XXXIV

Le train partait. La bonne figure rougeaude du docteur, avec son grand nez montagnard et la broussaille blanche de ses sourcils, se reculait dans des gesticulations affectueuses. Des talus tristes, des envers de maisons défilaient à la portière ; puis ce fut, après un tunnel, l'allée de platanes au bord du canal où Thérèse et moi nous avions inauguré nos promenades toulousaines, puis le faubourg Saint-Michel et le calvaire témoin de nos rendez-vous ; puis encore, dans le lointain, sur la plaine grise, le grand voisin de Thérèse, le clocher de la Dalbade. Et à un tournant de la voie, derrière un rideau d'arbres, Toulouse disparut. J'étais seul, seul dans le compartiment et seul dans la vie. Pas d'autre camarade de route, pas d'autre ami pour m'attendre à l'arrivée que le devoir, le devoir sans attrait, le devoir sans conviction. Triste compagnie! J'avais beau me tâter, je ne sentais plus à mon cœur aucun point d'attache avec Argelès. Et mes autres liens, mes liens coupables, étaient rompus aussi ; mais, mal arrachés, ils tenaient par des lambeaux vivants, ils communiquaient par des fibres encore résistantes au plus intime de mon être. Évidemment je n'avais pas fini de souffrir.

La fuite autour de moi de la plaine dépouillée, le déroulement à perte de vue, sous le ciel bas, des guérets et des vignobles, les aspects sévères de l'hiver assombris par l'agonie de la lumière déclinante, s'accordaient, en l'aggravant, avec la tristesse découragée de mon rêve. Noir sur noir ; je sombrais. Le souvenir m'apparut alors comme ma dernière ressource. J'invoquai Thérèse, j'embrassai sa photographie, je relus sa lettre, et en la relisant il me semblait que je l'avais mal comprise. La catastrophe, les adieux, tout ce qui m'avait le plus frappé d'abord, passait au second plan. Ce qui me sautait aux yeux maintenant, c'était l'amour, l'amour malgré tout et toujours, qui s'échappait du tumulte de ces lignes. Le reste venait des autres, le reste lui avait été imposé par la fatalité des circonstances. Elle n'était pas libre. Mais pendant qu'elle écrivait, docile à sa conscience, qui sait si son cœur ne protestait pas? Qui sait si elle tenait tant que ça à ce que ses ordres fussent exécutés? En tout cas, je m'étais trop pressé d'obéir. Mon soi-disant sacrifice n'était peut-être au fond qu'une lâcheté ajoutée à d'autres, une façon commode d'échapper aux conséquences de ma faute. Au point où j'en étais avec Thérèse, je n'avais pas le droit de l'abandonner. Je devais au moins lui laisser le temps de réfléchir, de choisir librement entre sa tranquillité et son amour. Après l'avoir emportée avec moi hors du monde réel, jusqu'aux sommets de la passion, je ne pouvais pas la laisser retomber, malgré elle peut-être, dans la médiocrité de la vie bourgeoise.

La photographie de l'aimée était là, devant moi ; je lui parlais : non, lui disais-je, non, mon amie, je te le jure, je ne te quitterai jamais! Des baisers, des caresses de fièvre et de folie entrecoupaient ces serments. Mon exaltation croissait, et avec mon exaltation, le désir, l'impatience du revoir. Entre le monde de la passion, le monde ardent et coloré où je vivais depuis trois mois, et le monde du devoir, le rivage glacé où j'allais aborder tout à l'heure, mon hésitation ne pouvait pas être longue.

Une circonstance futile aggrava subitement, précipita la crise. En replaçant la lettre de Thérèse sous son enveloppe, je m'aperçus que cette enveloppe ne portait aucun timbre. Thérèse probablement l'avait mise elle-même dans ma boîte. L'heure pressait sans doute, et elle n'avait personne à qui confier le papier. Elle était donc venue chez moi ; peut-être avait-elle frappé à la porte de ma chambre. Comme il fallait qu'elle m'aimât pour s'être risquée à une pareille démarche! Et c'était juste à ce moment, quand le désespoir l'affolait, la jetait dans mes bras, que je me retirais d'elle, que je reprenais ma prudence et ma raison! Que doit-elle penser de moi? me disais-je.

Un arrêt du train me tira brusquement de mes réflexions.

— Montréjeau, six minutes! criait un employé.

Mon parti était pris. Je descendis, on débarqua mes bagages. Je m'informai du premier train en partance pour Toulouse. Je n'avais qu'une petite heure à attendre. Je l'employai à écrire au docteur Estenave. Qu'il en fût informé par une lettre de Cyprienne à Thérèse, ou qu'il eût la curiosité de s'en enquérir lui-même, il pouvait très bien apprendre que je n'étais pas arrivé à Argelès. Il était prudent de lui faire perdre ma trace :

Le courage me manque pour rentrer chez moi directement, lui expliquai-je. Je vais chercher à Luchon ou à Bagnères la solitude indispensable à un bon examen de conscience. Quand j'aurai fait la paix avec moi-même, mais alors seulement je retournerai à Argelès. Vous en serez averti.

Quant à Cyprienne, je n'avais, pour rester en communication avec elle, qu'à donner à la poste ma nouvelle adresse toulousaine, si, comme il était probable, je me décidais à changer de logement.

En route, j'achevai de combiner mon affaire. Le plus pressé était de me cacher en arrivant, de trouver un gîte sûr, un gîte situé et avoisiné de telle sorte que Thérèse, que je ne pouvais pas aborder dans la rue, pût y venir sans craindre d'être surprise. Un quartier retiré, une maison dont je fus l'unique locataire étaient les conditions indispensables de mon nouveau chez-moi. Je m'étais rappelé tout de suite un écriteau aperçu en passant à la porte d'une petite chartreuse, tout en haut d'une des rues qui grimpent vers la Colonne, vers le monument commémoratif de la bataille de Toulouse. Ni Thérèse ni moi ne risquions de rencontrer des figures de connaissance dans ce faubourg populaire, animé seulement aux heures de la sortie des ateliers, et le dimanche, quand la foule des ménages ouvriers montent de la ville vers les guinguettes semées au penchant de la colline.

Dès le lendemain, après une nuit passée dans un petit hôtel voisin de la gare, je courus à la chartreuse. L'écriteau pendait encore au mur ; les fenêtres bâillaient grandes ouvertes aux souffles du matin. La propriétaire, une voisine, était venue donner de l'air à son immeuble, épousseter les chambres, râtisser les allées du jardin. Elle me vanta les avantages de la maison, le silence discret de la rue et du quartier. Un clin d'œil en commentaire me laissa comprendre que la chartreuse était vouée aux faux ménages. A voix basse et sous le sceau du secret, la bonne dame me nomma le dernier occupant, un homme grave, un négociant bien posé, l'honneur de la magistrature consulaire : C'est lui, me dit-elle, qui a transplanté ces rosiers de Bengale le long de la façade, à l'abri du nord. Voyez, les fleurs sont déjà en bouton ; c'est vous qui cueillerez les roses!

Le mobilier d'ailleurs n'avait rien de suspect : des capitonnages économiques, des gravures sentimentales, des cretonnes réfrigérantes ; et le jardin était assorti, un jardinet d'arbustes prétentieux que visitaient des allées exiguës, d'une complication puérile.

J'eus bientôt fait de traiter avec la dame et d'emménager. Un restaurateur voisin s'était chargé de ma table et de mon ménage.

Il n'y avait plus qu'à mettre un bouquet de violettes sur la cheminée en hommage devant la photographie de l'aimée ; tout était prêt ; Thérèse pouvait venir.


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