XII

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La grosse affaire pressante pour les Marcant, c'était maintenant de trouver une femme de service.

A l'agence de location des villas, on avait gracieusement indiqué à Marcant une misé Saulnier, fermière àla Toinette.La Toinetteétait une ferme de la plaine de Fréjus, à une demi-lieue de Saint-Raphaël, près de la mer, entre l'Argens et le Petit-Argens.

—Cette misé Saulnier, quel âge a-t-elle?

—Elle doit avoir une quarantaine d'années. Elle a une grande fille qui peut la remplacer à la ferme, ce qui lui a permis de se louer plusieurs fois, pour une saison, chez des étrangers quand les gages lui ont paru en valoir la peine. C'est une femme «très allante», comme on dit ici, travailleuse, propre. Si elle consent, prenez-la. Vous ne trouverez pas mieux. Ou bien allez à Nice, chez les bonnes Sœurs, ou à Cannes, voir la maison protestante...

On fit de la visite à misé Saulnier une partie de plaisir, et les Marcant y allèrent à pied.

—Vous ne pouvez pas vous tromper. Suivez la plage. Arrivés à cette énorme maison blanche, que vous voyez d'ici tout au bord de la mer, demandez... On vous indiquera.

Ils partirent.

Cette fois, ce n'était plus les pins verts et toujours murmurants, entre lesquels apparaissent les luisants joyaux de la mer. Ce n'était plus les golfes gracieux, ourlés d'écumes éternelles, que regardent en souriant les villas ouvertes, dont le luxe intérieur apparaît au passant du chemin et d'où sort parfois un bruit de piano, une jolie voix de Parisienne ou d'Anglaise... C'était la longue plage droite, nue, le sable mouillé dont on ne peut dire s'il prolonge la plaine dans la mer ou la mer dans la plaine. Au soleil, pourtant, par temps calme, elle était souriante encore, cette plage mélancolique, semée de petits tamaris en herbe, de rares ajoncs et de beaux chardons bleus, aux feuilles de velours.

La bande de sable, qui borde de gris pâle la plaine verte, s'en allait toute droite jusqu'à Saint-Egulf où commencent, en mamelonnements doux, jolis, les premières assises du massif des Maures. Une chaussée, trop peu surélevée et trop voisine de la mer, la suit dans toute sa longueur, jette deux ou trois ponts par-dessus les ruisseaux, par-dessus le Reïran et l'Argens—et la mer s'amuse à défaire chaque jour le travail des ingénieurs et des cantonniers. Elle reprend à la chaussée les galets que la chaussée lui a dérobés; elle les attire à elle, les rejette à la route qu'elle ronge et qui croule sans cesse, sans cesse inutilement reconstruite. Puis, à son heure, elle attaque les ponts, construits en bois, et les disloque. On voit les charpentes fléchir par le milieu, avec des poutres qui pendent, cassées comme des allumettes. On dirait des squelettes de navires échoués, des débris qui ont navigué et qui sont venus s'enliser là. Alors, et cela est fréquent, il faut faire un long détour pour aller de Saint-Egulf à Saint-Raphaël, il faut passer par la ferme de Villepéi et par Fréjus.

Toutes ces explications, qu'on leur donnait peu à peu sur le pays, les intéressaient beaucoup. Ils interrogeaient à chaque instant un passant, un paysan, un pêcheur.

—Les romans, disait Marcant, certainement c'est quelquefois intéressant (je n'en lis jamais), mais les détails vrais sur la vie d'un pays, j'aime bien mieux ça, moi. Chacun son goût.

Georges s'arrêta émerveillé devant des pêcheurs qui tiraient leur immense filet, l'issaoùgo(la seine).

Ils étaient cinq ou six à haler sur la corde, hommes et femmes. Pour tirer l'issaoùgo, chacun des travailleurs, au bout de la solide bretelle qu'ils portent en sautoir, saisit devant lui une cordelette à laquelle est suspendu un morceau de liège. Ils le font virer, ce liège, comme une pierre de fronde, et la cordelette, qu'ils rapprochent brusquement de la corde tendue sous l'effort de traction, s'y enroule, rapide. Certains alors que le câble ne leur échappera pas, ils s'arc-boutent des pieds dans le sable, pèsent, penchés en arrière de tout leur poids, sur la corde, et à mesure que le filet avance, l'homme du dernier rang vient reprendre place au premier, et toujours ainsi, avec—quelquefois—des han! rythmés, ou des chansons mélancoliques, des berceuses marines.

Georges voulut attendre le poisson. Tout le monde fut déçu. Il n'y avait pas grand'chose pour un si grand effort—mais quelles merveilles de couleurs dans cette poignée dedorades, de rouquiers verts, de sars argentés, rayés de noir, en travers; de girelles, rayées en long d'orange, de bleu, de jaune... Il y avait là un étincellement de rubis, d'émeraudes et de saphirs, d'argent et d'or mobiles. Toute cette matière animée avait des mouvements pareils à ceux de l'élément fluide où elle vit, et tout cela ondulait, scintillait et ruisselait sous des perles encore, sous des diamants d'eau et de soleil.

Les pêcheurs maugréaient. On leur acheta du poisson «la bouille-abaisse».

—On nous le fera cuire à la ferme! cria Georges.

—C'est une bonne idée.

On leur prêta un vieux panier que Georges voulut porter tout seul.


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