X
Le patron de l'hôtellerie s'efforçait de retenir ses hôtes.
—Vous aurez des détails sur le naufrage. Le commandant du torpilleur m'a fait retenir une chambre. Il viendra dîner ici. Dès demain les scaphandriers vont arriver de Toulon. Ce sera curieux. Des Parisiens, n'est-ce pas, madame, ne voient pas ça tous les jours?... Les chambres sont bonnes. De votre fenêtre, vous verrez le mouvement.
—Hôtel pour hôtel, fit Marcant, soit, nous resterons...
Il était commencé, le mouvement. De Saint-Raphaël, on accourait pour voir. Des batelets passaient, repassaient, sur le lieu du naufrage. On essayait d'apercevoir, au fond de l'eau, la carcasse échouée.
Il n'y avait pas eu mort d'homme. Deux blessés dans la machine, pas trop gravement. L'équipage campait à terre, secouru, entouré de soins et de gaieté par les pêcheurs de Saint-Raphaël et d'Agay. C'était à qui les aiderait, leur serait agréable et bon.
La nuit se fit.
—Il y a quelque part des fanaux qui ne s'allumeront pas ce soir! disait le vieux pêcheur assis dans la salle basse de l'hôtellerie, devant un verre detorino.
Un feu de pignes et d'épaves brûlait activement dans l'étroite cheminée regorgeante. Il faisait bon là dedans.
Elise, Denis et l'enfant, pendant qu'on faisait chauffer leurs chambres, étaient venus s'asseoir dans cette salle commune.
—C'est très amusant! fit observer Georges, toujours appuyé contre sa maman.
La nouveauté d'un voyage l'enchantait. L'aventure l'excitait au rêve. Il croyait vivre dans un conte qu'il ne comprenait pas bien, mais où il se sentait jouer, lui aussi, un personnage.
Elle lissait de sa main longue les jolis cheveux qui tombaient jusque sur les épaules de son fils.
Au dehors, un froid de nuit marine courait salubre, léger.
—Que nous sommes loin de la neige fondue, de la boue sale, du ciel triste! dit Elise. Comme on est bien ici!
Marcant lui prit la main.
—Alors, dit-il, je suis content. Je me reprochais déjà notre escapade... Si tu allais prendre froid!
Elle le regarda, reconnaissante.
—D'abord, je ne suis pas malade, et puis je vais mieux!
—Arrangez ça! dit-il.
Il riait, heureux simplement. Il reposa avec douceur, sur les genoux d'Elise, sa main qu'il avait prise.
—J'ai bien dit, mon ami. C'est la nuance.
Assis sur une chaise, tout près du fauteuil de sa maman, ses deux petits pieds sur le barreau de sa chaise, ses genoux hauts, ses mains dans les plis de la chère robe, Georges avait appuyé sa tête contre la poitrine bien-aimée, et, de ses yeux trop ouverts, il regardait le feu pétillant. Peu à peu, cela l'endormait, et des rêves, nés du réel, venaient en lui.
—Il y a des choses dans le feu, dit-il.
—Et quoi, mignon?
—Des choses qui dansent, fit-il en chantonnant, des petits esprits du feu, comme ceux des contes. Ils disent que le dîner sera bon. C'est eux qui le font, en dansant sous la marmite où est la soupe. Glou, glou, glou. Pendant que la marmite chante, les petits lutins dansent en rond par-dessous avec leurs lampes sur la tête... Et quand la marmite verse, bonsoir, elle éteint le feu!... Et alors la soupe est prête.
—Qu'est-ce que tu barbouilles là, mon petit?... Est-ce qu'il aurait la fièvre?
Déjà, elle s'inquiétait, et Marcant s'était levé, s'était agenouillé près de lui.
—Il dort, dit-il, ce sont des histoires qui lui reviennent.
Et pendant plus d'une heure, elle demeura immobile, retenant parfois son souffle pour ne pas remuer du tout, afin que le cher petit reposât.
—Assez, fit Marcant. Tu es fatiguée. Je vais l'emporter sur son lit...
—Il resterait là-haut tout seul?...
—Eh bien, sur ce canapé, alors.
—Nous sommes si bien comme ça! dit la mère.
Marcant se rassit.
