VIII

Ils se rejoignirent toutes les nuits. Leurs chambres respectives n’étaient séparées l’une de l’autre que par la largeur du corridor qui desservait l’étage de bout en bout, la pièce où couchait Claude, contiguë au cabinet de toilette de son père et située dans un angle de la maison, leur étant perpendiculaire à tous deux. Ces différents appartements, de belle dimension, formaient la partie droite du palier et la même disposition se retrouvait dans la partie gauche où Denise occupait, face à la terrasse, la chambre correspondant à celle de Lola. Elle avait fait un boudoir de la suivante. La troisième, réservée aux hôtes de passage, n’avait pas été ouverte depuis longtemps.

La salariée aurait voulu recevoir le maître. Chez elle, au milieu des bibelots, des objets intimes dont elle avait su s’entourer, n’aurait-elle pas doublement régné sur lui, relevé, en s’arrogeant le droit au verrou, l’infériorité humiliante de sa condition ? Mais elle avait dû y renoncer à cause de l’enfant. Du moins exigeait-elle d’être attendue, et que Georges, en l’accueillant dès le seuil franchi, reconnût par cet acte de prévenance la grâce qu’elle lui faisait en se dérangeant.

Elle n’avait eu qu’à formuler ce désir exprès pour que, scrupuleusement, il s’y conformât. Mais encore avait-il fallu l’exprimer : l’amant, déshabitué de rendre aucun soin, inattentif par égoïsme et par nonchalance, aurait trouvé d’autres façons d’affirmer son zèle ; il ne se serait pas avisé que celle-ci pût plaire.

Et pourtant sa passion était si profonde qu’en vain essayait-il de la comparer en remontant le cours de sa vive jeunesse. Les quelques belles figures de femmes qu’il y rencontrait lui semblaient sans éclat, surtout sans grandeur, à côté du visage qui charmait sa vie. C’était, lorsqu’il les opposait une par une à la fière Lola, comme un piètre défilé de sujettes confuses glissant sous le regard d’une impératrice. Et laquelle avait-il sincèrement aimée ? A laquelle avait-il sacrifié une heure quand la tentation du jeu l’attirait ? Cocottes, petites bourgeoises, ouvrières pimpantes, n’avaient été pour lui que des distractions, parfois goûtées avec l’espoir d’en retirer mieux et régulièrement repoussées après quelques mois, autant par lassitude de leur chair connue que par mépris de leur mécanisme inférieur. Il se rappelait des moins sottes quelques traits piquants, mais ne s’était soucié de l’esprit d’aucune. On l’aurait, à cette époque, étrangement surpris en lui disant qu’un jour une de leurs sœurs réussirait, par ses manœuvres, à le subjuguer.

Et le mot, cependant, n’était pas trop fort ! Il avait dédaigné, puis s’était défendu, puis avait cédé, jusqu’au moment où, se grisant de ses faiblesses mêmes, il avait fini par se trouver en pleine dépendance.

La possession inattendue de la ferme fille aurait pu brusquement l’affranchir. Il aurait suffi pour cela que, sous ses baisers, il sentît cette langueur propre à son sexe dont il avait, pour ainsi dire, le mépris natif. L’opposant aux apparences qui l’avaient séduit, il se serait raillé avec amertume de s’être laissé prendre à des artifices. Mais le corps de Lola, puissant et svelte, admirablement établi dans ses proportions un peu grandes, semblait l’instrument même, formé tout exprès, qu’il fallait à cette nature passionnée d’empire pour se révéler dans l’amour. Et il ne tarda pas à s’y montrer sans aucune réserve. Les naïvetés, les inévitables maladresses des premiers contacts surent échapper à la critique d’un amant expert en se donnant un air de malices voulues. La pratique les supprima ou les mit au point. Il n’en subsista bientôt plus que le délicieux. Devant les feux de houille des veillées anglaises, au milieu de collègues impures et chastes que tourmentait collectivement et chacune à part le fiévreux démon monastique, Lola s’était livrée à d’étranges lectures, nourrie de ces propos, de ces anecdotes au gingembre dont se délecte une société prétendue pudique, entre personnages du même sexe. C’était là que s’était faite et perfectionnée son éducation libertine. Elle arrivait au plaisir pleine de connaissances, dans la situation d’un bachelier nourri de belles-lettres qui brûle d’utiliser ce trésor acquis en d’originales créations. Pas plus que celui-ci, elle ne doutait d’elle. Sa fantaisie lui paraissait le guide le plus sûr, et le meilleur moyen de réduire un homme celui qu’elle saurait exercer.

