XXII

Ce fut de nouveau la solitude autour de moi, mais une solitude assiégée, investie par l'image de Thérèse. Que faire contre elle maintenant? A quelle conjuration, à quel remède avoir recours? La médication psychique avait échoué ; valait-il la peine d'essayer autre chose? Cependant je m'étais quelquefois bien trouvé de la marche pour assoupir mes nerfs, pour mater mes rêves. Plus chanceuse cette fois, l'expérience ne valait pas moins d'être tentée.

Je pris prétexte d'une visite de quelques jours à Marsous ; je bouclai mon sac et je partis. Mais je ne fis que toucher barre à la maison de mes parents. Le bavardage affectueux de ma mère, avide des nouvelles de la famille et de la vallée, ses préoccupations de récolte et d'argent, si peu concordantes à mon état d'esprit, ne parvenaient pas à m'intéresser. La bonne femme et moi ne parlions plus la même langue ; j'étais devenu comme un étranger dans ma maison. Pauvre mère! qu'aurait-elle dit si elle avait pu deviner mes misères, soupçonner la détresse, où je me débattais, affolé? Où était-il hélas! le sauvageon de jadis, la petite âme qui s'était épanouie là, si fraîche, entre ces vieilles murailles? Ah! qu'il aurait mieux valu ne pas changer, vivre et mourir où avaient vécu, où étaient morts les miens, pareil à ceux d'avant comme à ceux d'après, surgeon du même arbre et cet arbre soudé au roc, enraciné dans les traditions ancestrales! Mais il était trop tard, j'avais sucé le virus de l'éducation sentimentale ; déserteur du foyer rustique, je devais penser, je devais souffrir en bourgeois!

Dès le lendemain de mon arrivée à Marsous, à l'aube, je communiai une dernière fois, sous les espèces du pain bis et du lait encore fumant, avec ma mère, je reçus de ses lèvres un baiser rude et cordial, le baiser coutumier de nos adieux, et je m'enfonçai résolument dans l'âpre et tortueux massif qui garde la source du gave d'Azun. Je partis seul. A quoi bon un guide quand on n'a d'autre but que la fatigue? J'avais d'ailleurs une suffisante habitude de la montagne et de la vie montagnarde pour m'y aventurer sans péril.

Je savais le chemin des cabanes de berger où je pourrais au besoin trouver un gîte pour la nuit, un abri pendant l'orage ; ces bergers, j'en connaissais quelques-uns ; les plus âgés m'avaient servi de guide autrefois ; les plus jeunes avaient été mes camarades. Les chiens même, peu hospitaliers aux passants, me faisaient bon accueil ; j'avais appris les paroles et les gestes qui désarment leur colère. Je les évitais d'ailleurs, eux et leurs maîtres, autant que me le permettaient les ressources de mon havresac. Un surplomb de rocher suffisait à protéger mon sommeil, une poignée de bruyères mortes ou de rhododendrons me donnait la flamme nécessaire à sécher mes vêtements arrosés par une averse.

Je marchais sans presque m'arrêter, de la pointe du jour à la nuit noire. Pour me fatiguer, pour m'absorber davantage, je choisissais les plus mauvais chemins, les lacets les plus abrupts, les corniches les plus vertigineuses. Que ma pensée fût bornée en même temps que mon regard aux rocailles où heurtaient mes pieds, aux périls qui bordaient ma route, c'était ce que je cherchais, et ce n'était pas difficile à trouver dans ce méchant dédale d'éboulis, de crêtes et de pics qui se hérissent, se cassent ou s'aiguisent entre le Balaïtous et le port de Marcadau. Je me jouais à l'aise dans ces rudes passages, bercé par le vent des cimes, fouetté par l'haleine froide qui monte de l'obscurité des abîmes.

Le crépuscule me surprenait quelquefois à l'entrée d'une estibe suspendue comme une écharpe de verdure entre deux précipices. Les troupeaux rentraient, les clarines des vaches tintaient longuement ; les abois des chiens montaient vers le ciel avec la fumée des cuisines de pâtres. Je m'anuitais dans leurs cabanes. La tête appuyée au sac de sel, en guise d'oreiller, je sentais se poser sur mon front, à travers les trous de la toiture, le regard inquiet des étoiles. D'autres fois, surpris par l'invasion subite du brouillard, je cherchais quelque saillie de rocher, le creux d'un sapin, et j'y demeurais blotti, n'osant pas risquer un mouvement jusqu'à la prime clarté de l'aube. A la descente de Cambalès, une bourrasque de neige m'obligea un soir à m'abriter au plus près, sous l'étroit avancement d'un bloc de granit. Une brebis égarée dans l'estibe vint partager mon gîte ; je m'écartai pour lui faire place, et je dormis d'un bon sommeil cette nuit-là, mêlé à la tiédeur de sa toison, à la douceur de son innocence.

