Au cours de ces promenades du soir, plus recueillies, plus invitantes à l'intime, je connus tout à fait André Lavernose. Timide en commençant, défiant peut-être, déshabitué par un trop long silence de faire parler sa pensée, il finit par laisser aller vers moi le trop-plein d'une vie intérieure jusque-là contenue, obscure à elle-même, et qui ne demandait qu'à se répandre. Ses idées, ses sentiments, sa vie, peu à peu, il me révéla tout.
Il était né à quelques lieues d'Argelès, au village de Marsous, un des derniers de la vallée d'Azun, une bourgade sévère, au bord d'un jeune gave, entre des herbages ingénus. Là, dans ce creux si vite empli par l'ombre des géants voisins, au plein air de la prairie, le long du gave, André avait eu des années de béatitude profonde : des étés lumineux, battus du vent, arrosés de soleil dans la compagnie des pâtres aux yeux clairs, sculpteurs de jattes et presseurs de fromages, et des hivernages recueillis, dans la maison close, avec la douceur de la veillée, la clarté dansante des résines sur les visages, et les récits naïfs débités brin à brin, en même temps que la laine, par les machinales filandières.
Peu s'en était fallu que cette vie ne fût pour toujours la sienne. C'était au moins celle que les Lavernose avaient menée avant lui. Les plus importants du pays, presque riches, ils étaient restés longtemps pareils aux autres, parqués volontairement dans le même horizon. Le père d'André cependant avait dévié de la tradition. De complexion moins robuste, de goûts plus raffinés que ses ascendants, il s'était embourgeoisé quelque peu ; le premier de sa race, il avait endossé la redingote le dimanche, il s'était abonné à un journal. Le catéchisme et l'almanach ne le contentaient pas ; il achetait des livres aux colporteurs, les récitait, les commentait à la veillée. Sa tête travaillait, il faisait des calculs pour les irrigations, tirait des plans, parlait tout seul le long des chemins. Il eut une maladie de foie qu'il s'avisa de traiter à sa façon, d'après un manuel de médecine pratique. Il mourut, et cette mort fut pour André la fin de bien des choses. Sa bonne femme de mère, une montagnarde tout unie, toute simple, avait abdiqué dès la première heure aux mains du tuteur, un prêtre, un curé de campagne autoritaire et ambitieux. Sans délai, sans appel, ce nouveau maître avait décidé de l'avenir de l'orphelin. Ce n'était pas assez pour le fils unique, pour l'héritier présomptif des Lavernose, de recevoir les leçons du régent de Marsous ; il quitterait l'école pour le collège, il prendrait ses grades ; il étudierait à Toulouse pour être avocat ou médecin.
Et ce fut l'exil, les années grises du pensionnat, la sévérité des murs, la dureté des âmes, l'indifférence ou l'hostilité, autour du nouveau, des êtres et des choses. A Argelès d'abord ; mais là, il pouvait encore apercevoir, toute proche, la montagne natale ; dans le silence de l'étude ou du dortoir, il pouvait entendre chanter le gave de son pays ; et il avait encore cette douceur, une fois par mois, le jour de sortie, de retrouver des parents de là-bas, des émigrés de Marsous, une dame veuve et sa fille demeurées à la ville après la mort du mari fonctionnaire et qui étaient les correspondants du collégien.
C'était trop d'appui pour lui, trop de refuge à ses misères d'écolier ; le voisinage de chez lui le distrayait, l'attendrissait, l'empêchait de se vouer à son travail. Ainsi en jugea du moins, après deux années d'épreuve, le terrible oncle abbé. A peine acclimaté, dégrossi à moitié, l'apprenti latiniste fut expédié assez loin de là, à Garaison, un autre collège de prêtres, un couvent blotti dans la verdure, en pleine campagne, à la naissance d'une des vallées qui tombent du grand plateau herbeux de Lannemezan. Là, ce fut toute la rigueur de l'internat, la claustration définitive, sans l'échappée mensuelle de la sortie, sans le rayon de soleil d'une visite au parloir. Un supplice ; atténué cependant par les douceurs du régime ecclésiastique, consolé par le chant des hymnes et des cantiques, apaisé par le voisinage de la nature, par la paix des châtaigneraies autour de la maison, et, les jours de promenade dans la lande, par le spectacle du Balaïtous, de la montagne natale apparue, vision lointaine, par-dessus les champs de bruyère en fleurs.
