XXII

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Ils cheminaient vers la ferme où, à ce moment, la jolie Toinette, courbée vers le fourneau bas, veillait et virait sa soupe, pour les deux hommes qui allaient rentrer. La mère était allée à Fréjus pour quelque emplette urgente.

Cauvin, au milieu de la plaine, achevait d'abattre, avec l'aide de plusieurs bûcherons, le grand chêne dont le vieil ombrage et les racines portaient tort à une plantation de vigne nouvelle.

Toinette était seule à la maison.

Tout à coup, se retournant, elle fit un petit cri. François Tarin, son fiancé, la regardait faire du dehors, par la fenêtre étroite.

—Tiens, «tu es toi», François? dit-elle émue.

—Eh bien, oui, c'est moi, dit-il lentement.

Elle continua de vaquer à ses affaires à travers la salle. Il se fit un silence. Et François reprit:

—Je viens de la chasse.

—Et tu rapportes quelque chose?

—Rien qu'un perdreau, dit-il. Les perdreaux marchent avec des ailes; ils m'ont fatigué.

Il y eut encore un silence. Elle allait, venait, prenait du gros sel dans le petit coffre oblong suspendu au mur, et le mettait dans sa soupe, qu'elle remuait de sa cuiller de bois.

—Tiens! dit-il, j'ai pris dans la colline ce «brou» de lavande pour toi. Sens comme ça sent bon!

Il le lui lança au visage, comme elle passait pas trop loin de lui. Elle saisit la branchette contre sa poitrine au moment où elle retombait et, après l'avoir respirée, la fixa soigneusementdans la cordelette de son tablier.

—Ça sent bon, dit-elle.

Il y eut encore un long silence. Elle était debout, surveillant sa soupe, le couvercle de sa marmite dans une main. Elle se sentait regardée et le cœur lui battait un peu. L'odeur de son brin de lavande lui disait l'amour. Lui, il la trouvait jolie et se sentait troublé. Emu déjà de sa fatigue dans le bois, il palpitait de vie ardente et jeune. Il désirait. Séparés comme ils étaient là, ils se sentaient reliés par un courant de quelque chose de doux, de bon, qui allait de l'un à l'autre, à travers la chambre.

Ils étaient heureux comme ça.

—Tu m'aimes? dit-il enfin.

Elle tourna les yeux vers lui, son couvercle de fer-blanc toujours à la main. Leurs regards s'échangèrent, lourds, tout chargés du plus fort d'eux-mêmes.

—Alors, approche-toi que je t'embrasse!

Elle alla lentement à la fenêtre. Il lui prit la tête à deux mains et la baisa sur la bouche à pleines lèvres.

Le couvercle tomba avec un bruit terrible. Ils se mirent à rire grossement. Elle ramassa le couvercle qu'elle alla remettre sur le pot.

Puis elle prit dans l'armoire des assiettes qu'elle posa sur la table, et ensuite le pain, les verres, les bouteilles.

—Ecoute un peu, fit alors François. J'ai, pas moins, quelque chose à te dire.

—Eh quoi? dit-elle tranquille.

—Voilà. C'est de la part de ma mère et, comme elle me l'a dit, je te le répéterai. C'est «sur la question» de notre mariage.

Elle fut attentive, et fronçant le sourcil:

—Est-ce qu'elle ne voudrait plus, la mère?

—Ce n'est pas ça, Toinette, ce n'est pas ça du tout, et c'est un peu ça. Et ce serait bien dommage que le refus de consentir qui, au commencement, devait nous venir du côté de ton père, arrive maintenant du côté de ma mère. Je vais te dire comme elle m'a dit. Vous avez ce Cauvin qui, de tout temps, a toujours été ici, du matin au soir, prenant avec vous tous ses repas, commandant tout à la ferme, et plus maître que Saulnier qui est ton père. Eh bien, dans tout le pays, m'a dit ma mère, cela, vois-tu, vous fait mépriser!... Depuis longtemps on n'en parlait plus, il paraît, mais souvent les enfants sont cause, surtout au moment des mariages, qu'on revient sur les choses d'avant, et maintenant on en reparle dans tout Fréjus et ailleurs, entends-tu!—et il faut nécessairement que Cauvin s'en aille d'ici, si toi tu veux entrer, Toinette, dans la maison de ma mère. Voilà ce qu'a songé ma mère, qui est une femme de bon conseil. Et ma grand'mère a songé de même. Et ce qu'elles ont décidé, moi aussi, je le trouve bon. Les choses sont comme elles ne devraient pas être. Et si Cauvin s'en va d'ici, ma mère, alors, sur la question de notre mariage, diraoui; mais s'il reste, elle diranon. C'est décidé et à cela, je ne peux rien changer, entends-tu, parce qu'il faut, je le reconnais, que ça soit comme ça... C'est trop juste.

Il la regardait. Elle avait fiché les regards en terre... et elle songeait.

—Ça va bien, dit-elle enfin; ça ira comme ça et tu as raison!... j'y avais pensé quelquefois. J'avais compris quelquefois des mots qui se murmuraient parmi les travailleurs, aux vendanges ou à la moisson. Et c'est ce qui fait que je ne l'aime pas plus qu'il ne faut, ce Cauvin, depuis longtemps. Et je le comprends bien, va, que ta mère a raison!

Alors ils se turent. On entendait voler les mouches.

Il dit encore:

—Vois un peu alors ce que tu as à faire pour nous donner satisfaction. Et adieu, Toinette, «à se revoir»!

—Je parlerai, dit-elle, sois tranquille. Je dirai ce qu'il faut.

Il tourna le dos et lentement disparut.


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