— Claude, venez ici !… Qui vous commande ?
— Vous, Mademoiselle.
— Me devez-vous toujours obéissance ?
— Oui, Mademoiselle.
— Devez-vous obéir à votre papa ?
— Oui, Mademoiselle.
— Devez-vous obéir à votre maman ?
— Non, Mademoiselle.
— Qu’adviendrait-il si vous obéissiez à votre maman ?
— Je serais corrigé, Mademoiselle.
— Et si jamais vous lui racontiez, petit sot, que je vous ai défendu de lui obéir ?
— Je serais corrigé encore plus fort.
— Allons, nous commençons à nous comprendre ! Vous savez que je n’ai pas l’habitude de promettre en l’air : je ferais de gros nœuds au martinet et je vous fouetterais jusqu’au sang…
Devant sa gouvernante assise, l’enfant tremblait presque. Un instant, elle lui retint les mains dans les siennes, le pénétrant de ce regard qui lui fouillait l’âme. Elle semblait lire en lui ses pensées secrètes, en éprouver à ses artères le rythme et la force.
— Canne-à -pêche ! appela dans le jardin la voix d’Elpémor.
Par la fenêtre ouverte, en se penchant, Lola vit le ratier bondir dans l’herbe ; Georges lui faisait signe, légèrement incliné, coiffé du chapeau de paille à bord souple qu’il ne mettait ordinairement que pour les longues courses, la canne tendue comme un obstacle à l’élan du chien.
— Préparez-vous, dit la jeune fille, nous allons sortir.
En moins d’une minute, elle fut gantée. Sur sa table, à côté d’une pile de livres, se détachait une grosse revue à couverture bleue qu’elle jeta sous son bras gauche, avec son ombrelle.
En haut de l’escalier, elle arrêta Claude.
— Petit ami, lui demanda-t-elle à voix basse, avez-vous dit bonjour à votre maman, ce matin ?
— Pas encore, Mademoiselle…
— Il faut y aller. Mais je n’ai pas l’intention d’attendre une heure !… Tenez, je vais marcher vite : j’entends que vous m’ayez rejointe avant le ruisseau.
La matinée retentissait du bruit des cigales. Sur la terrasse, la lumière semblait pleuvoir, les larges fronts des arbres se confondant et ne la laissant tomber que par gouttes. Mais, au-delà de cette zone relativement fraîche, la campagne éblouissait, sous un ciel flambant, par de violentes oppositions de soleil et d’ombre et des réverbérations aveuglantes. La vigne, plantée en contre-bas derrière la maison, parsemée d’oliviers aux rondes têtes grises et de petits pêchers piqués de points d’or, était longée d’un sentier à peine abrité dans lequel la jeune fille s’engagea. Devant elle se déroulait un site harmonieux, où les champs alternaient avec les ombrages, dans un amphithéâtre de coteaux tout couverts de bois au flanc desquels on apercevait, çà et là , des toits de tuiles bronzées parmi les pins. Elle approchait déjà de l’étroit canal, roulant une eau bruyante entre les bords sans accident d’un lit maçonné, lorsqu’elle entendit derrière elle un galop rapide qui cessa brusquement à sa hauteur.
— C’est bien, murmura-t-elle, vous êtes exact !… Et que vous a dit votre maman ?
— Pas grand’chose, Mademoiselle ! Elle voulait m’emmener dans la remise, voir les petits que la chatte a trouvés cette nuit ; mais alors je lui ai dit que vous m’attendiez, et elle m’a tout de suite laissé partir.
— Cela ne vous aurait-il pas amusé d’aller avec elle ?
— Mon Dieu… comme ci, comme ça ! répondit Claude, trop fier pour confesser que la crainte des suites l’avait empêché de céder à la tentation.
