le voir et ne rien pouvoir, c'est trop pénible!

—Que faire? dit Marcant. Nous n'y pouvons rien, en effet, mais comment ne pas regarder!

Ils avaient le cœur serré... La lorgnette de Marcant tremblait dans sa main. Il la remit dans l'étui. Elise se sentit faiblir de crainte pour ces gens en péril... Elle s'assit au bord du chemin et, attirant la tête de Georges sur ses genoux, elle couvrit de sa main les chers petits yeux qui se fermèrent, préférant à tout cette obscurité caressante...

On distinguait mal ce qui se passait là-bas.

Une troisième embarcation se portait au secours du torpilleur. C'étaient le capitaine et les hommes de l'Ibis Bleu... Un mouvement incompréhensible continuait autour du bateau en péril, sur les embarcations si mobiles elles-mêmes! Le premier des deux torpilleurs n'avait rien vu, déjà disparu derrière le tournant de la rade au moment où le second s'arrêtait net, s'échouait.

Marcant expliquait:

—C'est si instable, figure-toi, ces bateaux-là, qu'en se portant brusquement du même côté, les rares hommes qui les montent les balancent comme des escarpolettes!

Deux des bateaux accourus s'éloignèrent du torpilleur blessé, chacun emportant sans doute une fraction de l'équipage. Un seul demeura, le youyou de l'Ibis Bleu.

Marcant reprit sa lorgnette.

—Il n'y a sans doute plus à bord que le commandant, qui est à l'ordinaire un lieutenant de vaisseau, fit-il. En effet... regarde!

Il se sentait ému, à l'idée de cette attitude d'un commandant de navire que tout oblige à ne quitter son bord que le dernier.

Elle aussi était troublée d'une sorte d'admiration douloureuse. Elle se rappelait des lectures, et le chagrin de ces vaillants quand leur bateau, le bateau qu'on leur a confié, qu'ils aiment, vient à périr. Elle essaya de regarder avec la lorgnette que lui tendait Marcant. Elle entrevit en effet un homme qui passa du torpilleur sur le youyou.

—Il est sauvé! dit-elle.

—Mais non, fit Marcant. Il y a dans la petite barque l'homme venu du yacht, sans doute... mais le commandant du torpilleur est encore à son bord...

On voyait maintenant le torpilleur s'affaisser, englouti lentement, irrésistiblement, comme s'il se fût fondu, comme s'il eût été aspiré par l'eau, bouillonnante autour de lui;—et, très distinctement, sur ce bout de plancher oblique, un homme, en redingote noire,—par conséquent l'officier,—s'entêtait à demeurer seul.

—Ça l'ennuie de s'en aller, grommelait Marcant. Il le faut bien, pourtant!... Va-t'en donc, mon brave homme!... Sacrebleu! enfin!

La petite silhouette venait de passer sur le youyou, qui s'éloigna rapidement. Quelques instants après, ce qui émergeait encore du torpilleur plongea. Le haut de la cheminée resta visible aussi longtemps que l'arrière. A peine tout cela eut-il sombré que, sur ce point des vastes eaux, déjà semblable à tous les autres points de la mer houleuse,une éruption se produisit... Comme un monstre marin expirant, la bête de fer rendait sous les eaux son dernier soupir. L'air comprimé dans ses flancs s'en échappait en hoquets violents, remontait des fonds, lançant, avec des crachats d'écume et un dernier vomissement de fumée noire, quelques méconnaissables éclats de bois ou de fer, jaillis en fusées.

Elise pleurait.

—Un rude métier, tout de même! fit Marcant. Espérons qu'ils sont tous sauvés. Nous saurons ça tout à l'heure.

Toutes les embarcations de sauvetage avaient gagné la terre au plus près.


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