XII

XII

L'Ibis Bleuavait dépassé Camarat et serrait de près la côte. Il voyait devant lui l'île du Levant.

Le capitaine vint demander à Elise si elle voulait déjeuner, et, comme elle hésitait à répondre:

—Il faut manger un peu, dit avec douceur le brave homme.

Il demanda la permission de rester là, un moment; il resta tout le temps du court repas, accepta, au dessert, un verre de vin, fit son possible pour la distraire.

Elle voyait qu'il avait des instructions. Elle était touchée de les lui voir exécuter si fidèlement.

—La vue de la côte est belle par ici... dit-il. Il faut porter un pliant sur le pont.

Il porta lui-même le pliant, et, désignant du doigt la côte:

—Voyez la longue plage de Cavalaire. Tout le monde dit que c'est très beau... Et voici les Maures.

Le massif des Maures s'avançait sur la mer en promontoires hauts, et sombres de verdure. On eût dit des sphinx colossaux, le poitrail large au-dessus des eaux, les pattes étendues, et endormis éternellement dans une majesté mystérieuse. Il y avait je ne sais quel contraste entre la gaie lumière du ciel et la ligne sévère de ces petites montagnes qui ombraient la mer au pli des golfes. Malgré elle, Elise fut distraite une seconde de sa peine aiguë par le spectacle de ces choses tranquilles, inconscientes, qui n'ont d'autre destin que de vivre, de boire le soleil et la pluie, de donner leur fleur et leur fruit sans qu'il puisse se mêler à leur amour toujours égal ni passion, ni scrupules, ni remords.

Elle respira longuement.

—J'aime mieux être à l'intérieur, dit-elle.

Elle n'était plus en accord avec l'harmonie, avec le rythme de tout.

Elle rentra.

—Il faut que je vous quitte, madame.

—Merci, je vais essayer d'écrire un peu.

Elle essaya en effet d'écrire à Marcant. Elle ne put pas longtemps. Elle n'osait pas. Elle ne savait plus comment l'appeler! Elle souffrait beaucoup. Elle avait posé devant elle le portrait de Georges. Elle le prit, se leva, alla de nouveau sur le pont, à l'arrière, à l'abri du rouf. Là, accoudée, elle regarda l'eau... et elle fut tentée... «Personne ne me verrait!...» Elle se trompait. Un homme veillait. Pierre avait pensé à tout.

Dans tous les plis des Maures, là-bas, apparaissait une maisonnette, une vigne, une bande de terre cultivée qui disait le bonheur de vivre. C'était là, vraiment, la Provence Heureuse, mais Elise n'en remarquait plus le charme que pour sentir qu'il avait cessé d'agir profondément sur elle, et, avec amertume, elle l'accusait de l'avoir séduite et perdue!

«Oui, oui, c'est bien cela, songeait-elle confusément, c'est la grâce de ce pays, sa lumière, c'est tout en lui, qui m'a parlé de choses auxquelles je n'avais jamais songé.»

Elle se prenait à la détester, maintenant, cette terre verte et fleurie où tout parle d'amour, d'éternelles épousailles...

Le Lavandou, sur sa plage de sable, et la paisible Bormes, cette rose des Maures, épanouie là-haut parmi les myrtes et les pins de la montagne, apparurent et disparurent. LesIles d'Orpassèrent à leur tour. Elle fuyait de temps en temps ce spectacle, rentrait dans la chambre, prenait un livre aussitôt rejeté, baisait mille fois le portrait de son enfant, écrivait sa peine, ses remords, ses supplications à Marcant, brûlait ses lettres, une, puis trois, puis quatre,—et remontait encore sur le pont, rêvant de mourir sur l'eau profonde et maudissant ce pays de lumière, de joie, d'amour, qui lui avait inspiré la faute, et qui, maintenant, assistait à sa peine sans y prendre aucune part.

Elle eut encore plusieurs crises de larmes qui l'apaisèrent beaucoup. Epuisée de lassitude, elle s'étendit de nouveau sur le lit, eut le bonheur de s'assoupir encore un peu.

Vers cinq heures et demie l'Ibismouillait en face du château de M. Dauphin, au fond de la petite baie de la Garonne, dans l'est de la rade de Toulon.

Le capitaine vint annoncer à Elise qu'une embarcation amenait à bord madame Dauphin.


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