La gouvernante sourit orgueilleusement en caressant du bout des doigts le petit visage qu’avait coloré l’exercice. Chacun des avantages qu’elle remportait, chaque défaite infligée par ses froids calculs à une rivale en posture de la congédier lui emplissait le cœur d’une joie débordante. Il lui semblait que la justice reprenait ses droits, que le sort, qui l’avait longtemps maltraitée, l’acheminait par une voie sûre, son mystère aux lèvres, vers des triomphes proportionnés à ses déceptions.
Si ingrat que puisse être un tel retour, et bien que les circonstances du récit aient permis précédemment d’en noter plusieurs, il est utile pour la clarté de ce qui suivra d’analyser ici les sentiments dont s’était inspirée la conduite de cette fille lucide depuis le jour de son arrivée à la Cagne.
Quatre années d’une humiliante servitude l’y avaient amenée en pleine révolte. Elle était résolue à changer sa vie, à violenter en elle le sexe et la race pour manœuvrer la fortune comme un jeune Anglais, et, n’ayant aucun plan, ne pouvant, faute de ressources, en établir un, nourrissait une de ces confuses ambitions qui ne connaissent leur objet que lorsqu’elles le tiennent.
On lui avait dit d’Elpémor qu’il était étrange. Il n’en avait pas fallu plus pour l’attirer, de même qu’il suffit d’un léger indice pour donner au prospecteur avide de richesses la curiosité d’un terrain. Fatiguée de vivre au milieu de figures conventionnelles, elle aspirait au voisinage d’une originalité, même blessante, fût-ce en pleine campagne, dans un cercle étroit, où les inconvénients en sont plus sensibles. Ne devait-elle pas, pour réussir, faire elle-même favorablement apprécier la personnalité la plus excessive, et à quel meilleur juge la déférer qu’à un esprit réputé vif et indépendant ?
Denise, à ses yeux, ne comptait pas. Avant de la connaître, elle s’était tracé d’elle un portrait moral à quelques nuances près parfaitement exact. Une maîtresse de maison sans plus d’empire, une mère se déchargeant du soin naturel de faire choix pour son fils d’une gouvernante, ne lui semblait pouvoir tenir qu’un rôle de comparse, à peine plus encombrant dans sa modestie que celui d’une aïeule paralytique ou d’une servante gardée par charité. De telles figures, ombrageuses, mais passives et constamment la proie d’un songe intérieur, n’ont été épargnées par la nature que pour servir de piédestal aux volontés fortes. Il arrive cependant qu’avant de les utiliser celles-ci les jalousent et puisent dans un dépit bassement fondé le désir de les humilier davantage.
La jeune fille n’avait pu approcher Denise sans se sentir pénétrée de cette jalousie. Inintelligente et sensible, d’une beauté sans caractère et sans précision et d’une nonchalante élégance qui s’y accordait, plutôt l’air d’un fantôme que d’une vivante, inférieure à l’idée qu’elle s’en faisait et qui pourtant déjà n’était pas flatteuse, MmeElpémor lui était apparue dans ce cadre des femmes privilégiées qui n’ont eu, dit le vulgaire, que la peine de naître. La considération et la fortune se joignant sur elle firent à Lola l’effet d’un manteau de cour attaché aux épaules d’une pauvresse. Elle pensa aux filles-reines, dont elle était, que dépossèdent des meilleures parts, contre toute justice, d’aussi insignifiantes créatures. Que celle-ci, par la toute-puissance de l’argent, alors qu’elle était faite pour quelque courtier, eût en outre réussi à parer ses tares de l’éclat d’un mari tel que Georges, n’était-ce pas comme un défi jeté par malice à la splendeur sans dot et au talent pauvre ? Sourdement, son ambition de parvenir se doubla du vœu que ce fût aux dépens de cette femme comblée et par cet homme impertinent et méditatif dont il sautait aux yeux qu’elle n’était pas digne.
