IX

La jeune femme ne s’était résolue à cette expérience que par désir de mesurer son empire sur Georges. Elle ignorait, le lendemain, en ouvrant les yeux, dans quelle disposition elle l’allait trouver. Si l’orgueil était plus fort en lui que l’amour, un seul regard sur son visage l’en avertirait et rien ne lui serait aussi facile que de se faire pardonner sa blessante audace. Mais elle eut bientôt fait de s’apercevoir qu’il ne songeait pas à bouder, qu’au contraire il s’ingéniait à paraître aimable et quêtait pour lui-même l’absolution.

Quand elle le rejoignit, la nuit suivante, l’ayant encore, par coquetterie, fait attendre un peu, il ne lui adressa aucun reproche. Sa contenance était celle d’un enfant puni qui n’ose croire au bonheur de rentrer en grâce. Après quelques minutes d’hésitation, autorisé par un sourire à marquer sa joie, il l’exprima par les caresses les plus emportées et les plus naïves effusions.

Dès lors, elle possédait un moyen certain de régir exactement, au mieux de ses vues, la passion allumée dans le cœur de Georges. Elle n’avait plus à redouter de ces sottes surprises, de ces trahisons inconscientes qui ruinent, au seul profit d’un accès d’humeur, un avenir intelligemment ménagé. Non qu’elle eût, dans sa pensée, arrêté un plan : aux premiers temps d’une liaison vouée à l’imprévu, soumise à la menace de mille circonstances, alors qu’aucune péripétie ne s’était produite qui permît d’augurer le tour qu’elle prendrait, c’eût été manquer d’esprit que d’en former un. Mais elle comptait, par la suite, se déterminer en réglant ses prétentions sur les événements et, pour cela, il importait qu’elle les pût manier sans risquer de se voir débordée par eux.

Le fond de sa nature apparut bientôt dans sa manière d’être envers Georges, une fois fixée sur le degré de sa soumission. Elle était de ces avides qui ne peuvent régner sans verser sur-le-champ dans la tyrannie. Multipliant les consignes comme à plaisir, dédaignant même ordinairement, par excès d’orgueil, d’énoncer les motifs qui les lui dictaient, elle exigeait de son amant, sous peine d’abstinence, la minutieuse observation des plus arbitraires. Puis, elle lui reprocha de ne point l’aimer. Ses silences qu’elle adorait, les sachant à elle, il suffisait qu’elle fût à court d’autres arguments pour les invoquer contre lui. Elle-même n’aurait pu dire si c’était par feinte ou si vraiment, sous l’influence de certaines humeurs, elle les interprétait dans un sens blessant. Libre de s’exprimer, son impérieux, son natif besoin d’asservir cherchait impudemment à se satisfaire sans discuter les prétextes qu’il se donnait : si bien que tantôt Georges était délaissé pour avoir fait preuve d’imprudence et tantôt, lorsque, docile, il veillait sur lui, pour avoir exagéré la circonspection.

L’esprit indépendant qu’elle brimait ainsi ne s’inclinait pas sans gronder. Régulièrement, à chaque épreuve, en cherchant la cause, ou bien la devinant et s’en irritant, Elpémor, entre les murs que reliait son pas, subissait dans sa fierté de viriles révoltes. Mais si parfois il s’y mêlait des résolutions, elles n’étaient suivies d’aucun acte. Il se couchait gonflé de haine envers sa maîtresse, se promettant, au jour, de l’en accabler, et s’éveillait, la chair à ce point timide qu’il appréhendait leur rencontre. L’impertinent sourire avait à peine lui que déjà les félicités espérées pour la nuit suivante l’éblouissaient littéralement comme une danse de flammes. L’orgueil lui revenant avec la confiance, sa rancune se tournait contre Denise, cause innocente, mais effective, de l’affront subi : il maudissait alors en elle toutes ses déceptions et lui reprochait d’exister.

Lola s’en rendait compte. Elle lui dit un soir :

— Si jamais, quelque jour, je vous quittais, j’ai l’impression que vous ne m’en voudriez presque pas, mais que vous divorceriez par vengeance !

