XIX

XIX

On était au mois d'août. Il était quatre heures et demie à peu près. Aussitôt après le goûter de Georges, à l'heure où tout s'apaise, Marcant prit son enfant par la main et sortit.

Il rusait quelquefois avec le petit, afin de l'empêcher d'emporter son bateau. Ainsi il ne se faisait plus prendre chez lui en voiture. «Nous irons loin, aujourd'hui, disait-il. Tu te fatiguerais à le porter, ou bien ce serait moi.» Et lorsque l'enfant s'était rendu à cette raison, le brave Marcant prétextait une fatigue et prenait une voiture en route. Quant à s'opposer directement aux volontés du petit, qui était si pâle, il en avait de moins en moins le courage. Cet homme si entêté, si solidement campé dans ses moindres volontés, était sans force contre ce regard d'enfant maladif qui se levait vers lui et montait à travers des larmes!

Il se servit ce jour-là de sa ruse ordinaire et le cocher qu'on prit en route ayant choisi la direction de Fréjus, il le laissa faire. Quand on eut dépassé la petite ville:

—Où allez-vous, cocher?

—Nous allons faire le grand tour, revenir par Villépei, Saint-Egulf et la plage.

—C'est bien, allez.

Ils traversèrent la plaine où les vignes nouvelles portaient de lourdes vendanges, en train de mûrir, longèrent, au bout de la plaine, les collines, pour revenir vers la plage.

Là, Georges eut un grand bonheur.

—Oh! papa, cria-t-il, debout dans la voiture et battant des mains. Oh! papa! des chèvres blanches! Oh! papa! qu'elles sont jolies! J'en voudrais une!

Il fallut descendre et admirer les jolies chèvres. Il y en avait bien deux cents. C'étaient des mauresques, toutes blanches, en effet, avec les cornes tordues en lyre, énormes sur leur fine tête. Petite race, maigre et dévorante, nourrie seulement de la coriace végétation des Maures, chêne vert et lentisque.

Georges caressa une chèvre qui ne se laissa pas toucher longtemps. Encore fallut-il que le petit pâtre la maintînt par les cornes. Georges voulut boire du lait de «sa chèvre». Il n'avait pas eu, depuis longtemps, un caprice nouveau. Marcant fut heureux; il aurait voulu acheter la chèvre.

—Mais, dit-il à Georges, qu'en ferions-nous ensuite?

Georges, par bonheur, répéta d'un air capable:

—C'est vrai, qu'en ferions-nous ensuite? Elle ne pourrait pas coucher avec moi dans ma chambre, n'est-ce pas?

Cette idée le fit rire aux éclats. Marcant respira profondément. Il se prenait à espérer, pour l'enfant, l'oubli.

Ils quittèrent les chèvres. La voiture arriva au bord de la mer, et là, tournant à gauche, commença à suivre, le long de la plage, la chaussée inégale, faite de sables et de cailloux sans cesse arrachés par la lame.

Le chemin devint si tourmenté qu'il fallutdescendre de voiture. Georges se mit à bondir, à courir vers la vague, à fuir devant elle brusquement, avec des entrechats comiques. Il criait:

—Je suis une chèvre blanche!

Visiblement, il la narguait, la vague. Il finit par lui chanter.

Tu ne m'attraperas pas!Tu ne m'attraperas pas!

La mer était bonne, ce jour-là. Elle jouait avec l'enfant, lui léchait parfois un peu le bout de ses petites bottines, le taquinait, le faisait rire.

Il cueillit des chardons bleus, dans le sable, pria son père d'en ôter les piquants, et comme son père lui dit que les chardons étaient la nourriture des petits ânes, il se mit gentiment à faire des hi-han, qui se confondaient avec son joli rire perlé.

Marcant n'osait lui dire: «Qu'as-tu donc à être si content?» Il avait peur de tout gâter, de faire envoler cette joie rare, si nouvelle,—mais l'enfant, au pont de l'Argens, qu'il fallait passer avec précaution,—les poutres étant encore toutes disloquées par la mer,—revint de lui-même prendre sa main et lui dit, sans provocation, d'un air entendu, très grave:

—Tu comprends, je suis bien contentparce que j'ai deviné quelque chose...

—Et quoi?...

—Eh bien, je ne sais pas si tu penses comme moi, mais je suis sûr que la dame d'aujourd'hui devait venir de la part de maman!

Marcant demeura stupéfait... Son cœur se serra.

Ainsi son espérance était fausse! L'enfant ne se reprenait pas à vivre en dehors d'elle—plus que jamais en elle au contraire.


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