Georges l’avait d’abord beaucoup intriguée. Prévenue contre lui ou en sa faveur, selon qu’elle écoutait MmeArdant ou s’abandonnait à ses réflexions personnelles, elle avait essayé de le déchiffrer et s’était rendu compte du sérieux effort que nécessiterait cette besogne. Un esprit si capricieux, en même temps si fier, ne se livrait pas d’un seul coup. Il en fallait juxtaposer les aspects soudains. Opération captivante, pleine d’imprévu, mais dont parfois son caractère s’était irrité. La pratiquant, il lui semblait, sous un ciel farouche, en pleine nuit, découvrir par lambeaux un paysage à la clarté intermittente de brusques éclairs. Tantôt elle apercevait un bas-fond et tantôt une cime ; mais toujours l’échappée était pittoresque et laissait dans l’impatience de celle qui suivrait.
Lorsqu’elle eut pris de cette nature une vue suffisante, elle fut surtout frappée des rapports étroits qu’elle présentait avec la sienne à certains égards. Georges aussi portait le poids d’une âme révoltée. Elle l’avait pressenti dès le premier jour, en l’entendant parler de sa blessure dans la charrette qui la conduisait à la Cagne. D’autres propos, sur les sujets les plus différents, l’avaient confirmée par la suite dans cette impression ; mais c’était à la guerre qu’il revenait, avec une obstination de possédé et un flegme apparent de clergyman, lorsqu’il voulait intégralement décharger son cœur.
Le crime social, en elle, l’intéressait peu, ou plutôt il n’en parlait que secondairement, car il lui reprochait par-dessus tout d’avoir été un attentat contre sa personne. De ce grief, aussi catégorique, aussi passionné que celui de l’esclave contre le maître, il extrayait avec délices toutes les conclusions qu’en peut tirer rigoureusement un esprit logique.
— Par quelle aberration, aimait-il à dire, peut-on se donner comme patriote ? Que penseriez-vous, je vous prie, d’un particulier qu’un autre aurait jeté dans le fond d’une cave, y aurait tourmenté plusieurs années, l’exposant nuit et jour à une mort affreuse et finissant par le priver de l’usage d’un membre, et qui, la liberté lui étant rendue, irait se prévaloir avec arrogance d’un fanatique amour pour son tortionnaire ?
D’autres fois, plus farouche, il déclarait :
— La volonté du pays que l’on appelle France m’a jeté malgré moi dans cette aventure ; la France est la raison de ma propre guerre, et c’est à elle, par conséquent, que va toute ma haine.
Un sens individuel aussi monstrueux ne pouvait qu’éveiller la sympathie dans le cœur d’une fille comme Lola prête à tout immoler à ses ambitions. Comparant Georges aux hommes qu’elle connaissait, il lui semblait dominer les moins stupides de la hauteur d’une tête qui osait penser. Elle l’admirait aussi de parler sans crainte, dans le mépris des opinions couramment admises et du scandale que pouvaient susciter les siennes.
Bien des fois, l’entendant exprimer de sa voix tranchante quelque vérité audacieuse, elle avait été sur le point de se joindre à lui et ne s’en était abstenue que rappelée, devant Denise, à la discrétion par le sentiment de sa condition dépendante. Du moins l’approuvait-elle à visage ouvert et l’encourageait-elle par son attitude. Elle avait eu vite fait de se rendre compte qu’Elpémor ne parlait jamais pour sa femme, incapable de substituer une idée vivante aux préjugés conservateurs et aux molles doctrines dont son éducation l’avait nourrie. Dès qu’il abandonnait un sentier battu pour s’élever aux contreforts du libre examen, c’était elle seule qu’il invitait à fouler ses pas : elle lui était reconnaissante de cette distinction et, par un effet même de son orgueil, accordait un mérite exceptionnel à celui dont le clair sens l’en estimait digne.