Il en convint et ajouta de sa voix sérieuse :

— Plus j’ai le bonheur de vous aimer, plus la contrainte où nous vivons m’est insupportable !

— Que voudriez-vous faire ? lui demanda-t-elle.

— Partir avec vous ! répondit Georges.

Elle laissa tomber le propos. Mais, de lui-même, il le reprit quelques jours après, la conjurant de se prêter à leur évasion. Appuyée de l’épaule au traversin, la nuque fléchie comme sous le poids de ses lourds cheveux qu’un ruban rose et noir lui serrait aux tempes, Lola se délectait à l’observation du brillant visage passionné. Les paroles en sortaient comme une musique. Elle le saisit entre ses mains et finit par dire :

— Vos projets sont délicieux. Je vous crois sincère. Mais de quoi vivrions-nous, mon pauvre chéri ?

— Je travaillerais ! protesta-t-il.

Elle secoua la tête d’un air incrédule.

— Vous n’êtes bon qu’à comprendre et à rêver !… Admettons cependant, concéda-t-elle, que, par un grand effort de ténacité, vous parveniez à mettre au point une œuvre importante. Elle vous aurait en premier lieu demandé du temps et il faudrait ensuite que le succès vînt. Que deviendrions-nous jusqu’à cette époque ? Nous n’avons de fortune ni l’un ni l’autre. Je vous vois bien indifférent à n’en pas avoir tant que l’on en possède largement pour vous, mais je ne vous crois pas d’une âme assez forte pour supporter sans en souffrir la médiocrité.

— Y ferais-je attention ! s’écria Georges.

Sa maîtresse le baisa pour cette réplique dont l’accent généreux l’avait émue.

— Moi-même j’ai peur, ajouta-t-elle après un silence, de n’être pas la femme d’un amour de pauvres !

Telle était envers elle sa déférence qu’au lieu de prendre ombrage de cette objection il regretta de ne l’avoir aucunement prévue et se le reprocha comme une grossièreté. La confusion se peignit sur son visage que les paumes de Lola tenaient captif. D’un bras serrant sa taille, il la considérait au-dessus de lui, éblouissante de fraîcheur et d’expression, avec ses yeux parsemés d’or, son col nonchalant et cette ligne tombante des épaules d’où le regard était conduit à l’attache du sein. N’était-elle pas tout esprit et toute noblesse ? Pouvait-on, sans faire injure à ce précieux corps, le concevoir assujetti, entre des murs humbles, à de vulgaires ouvrages domestiques ? Et Georges, reprenant certains de ses rêves où l’opulence et leur amour étaient associés, dans l’eau claire d’une piscine, sous une coupole, imaginait sa belle maîtresse entourée d’esclaves et n’ayant qu’à frapper ses mains l’une dans l’autre pour que d’étranges parures lui fussent apportées.

— C’est vrai, murmura-t-il, je suis stupide !

Et il parut abandonner son hardi projet. Mais la phrase de Lola lui restait en tête, irritante comme un trait mince pendu par ses barbes aux lèvres boursouflées d’une blessure légère. Elle l’incitait à méditer sur une condition dont la dépendance matérielle ne lui avait jamais été, jusque-là, sensible. L’argent de sa femme était le sien. Il le touchait, l’administrait et en disposait. Des deux même, c’était elle qui rendait des comptes. Mais qu’il voulût positivement se conduire en maître, et force lui était de s’apercevoir que les façons qu’il se donnait étaient usurpées. Sa liberté prenait naissance dans un engagement et s’arrêtait au droit d’aimer sans contrainte.

