XI

XI

La femme s'en alla et, à la porte, rencontra Pierre Dauphin qui, ignorant la présence des «étrangers», arrivait, toujours chantant, la guitare au cou:

Et lon lon la,Je n'ai pas de maîtresse!

Et lon lon la,Je n'ai pas de maîtresse!

Et lon lon la,Je n'ai pas de maîtresse!

Et lon lon la,

Je n'ai pas de maîtresse!

—Oh! pardon, fit-il, interloqué.

Et, d'un tour de bras rapide, il enleva sa guitare qu'il portait en bandoulière, suspendue à un large ruban blanc... Lui-même, vêtu d'un complet d'épaisse laine blanche, ressemblait à un Pierrot d'opéra. Il y pensa et fut gêné en rencontrant l'œil curieux de la jeune femme.

A ce moment, Georges demandait:

—Un peu voir l'image, papa!

Pierre vit qu'on regardait son aquarelle—ce qui acheva de le gêner. Il posa sa guitare sur le canapé et, ne sachant au fond quelle contenance prendre, bien qu'il parût parfaitement à son aise, il s'en alla.

—C'est de plus en plus curieux, tout ça! fit Marcant, qui se sentait, lui aussi, plus peut-être encore que sa femme, sorti complètement de sa vie.

—Est-ce que c'est Pierrot, maman? viens voir son joujou!

Georges s'était approché de la guitare et la regardait, émerveillé. Il y toucha. Elle rendit un son léger, joli, comme une plainte d'oiseau qui sommeille.

—Veux-tu bien laisser ça tranquille! cria Marcant qui courut à Georges pour le prendre par la main.

Pierre revenu, et suivi du lieutenant de vaisseau, enleva l'instrument, et en s'asseyant à sa table avec son ami:

—Voulez-vous voir mon joujou de près, mon petit homme?

Georges approcha hardiment. Pierrot lui plaisait. Arrivé près de lui, Georges s'arrêta, confus, le buste un peu rejeté en arrière. Pierrot lui passa la guitare au cou. Le ruban étant trop long, elle descendait plus bas que les genoux du petit garçon. Pierrot la reprit, accourcit le ruban, la replaça sur la poitrine de l'enfant:

—Vous êtes beau comme ça, dit-il, il faut en jouer.

Tous s'amusaient à cette jolie scène et, muets, s'oubliant les uns les autres, ils regardaient, et l'hôtelier avec eux.

Georges se mit à toucher les cordes.

—Pas trop fort! recommanda Marcant.

Les vibrations des six cordes, touchées au hasard, charmaient le petit; mais il regarda sa mère, et tout de suite:

—Merci, monsieur, il faut la reprendre; j'ai trop peur de la casser!

Avec ses grands cheveux sur son col marin, sa sveltesse de prince, sa douce voix, sa politesse inspirée par un regard de la Femme, et son embarras gracieux que la guitare trop grande rendait un peu comique, il était si charmant que—d'un involontaire mouvement d'enthousiasme jeune, paternel peut-être, artiste à coup sûr,—Pierre, s'étant dressé, le saisit par-dessous les bras et l'enleva en criant:

—Est-il gentil!... Est-il joli!... La voulez-vous, ma guitare?

—Oh! non.

—Pourquoi cela?...

—Je ne sais pas.

Remis à terre, l'enfant s'efforçait de sortir du grand ruban qui tranchait sur son velours sombre. Il ne pouvait pas. On riait.

Pierre l'aida, le tira de là, remit la guitare en place.

—Merci, monsieur.

Chacune des gentillesses faites à l'enfant remuait délicieusement le cœur de la mère.

—Il est très bien, ce monsieur.

La glace était rompue. On causa, d'une table à l'autre. L'officier contait le naufrage, tous les détails, le cri des chauffeurs blessés, la sensation du choc terrible, le sang-froid et le grand silence de l'équipage.

—Enfin, tout est pour le mieux. Personne n'est mort.

—Et vos effets? dit Marcant.

—Tous nos effets sont perdus. Je regrette certains objets qui étaient des souvenirs... Enfin, on verra ce que sauveront les scaphandriers... C'est égal, c'est des rudes moments tout de même! Allons, oublions ça un instant... Vous nous ferez l'honneur d'accepter une coupe de vin de Champagne, monsieur?

—Il serait peut-être convenable, dit Pierre, en réponse à la nuance d'hésitation qu'il devina chez Marcant,—de nous présenter les uns aux autres.

—Je vous connais... un peu, dit Marcant, mis à l'aise. Ou du moins, je connais monsieur votre père.

—Ah vraiment?

Tous deux échangèrent leurs cartes.

—Moi, fit le lieutenant de vaisseau, mes cartes sont au fond de la mer... en compagnie des cartes marines.

—Mon ami de collège, Edouard Legrain, ajouta Pierre, présentant l'officier d'un geste.

Et, à l'officier, il tendit la carte de Marcant.

—Vous acceptez notre verre de vin de Champagne, j'espère? dit l'officier.

—A condition, dit Marcant, que j'offrirai le second.