Un sentiment traditionnel d’infériorité, que le progrès des mœurs n’a pas achevé de réduire, tend encore à subordonner la femme de génie à l’homme en qui scintille la pure étincelle. Elle ne donne sa mesure que comme complice, et j’allais écrire : comme servante. Lola, orgueilleuse de son esprit et de sa personne à ne les humilier que la rage au cœur devant une créature de son sexe, se sentit bientôt heureuse d’être utile à Georges, fière de le deviner et de le comprendre. Elle s’employa avec ardeur à servir ses vues, particulièrement empressée lorsqu’elle y trouvait une occasion d’abaisser Denise.
Ce dernier objectif, d’abord accessoire, se confondait trop bien avec le premier, sollicitait son amour-propre avec trop d’instance pour qu’elle ne dût finir par le viser seul. Elle y était poussée par sa fonction même qui le lui rendait accessible continuellement. Obtenir de son élève par tous les moyens, dans l’ordre du travail ou de la conduite, ce que jamais avant elle il n’avait donné, n’était-ce pas démontrer, tout en flattant Georges, l’incapacité d’une direction qui ne s’était signalée que par des échecs ? Son industrie s’y appliqua, ses rigueurs s’accrurent, l’éducation dont elle était chargée cessa d’être une fin : elle en fit un moyen contre une rivale, à laquelle elle n’osait encore donner ce nom qu’en le prenant dans son acception la plus large.
Un caprice de l’enfant, assez insignifiant en apparence mais qu’elle se mit en tête d’exploiter, vint lui fournir incidemment une arme terrible.
Claude s’amusait sur la terrasse avec des branchages. Sa mère, une broderie sur les genoux, ayant laissé tomber une bobine de soie, l’avait prié à deux reprises de la ramasser : il avait, les deux fois, tourné la tête et n’avait même pas répondu.
— Faudra-t-il que je me lève pour que vous cédiez ? avait demandé la gouvernante sur le ton qui suffisait à le faire pâlir.
Il s’était aussitôt précipité.
— Que signifie cette nouvelle impertinence ? Pourquoi, recevant un ordre de votre mère, n’avez-vous pas immédiatement obéi ?
— Je ne savais pas… j’avais cru…
— Nous règlerons ça !
Remontée dans sa chambre un instant après, elle l’avait accablé de caresses et lui avait donné des friandises.
Une malicieuse animation colorait son teint. Elle venait d’apercevoir, dans un éclair, l’avantageux parti qu’elle pouvait tirer de l’humeur contrariante de son élève et en avait fait sur-le-champ la base d’une méthode. Prenant Claude sur ses genoux, récompense qu’elle ne lui accordait que de loin en loin, lorsque sa docilité l’avait par hasard satisfaite, elle le complimenta de sa rébellion et lui enjoignit, pour l’avenir, de refuser systématiquement à sa mère toute obéissance, le menaçant des châtiments les plus rigoureux s’il s’avisait de contrevenir à cet ordre ou d’y faire jamais allusion.
L’enfant redoutait trop son institutrice pour discuter aucune de ses exigences. Il s’était engagé, et il tenait. Afin de prévenir toute distraction, elle avait imaginé par la suite de lui rappeler tous les matins son devoir impie, sous la forme d’un interrogatoire invariable. Il devait le subir debout près d’elle et elle insistait quotidiennement, avec cruauté, sur le parti qu’elle lui ferait en cas d’infraction.
Cette manœuvre eut pour effet d’affoler Denise, de la livrer dans une attitude de vaincue à l’ironie blessante de son mari. Diverses expériences, toutes désastreuses, lui attirèrent de sa part des épigrammes dont elle souffrit dans sa tendresse et dans sa fierté, non moins que de voir Claude, entêté contre elle, se conformer aux ordres brefs de sa gouvernante avec une rigueur exemplaire. Force lui fut de renoncer à toute prétention et de se résigner, la honte au cœur, à ne devoir qu’aux bons offices d’une servante retorse un semblant d’empire sur son fils. Lola sentit alors qu’elle était maîtresse. Entre cet enfant qu’elle gouvernait, cette mère dépossédée et cet homme intéressé par sa réussite, elle se dressait comme une puissance admirée ou crainte avec laquelle chacun devait compter. Sa réserve disparut sous un flot d’orgueil, et bientôt elle ne mit plus aucune discrétion à exploiter les avantages qu’elle avait su prendre.
