Sept ans ainsi! sept ans à rêver et à aimer, à rêver l'amour et à aimer le rêve! Et à mesure que se développait sa vie d'imagination, s'atrophiaient en lui les qualités morales, le goût du travail, la notion du devoir. Son apprentissage se traînait, se prolongeait d'année en année chez le notaire de Bagnères, dans l'étude maussade où il ne faisait plus que de brèves apparitions. Le style de pratique lui donnait la migraine ; l'odeur seule du papier timbré lui soulevait l'estomac. Il n'y avait rien à tirer de ce soi-disant clerc qui, au plus décisif paragraphe d'une dictée d'acte, ne manquait pas de lever le nez pour un chapeau qui passait, rose ou bleu, dans l'entre-bâillement de la fenêtre.
Quatre ou cinq photographies de femmes, quelques billets à ordre acquittés d'assez mauvaise grâce par l'oncle tuteur, et une pincée de poésies : stances, dixains ou sonnets composés pour Elles et publiés dans le journal de la localité, c'était tout ce qu'il avait rapporté de Bagnères-de-Bigorre. La vie ne l'avait guère changé ; c'était, après comme avant, une âme moyenne, élégante à la fois et débile, enfermée dans une destinée médiocre. Il avait quelque chose en tout d'inemployé, d'incomplet. Le tour de son domaine intellectuel ne dépassait guère la portée de ce fameuxtour de villeoù piétinent, les pas du lendemain dans les pas de la veille, les désœuvrés de province. Comme beaucoup de sa génération, — on pourrait dire : de son siècle, — il avait laissé des lambeaux de son unité morale à toutes les hypothèses, sans pouvoir en épouser aucune. Ses doctrines avaient varié d'étape en étape, et c'était chaque année une philosophie nouvelle qu'il rapportait aux vacances, dans sa malle d'apprenti notaire, avec la valse à la mode et le roman nouveau. Ses états d'esprit n'étaient pas devenus des états d'âme. Émiettées, usées, ses opinions tenaient à peine debout, incertaines et comme étrangères à sa vie.
Le bilan de ses années d'apprentissage n'était pas fait pour contenter l'oncle tuteur, encore moins la pauvre maman de là-bas, la montagnarde de Marsous. Que faire de ce rêveur? Acheter une étude, risquer une somme sur une tête à ce point légère? Il y avait de quoi hésiter, et pourtant il était trop tard pour le remettre au train de la vie rurale, à la surveillance des fourrages et des troupeaux. Tout bien considéré, la solution fut de marier au plus tôt l'enfant prodigue, de le caser dans un de ces compartiments étroits et sûrs qui sont comme les concessions à perpétuité du bonheur bourgeois.
L'héritière était vite trouvée. C'était une cousine, cette petite Cyprienne avec qui André passait ses jours de sortie quand il était collégien à Argelès. L'enfant avait grandi, mince et pâle toujours, mais le regard plus scrupuleusement voilé, le geste plus sobre, la parole plus rare. Elle était dévote maintenant. Elle et sa mère passaient leurs journées à l'église, soumises aux prêtres, appliquées aux bonnes œuvres. L'abbé Lavernose n'avait eu qu'un mot à dire pour faire agréer son neveu. Et ce furent les fiançailles, les bouquets blancs hebdomadaires, les bouquets d'anémones cueillis pour Cyprienne dans les bois de Marsous. Avec le mariage, une vie nouvelle s'instituait pour André, une vie grave, harmonieuse. Une image encore une fois le possédait, plus pure, aussi impérieuse que les autres. Les mauvais conseils des chambres garnies, des amitiés de table d'hôte, trop souvent écoutés jusque-là, s'évaporaient exorcisés par les regards, par les gestes des deux femmes qui mettaient autour de lui comme une sérénité de cloître.
