XVIII
L'après-midi elle se faisait annoncer chez Marcant, par une carte de visite sous enveloppe. Elle ne voulait pas le surprendre trop complètement. Elle voulait être accueillie pour elle-même, et que sa mission fût d'avance acceptée de lui. La carte portait ces simples mots:
«Je suis une vieille femme, monsieur, qui viens à vous avec des paroles de paix, et qui désire embrasser un cher enfant de la part de la malheureuse mère.»
«Je suis une vieille femme, monsieur, qui viens à vous avec des paroles de paix, et qui désire embrasser un cher enfant de la part de la malheureuse mère.»
Marcant, blême, la rejoignit au salon, après avoir ordonné à Germaine de garder Georges dans sa chambre et de ne le laisser paraître sous aucun prétexte.
—Je vous écoute, madame.
—Je viens remplir une véritable mission, et si c'est moi qui viens, monsieur, c'est que la personne qui m'envoie n'a pu, dans son entière solitude, s'adresser à personne autre...
Madame Dauphin dit alors tout ce qui pouvait sauver Elise, sa tentative pour mourir, son repentir, la nécessité où sa maladie l'avait mise de ne pas quitter l'Ibis; et que le séjour sur ce bateau, où elle ne l'avait pas laissée seule un seul jour, était une circonstance heureuse, puisqu'il avait permis un secret absolu. Elle insistait sur ce point, avec délicatesse, le plus habilement qu'elle pouvait, s'arrangeant pour répéter que, depuis le jour où l'Ibis Bleuavait quitté Saint-Raphaël, Pierre avait quitté l'Ibis Bleu. Depuis ce jour-là il vivait à Paris avec son père... Et maintenant Elise, après sa longue, son inquiétante maladie, était abîmée, mourante—plus touchante que jamais, rachetée mille fois par tant de douleur et de repentir.
—Rendez la mère à l'enfant!
Et la vieille dame pleurait,—noblement, profondément bouleversée—et elle attachait sur Marcant un œil plein d'attente.
Le rude homme, pâle, ne bronchait pas. Immobile sur sa chaise, l'œil fixé sur une fleur du tapis, il se taisait.
—Eh bien? interrogea-t-elle.
Il eut un de ces mots qui paraissent horribles à force de banalité, dans les moments critiques où l'on implore un miracle.
Il dit:
—Que voulez-vous que j'y fasse?
La bonne dame eut un moment de révolte. Elle oubliait que cet homme avait tous les droits et celui de se montrer dur, surtout en sa présence.
—Encore un mot, dit-elle, puis-je embrasser l'enfant?
Il la regarda.
—A quoi bon? fit-il. Vous ne le connaissez même pas.
—La justice elle-même, répondit-elle, pourrait devenir abominable, à force d'être aveugle aux mérites des coupables, et sourde à toutes leurs explications.
Il se leva.
—Madame, dit-il, j'apprécie, comme il se doit, une démarche dictée, j'en suis certain, par la pitié pure.
Madame Dauphin demeura assise:
—Ecoutez, monsieur, je vous sais bon et là-dessus vous ne me tromperez pas. Je vous sais noble de cœur, croyant à toutes les droitures. Eh bien, écoutez les paroles d'une mère: Je vous jure que si elle y consentait, que si vous le permettiez, je n'hésiterais pas à la prendre pour fille!
Marcant éprouva une commotion horrible dans son cœur. En même temps, il lui sembla qu'il était souffleté. Qu'est-ce que cela voulait dire? Quelles paroles singulières venait de prononcer la propre mère de l'homme qui?...
«Voyons, voyons, je veux voir clair!»
Il se rassit et regarda en lui, d'un grand effort. Ses traits, bouleversés, peu à peu reprirent une expression de calme... Il regarda la personne qui était devant lui et ne vit dans ses yeux que bienveillance et pitié... Il comprit qu'on n'était pas venu pour le braver chez lui, mais seulement pour défendre Elise à outrance!
—Je suis bien malheureux, madame. Vous le sentez, n'est-ce pas? Plus malheureux, ce n'est pas possible. Ecoutez-moi àvotre tour. Vous avez fait ce que vous avez pu, par pitié, par charité. C'est un sentiment divin qui vous guide. Eh bien, je n'y peux pas répondre. Je ne suis qu'un homme, un homme outragé, un homme irrité. C'est vous qui avez raison, mon esprit le sait, mais mon sang ne peut pas vous obéir. Je suis prêt à admirer de la part d'un autre le sacrifice que vous croyez pouvoir me demander; mais, moi, je ne peux pas le faire... Je ne peux pas... C'est mon dernier mot.
Elle sentit que le rideau de fer était descendu, que la séparation était faite sans recours possible.
—Adieu, dit-elle avec un peu de roideur.
—Permettez-moi de vous prier d'attendre un instant encore, dit-il doucement, si vous voulez embrasser mon Georges.
Elle fut émue à en mourir.
—Merci pour la pauvre mère, murmura-t-elle.
Marcant commanda dans l'escalier:
—Germaine! amenez-moi Georges.
Il revint et Georges entra. L'enfant était un peu pâlot... il tenait dans ses bras, serré comme un trésor, son petit bateau—toujours!
Il alla droit à son père.
—Figure-toi, dit-il, Germaine voulait me faire quitter monIbis Bleu!... C'est la première fois qu'elle est méchante avec moi, Germaine...
Puis il regarda la dame, attentivement.
—Voici une dame qui veut t'embrasser.
—Est-ce qu'elle apporte des nouvelles de maman?
—Non! non! dit vivement Marcant. Allons, embrasse la dame et va-t'en!
Il le fit. Elle le retint un instant entre ses bras, le regarda dans les yeux—et le laissa aller. Il courut bien vite retrouver Germaine.
Quand elle fut près de sortir:
—S'il allait en mourir, lui aussi? dit-elle avec bonté.
—Ce n'est pas moi qui l'aurai tué! répondit Marcant d'un air sombre. Il en mourra, c'est possible. Alors, j'en mourrai aussi. Eh bien, à qui la faute, et qu'y puis-je?
Elle n'avait plus qu'à partir.
Elle n'eut pas envie de lui tendre la main. Il l'accompagna cérémonieusement au seuil et jusqu'à sa voiture.