—Ce serait vraiment dommage! riposta Pierre. Vous ne trouveriez certainement pas ici, où pourtant la cave est bonne, de quoi faire oublier, je m'en flatte, le champagne de l'Ibis Bleu.

Les coupes se levèrent.

—Au renflouement du230!

—L'opération sera-elle difficile?

—Je ne crois pas. C'est pourquoi vous me voyez l'esprit libre. Et puis, je n'ai fait aucune faute.

—Avez-vous pensé à la mort, dans ce moment-là? interrogea Elise.

—Ma foi, non. On n'y pense pas. On pense à ses hommes... Et puis... la mort!...

Il eut un geste d'insouciance.

—La mort? interrogea-t-elle; et elle ajouta aussitôt: Tout le monde la craint.

—Mais non, madame.

—Ah?

—Il y a une bonne mort. Celle-là, on ne la craint pas.

—Et quelle est-elle?

L'officier portait la coupe à ses lèvres. Il arrêta ce mouvement, et, sans se donner la peine de souder par des mots sa réplique à la question, il dit simplement:

—Rien à se reprocher.

Tous éprouvèrent une légère secousse. Quelque chose de très grand venait de passer dans cette pauvre salle d'auberge. Elise sentit une petite larme piquer le coin de ses yeux. Marcant était conquis, sa prudence habituelle en défaut. Il se sentit une égale sympathie pour l'officier et pour l'homme qui avait un tel ami. Ah! mais, oui, on était bien, ici! et si loin du monde qu'il détestait!

L'officier savourait son champagne à petits coups.

—C'est beau, ça! dit tout haut, à la fin, Marcant qui réfléchissait.

—Quoi donc, monsieur?... demanda l'officier.

—Si vous croyez, riposta Pierre, qu'il s'est aperçu de son mot!... A ta santé, mon vieux camarade! Et vive la marine!

Dauphin et Marcant étaient presque dos à dos, forcés de se retourner à demi pour se parler. Ce mouvement permettait à Pierre de voir chaque fois la jeune femme. «Elle est diablement jolie et distinguée,» pensait-il. Nulle autre pensée ne lui venait. La présence d'une femme, jolie et jeune, mettait pour lui, dans cette salle d'auberge, un charme très subtil, bien connu, toujours le même, infiniment délicieux. Voilà tout. Le naufrage du torpilleur, l'activité salubre, le péril, lui avaient fait oublier un temps l'immersion du coffret qui contenait ses lettres d'amour. A de certains moments, il valait mieux qu'en de certains autres, il était dans un des meilleurs. Les milieux avaient très vite faitde l'impressionner, de le modifier. Aussi sa mère l'avait toujours averti du danger pour lui des fréquentations douteuses. Il était très femme.

—Et vous connaissez mon père, monsieur?

—Il est venu me voir au ministère.

—Pour sa section à ériger en commune, je parie.

—Justement! Il vous a donc mis au courant!

—Je le crois bien! il ne parle que de cela... Il faut te dire, Edouard, que mon père a acheté à la Garonne, près de Toulon, commune de La Garde, une fort belle propriété toute «complantée», comme disent les papiers timbrés, en palmiers de belle venue... Et il s'occupe, depuis cet achat, des affaires de sa commune avec un zèle extraordinaire... Nous en reparlerons, si vous voulez bien, monsieur, car je connais la question et je suis sûr de faire plaisir à mon père si je lui apporte, de votre part, quelque éclaircissement nouveau sur son affaire.

—Nous en reparlerons quand vous voudrez.

—L'équipage de l'Ibis Bleuest là! annonça l'hôtelier, qui s'était mis en tenue de grand chef, blanc comme une hermine, de la tête aux pieds.

—Mon équipage? Permettez-vous qu'on le fasse entrer? demanda Pierre.

—Oh oui! oh oui! s'écria Georges.

—Georges! fit lentement la mère, grondeuse.

—Le commandant a quelque chose à dire à ces braves gens, ajouta Pierre. Et cela, j'en suis certain, vous amusera.

Les hommes entrèrent. Ils étaient six, de tenue soignée,—le bonnet à la main, et sur le bleu marine de leur tricot, au-dessus d'un oiseau brodé en soie d'un bleu pâle, on lisait ces mots, brodés également et de même soie, en arc de cercle:Ibis Bleu, et les lettres: U. Y. F.

Le lieutenant de vaisseau se leva.

—Mes amis, dit-il, j'ai voulu remercier l'équipage de l'Ibis Bleu, qui s'est vaillamment comporté. Vous étiez presque tous à terre et vous êtes venus, le plus tôt que vous avez pu, nous donner la main. Il y avait là aussi des pêcheurs d'Agay et de Saint-Raphaël. Dans le moment de l'action, je n'ai pas pu les remercier. La place n'était pas bonne pour les discours. Vous vous rencontrerez certainement les uns et les autres, aujourd'hui ou demain. Portez-leur les remerciements du commandant du230, lequel sera renfloué bientôt, je l'espère. Dites-leur que ce sont tous de braves gens, et donnez-leur cette poignée de main.