André changeait, se modifiait peu à peu. Sur le sauvageon de Marsous se greffait une nouvelle plante, une plante de jardin transformée par la culture et le milieu. Après la petite enfance impulsive et violente, l'hérédité paternelle se révélait aussi, et, avec elle, le repliement sur soi-même, l'inquiétude de l'esprit, l'éveil de l'imagination. Le goût de la nature persistait, mais, dévié par la clôture, il tournait à la contemplation, s'alimentait de poésie intérieure. Le peu de littérature errant en vague musique autour de l'adolescent, le souffle de mysticité respiré sans le savoir, favorisaient cette tendance au rêve dont s'accommodait sa paresse. Bientôt, ainsi qu'il arrive à ceux qui ont une fois pris goût à ce délicieux poison de l'irréel, la répugnance à l'action, l'infirmité du vouloir se développaient chez le pauvre imaginaire. Et le travail s'en ressentait. Les thèmes et les versions pâtissaient du voisinage de ces belles choses incertaines qui se jouaient, flottaient en poussière d'arc-en-ciel entre lui et la réalité.
Une photographie m'aidait à le voir en cette attitude de la seizième année, un groupe où il avait posé avec toute sa classe devant l'objectif d'un artiste de passage. C'était dans une cour du collège, auprès d'une sainte Vierge en plâtre, dominant une table que décoraient une pile de livres et une sphère céleste. Le professeur, au milieu, présidait, bras croisés, et debout ou assis à côté de lui, les élèves se campaient, distribués en symétrie. André s'appuyait d'un coude à la table, pensif, l'œil ardent et vague. Malgré la gaucherie du geste, l'expression dénonçait une âme sortie de la tradition paysanne, façonnée par l'éducation et par le rêve.
Une autre photographie plus récente de deux ans me le montra à la fin de l'évolution, dans son nouveau rôle d'apprenti notaire et de citadin récemment installé à Bagnères-de-Bigorre. C'était encore un groupe, une cavalcade en partance devant la porte d'un hôtel. En complet d'été, la boutonnière fleurie, André était là, coude à coude avec une amazone au feutre cavalier, au regard prometteur. Pour ne plus la décrocher, peut-être, mon ami suspendait à la cheminée le cadre poussiéreux qu'il venait de m'exhiber, et il me disait, — l'image me l'avait racontée avant lui, — la vieille, l'éternelle histoire. Elle s'appelait Louise ; elle était descendue pour quelques jours à l'hôtel où il avait pris pension. Et ç'avait été, abrégés par la hâte du voyage, les épisodes du premier amour : le billet, le rendez-vous, l'adieu. Rien n'y avait manqué, ni la saxifrage cueillie pour elle au péril de la cascade, ni l'étoile du Bédat, qu'on devait regarder chaque soir à la même heure, ni le mouchoir du départ agité à la portière ; rien, pas même la désillusion de l'oubli ni l'étonnement d'un nouvel amour. Car, une fois inaugurée, la vie sentimentale d'André Lavernose ne devait pas chômer de longtemps. Elle s'alimentait d'ailleurs de très peu. Jeune homme et amoureux, il restait l'adolescent contemplatif, l'écolier distrait, le nez en l'air, qui regardait passer ses rêves. Aussi débiles que ses pensées, ses désirs flottaient, se répandaient en caresses molles autour des choses qu'ils n'osaient pas étreindre. Et cet effleurement lui suffisait. Imaginer lui tenait lieu d'agir. C'était moins de l'amour qu'il avait qu'un certain goût d'aimer, une facilité de cristalliser à volonté, de créer de rien des délices et des souffrances. Amours de tête. Cela naissait, fermentait en une exaltation vague. Et le vague tout à coup s'animait. Le hasard d'une image reçue, le choc d'un regard, le timbre d'une voix déterminaient la crise.
Le printemps, presque toujours, apportait la contagion. L'ivresse montait avec la poussée des plantes, avec l'audace entremetteuse des parfums et des couleurs. André tenait bon quelquefois contre les lilas ; il succombait aux chèvrefeuilles. Une nouvelle image d'amour s'imposait à lui ; fragile et impérieuse, elle triomphait avec la splendeur rapide de l'été pyrénéen. C'était pour Lui, c'était pour Elle la splendeur des jours, le mystère des nuits. L'orage en montagne appelait l'intimité des refuges ; le silence de la forêt invitait aux aveux. Mais elle arrivait ensuite, inexorable, la fatalité du déclin. Plus de valses, le casino était fermé ; plus de cavalcades, la montagne disparaissait dans la brume. Soumise à la volonté des saisons, l'image pâlissait, se décolorait. Elle s'effaçait enfin, et André, délivré de son obsession, sentait lui revenir, avec l'hiver, la conscience de son être moral, le souvenir égaré depuis des mois de ses obligations, de son travail. Le contemplatif voulait, agissait, faisait pendant quelques mois sa fonction d'homme, de stagiaire.