Le cœur me battait presque aussi fort que le jour où je m'y présentai pour la première fois, quand, quelques heures plus tard, je sonnai à la porte de MlleRomée. Était-ce ma condamnation ou mon triomphe que j'allais trouver dans les yeux de Thérèse? je n'en savais rien ; ce que je savais, c'était que, d'une façon ou d'une autre, notre situation avait changé. Les derniers voiles allaient tomber entre nous ; nos âmes désormais se regarderaient face à face. Pour elle comme pour moi, ce serait, avec tous ses périls, avec toutes ses délices, la réalité de la passion.
Le visage de MmeRomée, que je rencontrai d'abord, ne m'apprit rien. Mais Thérèse? Oh, Thérèse avait vu Marc. Ses yeux le disaient et sa poignée de mains : des mains et des yeux de fièvre. Elle sortait. Elle eut tout juste le sang-froid et l'adresse nécessaires à entrer dans ses gants, à épingler le chapeau sur sa tête. Elle ne se ressaisit un peu qu'après avoir assujetti la voilette comme un masque sur sa figure. Au moins on ne la verrait pas pleurer! Je la suivis. Nous fîmes quelques pas côte à côte sans rien nous dire. Elle marchait courbée en avant, comme poursuivie. Nous avions descendu la rue des Couteliers ; mais, arrivée à la rue de Metz, au moment d'entrer dans la foule, le courage lui manqua.
— Je ne peux pas me montrer dans l'état où je suis, balbutia-t-elle. Tout à l'heure, quand je serai plus calme… Et, se tournant vers moi : Marc est venu, dit-elle.
— Marc est venu, ajoutai-je, et il vous a grondée?
Elle fit : oui, d'un signe de tête.
— Et vous pleurez pour ça? repris-je. Ah, il me le paiera, votre Marc! Vous n'avez donc pas su lui répondre? Que vous a-t-il reproché, voyons?
Les sanglots l'étouffaient.
— Je ne peux pas… je ne peux pas… articula-t-elle.
— Eh bien, ne parlez pas, marchons ; l'air vous fera du bien.
Elle me suivit comme une enfant. Au cours Dillon, la solitude des allées la rassura. Elle consentit à s'asseoir sur un banc, le dos tourné à la promenade. Ses sanglots s'alentissaient. Elle put parler enfin :
— Marc est venu ce matin, me dit-elle. Maman avait accompagné la bonne au marché, Julien n'était pas encore rentré du collège. Il s'est expliqué ; pauvre Marc!
Je l'interrompis d'un geste d'impatience. Mais elle l'arrêta de la main :
— Ne vous fâchez pas, me dit-elle. Marc a raison ; et il a été si bon avec moi! Il pleurait lui aussi.
— Ses larmes ne rachètent pas les vôtres! répliquai-je. Marc est jaloux ; il veut m'éloigner à tout prix. C'est un égoïste.
— Oh! ne dites pas ça! je vous en prie, répondit Thérèse. Marc vaut mieux que nous. C'est le plus délicat, le plus généreux des amis. Si vous saviez! je l'ai mal reçu d'abord. Ça me révoltait qu'il eût l'air de me soupçonner. Au lieu de m'excuser, je me déclarais prête à recommencer, à me promener avec vous quand et comme il me plairait. Et lui me suppliait de réfléchir ; il m'adjurait de rompre avec vous : Ça finira mal, répétait-il toujours. Je ne voulais rien entendre : Alors, me dit-il, si vous refusez de vous séparer de M. Lavernose, c'est moi qui m'en irai. J'en ai assez vu comme ça. Je vous aime et je suis prêt à me dévouer pour vous ; mais à condition que ma dignité soit sauve. Je ne veux avoir à rougir ni de vous ni de moi. Je trouverai un prétexte pour expliquer mon absence à madame votre mère ; je ne remettrai plus les pieds chez vous. Ce fut à mon tour de supplier. Vous ne me quitterez pas, lui dis-je ; c'est impossible. Grondez-moi, malmenez-moi, je ne me brouillerai jamais avec vous. Et comme il s'obstinait, comme il secouait la tête : C'est donc, ajoutai-je, que vous n'avez pas confiance en moi, que vous me croyez coupable? Eh bien, c'est affreux, cela. Vous dites que vous m'aimez et vous ne m'estimez seulement pas! Je suffoquais de honte et de colère. Marc se rendit : Soit, je resterai, dit-il, mais si je consens à revoir M. Lavernose, vous allez, vous, me promettre de ne jamais le revoir seule, en tête à tête, ni dans la rue, ni chez vous! J'ai promis, je me suis réservé seulement de vous avertir. Et maintenant c'est dit. Il faut nous séparer, mon ami!