L’ambition de s’affranchir le pressa bientôt. N’ayant jamais détruit une ligne de sa main, il possédait, accumulés au fond d’un tiroir, quantité de notes, d’ébauches, de plans, des nouvelles rapides et confuses, des bouts de dialogues et de chapitres, toute une série d’essais plus ou moins heureux que son manque absolu de persévérance lui avait fait abandonner dès les premières pages. Un matin, il les prit, les parcourut, décidé à recueillir celle de ces épaves dont il pourrait tirer parti pour construire une œuvre. Alors qu’il s’attendait à une déception, son amour-propre fut flatté et son zèle accru de trouver à plusieurs un réel mérite, de découvrir en presque toutes la trace d’une pensée. Ces feuillets, dont la plupart, jaunis sur les bords, n’offraient plus à la lecture qu’une encre pâlie, ressemblaient aux sommaires esquisses des grands peintres où se révèlent, sous le gâchis du trait et des ombres, les promesses du dessin et de la couleur. Brièvement indiqués, d’une phrase ou d’un mot, quelques points de repère, ici et là, suffisaient à rafraîchir la mémoire de Georges : et il se reprochait avec amertume d’avoir laissé, par négligence, dormir de telles choses, quand un sérieux effort, entrepris plus tôt, lui aurait assuré dès à présent cette indépendance qu’il cherchait.

Son choix finit par s’arrêter sur un conte bizarre, à la fois violent et caustique, d’une assez forte trame dans sa légèreté. C’était celui d’un peuple, au sortir d’une guerre, élisant pour prince un hercule et obtenant de son rival, toujours agressif, qu’un boucher désormais le représentât. Les deux brutes, en échange des honneurs royaux, ne s’engageaient qu’à lever l’arme en cas de conflit et à se courir sus pour leurs mandants. Ceux-ci se conformaient au verdict du fer. Ils n’avaient point, personnellement, à intervenir, sauf pour régler la paix, après résultat, en tenant compte des blessures reçues par chacun. Et, dès lors, n’ayant plus à trembler pour eux, au lieu de perpétuer ce jeu d’équilibre où la crainte des catastrophes réduit les nations, ils donnaient libre cours à leurs instincts, s’outrageaient et se volaient sans discontinuer, tournant en dérision les idoles pompeuses au nom desquelles ils se livraient timidement jadis à de plus bénignes exactions.

Georges ne douta point d’écrire un beau livre. Nul sujet n’était plus propre à piquer sa verve. Passionné comme il l’était sous ses dehors froids, ce lui serait une volupté de tous les instants que de crier effrontément à la face des hommes la vérité sur eux et leurs fausses vertus. Il se mit à l’ouvrage, arrêta son plan et fut heureux, l’ayant dressé, de dire à Lola :

— Vos arguments de l’autre soir m’ont beaucoup frappé : j’espère que dans un an nous serons libres !

— Vous tramez donc un mauvais coup ? lui demanda-t-elle.

Il lui exposa son projet.

— C’est bien ! dit la jeune femme après un silence.

Et elle voulut connaître par le menu l’affabulation mise au point. Quand Georges eut satisfait sa curiosité, son visage s’anima, ses yeux brillèrent, elle se jeta sur son amant, lui baisant les joues, avec une sorte de fureur dans cette effusion qu’il ne lui avait jamais vue.

— A nous deux, mon chéri, s’écria-t-elle, comme nous pourrions faire de belles choses !

La révolte, intégrale, automatique, contre l’homme, le principe ou l’institution, était pour son esprit le pain nécessaire. Il en tirait le meilleur de sa qualité. Georges entreprit sa tâche dès le jour suivant, soutenu par la fièvre de cette maîtresse plus pressée que lui-même de la voir en train. Elle exigea qu’il lui soumît les premiers feuillets, prit plaisir à les lire sur son épaule, puis s’inquiéta quotidiennement du travail fourni. Bientôt, sans que leur flamme en fût diminuée, ils connurent, au milieu de leurs enlacements, de longues pauses immobiles, chair contre chair, durant lesquelles il conversaient du chapitre en cours ou resserraient avec méthode les fils du suivant. Aucun détail alors n’était négligé. D’autant plus attentive à choisir ses mots que s’épanchait plus librement la rancœur de Georges, Lola, tout imprégnée de passion lucide, dévorée d’énergie calculatrice, mesurait le quolibet et dosait l’injure avec le soin d’une femme qui sert sa vengeance. La société piquait du nez dans ses faux semblants, la religion et la patrie grimaçaient, burlesques, sous ses attaques toujours précises et poussées à fond. Et parfois, quand d’aventure sa haine s’échauffait, Georges la comparait à une petite fille barbouillant d’encre ou de suie d’éclatantes poupées, arrachant leur perruque et leur parure, et désarticulant leurs membres de carton peint avant de les vêtir d’une loque dérisoire.

