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Moi, des jupons blancs, avait dit la vieille, j'en ai eu deux. Ma mère m'avait donné le premier et un petit berger me donna l'autre.

Ce petit berger gardait les moutons du maître chez qui j'étais servante. J'avais dû me louer pour nourrir ma famille.

Le petit berger prit unepérémonie(pneumonie), et un soir, il se coucha très malade. C'était au mois de mars, le mois des pérémonies.

On lui donna tout ce qu'il fallait dans sa chambre, et on le laissa seul, parce que tout le monde était beaucoup fatigué de la journée. Il me fit pitié, d'être seul, et je pensai à l'aller soigner, quoiqu'il fût très joli garçon et jeune. Jeune, il l'était, puisqu'il avait vingt-cinq ans; moi, j'en avais seize, mais je pensais à un autre, et puis le petit berger n'était qu'un homme venu de la montagne.

J'allai trouver un vieux domestique de la ferme et je lui dis:

—Allons voir le petit berger.

Le vieux voulut bien et nous y allâmes. Le pauvre garçon nageait dans sa sueur de maladie. J'ouvris alors une commode qui était par là, pleine de vieux linges bien propres, tout préparés pour les malades, et je pris deux nappes et des serviettes. Je descendis, j'allumai un grand feu dans la cuisine. Je fis chauffer les serviettes, les nappes que le vieux montait à mesure. Il sécha bien le malade et, à nous deux, nous le mîmes au bon chaud. Moi, j'essuyai son visage, ses cheveux mouillés de sueur, tout trempés, et je lui mis un bonnet. Et il demeurait tout ramassé dans son mal, mais bien content d'être au sec et d'avoir chaud. La nuit était froide. Sans nous, on l'aurait, pour sûr, le lendemain matin, trouvé gelé. Nous le laissâmes.

Le lendemain, on le soigna encore. La maîtresse et sa fille s'occupèrent beaucoup de lui, jusqu'à la fin de la maladie, mais le petit berger a toujours connu que, sans moi, il aurait souffert beaucoup davantage et que cette nuit-là l'avait sauvé.

Depuis ce temps, il était craintif avec moi; il se tenait à l'écart de moi; il n'osait plus me parler.

Le mois de mai arriva. Le jeune pâtre quitta la plaine pour mener son troupeau aux Alpes. Il partit sans rien me dire; mais quelque temps après arriva un charretier qui habitait une autre ferme du même maître loin de la nôtre.

Ce charretier arriva et me dit un matin:

—J'ai de l'argent à te remettre, Madelon.

—De l'argent! à moi! et de quelle part?

Je me mis à rire, n'y croyant pas.

—Le petit berger, Madelon, m'a remis cinq francs pour toi. Il dit que tu l'as sauvé; que tu es une brave et gente fille; qu'il n'a pas osé te remettre cet argent lui-même, et qu'il aurait voulu avoir plus, mais le bon cœur, dit-il, avec lequel il te donne ça, qui est peu de chose, remplace la plus grosse somme!

Ma foi, je le pris, l'argent du pâtre, et bien contente je m'en fus.

Et avec cet argent j'eus envie, quelque temps après, d'acheter un jupon blanc. Dame! à cet âge, les fillettes ont envie d'un peu de «bellure»! Voir les autres bien arrangées, cela donne jalousie!...

Je parlai à ma tante de mon envie.

—Eh oui! dit-elle, va, achète-le!...

Je fis la folie! Il me coûta quatre francs et demi. Les dix sous me restèrent pour ma poche.

Mes deux jupons blancs, je ne les ai plus. Mes filles les ont portés; puis, plus tard, en ont fait des chemisettes, des «facetons» pour leurs petites.

Ainsi, sans le pauvre berger, je n'aurais jamais eu qu'un jupon blanc: celui que m'avait donné ma mère...


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