Mais, à l’usage, les plus brillants lui semblèrent modestes et les plus positifs la déçurent. Aucun ne paraissait lui faciliter la conquête de celui qui l’occupait seul. Malgré la bienveillance qu’il lui montrait, elle ne pouvait légitimement se flatter d’avoir fait un pas dans l’intimité d’Elpémor. Ce n’était pas à l’occasion d’un geste ou d’un mot que celui-ci livrait son âme profonde. Lola le rencontrait un quart d’heure après aussi mystérieux, aussi sec, avare surpris sans doute de s’être attendri, mais sans tenir pour désastreux, ni même important, d’avoir distrait de son trésor quelques pièces de bronze. L’or et les pierreries de cette pensée demeuraient à l’abri des mouvements qui n’en laissaient tomber avec dédain que de basses monnaies, déjà remarquables par le style et propres à donner la curiosité de ce qu’elle recélait de vraiment précieux.
La jeune fille lui avait emprunté des livres, avec l’espoir qu’un goût commun pour certains auteurs finirait à la longue par les rapprocher. Elle essayait d’en dire un mot en les lui rendant. Mais tantôt il détournait la conversation, tantôt il démolissait d’une boutade l’opinion qu’elle venait à l’instant d’émettre. On le sentait rebelle à toute discussion, à tout échange de vues sur l’art littéraire et particulièrement sur la poésie. Lola se rendait compte avec humeur que ni la clairvoyance, ni l’amour du beau ne compensaient aux yeux de cet arrogant le tort fondamental de porter des jupes. De quel accent pincé ne lui avait-il pas répondu sur l’éloge risqué par elle d’une contemporaine dont elle lui rapportait le dernier volume :
— Je ne conteste pas qu’elle ait du génie : ne serait-ce que celui de l’incontinence étendue naturellement des mœurs au langage !
Il arrivait parfois qu’il lui lût des vers, la rencontrant dans le jardin où elle était assise avec Claude et où lui-même se promenait un volume en main, mais comme on montre une aquarelle à quelque profane, en ne lui demandant que d’admirer. Peut-être même se serait-il contenté d’un discret silence, car il ne lisait à haute voix que pour son plaisir, afin de mieux goûter la cadence des strophes. Le dernier vers murmuré, il se levait ; le timbre pénétrant de sa voix profonde vibrait encore aux oreilles de la jeune fille qu’il avait déjà disparu.
A dix reprises, elle avait été sur le point de l’interroger, de lui demander un aperçu de ses propres œuvres dont la curiosité lui hantait l’esprit. Mais elle n’avait jamais osé s’y aventurer, trop certaine à l’avance du résultat. Autant aurait valu questionner la mer sur les paysages qu’elle fait naître. Elpémor ne parlait de ses travaux que pour leur imputer son humeur maussade lorsqu’il la jugeait trop blessante. Encore le faisait-il sans aucun détail. Il fallait être au courant de leur nature pour savoir exactement ce qu’incriminaient alors ses excuses et son mouvement de tête ennuyé.
« Insupportable et profond ! » pensait Lola. Certains jours, où le premier de ces qualificatifs lui semblait particulièrement mérité, elle s’exhortait et se contraignait, par dépit, à douter de l’exactitude du second. Mais le mépris en elle n’était pas sincère. Un geste, un mot de Georges, un simple changement de physionomie lui rendaient tout son goût pour une énigme aussi féconde, voulait-elle croire, qu’elle était ardue. Elle redoublait alors d’attention. Sa patience et sa ruse, un instant lassées, redevenaient égales à celles du chasseur cent fois déçu dans la poursuite d’un gibier farouche, mais qui espère, par une connaissance parfaite de ses voies, réussir un jour ou l’autre à le capturer.
