IX
Marcant se prenait à aimer le roman de cette petite.
—Si nous pouvions l'aider? dit Elise.
—Croyez-vous, maître Cauvin, que si nous en parlions au père, nous autres, cela pourrait être bon?
—Sans doute, fit Cauvin, mais que lui diriez-vous? Il vous faudrait connaître d'abord, pour lui en parler en bien, la famille du galant... C'est tous des honnêtes gens... Vous pouvez les aller voir.
—Allons les voir, dit Elise.
Ainsi, en causant de fil en aiguille, il fut convenu qu'on irait. Marcant, à l'occasion,bibelotait. Justement, disait Cauvin, ces braves gens avaient une vieille table et deux ou trois vieilles assiettes que des chasseurs, des Parisiens passant un jour par là, avaient admirés. On n'aurait qu'à dire qu'on venait pour ça. Le hasard ou les circonstances feraient le reste.
Tout heureux de voir Elise distraite par ce petit drame, Marcant, avec elle et Georges, remonta en voiture. Cauvin indiqua au cocher la route à prendre et la maison des Tarin. Ils partirent.
Non seulement le roman de la petite Toinon, mais en général la vie du «travailleur de terre» intéressait Marcant. Il trouvait ces paysans du Var singulièrement intelligents, indépendants et fiers. Rien de plus juste. Hellènes et Arabes, ils sont artistes et pauvres sans trop en souffrir, sans humilité d'attitude. Chrétiens et fatalistes, il ont des attendrissements que leur inspire la crèche de Bethléem, populaire parmi eux, et des résignations silencieuses qui rappellent le «c'était écrit» de Mahomet.
Le plébéien Marcant se plaisait à les voir vivre chez eux, à prendre sur le fait leur vie intime.
Arrivés chez les Tarin, les Marcant trouvèrent le jeune amoureux qui les reconnut.
—On nous a dit, à la ferme Antoinette, lui expliquèrent-ils, que vous vous déferiez peut-être de certaines vieilles assiettes... Les voici sans doute, sur ce coffre?
François comprit très bien que c'était là un prétexte, et content de la visite qu'il devinait favorable à ses désirs, il appela sa grand'mère.
—Ma mère, dit-il, est à la ville; mais elle va revenir bientôt.
La grand'mère, interrogée, refusa vivement de vendre les assiettes.
La mère, arrivant là-dessus, s'indigna même qu'on lui offrît de les acheter.
—Songez un peu!... j'ai toujours regretté, mère, d'avoir vendu les petites chemisettes, les layettes de mes enfants... C'est des choses qu'on doit garder!
Les Marcant en voyaient assez pour êtreédifiés sur cette famille. Ces gens étaient parmi les derniers qui restent fidèles aux souvenirs du passé. Le père était mort, et le fils (chose assez rare parmi les Provençaux, qui sont très Sarrasins) vénérait les deux femmes. Même la mère le commandait. Il s'en trouvait bien.
On causa: ils s'apprivoisèrent. François offrit le verre de vin cuit traditionnel, et, pendant que Georges y goûtait, Elise laissait manier, par la grand'mère ravie, l'étoffe de son manteau pourtant très simple, et la dentelle qui dépassait le bas de sa robe.
Cela fut cause que la vieille se mit à conter une naïve histoire, que Marcant écouta avec ravissement.
—Quelle jolie histoire simple! disait-il en s'en allant. J'aime mieux emporter ça qu'une de leurs vieilles assiettes! Et cette histoire signifie qu'on peut souhaiter hardiment à la brave petite Saulnier d'entrer dans la famille des Tarin... Ce sont de braves gens, ceux qui content à leurs enfants, heureux de les entendre, des riens aussi touchants! Vraiment, il aurait fallu écrire les paroles de la grand'mère telles qu'elle les a prononcées.