Tant d’agressive ardeur agissait sur lui comme l’éperon sur l’indolence d’un cheval de sang. Tourmenté du souci de la perfection, mais poussant l’exigence jusqu’à la rigueur et mauvais lutteur par surcroît, il n’avait pu jusqu’à ce jour entreprendre une œuvre et soutenir au-delà des premiers obstacles l’effort indispensable à sa construction. Sur une phrase malsonnante, un paragraphe lourd, persuadé qu’il s’entêtait par aveuglement à heurter du front l’impossible, il relisait avec méfiance les pages déjà faites et reposait sa plume, découragé. L’ébauche allait rejoindre au fond du tiroir tant d’autres témoignages déjà oubliés d’une inspiration éphémère : une fois dans ce tombeau, elle n’en sortait plus.

Ce lui fut un sujet de naïve fierté que de sentir à chaque séance s’aviver son zèle, stimulé de la veille et encore ardent. Il n’aurait pu sans confusion avouer à Lola qu’en assignant à son talent une étroite limite elle s’était montrée perspicace. Certes, il rencontrait des difficultés. Mais, au lieu de céder, il insistait et n’avait de répit qu’elles ne fussent vaincues. Aux rêveries stériles ou déprimantes qui suffisaient à l’occuper depuis trop longtemps, succéda une période d’enragé labeur, d’impitoyable lutte avec le style, de corps-à-corps surexcitant avec les idées. Tout au plus s’accordait-il, pour se délasser, une courte promenade à travers les bois ou quelque flânerie sur la terrasse ; et même alors il travaillait au chapitre en cours ou puisait dans les espoirs qu’il fondait sur l’œuvre un nouveau regain d’énergie.

De le voir revenu à cette vie sérieuse, Denise, comme un village reprenant couleur aux rayons d’un soleil de février, se sentait pénétrée d’une douceur extrême. La vertu s’en étendait, les revivifiant, jusqu’aux pores desséchés de son indulgence. Non seulement elle pardonnait complètement à Georges de l’avoir tenue dans l’angoisse, mais il lui arrivait de se demander si ses soupçons envers Lola n’étaient pas gratuits. Déroutée par une politesse pleine de réserve, elle recherchait dans sa mémoire les audaces passées et n’en retrouvait pas d’exemple assez vif pour justifier une conclusion vraiment alarmante. La frémissante désinvolture d’un orgueil meurtri pouvait suffire à la rigueur à les expliquer : et, dès lors, de quel droit les juger suspectes, quand surtout un amendement sans cause appréciable permettait d’en conjecturer l’innocence ?

Doutant ainsi que la jeune femme eût voulu lui nuire, elle inclinait à détester moins passionnément ses violents procédés d’éducatrice. Déjà, à l’occasion d’un premier retour, l’effort qu’elle avait fait pour se rapprocher avait produit accessoirement le même résultat. Et elle se rappelait avec tendresse deux compagnes de jeux, à l’époque où, petite fille sérieuse et gâtée, elle trottinait dans les allées du parc Borély, qu’une gouvernante anglaise battait comme plâtre et qui n’en paraissaient ni plus ombrageuses, ni particulièrement révoltées. Claude, en somme, travaillait et obéissait. Denise, qui n’attachait qu’un prix secondaire aux avantages obtenus sur ces deux points, qui les eût sacrifiés sans grand scrupule, s’ingéniait, par souci, pensait-elle, d’impartialité, à se pénétrer profondément de leur importance. La conviction qu’elle s’en donnait atténuait pour elle le caractère odieux de certains sévices. Et sans nul doute l’eût-on surprise non moins que navrée en l’accusant à ce propos de se montrer lâche, tant elle croyait n’avoir en vue que le bien de Claude alors qu’en vérité elle trompait son cœur pour lui faire accepter une situation qu’elle n’espérait plus pouvoir rompre.