Après plusieurs semaines de vaines tentatives, Lola avait failli crier de plaisir en découvrant, un soir, dans le salon, parmi des livraisons éparpillées, un numéro de revue au sommaire duquel fulgurait le nom d’Elpémor. Elle était seule, elle avait soustrait l’exemplaire, l’avait rapidement emporté, le serrant contre elle, aussi émue de son audace, inquiète de ses suites, que si elle venait de dérober un objet de prix.
Elle s’était mise au lit et elle avait lu. La publication comportait quelque deux cents vers répartis en trois pièces d’importance égale. Après un coup d’œil sur une gravure, les ayant parcourues toutes les trois, afin de satisfaire sur-le-champ sa curiosité, elle était revenue à la première avec gourmandise, exprimant entre ses lèvres le suc de chaque strophe comme on fait en été d’un raisin mûr. Son oreille était seule intéressée, mais tout son corps s’alanguissait et ses mains tremblaient. La voix même d’Elpémor résonnait en elle. Le peu qu’elle connaissait de cet homme étrange se reflétait si exactement dans ses vers qu’il lui semblait l’y contempler comme dans un miroir. Certains passages, plus évocateurs, plus vibrants ou particulièrement saisissants par le choix des mots, la renversaient au creux de son oreiller, chatouillée d’un plaisir qui gonflait sa gorge. Lorsqu’enfin elle s’était décidée à fermer les yeux, elle savait les poèmes presque par cœur, et elle s’était endormie, un instant après, dans la cadence, obsédante comme une ritournelle, d’un quatrain qu’elle avait spécialement goûté.
Le lendemain, avant sept heures, elle était debout, résolue à tirer parti le jour même d’un avantage obtenu sans aucune manœuvre. Ses scrupules de la veille l’avaient quittée. La grande affaire était de rencontrer Georges. Et encore convenait-il que ce fût à point, dans une circonstance naturelle, de préférence ailleurs que sur la terrasse où la proximité de son cabinet lui rendrait une rapide retraite trop aisée. Le mieux était de se tenir dans l’expectative. Elpémor, vers neuf heures, s’était montré. Elle avait attendu qu’il s’éloignât et s’était mise en route derrière lui.
Les habitudes du jeune homme lui étaient connues. Certains coins du domaine l’attiraient entre autres et il avait suffi à l’observatrice d’un coup d’œil pour être renseignée dès son départ sur l’itinéraire qu’il suivrait. Peu friand d’exercice, il marchait uniquement par souci d’hygiène, se contentant d’aller au but qu’il s’était fixé et l’atteignant toujours par les mêmes voies. C’était au point qu’il finissait par tracer des pistes sur lesquelles scrupuleusement il posait les pieds sans jamais se permettre aucun détour, pistes parfois légères et parfois rompues, mais familières d’un bout à l’autre à la gouvernante qui s’était fréquemment amusée à les parcourir.
Elle le regardait cheminer à travers les pins et cessa bientôt de le suivre pour prendre sur sa gauche un étroit sentier qui conduisait à une clairière où elle s’arrêta. Un banc couvert de mousse se dressait au fond. Elpémor déboucherait de l’allée voisine et viendrait un instant s’y reposer. Lola sourit en s’asseyant sur le siège rustique.
— Apportez-moi votre livre, dit-elle à Claude.
L’enfant le lui tendit, s’installa près d’elle et se mit à l’étude sans application. L’air était trop vibrant, trop parfumé, il y avait autour de lui, sous la fraîche futaie, trop de perspectives de plaisir, pour qu’il prît intérêt au régime des fleuves qu’on lui désignait sur l’atlas. Fréquemment, son regard fuyait la carte, et il était surpris que l’institutrice ne l’y ramenât que d’un mot alors qu’elle le faisait ordinairement de façon plus rude. Tant d’indulgence à son endroit le rendit rêveur. Désireux d’en épuiser la vertu totale, il donna libre cours à sa malice, fit exprès des fautes ; mais Lola ne semblait pas s’en apercevoir ou ne les relevait que du bout des lèvres.