A ce moment, un bruit de guitare entra dans le corridor de l'hôtellerie, accompagnant une voix d'homme qui chantonnait:
C'est les filles de La RochelleQu'ont armé un bâtiment,Pour aller faire la courseDedans les mers du Levant...Et lon lon la,Je n'ai pas de maîtresse;Je passe mon tempsFort joliment!
C'est les filles de La RochelleQu'ont armé un bâtiment,Pour aller faire la courseDedans les mers du Levant...Et lon lon la,Je n'ai pas de maîtresse;Je passe mon tempsFort joliment!
C'est les filles de La RochelleQu'ont armé un bâtiment,Pour aller faire la courseDedans les mers du Levant...Et lon lon la,Je n'ai pas de maîtresse;Je passe mon tempsFort joliment!
C'est les filles de La Rochelle
Qu'ont armé un bâtiment,
Pour aller faire la course
Dedans les mers du Levant...
Et lon lon la,
Je n'ai pas de maîtresse;
Je passe mon temps
Fort joliment!
Le chanteur s'interrompit pour parler:
—Bonjour, madame l'hôtesse, votre fille est-elle belle?
La littérature de l'hôtesse, pas plus que celle de Marcant, ne reconnut dans cette question le commencement d'une célèbre ballade allemande.
L'hôtesse en riant répondait:
—Ma fille est encore à naître, monsieur Dauphin, et elle aura du bon sens que vous ne saurez pas encore ce que c'est!
—Bien répondu, femme! répliqua Pierre Dauphin avec une gaieté qui continuait à être littéraire. Et il reprit sa chanson.
La voix, un peu moins proche, était charmante dans la résonance de la salle voisine où s'était attablé le chanteur.
C'est une fine goéletteQui porte la voile au vent,La coque est en bois de roseTravaillé fort proprement...Et lon lon la,Je n'ai pas de maîtresse;Je passe mon tempsFort joliment!La grand' voile est en dentelleLa misaine en ruban blanc;Les filles de l'équipageN'ont pas plus de dix-huit ans...Et lon lon la,Je n'ai pas de maîtresse,Je passe mon tempsFort joliment!
C'est une fine goéletteQui porte la voile au vent,La coque est en bois de roseTravaillé fort proprement...Et lon lon la,Je n'ai pas de maîtresse;Je passe mon tempsFort joliment!La grand' voile est en dentelleLa misaine en ruban blanc;Les filles de l'équipageN'ont pas plus de dix-huit ans...Et lon lon la,Je n'ai pas de maîtresse,Je passe mon tempsFort joliment!
C'est une fine goéletteQui porte la voile au vent,La coque est en bois de roseTravaillé fort proprement...Et lon lon la,Je n'ai pas de maîtresse;Je passe mon tempsFort joliment!
C'est une fine goélette
Qui porte la voile au vent,
La coque est en bois de rose
Travaillé fort proprement...
Et lon lon la,
Je n'ai pas de maîtresse;
Je passe mon temps
Fort joliment!
La grand' voile est en dentelleLa misaine en ruban blanc;Les filles de l'équipageN'ont pas plus de dix-huit ans...Et lon lon la,Je n'ai pas de maîtresse,Je passe mon tempsFort joliment!
La grand' voile est en dentelle
La misaine en ruban blanc;
Les filles de l'équipage
N'ont pas plus de dix-huit ans...
Et lon lon la,
Je n'ai pas de maîtresse,
Je passe mon temps
Fort joliment!
—La jolie musique, maman! dit Georges qui, dès les premiers sons de la guitare, s'était éveillé tout heureux et qui penchait la tête pour prêter l'oreille, comme un oiseau qui en écoute un autre.
—Oui, murmura-t-elle.
