XXXIII

Depuis quelques jours je pressais Thérèse de me donner son portrait. Inutile de vous dire les raisons invoquées à l'appui de ma supplique ; vous voyez d'ici le thème et les variations. Le format de la photographie la rendait gênante à passer de la main à la main ; Thérèse, si elle consentait à me l'envoyer, devait forcément me l'adresser par la poste. Et pourrait-elle le faire sans y joindre quelques lignes de son écriture? Ce serait une première réponse à mes lettres ; les autres suivraient, sans doute, et cet échange serait plus intéressant pour moi que le monologue auquel j'étais condamné. Je ne fus donc pas surpris, mais délicieusement ému en trouvant un matin dans ma boîte une enveloppe où je reconnus la main de Thérèse.

C'était le portrait souhaité et une lettre avec, non pas un simple billet mais une lettre de huit pages. J'emportai le paquet chez moi comme un trophée ; je couvris de baisers la photographie et l'écriture de mon amie. Mais en parcourant les premières lignes, je commençai de déchanter.

La lettre était un adieu :

C'est bien fini cette fois, mon pauvre ami, m'écrivait-elle. Le malheur qui nous menaçait, — je devrais dire le châtiment, — ne s'est pas fait attendre. Tout à l'heure, en rentrant chez nous entre deux leçons, j'ai trouvé ma mère en larmes. Le docteur Estenave était avec elle. Maman était comme folle. Je ne sais pas ce qui serait arrivé si le docteur ne s'était pas mis entre nous : Malheureuse enfant! s'écriait-elle, tu m'as trompée ; M. Lavernose est ton amant! Et comme je secouais la tête, trop troublée pour répondre : Ne mens pas, c'est inutile, disait-elle ; on vous a vus ensemble. Tout Toulouse en parle ; tu es perdue! Ce billet d'hier où MmeDurieu te priait, sous prétexte de santé, de suspendre tes leçons à sa fille… eh bien, sa fille n'est pas malade ; elle a pris un autre professeur, voilà tout. Et les autres vont en faire autant. D'ici à huit jours, tu n'auras plus une élève. Mon Dieu! mon Dieu! qu'allons-nous devenir? Le docteur l'a calmée, il s'est porté fort de mon innocence : Thérèse a pu être imprudente ; elle n'est pas coupable, a-t-il dit. D'ailleurs le mal n'est pas si grand que vous le craignez. MmeDurieu est ma cliente ; je la verrai ; je lui parlerai. Je me charge de la ramener… Et vous, maintenant, me dit-il en m'obligeant avec des gestes délicats à desserrer les doigts que la honte tenait crispés sur mon visage, vous, mon enfant, vous allez me raconter votre petite histoire. Que pouvais-je répondre? je me confessai ; je dis tout. Et quand j'eus fini : Je le savais bien, dit le docteur à maman, qu'elle n'avait rien de grave à se reprocher, votre Thérèse. Allons, ma chère amie, remerciez Dieu, et embrassez l'enfant prodigue… La voilà sauvée maintenant. Seulement vous comprenez, ma petite, ajouta-t-il en se tournant vers moi, il ne faut pas que vous soyez exposée à le revoir, ce grand fou qui a failli gâter à jamais votre vie et la sienne. C'est moi qui vous l'ai donné ; il est juste que je vous en débarrasse. Soyez tranquille ; on ne lui fera pas de mal ; une simple expulsion. D'ici à demain André filera sur Argelès. Mais pour aboutir, il est indispensable que j'agisse en votre nom ; c'est de votre part que je dois lui donner sa feuille de route. M'y autorisez-vous? Ma mère me regardait anxieuse, j'entendais monter dans l'escalier le pas insouciant de Julien qui revenait du lycée. Je sentais ces deux existences suspendues à ma réponse. Pouvais-je seulement hésiter? Soit, dis-je au docteur en me jetant dans les bras de ma mère. La pauvre femme m'embrassait à m'étouffer. Ah! méchante tête, disait-elle, on vous serrera si fort que vous ne pourrez plus nous échapper. Le docteur était déjà parti. Il sera chez vous sûrement avant ce soir. Soyez raisonnable, mon ami ; soumettez-vous comme je me suis soumise. Hélas! c'est moi la plus coupable, je le sens bien. Si je ne vous y avais pas encouragé, vous n'auriez jamais songé à moi. Ah! pourquoi nous sommes-nous rencontrés? Pourquoi avons-nous connu cette douceur d'être ensemble. Et comment y renoncer après l'avoir connue? Il le faut cependant. Ni vous ni moi ne sommes capables de goûter un bonheur qui serait fait avec le malheur des autres. Du courage, mon cher André. Songez qu'être près l'un de l'autre et ne plus nous voir serait le pire des supplices. Partez. Je ne vous demande pas de m'oublier ; je ne le crois pas possible. Quand vous regarderez ce portrait que je vous envoie, — dernière imprudence! — vous vous souviendrez que vous avez eu une amie, une amie qui vous aimait bien, et qui est morte!