— Allez jouer ! ordonna-t-elle au bout d’un instant. Nous continuerons la leçon cet après-midi.
Elle ne se sentait pas d’humeur à lutter. Toute sa pensée était tendue vers l’entretien proche, autrement intéressant qu’un caprice de Claude. Reprenant la revue posée près d’elle, elle l’ouvrit aux pages dix fois lues, sourit d’y retrouver le nom d’Elpémor et chercha l’attitude abandonnée dans laquelle elle désirait qu’il la crût surprise. De nouveau, largement, les syllabes chantèrent. La délicieuse matinée leur prêtait sa grâce et les vers sonnaient plus purs dans le décor même où peut-être ils avaient été composés. Un des poèmes s’y appliquait de façon frappante. Il en dégageait si noblement la philosophie que la jeune fille, levant les yeux, se sentit troublée et que peu s’en fallut qu’elle ne se penchât pour baiser religieusement sa propre émotion sur une écorce sèche et tiède au goût de résine.
— Décidément, quand vous vous saturez de littérature dans un lieu sylvestre, un faune aurait beau jeu à vous surprendre ! prononça auprès d’elle une voix railleuse.
Elle tressaillit, Georges était à deux pas, appuyé sur sa canne, la regardant.
— Oh ! Monsieur, murmura-t-elle, vous m’avez fait peur !…
— Et que lisiez-vous donc de si captivant ?
— De beaux vers ! dit Lola, qui s’était reprise, en tournant son visage vers le jeune homme et en abandonnant sur ses genoux la brochure ouverte afin qu’il fût tenté d’y jeter les yeux.
— Ah ! vous avez trouvé cette petite bêtise…
Il lui prenait nonchalamment la revue des mains. Tout se fit attentif dans sa personne. Une cigarette fumait entre ses doigts comme la pastille d’une cassolette devant une statue. Et, pour la première fois, elle le vit flatté, tandis qu’il confrontait à l’éloge reçu la valeur de quelques strophes parcourues sans hâte.
— Alors, demanda-t-il, cela vous plaît ?
— Plus que je ne puis dire ! répondit Lola.
Georges inclina la tête et rendit le livre en déclarant très simplement qu’il avait fait mieux. Ces trois poèmes étaient de ceux qu’il prisait, sans plus, les ayant composés avant la guerre, dans la mollesse d’une félicité insouciante. Il y manquait le cachet de l’amertume. A présent qu’il avait vu en action les hommes, mesuré leur sottise et leur malice, il méprisait du fond du cœur les poètes joyeux, les comparait à des oiseaux chantant à tue-tête sans prendre garde aux cercles menaçants que trace au fond du ciel l’épervier.
La jeune fille l’écoutait avec ravissement. Mais à peine prenait-elle garde au sens des paroles, bercée par le son de la voix grave et pénétrée d’une indulgence qui gonflait son sein. Ses sentiments lui étaient doux dans leur confusion. Ils ressemblaient à ceux qui s’emparent d’un homme lorsqu’une femme, assiégée depuis des mois, se résout brusquement à capituler et entreprend tout aussitôt de se dévêtir.
— Moi, je trouve ces poèmes parfaitement beaux ! osa-t-elle répéter après un silence, sans tenir compte de l’appréciation d’Elpémor.
Il la regarda un peu surpris. Les yeux couleur de bronze le dévisageaient et le sourire qui s’embusqua sous sa fine moustache ne parut pas déconcerter leur tranquille audace.
