VI
C'était le moment où elle aurait dû ne pas le revoir. L'idée lui en passa par la tête. Elle y résista.
—Je suis si seule! Quel mal faisons-nous? Pourquoi me priver d'une distraction sans péril?...
Elle voyait bien pourtant, dans le charme ressenti, une joie dérobée, inavouable,—mais, véritablement, serait-ce vivre qu'épier et incriminer par scrupule les moindres battements de son cœur?...
C'est pourtant dans ce sophisme, murmuré par l'instinct, que fut toute sa faute. Jusqu'ici, rien n'était compromis. A partir de ce moment, la mollesse de sa volonté laissait la porte ouverte aux forces fatales.
«Fuir les occasions» c'est la recommandation profonde de l'expérience ecclésiastique. La liberté de ne pas choir existe, mais avant que le départ dans la chute ait commencé. La fatalité existe aussi. Elle commence à partir de l'heure où la main a lâché, sur le plan incliné, la bille d'ivoire. Il n'est donc pas vrai de dire qu'il n'est jamais trop tard; il n'est donc jamais trop tôt pour fuir. La vie fait basculer quelquefois sous nos pieds le plancher mobile sur lequel l'être roule, fatalement déchu ou emporté. Mais rarement les occasions inclinées, glissantes comme le marbre poli, se rencontrent sous nos pas avant que nos yeux ou notre esprit aient pu les pressentir...
La gloire de la volonté humaine, c'est de s'arrêter à temps devant l'abîme, comme ces chevaux qui, en pleine nuit, malgré l'éperon qui les pousse en avant, résistent au cavalier et reculent parce qu'ils ont flairé le vide.
Certes, Elise était libre. Elle devait le rester longtemps encore. Mais chaque jour allait la rapprocher de cette pente sur laquelle la chute se fait inévitable. Elle n'en était pas même encore au vertige... Le moment pour elle eût été d'autant plus favorable au choix raisonné et énergique entre deux destinées.
Et que pensait-elle? Tout simplement et sans croire au péril: «Il reviendra, j'espère.»
Quelle différence, en effet, entre ses journées de solitude et celle-ci, toute pleine d'un charme échangé, permis, d'élégance, de grâce, de jeunesse, d'amitié et d'amour!
Elle s'était tant ennuyée! Il avait l'air si bon, si triste! Il était «si sympathique» et causait si bien de toutes choses! Il était si bien élevé! Oh! on pouvait se fier à lui!
Au fond, elle essayait de se tromper elle-même. Ce fut là sa vraie faute. Et elle le savait bien.