II

André Lavernose m'avait attiré dès le premier jour. Une sympathie se dégageait pour moi de cette âme de sous-préfecture, un peu pâle et résignée, mais qu'on sentait supérieure à ses limites. Avec la facilité que donne la vie désœuvrée des eaux, nous eûmes bientôt fait de lier connaissance. Il ne se passait guère de jours qu'on ne nous vît ensemble devisant sur la galerie de sa maison, — et en face de nous alors, le spectacle de l'ombre déclinante sur les pelouses du Davantaïgue, — ou, bâton en main, gravissant les pentes ombragées, les herbages rocheux de Saint-Savin ou de Balandrau.

Septembre cette année-là finissait en beauté dans la montagne. A des matins d'argent, ruisselants de soleil et de brume, succédaient des après-midi en or, noyés de ces rayons tièdes, épais, languissants, qui sont comme les dernières caresses de l'automne. Les bruyères roussies par la gelée aurorale mettaient déjà leur pourpre au sommet du Davantaïgue, et dans l'air saturé d'humidité, à travers le vide des futaies à demi dépouillées, le galoubet des pâtres, les sonnailles des troupeaux tintaient plus longuement, vibraient d'un son délicat et attendri.

Quand ses occupations d'agriculteur lui avaient pris sa journée, André Lavernose venait me chercher le soir à la sortie de la table d'hôte. On bavardait un moment, debout sur le seuil, parmi les groupes de robes claires agitées et minaudantes. Puis mes voisins de table, le garde général et le percepteur, nous quittaient, remontaient la rue vers la béatitude du domino quotidien, et nous descendions, mon nouvel ami et moi, vers la solitude de la route qui va, coupant les prairies et les blés noirs, d'Argelès à Pierrefitte.

Bientôt les maisons s'espaçaient ; les noires cascades de sapins qui voilent le château d'Ourroust s'abîmaient dans la nuit, puis c'était la sous-préfecture moisie dans l'obscurité des acacias-boules. La grand'route ensuite. Des peupliers la bordaient, et entre leurs cloisons légères, frissonnantes, un peu de ciel pâle reculait, barré au fond par la noire pyramide du pic de Soulom.

Nous avancions, et à mesure que nous nous enfoncions dans la vallée, la fraîcheur de l'herbe nous gagnait ; des vapeurs flottaient au-dessus des prés bordés d'eaux vives dont la musique rapide rythmait, pressait notre marche. Mais bientôt une voix plus puissante couvrait leur gazouillement enfantin. C'était la plainte, plus émouvante dans le silence nocturne, du gave d'Arrens, une voix de supplice, de révolte, de fuite éperdue et furieuse… Penchés sur le pont, nous regardions s'en aller cette eau malheureuse. Sans un reflet, sans un regard, assourdie au fracas de sa course, elle se précipitait gémissante sous ses voiles épars, comme uniquement attentive à sa destinée, indifférente à ses rivages.

Cette rencontre était l'événement de notre promenade. Après le pont, la voix s'affaiblissait ; nous retrouvions la paix endormie de l'herbage. Avec la nuit vite tombée, la route s'esseulait, plus mince entre les montagnes plus hautes. De très loin, nous entendions venir les voitures attardées à la descente de Cauterets sur Lourdes. Le tintement des grelots nous avertissait ; puis brusquement, dans le jet de clarté des lanternes, des figures de voyageurs, de voyageuses apparaissaient : faces inquiètes de malades racontant les déceptions du traitement thermal, attitudes abandonnées de jeunes ménages en voyage. Quelquefois c'était, venant vers nous, un piétinement sourd comme un bruit d'eau roulant sur une pente : la rumeur s'enflait, et à un tournant de la route, une ramade de brebis nous enveloppait tout à coup. Les sonnailles tintaient, l'odeur âcre du suint nous montait à la gorge, et pendant des minutes, la rivière des toisons coulait à flots égaux et pressés ; des bêlements d'agneaux planaient au-dessus, en plainte douce, continue, sanglotante. Puis tout s'en allait. Pareille à un orage en fuite, la nuée blanche disparaissait avec le bruit adouci des sonnailles et les bêlements, comme des soupirs légers exhalés vers la nuit…


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