— Peut-être avez-vous tort ! dit-il enfin. On n’est pourtant jamais bon juge de ce que l’on fait…
Elle s’enhardit encore et l’interrogea. Appuyé contre un pin, les bras croisés, il répondait complaisamment à toutes ses questions, évitant cependant de la regarder et feignant, par contenance, de prendre intérêt aux ébats de son chien que poursuivait Claude. Elle fut tout étonnée de le voir timide, sans nulle humilité, nulle confusion, mais dépouillé de cette orgueilleuse assurance qui le rendait souvent insupportable. Il exposait d’une voix sereine ses idées sur l’art. A deux ou trois reprises, il cita des vers que Lola, dans une posture pleine de recueillement, écoutait avec une reconnaissante attention.
— Et dire que tout cela reste ignoré, qu’un talent comme le vôtre est perdu pour tous ! s’écria-t-elle, sincèrement indignée, comme il venait de dérouler une strophe harmonieuse.
— Que voulez-vous qu’on en fasse ? demanda-t-il.
— Qu’on le connaisse, dit-elle, et qu’on l’apprécie !
— A quoi bon ?
Il parut réfléchir quelques instants, puis, inclinant la tête vers la jeune fille et attachant sur elle un regard sérieux :
— Vous ne saurez jamais, prononça-t-il, combien je me moque de la gloire ! La rechercher, selon moi, c’est s’abaisser. Existe-t-il en France six douzaines d’hommes capables de goûter un poème parfait ? Ceux-là connaissent mon nom et peuvent lire mes vers puisqu’aussi bien il en paraît, à longs intervalles, dans quelque revue comme celle-ci. Quant à la foule, à ces industriels, militaires et politiciens que Baudelaire, dédaigneusement, nommait : la canaille, non-seulement son opinion m’est indifférente, mais je ne désire pas la toucher ; que me prouverait l’admiration de gens sans esprit, incapables de distinguer un alexandrin isolé d’une ligne de prose et dont les plus lettrés hausseraient l’épaule si vous leur disiez que Paul Fort écrit en vers ?
— Mais n’est-ce point précisément, observa Lola, le mépris de certains poètes pour la foule qui fait d’elle cette canaille incompréhensive ?
— Non, répondit Georges. Les poètes ne se sont retirés que lorsqu’ils ont senti qu’ils ne comptaient plus. Dans notre société, l’artiste est un monstre et il est bon qu’il vive à l’écart des hommes.
Avant de s’éloigner, il ajouta :
— Puisque vraiment, Mademoiselle, ceci vous a plu, je vous prêterai, quelque jour, d’autres livraisons dans lesquelles vous trouverez de mes poésies.
Lola le vit partir, nonchalant et droit, s’appuyant sur sa canne avec assurance. Elle admira comme en tout il était un maître. Ses attitudes frappaient par leur dignité. De ses regards, de ses moindres gestes et de sa voix, émanait une autorité sûre d’elle-même.
— Quelle exception ! se dit-elle en fermant les yeux. Et comme il se rend compte !… Comme il est juste !…
Le soleil la brûlait à travers les branches, donnant au paysage et à ses mille bruits la plénitude de leur intensité harmonieuse. Elle s’appuya au tronc surchauffé du pin. Dans son esprit se succédaient de brillantes images, en même temps que sa chair s’alanguissait. Elle se figura Georges la suppliant, se traînant à ses genoux, la pressant de fuir et l’emmenant aux antipodes, sous un ciel de feu. Là , son génie docile se pliait à elle. Ils habitaient, près d’un grand fleuve, dans une plantation, sous un ombrage à peine troublé par les cris des singes et les jeux d’oiseaux éclatants, une demeure magnifique et pleine d’esclaves, le plus obéissant, le plus fidèle étant cet énigmatique au teint mat, aux yeux de jais d’Islande parsemé d’or, dont la belle bouche ne s’ouvrait plus que pour la chanter et ne se remplissait d’un ardent silence que pour errer sur la soie vivante de sa peau.