La naissance d'un petit Lavernose avait consolidé sa demi-conversion, noué d'une plus solide étreinte au cou du père la chaîne du devoir. Et les années avaient passé, presque pareilles, nuancées seulement des changements imperceptibles qu'amène l'usure, la transformation inconsciente des sentiments et des caractères. Les affections se faisaient plus calmes, les habitudes plus mécaniques. Cyprienne n'était déjà plus l'amoureuse légitime. D'un mouvement insensible, elle évoluait, elle émigrait du mari vers l'enfant ; elle devenait la mère, la ménagère, celle qui de ses doigts fragiles soutient le foyer, prépare l'avenir.
Pour André aussi, avait sonné l'heure des diversions utiles, l'heure de l'ambition, de la mise en acte de ses fantaisies et de ses rêves. Les honneurs le tentaient, la gloire peut-être. Il avait été coup sur coup conseiller municipal, trésorier d'un comice agricole, membre de plusieurs sociétés savantes. Il avait harangué dans des réunions, il avait lu des vers dans des séances académiques. Mais ces velléités furent brèves. Il n'avait pas l'estomac du politicien, ni la vanité facile à contenter du grand homme de province. Il démissionna, renonça aux charges publiques, se voua à la solitude. Le goût des lettres persista cependant. Peu ou prou, il les avait toujours cultivées. Enfant, il avait noté des impressions, écrit un mémorial de vacances. Clerc amateur à Bagnères-de-Bigorre, il avait fréquenté des cénacles, collaboré à des journaux. Il passait alors parmi ses camarades pour un novateur, et il s'enorgueillissait de son audace. Sa fougue était tombée depuis ; mais la poésie le sollicitait encore. C'était après quelque promenade dans la montagne, ou bien en sortant d'un concert à la saison des eaux, à cause d'une sonate de Beethoven, d'une petite pièce de Schumann, exécutée par un pianiste de passage. Il s'enfermait alors dans son cabinet, il écrivait un titre en tête d'un cahier, jetait quelques hémistiches. Mais ce beau feu s'éteignait vite. Au premier obstacle, à la première insuffisance de son imagination ou de son dictionnaire des rimes, le poète rentrait ses ailes, retombait à son demi-sommeil de paresse et de rêverie.
La vraie poésie d'André Lavernose n'était pas dans ses vers quoiqu'il en eût écrit d'assez bien venus. Elle était dans une certaine façon de sentir la vie, d'en tirer, si grise et si plate fût-elle, de l'émotion et de la joie. Un lyrisme discret, presque involontaire, circulait en lui, transformait en mélancolies ou en sourires les insignifiances de ses journées. Les bonnes fées pyrénéennes lui avaient fait ce cadeau. Il y a des pays, — peut-être une douzaine de départements en France, — où le plaisir de regarder, la douceur de vivre sont si intenses que c'est presque du bonheur : du bonheur physique et qui s'en va en chansons et en éclats de rire chez les êtres d'instinct, du bonheur en idée pour les délicats, pour ceux chez qui la contemplation épure et multiplie les sources de la jouissance.
A une certaine puissance de rêve, la sensation et la vie morale se confondent. Nous prêtons nos sentiments à la nature qui à son tour nous enveloppe de ses caresses, nous absout de son innocence. Créées par nous, nées de notre désir, la pureté des ciels, l'innocence de l'herbe pénètrent en nos âmes, y développent presque des vertus concordantes.
André Lavernose avait plus qu'aucun autre le don de s'anéantir, de se dissoudre en ces spectacles. Enfant, ses chagrins, ses désespoirs même s'évaporaient, promenés au grand air de la montagne ; dans l'élargissement de l'horizon, sa personnalité s'atténuait, il communiait avec l'universalité de l'être. Homme fait et déjà mûr, il trouvait dans ce contact, avec un renouvellement de ses émotions premières, une facilité d'illusion, une puissance d'imaginer qui colorait des nuances délicates du rêve la grisaille définitive de sa vie.