Georges se trouva donc, dès les premiers jours, comme étourdi d’une possession tournant de telle sorte qu’il y fit aussitôt figure de proie. Il se croyait inaccessible au vertige des sens : quelques nuits lui prouvèrent, en l’y abîmant, qu’il l’avait toujours ignoré. A peine hors de leurs bras, déjà lassé d’elles, il dominait de son esprit d’imbéciles maîtresses, une épouse intimidée jusqu’en ses ardeurs : ce lui fut une surprise d’affronter une âme qui prétendait encore à régir la sienne dans l’emportement du plaisir et qu’il sentait, l’instant d’après, toujours aussi forte, penchée sur sa fatigue avec indulgence.

En retour de sa passion mêlée de respect, il jouissait d’être aimé autant qu’on peut l’être quand la tête et la chair sont surtout en jeu. Sans doute, pleine de calculs, ambitieuse d’abord, la jeune femme chérissait en lui l’instrument qui permettrait à ses desseins de se consommer. Mais leur poursuite n’était pas tout, sa personne comptait et son orgueil l’aurait fait rompre avec arrogance devant un hommage indigne d’elle. Que Georges eût du génie, une belle bouche sérieuse, un air, avec cela, naturellement noble et des façons disciplinées jusqu’à la froideur, c’était de quoi lui plaire, le lui rendre aimable, indépendamment de toute considération d’intérêt. Son attitude et son sourire trahissaient sa joie quand elle pressait contre son sein ce visage pensif. Et plus elle le voyait s’animer par elle, plus elle brûlait d’accentuer cette animation, de répandre sur les traits furieusement baisés une expression plus impatiente ou plus satisfaite.

Tant d’ardeur à l’enchaîner tombait, hors du lit, comme le bouillon d’une eau qu’on éloigne du feu. Elle entrait en maîtresse chez son amant et sortait de sa chambre en étrangère. La journée s’écoulait sans qu’il reçût d’elle une marque d’attention qui ne fût courante. Lola redevenait l’orgueilleuse personne qui accomplit consciencieusement une tâche rétribuée et s’applique à relever à ses propres yeux l’infériorité de son rang par une continuelle surveillance de sa dignité. Georges avait essayé, les premiers jours, de profiter des instants où ils étaient seuls pour faire sonner dans ses propos une note plus intime. Elle en avait montré du mécontentement et n’y avait pas répondu. Une fois même, comme il s’enhardissait, dans une allée d’arbres, jusqu’à lui caresser furtivement la taille, elle l’avait repoussé de toute sa hauteur.

— Faites-moi donc le plaisir de vous surveiller ! lui avait-elle dit d’un ton sec. Ces façons de collégien ne me conviennent pas.

Tel était l’ascendant qu’elle avait sur lui qu’il avait accepté la réprimande et, depuis lors, se contraignait pour ne point déplaire. Mais la réserve ainsi gardée pendant de longues heures stimulait sa mémoire à lui retracer les plus heureux moments des licences nocturnes. Son imagination, s’en emparant, brodait sur ce thème et Lola, rébarbative, l’occupait bien plus qu’elle ne l’aurait fait, complaisante. Renonçant à toute espèce de travail sérieux, ne prenant même plus la peine de noter les rimes qu’une habitude invétérée accouplait en lui, il ne tendait qu’à se donner d’exaltantes visions, poursuivies, comme au travers d’un réseau léger, dans la fumée de sa perpétuelle cigarette. Les sentiments qui l’agitaient, quand tombait cette fièvre, étaient ceux d’un adolescent longtemps chaste qu’éblouit jusqu’au vertige la première maîtresse : ils ne manquaient ni de fraîcheur, ni de naïveté.