L'officier serra la main aux six hommes enchantés.

—Vive le230!

—Vive l'Ibis Bleu! répondit le commandant.

L'hôtelier, sur un signe de M. Dauphin, apportait des coupes qu'il distribua aux hommes. La mousse du champagne les faisait rire à belles dents blanches sous les poils rudes de leurs larges faces de cuir fauve.

Tout le monde, même Elise, même Georges, éleva sa coupe.

—Vive le commandant du230!

—Et celui de l'Ibis Bleu! dit le commandant.

Pierre répondit, avec le joli demi-sourire d'un yachtman qui ne se prend pas tout à fait au sérieux comme marin de haute mer:

—Le commandant de l'Ibis Bleuremercie celui du230... Rompez, les amis!

A son tour, il serra la main à chacun de ses hommes qui se retirèrent en bon ordre, la joie au cœur, une joie de simples qui croient au devoir, à l'éloge, à l'honneur, et à la vie comme à la mort—dès qu'on se donne la peine de leur accorder la moindre marque de cordialité sans orgueil.

—Tu as eu une excellente idée, Pierre... car c'est lui, madame, qui a voulu que je remercie les pêcheurs de Saint-Raphaël. C'est vrai, Pierre, ce sont des choses qu'on a le tort d'oublier... Mais, dans ces moments-là, je te dis—c'est le diable de penser à tout!

—Comme ils étaient contents! dit Elise.

—Ce sont de braves gens! fit Pierre. Ilajouta: Qui navigue, dit le proverbe, danse au bord du tombeau.

—Vive l'Ibis Bleu! cria tout à coup Georges à tue-tête, très excité, sa coupe à la main. Dans son enthousiasme, il la répandit tout entière sur la robe de sa maman.

—Tant mieux, dit-elle doucement. Tu ne la boiras pas... En voilà assez!

—Il se fait tard pour nous, messieurs. Vous nous permettrez de vous quitter, dit Marcant.

—Pas avant, dit Dauphin avec empressement, de m'avoir promis une visite à mon bord, pour demain matin.

—Il faut que je sois à Saint-Raphaël demain sans faute, monsieur Dauphin.

—Eh bien, dit Pierre, ce sera pour après-demain, si vous le voulez bien... Me permettez-vous d'aller vous chercher là-bas?... Où demeurez-vous, monsieur?

—A la villa de la Terrasse...

—A côté de l'Oustalet? Le youyou ira vous y prendre... A quelle heure?... à huit heures du matin?... à neuf heures?... Est-ce trop tôt, madame?

—Que décides-tu, Denis?

—A huit heures, papa! fit Georges, attentif et décidé.

Ils se mirent tous à rire.

—Le roi a parlé, dit Pierre. On obéira, je pense!

—Il le faut bien! conclut Marcant, bonhomme.

On se sépara. Une heure après, de la chambre où elle dormait mal (voyage, champagne, changement de lit!), Elise entendit un son de guitare qui accompagnait une voix.

La coque est en bois de roseTravaillé fort proprement,La grand' voile est en dentelle,La misaine en ruban blanc.

La coque est en bois de roseTravaillé fort proprement,La grand' voile est en dentelle,La misaine en ruban blanc.

La coque est en bois de roseTravaillé fort proprement,La grand' voile est en dentelle,La misaine en ruban blanc.

La coque est en bois de rose

Travaillé fort proprement,

La grand' voile est en dentelle,

La misaine en ruban blanc.

C'était Pierre qui regagnait son bord.

La lune luisait aux fentes de la fenêtre d'Elise. Elle entr'ouvrit les volets intérieurs. Elle ne résistait pas au désir de regarder, sous la lune, à travers sa vitre, la mer qu'elle avait vue tantôt si étincelante au soleil!

... Dans le chemin argenté, déployé en éventail, que faisait sur l'eau le reflet lunaire, une barque filait. Elise vit distinctement les avirons, découpés en noir sur la lumière du reflet, plonger dans l'eau, se relever tout emperlés d'étincelles.

Le pierrot blanc, tout blanc, sa guitare au dos, toute lumineuse sous un rayon de lune, s'éloignait dans la barque... Il glissait, assis sur l'eau,—et tout cela, qui semblait irréel, était charmant.

Là-bas, dans le même resplendissement de la lune, sur l'eau paisible mais frissonnante comme une étoffe de moire aux mille plis cassés, l'Ibis Bleu, ses vergues, ses mâts, sa coque bordés d'un filigrane de lumière argentée, se berçait, secouant dans les airs, près des vives étoiles, sa longue flamme onduleuse...

La grand' voile est en dentelleLe pavillon de ruban!Et lon lon la,Je n'ai pas de maîtresse!...

La grand' voile est en dentelleLe pavillon de ruban!Et lon lon la,Je n'ai pas de maîtresse!...

La grand' voile est en dentelleLe pavillon de ruban!Et lon lon la,Je n'ai pas de maîtresse!...

La grand' voile est en dentelle

Le pavillon de ruban!

Et lon lon la,

Je n'ai pas de maîtresse!...


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