Thérèse s'était levée. Je l'obligeai à se rasseoir.
— Déjà? lui dis-je. Avez-vous donc convenu avec M. Échette du nombre exact des minutes nécessaires à notre dernier entretien? Et que faisons-nous de mauvais, je vous prie? En quoi notre amitié peut-elle porter ombrage à personne?
— Ne me parlez plus d'amitié, répondit Thérèse. Ce mensonge ne m'a été que trop funeste. Si nous étions raisonnables, nous renoncerions à nous voir tout à fait. Quand Marc essayait de m'y contraindre, tout à l'heure, j'ai résisté, j'ai demandé grâce ; je regrette presque de l'avoir obtenue. Nous retrouver en sa présence! à quoi bon? Il souffrira ; nous souffrirons aussi ; sa vue nous sera un continuel reproche. Il faudra calculer nos paroles, éviter nos regards. Un supplice! et au bout, la séparation quand même. N'est-il pas vrai qu'il vaudrait mieux en finir?
— Jamais! repris-je ; je vous admire de pouvoir changer si vite. Nous quitter! Et après? Pensez-vous que pour ne plus aller chez vous, je cesserai de vous aimer? Vous quitter! mais vous ne savez donc pas que depuis le premier jour où je vous ai vue, présente ou absente, je n'ai jamais cessé de vous voir. Vous oublier! quel blasphème! Vous avez mis en moi une puissance d'aimer dont je ne suis plus le maître. Vous seule, quand vous êtes là, pouvez la discipliner un peu. Le bonheur m'assagit ; le désespoir m'exalte. Ne me désespérez pas, mon amie. Si vous m'aviez vu il y a deux mois, à Argelès, je vous aurais fait peur. J'étais à bout de raison, à bout d'énergie. La folie me guettait ou la mort. Je vous en supplie, ne me soumettez pas une seconde fois à cette épreuve de l'absence. Puisqu'il faut souffrir, souffrons ensemble. Avec vous je serai sage, je serai fort. Sans vous je ne réponds de rien!
— Vous le voulez, j'y consens donc, me dit Thérèse. J'ai tort ; je le sens bien. Après ce que je vous ai dit aujourd'hui, après ce que je vous ai laissé comprendre, j'aurais dû rompre sur l'heure, coûte que coûte. Je sais maintenant où je vais, et je marche quand même. C'est mal. Mais vous, promettez-moi au moins de ne pas me faire repentir de ma faiblesse. Jamais plus, entendez-vous? nous ne parlerons de ces choses. Ce qui est dit est dit, mais que nos bouches désormais soient muettes. Si nous manquions à cette promesse, si Marc avait le droit de m'adresser de nouveaux reproches, ah! mon ami, j'en juge par ce que j'ai éprouvé ce matin, ma vie n'y résisterait pas! Elle me tendit la main : Allons, dit-elle ; mon cœur n'a pas changé, mais il est mort ; il n'y a plus de vivant en moi que la pitié. C'est le seul sentiment que nous puissions sans rougir garder l'un pour l'autre…
Je pressai sa main, je la mouillai furtivement de mes baisers et de mes larmes.
— Il sera fait ainsi que vous le souhaitez, lui dis-je. Je ne vous réponds pas de la sagesse de mon cœur ; je mentirais en m'engageant pour lui ; mais je vous réponds du silence de mes lèvres. Ne vous inquiétez pas de moi si je souffre. Souffrir c'est vivre, et mon amour ne consent pas à mourir.