Il se passait en elle quelque chose de tout pareil à ce qui troublait l'esprit de l'enfant. Nouveauté des lieux, aventure, poésie flottante, étrangeté, tout cela entrait tout à coup dans son âme où régnait l'habituelle monotonie de vivre... Il lui semblait, à elle aussi, qu'on lui contait un conte. Ses émotions se succédaient, abondantes. Quoi! avant-hier Paris, quitté pour la première fois! Et depuis hier matin seulement, toutes ces visions de bleu, de lumière, de bateaux en marche, d'activité puissante et joyeuse, puis de naufrage et de tristesse! Il lui semblait avoir vécu plus d'une année depuis deux jours. Et pourtant, non, c'était avant-hier. Le tableau qui l'avait visitée, le jour d'avant, à son réveil, s'était fixé en contours précis et en couleurs violentes dans son cerveau étonné et tout neuf... Il s'y était peint, photographié et gravé à la fois, ineffaçablement, sur une plaque sympathique où les images nouvelles ne parvenaient pas à le noyer. Au-dessus de tout le reste, il revenait à tout instant, remontait, repassait...
—Es-tu lasse?
—Non, je suis heureuse.
—A quelle heure dîne-t-on?
—Quand madame et monsieur voudront, fit l'hôtesse qui entrait. Je viens préparer les tables.
Elle en dressa deux. L'une avec trois couverts: celle de Marcant. L'autre avec deux couverts.
—C'est la table du commandant, dit-elle. Il causera avec son ami... Ça vous donnera des détails. Son ami, c'est ce gentil M. Dauphin qui, depuis deux mois, nous visite assez souvent... C'est un gros riche!... le fils d'un armateur de Marseille.
—Je sais, je sais, fit Marcant.
—Vous le connaissez? demanda familièrement l'aimable hôtesse.
—Je connais son père, dit Marcant, souriant de l'affabilité, du sans-gêne méridional.
—Alors vous pourrez causer. Et puis, sans ça, vous auriez fait sa connaissance!... C'est un monsieur comme vous. Mais, même avec nous autres, il n'est pas fier. Il est bien brave! Les pêcheurs d'ici l'aiment beaucoup. Jamais il ne passerait sans saluer le premier. A l'occasion, il leur envoie de bonnes bouteilles. C'est généreux... Et ça a des talents... Il a étudié. A bord, il mène, quand il veut, sa machine comme un mécanicien... L'autre jour, il a fait, sur notre terrasse, le portrait de la maison. Et puis, il chante beaucoup de chansons, et des vieilles, comme nos matelots. Avec la fortune, on sait tout.
Sur cette idée générale, l'hôtesse se reposa un instant. Elle réfléchissait, tout en remuant sa vaisselle, ses couverts, à la puissance de la fortune.
Les tables étaient prêtes. Elle jeta sur son œuvre un dernier coup d'œil, puis:
—J'ai oublié les salières!... Que vous dirai-je! je suis trop étourdie!
Elle ouvrit une armoire et en tira, avec les salières, un dessin épinglé sur un carton.
Elle vint à Marcant.
—Tenez, voilà la chose, le dessin qu'il a fait. Voyez! c'est tout en couleurs... Et sur sa guitare, il faut l'entendre! On aime la guitare par ici. C'est comme en Italie, comprenez! Est-ce qu'il n'a pas fait danser les filles, l'autre soir, dans cette salle... Si on a ri, «vous dites»! Ah! oui, on a ri! une vraie fête, quoi! au moment où personne ne s'y attendait!... Et pourtant, des fois, il a l'air beaucoup triste. Ça doit avoir des chagrins, comme de juste. Chacun les siens. La fortune n'abrite pas, de sûr!... Et des fois, c'est tout le contraire...
Elle revenait à son idée: «La fortune!...»
Marcant tenait la jolie aquarelle qu'Elise regardait aussi, penchée sur l'épaule de son mari.
La femme reprit le cours de son monologue:
—Le commandant vient d'arriver. C'est un ami de M. Dauphin, il paraît... Des amis d'école. Ils se tutoient. Le commandant n'est pas gai, pas trop malheureux non plus, puisqu'il n'y a pas mort d'homme et que, bien sûr, à l'opinion de tous nos matelots comme des siens, il n'y a pas de sa faute. M. Dauphin le console et lui dit, avec son accent parisien: «Je vas t'en jouer, des airs de guitare! Je vas t'en conter, des bêtises!» Et puis, il à fait venir de son bateau «des bonnes bouteilles» de vin de Champagne. Dame! il en a du bon... Vous en goûterez, je suis bien sûre!... A tout à l'heure, excusez-moi! Ma soupe doit se plaindre...
—Voilà mon moulin qui tourne! cria, du seuil, l'hôtelier, sévère.