XIII
La Toinette est une ferme importante entre la mer, l'Argens et le Petit-Argens.
Elise fut tout de suite frappée par la propreté des abords de la ferme, des petits chemins qui y conduisent, de l'emplacement où, devant le seuil, une femme était en train d'éplucher des pommes de terre.
—La fermière de la Toinette, madame, s'il vous plaît?... C'est vous, je pense?
Misé Saulnier s'était levée, ses pommes de terre dans son tablier bleu replié. Elle ne déplut pas aux Marcant, avec sa face ronde, large, ses cheveux bien noirs encore, son regard de charbon noir piqué d'une étincelle.
—Misé Saulnier, c'est moi, oui, madame. Qu'y a-t-il pour votre service?
On s'expliqua.
—Il n'y a pas à s'occuper de l'enfant, insistait Elise. Il reste toujours avec moi. Un peu de cuisine simple, la cuisine du pays... Et je vous aiderai pour les chambres... Je mets la main aux choses de la maison, moi. Je ne suis pas une grande dame. L'essentiel pour moi, vous comprenez, c'est d'avoir quelqu'un de sûr, quelqu'un de connu dans le pays. On vous a bien recommandée à nous...
—Oh! oui, je suis connue dans le pays! et je connais le service... Et... combien donnerait madame?... Les accords sont tout.
Tout de suite misé Saulnier, en parlant à la troisième personne, entrait dans le rôle nouveau qu'on lui proposait, afin de bien prouver qu'elle l'avait appris. Elle mettait un certain orgueil naïf à montrer une marque de servilité.
—-Quarante-cinq francs.
—Et le vin?
—Oui.
—Madame donnerait cinquante?... Si madame est étrangère et ne reçoit pas, il n'y a donc jamais d'étrennes!
Elle pensait à tout. On reconnaissait la villageoise d'un pays d'étrangers, qui a étudié la question. Elle aperçut clairement une nuance de surprise à son désavantage dans la mince de ses visiteurs.
—Je demande bien pardon à madame, mais si, dans notre position, qui est bonne, il m'est arrivé de quitter notre «train» et de me placer, ça n'a été naturellement que pour les gages... Nous avons une fille à marier... Les petits ruisseaux font les grandes rivières... Il n'y a pas de petit argent. Desgens comme nous, ça ne travaille que pour «lever la vie»!
Et elle répéta, pour conclure, le mot habituel: Les accords sont tout.
Tout était dit avec un accent du Midi bien sonore, et un sourire avenant qui découvrait des dents d'une blancheur étonnante, des dents de négresse.
—A-t-elle de belles dents! fit Elise en regardant son mari.
—Ils sont tous comme ça dans ce pays-ci, fit Marcant. Les paysans du moins, pas les bourgeois. J'ai demandé... On m'a dit que c'est l'ail!
Il fit la grimace obligée de l'homme du Nord au mot d'ail!
Misé Saulnier se mit à rire et on lui vit, jusqu'au fond de la gorge, toutes ses dents, à les compter.
—L'ail? non. C'est le pain, dit-elle.
—Comment cela?
—La pâte de notre pain est comme ça. C'est «sa manière». Elle frotte nos dents et les maintient toutes blanches, comme vous le voyez... Il est bien joli, votre enfant, monsieur, madame, poursuivit-elle sans transition... Et que porte-t-il là, le petit monsieur? Il faut le poser, le paquet: vous vous fatiguez, mon petit maître!
Elle le lui prit des mains et le déposa sur un banc.
—Eh bien, dit Elise, vous décidez-vous?
—Faut voir d'abord si cela convient aux hommes... et à la petite, fit-elle.
—Vous avez des fils?
—Non, répondit-elle, sans embarras. Je n'ai qu'une fille.
Elle rentra déposer ses pommes de terre dans la salle basse.
—C'est joli, ici, dit Elise.
Elle regardait les deux puits, l'un avec sa poulie attachée au milieu de la traverse que soutiennent horizontale deux troncs d'arbres morts, debout sur les côtés; l'autre avec sacigogne,—c'est-à-dire son antenne oblique au bout de laquelle est suspendue une perche qui, pendante verticalement, supporte le seau,—tandis qu'à l'autre bout une grosse pierre, faisant contrepoids, aide, quand il est plein, à le soulever hors du puits, et quand il est vide, le maintient en l'air.
—C'est le puits d'Egypte, dit Marcant, je le reconnais. Je l'ai vu dans des images... Et c'est aussi le puits de Camargue...
A quelques pas de la ferme, trois ou quatre pins parasols s'ouvraient larges et sombres.
