XXI

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Il alla vers eux vivement. Il craignait une question perfide de Saulnier, une réponse dangereuse de l'enfant, qui pourrait être fatale à la pauvre petite Toinette.

Maître Saulnier préférait toujours levartourinà la bêche et à la charrue. Il l'avait avec lui, et aussi son râteau à pêcher des clovisses; et il étalait ses captures sous les yeux ravis de Georges.

—Je vous dirais bien d'en manger, mais il faut, comme vous savez, que ça dégorge dans l'eau de mer, avant!...

«Ah! bonjour, monsieur Marcant!... Il y a bien longtemps qu'on ne s'est pas vu?... Est-ce que vous vous êtes fâchés, avec ma femme, donc? Qu'est-ce qu'elle vous avait fait... dites-moi?

—Rien, dit Marcant. J'ai fait venir de Paris ma vieille servante.

—Bon, bon. C'est bon. On n'est pas fâché pour ça, alors?

—Non, dit Marcant avec répugnance.

Chacune des paroles de Saulnier semblait pleine d'intentions, avait l'air de dire plus qu'elle ne disait. Etait-ce qu'il savait, ou bien voulait-il apprendre? Tendait-il une amorce, ou voulait-il donner une marque de sa perspicacité?

Son petit œil regardait Marcant avec une expression tout à fait bizarre. Ses pattes d'oie riaient aux tempes, exprimant cette ironie d'habitude, si agaçante, qu'on ne peut pas accuser d'être intelligente et qui, pourtant, a l'air suraiguë!

—Allons, allons, cela va bien, cela va bien, répétait-il dans sa barbe terreuse qu'il caressait de ses doigts humides de sa pêche, tout pleins d'une odeur de vase.

Et, de nouveau, il regardait Marcant d'un air drôle.

On eût dit qu'un esprit mauvais, mais passif, était pris sous cette forme humaine répugnante et lourde, et qu'impuissant à mal faire, embusqué sous ces sourcils en broussaille, il se contentait d'être le témoin joyeux des douleurs qui naissent des fautes.

Il provoquait peut-être et utilisait pour lui, en restant passif, bien des choses mauvaises, l'esprit de malice enfermé dans cette brute. Et ses seules raisons d'être passif et de se cacher dans une brute étaient peut-être paresse, poltronnerie et certitude de profiter sans peine et sans risque des vices d'autrui. Un démon inférieur, dangereux, semblait s'agiter dans le regard de cet homme sale, y apparaître et s'y masquer vivement, dans la même seconde.

Cet homme effrayait, inspirait un malaise, et rassurait tout de suite par son air de grande bêtise. Il le savait et en jouait parfois. Race de sorciers.

Il ramassa son butin dans un panier, mit son râteau sur son épaule et dit, en clignant de l'œil:

—Alors, vous venez avec moi jusqu'à la ferme Antoinette? Si vous n'êtes pas fâché, vous ferez bien ça. La femme verra le petit maître avec bien du plaisir, je pense du moins.

—Non, merci, dit Marcant tout sèchement, nous n'irons pas.

L'homme s'arrêta, vira un peu sur lui-même, et le long bâton noir du râteau qu'il portait sur l'épaule tourna dans le bleu du ciel comme un grand geste bizarre... Il regarda Marcant fixement:

—Ah! dit-il.

Sa patte d'oie riait. Une méchanceté sortit, aiguë, de ses yeux... Marcant ne put s'empêcher de songer encore à la démarche qu'avait faite auprès de lui l'autre paysan, ce Cauvin... il y avait un mois. C'était un autre homme, celui-là! Il songea à la fillette, à Toinon... pauvre petite!... Elle était bien intéressante; et si honnête la famille dans laquelle elle devait entrer et où la vieille grand'mère racontait des histoires simples et douces comme celle des deux jupons blancs. Est-ce qu'il fallait laisser détruire l'avenir de la jeune fille? Dans sa misère, ne devait-il pas l'aider un peu, cette innocente, «à bien tourner», comme disent les bonnes gens?

Il regarda Saulnier qui semblait épier ses réflexions. Il craignit d'éveiller les soupçons de cet être bas et dangereux... «S'il se doutait de quelque chose? Ça ne sera pas du moins ma faute!... Il faut endormir sa défiance, qui me paraît bien éveillée...»

Au fond, le madré imbécile savait peut-être à quoi s'en tenir sur Cauvin et sur sa femme. Peut-être avait-il depuis longtemps tout deviné. On pouvait supposer que son air bête lui servait à ne point paraître complice de sa propre déchéance. Avant tout, sans doute, il tenait à ce Cauvin qui, sans le priver des services que rendait sa femme au ménage, la lui prenait un peu, mais en échange, faisait à sa place toute la besogne du domaine et l'enrichissait, lui, toujours davantage... Il était difficile à remplacer, ce Cauvin... qu'il détestait.

Maître Saulnier continuait à regarder Marcant.

Oui, cet être louche et trouble se plaisait par-dessus tout à inquiéter les gens. Il aimait à épier leur inquiétude, leur malaise, et c'est alors que sa patte d'oie semblait indiquer quelque intelligence. Elle disait une ironie vraiment démoniaque, une finesse maligne qui n'empêchait pas la bêtise épaisse, l'ignorance de tout. Son étincelle de méchanceté luisait dans les ténèbres d'une stupidité opaque.

Saulnier considérait Marcant avec cette étincelle-là au fond de ses petits yeux.

—Vous ne venez pas? c'est tant pis! dit-il. J'aurais donné au petit monsieur ce que Toinon lui avait promis!

—Mon écureuil! cria Georges. Oh! mon Papa, allons-y! j'aime bien mieux ça que la chèvre, c'est moins gênant!

Marcant avait pensé que Saulnier voulait les voir, Marion et lui, en présence, et que s'il y résistait, il allait faire naître, dans cette tête de demi-fauve, quelque idée redoutable. De plus, il avait maintenant une occasion de faire plaisir à Georges, et il sourit.

—Allons, dit-il, chercher l'écureuil!

Ils s'acheminèrent vers la ferme Antoinette.

—Veux-tu que nous rentrions à pied, Georges?

—Oh! oui, papa, avec l'écureuil!

Marcant congédia la voiture.


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