Les journées passaient ainsi : huit, dix? j'en avais perdu le compte. Les journées passaient, et l'oubli ne venait pas. L'image de Thérèse ne cessait pas de me poursuivre. La vie élémentaire que je menais, celle, plus élémentaire encore, autour de moi, des gens et des bêtes, favorisaient, innocentaient mon rêve. La volonté des astres plus proches, le jeu plus visible des forces premières, me conseillaient la soumission aveugle à la destinée, la docilité aux impulsions de l'instinct. Et quel plus beau cadre pour la figure aimée que ce jardin de la haute montagne, ce paradis d'herbe et de fleurs gardé par les précipices! C'étaient, pour Thérèse, les urnes bleues penchées vers le gazon des gentianes, pour Thérèse, le long des sentiers, en cortège, le flambeau triomphal des iris. Elle était là, partout ; elle m'attendait le soir, assise, accoudée au granit, elle me précédait le matin, légère au bord des abîmes.

La fatigue de la marche enfiévrait encore mes visions, les animait d'une ardeur plus voluptueuse. Comme les ascètes au désert, les tentations rôdaient autour de moi, plus hardies à mesure que les privations me rendaient plus faible. Hélas! tout mon effort de conversion n'aboutissait qu'à profaner l'image de Thérèse, à la faire descendre à la portée de mon désir.

Mon courage était à bout ; mes forces défaillaient. Ce train de marche, soutenu seulement d'un peu de lait et de pain achetés aux bergers, avait fini par m'épuiser. Mes jambes avaient peine à me porter, ma tête à garder l'équilibre. A la montée de Splumouse, le pied me manqua au bord d'un rocher lavé par les vapeurs de la cascade ; je glissai, je roulai dans le précipice. Des pâtres qui, la saison du pacage terminée, ramenaient leurs troupeaux aux herbages de la vallée d'Argelès, me ramassèrent meurtri, grelottant de fièvre et de froid, au bord du gave. Ils me hissèrent sur la barde de l'âne qui portait leur léger bagage, et ce fut en ce rude équipage que je fis, le soir même, ma rentrée au logis.

J'étais, je m'avouai vaincu. Je cédai à ma douce ennemie, je me livrai tout entier au pouvoir de l'Image. Et cette démission ne fut pas d'abord sans douceur. Après la lutte, il y avait quelque plaisir à fermer les yeux, à se confier au vertige. Ma conscience n'agissait plus ; l'instinct de la conservation lui-même s'était endormi. Il ne me restait plus que le pouvoir d'imaginer et de sentir ; mais imaginer ne me suffisait plus, et la réalité me demeurait inaccessible. Ma vie désormais était vouée à cette impasse. Ni projet, ni rêve. Je descendais d'un pas lent et sûr, je m'enfonçais dans le néant.

La chute précipitée à noires rafales ou alentie en soleillées tardives du bienveillant automne, s'accordait avec la décomposition très douce de ma vie sentimentale. Quelque chose pleurait, s'attendrissait autour de moi, avec moi me semblait-il. Larmes de pluie, caresses des feuilles mortes, fatigue de l'herbe qui se couchait pour mourir, tout se prêtait, s'accommodait à mon deuil.

La saison des eaux était finie, les vacances terminées. Les villas avaient fermé leurs persiennes, le Casino avait replié ses oriflammes ; le décor de joie fléchissait, s'effilochait dans le brouillard. J'errais, pauvre âme en peine à travers ces déchéances, et d'eux-mêmes mes pieds reprenaient les chemins voués au souvenir. Mais je n'étais déjà plus le pèlerin ardent et pieux qui recense et qui recueille ; j'étais le désespéré qui fuit, traqué par l'idée fixe, l'être machinal qui s'abandonne au destin. Comme les nids du printemps aux squelettes nus des branches, je retrouvais des parcelles de ma vie accrochées aux ronces flétries, mêlées à la litière des pourritures végétales. Et tantôt je rejetais du pied ces vestiges, je souhaitais de les voir s'anéantir avec ma passion au creuset de la mort universelle, tantôt je me prosternais sur ces traces, je collais mes lèvres à l'écorce des arbres, à la boue des chemins.

Depuis une semaine déjà, Jacques avait repris ses occupations d'écolier ; dans le rond de la lampe, chaque soir, il feuilletait ses livres, compulsait ses dictionnaires, tandis que, à côté de lui, ces dames travaillaient à broder de fleurs et d'attributs symboliques un tapis d'autel destiné à la paroisse. La ronde familière des heures tournait de nouveau, menée par l'habitude, dans la maison automnale. Et j'étais là moi aussi, identique en apparence et si différent, hélas! J'étais là, prisonnier d'un devoir insipide, m'excitant sourdement à la révolte ; combinant des plans d'évasion qui m'épouvantaient, aussitôt ébauchés, et que je laissais en suspens.


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