—Regardez celui-là comme il est beau! pas aussi beau, bien sûr, que le pin Berthaud, de Saint-Tropez,—mais il est bien vieux tout de même!... Et tout là-bas, voyez, au plein mitan de nos vignes, ce gros, gros arbre! c'est un chêne qui en a vu passer, du temps et des hommes! Il a, comme on dit, assisté à toutes les batailles du monde.
Ils essayèrent de voir. Ils aperçurent, en effet, le dôme obscur de l'arbre énorme dans la plaine qui luisait de flaques d'eau.
—C'est grand, ce domaine de la Toinette?
—Assez. De l'autre côté du Petit-Argens, il y a chez nous des raies de labour, monsieur, de deux cents mètres de long. Mon homme n'en fait que six dans la demi-journée...
—Ah! le voilà, votre mari?
Un homme arrivait, derrière deux mulets en liberté, qui, la tête basse, soufflant au passage sur l'herbe du sentier avec leurs naseaux au ras du sol, portaient, accrochés au collier, les traits de la charrue. L'homme qui les suivait indolemment, après l'ouvrage, était un gaillard à larges épaules, dans la plénitude de sa force mûre. Il portait, lui, ses quarante-cinq ans avec l'aisance d'un colosse qui en portera bien davantage sans s'en apercevoir. Il était rasé de frais, le visage nu couvert de sueur. Soulevant d'une main son grand feutre, il s'essuyait le front avec un mouchoir bleu et marchait d'un pas pesant et souple, en roulant un peu sur ses hanches.
«Quel gaillard! C'est un chêne aussi, cet homme-là,» songeait Marcant. Et il répéta:
—C'est votre mari?
—Ce n'est pas mon mari, non! répondit sans embarras misé Saulnier à Marcant; et en soupirant, comme à elle-même: «Plût à Dieu!» murmura-t-elle. Elle ajouta: C'est maître Cauvin.
—Bonjour, la compagnie! fit Cauvin en passant.
Il salua sans curiosité, comme un paysan voisin de ces villes d'hiver où on en voit tous les jours, des étrangers «de toutes les manières».
Il allait à l'écurie rentrer les bêtes.
—Midi s'avance, donc? fit misé Saulnier. Je vais vous dire: Si vous voulez, madame, je peux vous faire, avec votre poisson, une jolie bouille-abaisse... Je vous mettrai une table ici, au bon soleil.
Elle souriait, avec une moue prétentieuse de villageoise préoccupée de paraître bien élevée, et s'appliquait ridiculement à imiter l'accent des Franciots.
—Nous avons de bon vin, des figuessesses, et des confitures pour le petit maître, dit-elle en regardant Georges. Et au dessert, après avoir causé avec les hommes, je vous rendrai une réponse à vos propositions. Ça vous va-t-il, monsieur et madame?
—Ça va, dit Marcant: ça va, misé Saulnier. Vous avez l'air d'une brave femme...
Elle répondit gravement:
—Je n'ai fait du tort à personne... du moins de ma volonté.
Elise s'amusait; tout l'amusait. Quant à Marcant, c'est la première fois de sa vie qu'il se voyait si loin de Paris, des affaires. Le ministère était oublié. Le fils du colporteur se sentait devenir voyageur, épris allégrement d'aventures, d'imprévu. Il aspira à pleine poitrine une large goulée d'air salin.
—Ça sent bon, cette campagne du Midi. L'algue, le pin, le thym, je ne sais quoi... On rajeunit ici, n'est-ce pas, Elise?
—Je vais déjà beaucoup mieux, moi! dit-elle.
—Alors, tout est bien!
En attendant le déjeuner, on examina tout, on s'amusa de tout.
—Qu'est-ce que c'est que cet arbre?
—Un jujubier...
—Oh! maman, la drôle de cour!
C'était le parc à moutons, lejas, au sol noir de fiente utile.
—Oh! maman, le drôle de plafond!
C'était, dans l'étable, une tenture véritable formée par des myriades de toiles d'araignée antiques et récentes, cousues les unes aux autres... Cela porte bonheur et peut-être prend des mouches.
—C'est très sain pour les bêtes! disent les paysans.
Dans l'étable, six colliers de chevaux pendaient à des crocs de bois. Il y avait sous le hangar deux charrettes et plusieurs charrues. Tout cela sentait bon l'ordre, le travail organisé.
—Voilà un drôle de filet! ça n'est pas pour les papillons, dis, maman?
Un homme, survenant, expliqua à quoi sert le vartourin, longue poche qui va se rétrécissant et que, dans l'eau, soutient ouverte, béante comme un tunnel, une série de cercles d'osier. On l'allonge invisible au fond de l'Argens, troublé par les pluies, et avec ce filet on prend des carpes, des loups et des mulets qui quittent la mer, remontent la rivière.