Un incident vint convertir en début d’estime ce qui n’était qu’une tolérance encore pleine d’aigreur. Le petit Claude tomba malade d’une grippe assez forte. Lola, à sa façon, chérissait l’enfant, un peu comme un artiste une tâche laborieuse dont il attend un grand effet sur toute sa carrière. Installée à son chevet dès le premier jour, à la fois diligente et perspicace, elle seconda le médecin, pendant une semaine, plus intelligemment qu’une mère affolée que la seule vue du corps fiévreux faisait fondre en larmes. La raison l’obligeait à calmer celle-ci, voire même, avec mesure, à lui imposer, pour éviter qu’elle ne troublât par une maladresse l’évolution naturelle de la maladie. Elle ne manquait de bienséance que quand elle voulait. Denise, se rendant compte de son désarroi, en outre influencée par les éloges que prodiguait ouvertement à l’institutrice le docteur enchanté de se voir compris, sut faire abnégation de tout amour-propre et se montra reconnaissante du concours prêté. Lorsque Claude se leva pour la première fois, elles le considérèrent sur la chaise longue avec un attendrissement presque égal et, se trouvant alors l’une près de l’autre, se saisirent par les mains et s’embrassèrent.

Plus que cette effusion prématurée qui les avait, après coup, toutes les deux surprises, la convalescence les rapprocha. Comme il n’était question ni d’instruire l’enfant, ni même de résister à ses fantaisies, Lola n’exerçait pas sa sévérité. Au contraire, elle prenait sérieusement sur elle pour montrer une patience inaltérable, estimant plus nuisible à l’action future un régime de molles exigences qu’un complet relâchement de la discipline. Celle-ci se retendrait, le moment venu, d’autant plus intimidante et plus efficace qu’elle n’aurait jamais composé. Denise, qui ne voyait de l’âme de ses proches que ce que leurs manières lui révélaient, trop spontanée pour ne pas être superficielle, au surplus généreuse par tempérament, attribuait le revirement de l’institutrice à l’émotion causée par la maladie. « Elle a fini par s’attacher, pensait-elle, à Claude. Elle l’a soigné, l’a vu souffrir, a craint pour lui, s’est alors aperçue qu’elle l’aimait et se reproche aujourd’hui d’avoir été dure. Désormais nous serons deux à vouloir son bien et, puisque, paraît-il, je suis un peu faible, ce qui me manque pour le diriger, elle l’aura ! » Peu s’en fallait qu’elle n’éprouvât une réelle tendresse pour la personne qu’un mois plus tôt elle jugeait un monstre ; du moins agissait-elle en mainte circonstance comme si positivement elle en avait eu.

Georges assistait en étranger, sans aucune révolte, à la naissance de rapports plus étroits entre les deux femmes. Par un effet de son humeur souvent excessive, la maladie de Claude l’avait tourmenté au point de déranger ses habitudes et d’interrompre son travail pendant plusieurs jours. Et il s’était félicité, à cette occasion, que nul accès d’intransigeance, nulle sournoise manœuvre, ne lui eût apporté, comme surcroît d’ennui, le spectacle d’une rivalité pernicieuse. A présent que son fils était rétabli, que lui-même, retourné à ses papiers, avait repris cette existence d’assidu labeur que l’amour de Lola lui rendait légère, il se serait tenu pour une pauvre tête si l’avènement, autour de lui, d’une ère de concorde lui avait causé des scrupules.

Il ne se faisait, au surplus, aucune illusion sur la durée possible de cette détente. Sa maîtresse, toujours calme et déterminée, qui, sans doute, s’y prêtait avec complaisance, trouvant sans intérêt, malgré son orgueil, de vivre inutilement dans une atmosphère tourmentée, lui répétait qu’en aucun cas, par la suite des jours, elle ne se résoudrait à des concessions. Ou Denise, lasse de lutter, se plierait à tout, ou, de nouveau, ce serait entre elles la guerre sourde. La première hypothèse n’étant guère probable, il ne s’agissait donc que d’une comédie flattant sa dupe marquée d’avance pour mieux la confondre. C’était sous cet aspect que Georges, ironique, observait le manège des anciennes rivales quand par hasard il s’imposait à son attention ; et jamais il ne songeait à s’apitoyer sur le naïf élan qui poussait Denise à donner tête baissée dans la trappe ouverte, mais admirait, au contraire, chez sa maîtresse, l’habileté qu’elle mettait à conduire le jeu comme un indice de son organisation supérieure.

