XIII

XIII

Pierre, depuis une heure, s'était confessé à sa mère. Son père était à Marseille et cette absence simplifiait tout...

Quand il était arrivé chez sa mère, il avait craint de l'impressionner et s'était composé un visage.

Il ne voulait pas qu'elle devinât du premier coup un malheur, qu'elle pût se l'exagérer par avance, il voulait la préparer, lui conter posément l'histoire, parler avec ménagements, entrer dans tous les détails pour lui faire prévoir doucement la catastrophe, et enfin, de son mieux, excuser Elise... Mais quand il se présenta souriant d'un air dégagé dans la chambre de sa mère, la vieille dame posa ses lunettes sur son ouvrage, et se levant brusquement:

—Il t'arrive un grand malheur! dit-elle. Qu'est-ce que c'est?

Elle tremblait sans cesse pour lui. Elle le savait aventureux. Elle redoutait à toute heure l'épée d'un rival, la balle d'un mari. Elle ne pouvait l'empêcher, ce grand fils, de vivre à sa guise, et elle se consumait à l'attendre, à le conseiller quand il revenait à elle, sans trop oser lui faire honte de sa vie oisive. Elle priait pour lui avec des ferveurs passionnées. Elle bénissait parfois l'incident, fût-il douloureux, qui le lui ramenait, repentant, pour quelques semaines... Alors elle le pansait d'une main douce infiniment, lui faisait sentir toutes les indulgences dela tendresse des mères... et, en fin de compte, le rendait ainsi, sans le savoir, plus tendre, et par là plus faible, plus prêt aux défaillances,—plus affamé d'un amour chimérique où il aurait trouvé, avec les joies du caprice et de la passion, la sécurité qui nous berce sur les genoux maternels!

C'était là peut-être l'explication de ce caractère inconsistant, de cette âme de Don Juan faible, enfant gâté dont les scepticismes étaient souvent brutaux, cruels, implacables, toujours dangereux, parce que, sans s'en douter, il demandait follement à l'amour égoïste de toutes ses maîtresses d'être un peu semblable à la tendresse dévouée des mères!

A ce mot, «il t'arrive un grand malheur», il fut émerveillé, écrasé d'amour! Il sentit fondre tout son cœur.

Et d'un jet, il dit tout à la mère:

—Oui, oui, un grand malheur, ma mère! J'aimais une femme... Le mari sait tout. C'est une noble, noble créature, entendez-vous? Dans le premier mouvement de désespoir elle a tenté de se tuer... Elle veut ravoir son enfant... Elle est folle, éperdue... Moi, je suis responsable... Il faut empêcher des malheurs plus grands... Si elle vient à mourir, songez donc! Je deviendrai fou... Il faut m'épargner un remords terrible... Il faut la sauver... Vous seule le pouvez, ma mère. Il faut la voir, lui parler, par grâce!

La mère hésita, protesta d'abord. Il était si exalté! Elle voulait savoir... S'il s'était trompé? S'il avait affaire à une aventurière?...

Alors, il fut éloquent, il parla d'Elise, la peignit comme elle était, tendre, simple, bonne...

—Si tu savais, maman, les respects qu'elle a pour toi!... Comme elle m'a envoyé vers toi au lieu de me retenir près d'elle, quand je te croyais malade!

—Mais enfin, celle que tu veux que j'aille voir, mon pauvre enfant, c'est ta maîtresse!...

—Mais je vous ai dit, ma mère, que si son mari lui impose le divorce, j'ai, si cela se peut, le devoir, sachant ce qu'elle est, de l'épouser. C'est cette idée seule qui la réconciliera avec elle-même, qui la rattachera à la vie. Mais il faut, elle me l'a dit, que ce soit vous qui lui parliez...

—Je ferai ce que tu voudras, mon pauvre enfant!... mon pauvre enfant!

Et, heureuse de voir qu'il n'était pas question de duel, de péril mortel, la mère promettait d'aller voir Elise,—sans oser croire encore qu'elle eût à faire à une honnête créature... Peut-être même espérait-elle qu'il s'agissait d'une aventurière, afin d'éviter un mariage dans ces conditions. Enfin,—elle irait voir... et ainsi, s'il le fallait, elle serait mieux à même de défendre son fils.

«Il est si naïf!» songeait-elle.


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