Cet autre instrument, c'était lerâteauà poche de fil de fer, pour pêcher les «clovisses» des étangs...
—Il y a dans la plaine de Fréjus, monsieur, dix hectares d'étangs, tous réunis entre eux par trois ruisseaux un peu larges et tous communiquant avec l'Argens par un canal que les hommes ont fait... Et là dedans, monsieur, les «clovisses»font ça!...
Sur ces mots:font ça, il montrait ses doigts rapprochés qu'il faisait aller sans remuer la main, les agitant de mouvements contraires et rapides pour imiter un fourmillement des bêtes grouillantes.
—Seulement, ajoutait-il, l'eau des étangs est saumâtre et les «clovisses» des étangs, il faut les faire dégorger dans l'eau de mer. Alors, oui, ils sont bons!... Oh! moi, la pêche, c'est mon travail préféré.
Il se mit à rire grossement.—On voyait qu'en effet, il savait très bien tout ce qui se rapporte à la pêche dans les étangs.
—La pioche, c'est trop lourd, comprenez!... Vous, je parie, monsieur, fit-il tout à coup, vous êtes un homme de bureau?
—Oui, dit Marcant.
—Et,—je suis sûr,—il est à Paris, votre bureau?
—Oui, dit Marcant.
L'homme regardait Marcant avec une sorte d'intérêt morne, avec une de ces curiosités qui ne se déplaceraient pas pour savoir, mais qui, sur place, consentent à se soulever un peu.
L'homme portait toute sa barbe qui était drue, enchevêtrée par mèches qui s'agglutinaient, mêlée de poils blancs et de poils bruns. La couleur de cette barbe s'unifiait sous une couche d'une poussière rougeâtre, dont l'humidité de la rosée avait fait comme un enduit. Il avait plus de cinquante ans. Il était trapu, plus petit que Marcant. Il avait une calvitie mate, suspecte, entourée de cheveux mal plantés, mal taillés et trop longs. Sa chemise, très propre, le gilet de laine tout neuf juraient avec l'usure de sa face, avec le désordre de sa barbe et de ses cheveux. Aux plis de ses paupières, sous ses yeux et à la patte d'oie, qu'il avait très marquée, comme par une ironie habituelle et sans esprit, demeurait prise une crasse noire.
Georges, qui avait un peu peur, tenait à deux mains les plis de la robe d'Elise.
Marcant pensait: «Qu'est-ce que c'est que cet abruti»?
L'homme, dans l'étable, poussait avec sa fourche de la litière sous les pieds des bêtes.
Tout à coup, il s'arrêta dans sa besogne, planta les pointes de sa fourche de fer dans le purin, entre les galets qui pavaient l'étable, mit les deux poings sur sa fourche, posa sa joue droite sur ses poings, et regardant les étrangers d'un œil de travers, clignotant, tout plein de son intelligence à lui:
—C'est pas l'embarras, fit-il lentement. Je vois ce que c'est.
Il parut réfléchir beaucoup et reprit:
—Tout là-haut, à Paris... à Paris, répéta-t-il par trois fois, pour donner sans doute à sa pensée le temps de se formuler fortement en lui... A Paris, tout là-haut, il y a tous les gens de bureau, pas vrai? que ça, je le calcule, c'est le gouvernement? Et puis, après, en dessous de ceux-là, il y a, voyez-vous, les bœufs, les chevaux... et les mulets...
Il promena son regard sur les bêtes qui raclaient leurs chaînes contre les auges et d'un ton découragé, avec une brusque retombée de la voix dans les notes graves, il termina:
—Et, par-dessous tout ça, il y a nous autres!
A ce mot, une expression de malignité passa sur toute sa face bestiale, comme une intelligence des profondeurs basses, réveillée brusquement, et cet éclair de l'envie s'éteignit aussitôt sous un air de stupidité. On eût dit que le diable habitait cette matière, trop paresseuse pour le laisser passer tout entier.
Cette fois, Marcant pensa: «Qu'est-ce que c'est que cette canaille?»
L'homme releva la tête, montra son air niais afin qu'on le vît, ressaisit sa fourche, enleva du sol un épais monceau de fumier qu'il jeta dans la brouette et parut se replonger dans des réflexions infinies... Les visiteurs le laissèrent à ses occupations et à ses pensées, mais, un moment après, comme ils s'asseyaient à la table qui leur avait été préparée par misé Saulnier, il passa par là et entra dans la ferme.
Misé Saulnier cligna de l'œil:
—Ça, c'est mon homme, dit-elle,—et l'appelant à voix haute:—Saulnier!
Mais il n'entendit pas ou ne voulut pas entendre.
—Je vous le montrerai tout à l'heure, dit-elle.
Ils se regardèrent, un peu surpris.