La flatter, la révéler à sa propre estime en des points exceptionnels dont elle paraissait inconsciente, était devenu chez lui presque un besoin. Comme un gourmet, en le chauffant, l’arome d’un alcool, il lui plaisait, dans le silence passionné des nuits, de dégager tous les parfums de cette fleur superbe avant de se pencher pour la respirer. Ce qu’il lui murmurait alors était un cantique. Lola, en s’étirant, le laissait parler, pénétrée comme d’une caresse par cette voix ardente au service d’une exaltation convaincue. Dans le lit tiède, un bras passé sous la tête de Georges, la main touchant cette gorge où naissaient les sons, il lui semblait à ces instants qu’elle vivait un rêve. Et à mesure que, satisfaite, elle s’alanguissait, sa chair se rapprochait de celle de l’amant, tandis qu’il achevait, frémissant lui-même, de tresser une louange de son esprit ou un éloge hyperbolique de son caractère.

Un soir, elle l’arrêta.

— Ecoutez, dit-elle.

La lampe était éteinte et l’obscurité de la chambre à peine éclairée par un rayon de lune suintant aux persiennes. Ils entendirent un pas feutré dans le corridor. Sa cadence était rapide et sans cesse plus nette, mais les lames du parquet ne gémissaient guère tant il se posait soigneusement.

— C’est elle ! dit la jeune femme à l’oreille de Georges. Elle a tout découvert et vient nous surprendre…

On frappa contre sa porte deux coups discrets. Puis, après un silence, deux nouveaux coups. Soudain la voix de Claude s’éleva, légère.

— Est-ce toi, maman ? demandait-elle.

— Oui, mon chéri !

Avec des gestes mesurés, toute froide d’émotion, Lola se laissa couler hors du lit et se glissa, pieds nus, dans le cabinet où Georges la suivit presque aussitôt. Une mince cloison les séparait de la pièce voisine. Denise était entrée sans faire aucun bruit. Ils frissonnèrent et se serrèrent nerveusement la main en l’entendant parler tout près d’eux.

— Figure-toi, mon Bouzou, que j’ai la tête folle ! Si je m’étais endormie aussitôt couchée, tu n’aurais pas eu ta potion.

— Quelle potion, maman ?

— Celle que tu prends la nuit, mon pauvre trésor ! Mademoiselle m’avait dit qu’elle en manquait. On en a rapporté d’Aix un nouveau flacon et je n’ai plus pensé tout à l’heure à le lui remettre.

— Mais je ne prends jamais de potion la nuit !

La voix de Denise se fit aiguë.

— Comment tu n’en prends pas ?

— Jamais, maman !

— Mon Dieu, mon pauvre loup, comme tu es soigné !

Ils devinèrent qu’elle circulait à travers la pièce et s’arrêtait, à l’autre bout, devant la commode où elle fit tinter une cuiller. Une minute s’écoula dans un grand silence. La gouvernante, par une hypocrite précaution, laissait ouverte tous les soirs la porte commune qui donnait, de sa chambre, accès chez Claude ; Georges était au courant de cette pratique, et tous deux, appuyés contre la cloison, s’évertuaient anxieusement à conjecturer si Denise allait la franchir.

Celle-ci reprit enfin en se rapprochant :

— Je ne veux pas éveiller Mademoiselle… Avale ça, mon Bouzou, et rendors-toi !

Quand elle eut embrassé Claude et qu’elle l’eut quitté, les amants, redressés, mais immobiles, mesurèrent l’intensité de leur émotion à la façon profonde dont ils respirèrent. Leurs yeux, encore troublés, se cherchaient dans l’ombre, tandis que de leurs paumes étroitement pressées commençait à sourdre une moiteur. Ils regagnèrent la chambre au bout d’un instant et se recouchèrent sans avoir allumé la lampe.

Georges ricanait nerveusement.

Lola lui dit :

— Claude est un indiscret doublé d’un sot. Je lui apprendrai demain matin à tenir sa langue !


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