Je finissais à peine de lire quand on frappa à ma porte. C'était le docteur. J'écoutai sa communication sans broncher. Il parla d'ailleurs rondement, de la façon bourrue et cordiale qui lui était habituelle.

Je protestai naturellement de la pureté de mes intentions, et le docteur en tomba d'accord avec moi.

— C'est l'imagination qui vous a joué le tour, me dit-il. La figure de MlleRomée vous a tourné la tête. Vous avez poétisé sur elle, vous vous êtes grisé de vos épithètes. Je vous comprends, je vous excuse même, à condition que cela finisse. Il n'est que temps. Tout le monde n'est pas obligé de savoir que vous versifiez, d'autant que vous êtes inédit, je crois. Les bonnes âmes qui vous ont rencontré à la brune avec votre amie n'ont pas supposé que vous cherchiez auprès d'elle des motifs de sonnets. Vous l'avez compromise, la pauvre enfant ; j'ai bien essayé de les rassurer tout à l'heure, elle et sa mère ; mais quoi que nous fassions, vous et moi, c'est un genre de préjudice malaisément réparable. Vous n'avez, vous, qu'une façon d'aider au sauvetage : c'est de partir. Ça n'a pas l'air de vous aller ; il vous en coûte de renoncer au personnage de roman que vous jouez ici pour reprendre le rôle un peu terne qui vous attend à Argelès. Bien fâché, mon cher, mais vous n'avez pas le choix. Si vous voulez qu'on soit indulgent pour votre faiblesse, soyez faible jusqu'au bout ; ne résistez pas quand le salut de votre victime exige que vous cédiez.

— Mais mon diplôme? objectai-je. Vous ignorez peut-être que j'ai obtenu la faveur de passer mon examen avant Pâques?

— A d'autres, mon jeune ami! Vos examens! on sait ce qu'en vaut l'aune et quelle carrière vous êtes venu poursuivre à Toulouse. Laissons cela. Auriez-vous d'ailleurs un intérêt sérieux à rester, vous devriez être trop heureux d'en faire le sacrifice. Allons, un bon mouvement, exécutez-vous. Tâchez qu'à défaut d'estime pour votre caractère, on puisse au moins garder quelque illusion sur la bonté de votre cœur. Vraiment, mon cher monsieur André, vous oubliez trop que je suis le cousin de Cyprienne. Et Jacques? Est-ce que ce nom-là ne vous dit plus rien? Vous n'ignorez pourtant pas que cet enfant a besoin de vous ; il est délicat, et, au lieu de le fortifier, on exagère les soins, les précautions. Si j'ai bonne mémoire, quand je l'ai vu, il y a deux ans, je vous avais recommandé pour lui un traitement à l'eau froide au lieu du régime des cache-nez, véritables nids à rhumes, dont l'enveloppe la sollicitude maternelle. Et son instruction? Qui s'en occupe? Prenez garde, monsieur Lavernose. Cet enfant saura plus tard, il comprendra ; il vous jugera. Quelle opinion souhaitez-vous qu'il ait de son père quand il aura vingt ans?

La lettre de Thérèse m'avait déraciné ; tout m'échappait, je ne tenais plus à rien. L'attaque du docteur me trouvait désarmé, à la merci d'une impulsion, d'une volonté énergique. Je consentis à partir. Je réclamai seulement un délai, le temps de régler mes affaires, de payer ma chambre, ma pension. Un reste d'espoir, de lâche égoïsme me poussait à solliciter ce répit ; mais le docteur voyait clair dans mon jeu ; il fut inflexible.

— Je me charge de votre liquidation, me dit-il ; vous pouvez compter sur moi, nous règlerons plus tard. Puisque nous sommes d'accord, il n'y a pas une minute à perdre. Pendant que vous travaillerez à faire votre malle, j'irai jusqu'à la rue Vélane voir un malade. Dans une demi-heure, je serai là avec ma voiture et je vous mettrai à la gare. Oh! je ne me méfie pas de vos résolutions, sourit-il, mais enfin, avec les amoureux, deux sûretés valent mieux qu'une.

Et il le fit comme il l'avait dit, cet impitoyable docteur.

Ce fut lui qui m'aida à boucler la malle, à préparer la courroie. J'avais les doigts fiévreux et les jambes molles ; le docteur, lui, pliait, empaquetait avec la maîtrise paisible et le fin doigté d'un chirurgien en exercice. Et en opérant, il se moquait de ma maladresse : Quand j'aurai un bras à couper, je ne vous demanderai pas de m'assister, me disait-il.

L'heure passait. A la gare, nous eûmes à peine le temps de faire enregistrer mes bagages.

— Vous embrasserez Cyprienne et Jacques pour moi, me recommanda le docteur, debout sur le marchepied de la voiture. Et plus bas : Si vous êtes trop malheureux, écrivez-moi, mon pauvre enfant ; je ne suis pas si mauvais que j'en ai l'air, je vous ferai passer des nouvelles en contrebande!


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