Lola lui savait gré de ce don total, et quelquefois, le surprenant à s’en délecter, le récompensait au passage d’un rapide sourire. Mais ce n’était qu’un témoignage à peine indiqué de l’orgueilleuse ivresse qui la transportait. Quiconque en eût souhaité un signe plus frappant aurait dû le chercher ailleurs que là et l’aurait, au surplus, facilement trouvé dans un redoublement de sa sévérité envers Claude. L’influence prise sur le père la rendait si vaine qu’elle ne tolérait plus chez l’enfant la moindre infraction à ses exigences despotiques. Celles-ci, de jour en jour, se multipliaient. Non contente de l’obliger à de tels efforts qu’il avait compensé en quelques mois les résultats d’une indolence de plusieurs années, elle avait fait de son élève une espèce de page, un négrillon blanc, disait-elle quand elle plaisantait, dont sa forte manière, appliquée à point, lui avait assuré l’empressement. Claude, à la promenade, lui portait son livre, recevait son écharpe ou son ombrelle, visitait l’endroit du sol où elle s’asseyait pour le débarrasser des insectes et des épines. Il devait prévenir ses besoins courants et la joue lui cuisait tout aussitôt quand il ne ramassait pas avant elle un objet tombé. Elle ne lui pardonnait aucune distraction. Son plaisir, devant Georges, était de le montrer, ainsi assoupli, dans l’exercice des menus soins qu’elle se faisait rendre. Rien ne pouvait mieux plaire à ce cœur altier, ni lui inspirer, pensait-elle, un respect plus grand qu’un si complet usage du don de soumettre pour lequel elle se savait en partie aimée.

La présence de Denise ne l’arrêtait pas dans ces impudentes expériences. Celle-ci, pour elle, ne comptait plus, existait à peine, depuis que sa défaite, enfin consommée, avait détruit à son insu son dernier prestige. Claude, cependant, aurait pu lire une détresse poignante dans les regards que sa mère attachait sur lui quand il se conformait aux caprices de MlleDimbre. La colère y combattait la résignation et prenait parfois l’avantage. Mais ce n’était que par éclairs d’autant plus tragiques qu’on devinait en eux l’expression profonde de l’âme même, empêchée de soutenir ses démonstrations par la timidité déplorable du caractère. Bientôt, un voile léger en couvrait les feux et les yeux offensés ne reflétaient plus qu’une mélancolique amertume.

Septembre déclina sous de molles averses. Les soirées étaient plus courtes, mais délicieuses. Les paysages, nettoyés et rafraîchis, sous le vert mûr des frondaisons que menace l’automne, se paraient comme d’un vestige de leur grâce de mai. La félicité d’Elpémor, débordant soudain, se répandit en une sorte de bienveillance dont Lola l’encourageait à donner des marques. Leur secret, clé de voûte du frêle édifice qu’elle avait bâti comme son temple, lui semblait devoir être à tout prix gardé et elle jugeait, à cet effet, de bonne précaution qu’il détournât par sa conduite les soupçons possibles.

Denise, au plus fort d’un désespoir qu’alimentaient concurremment son mari et Claude, connut donc la surprise de sentir se fondre les présomptions génératrices d’une de ses angoisses. Comme lassé des plaisirs d’un jeu cruel, avec cette froide désinvolture qu’il mettait à tout, Georges se décidait à y renoncer. Il lui parut redevenir ce qu’il n’était plus. Sa brusquerie, se tempérant de furtifs égards, avait repris ce caractère de défaut naïf qui la rendait à l’expérience presque supportable. L’étrangère semblait bannie de son front rêveur et Denise les observait avec attention sans pouvoir distinguer la moindre équivoque dans la façon polie dont ils se traitaient.

Une confiance dévastée ne se marchande pas. Ou elle se refuse, ou elle se rend. L’excès même de la crise qu’elle a subie la dissuade de toute prudence, comme de toute mesure. Avec l’animation d’une convalescente qu’ébouit la perspective de la pleine santé, la jeune femme, avant même d’éprouver ses forces, entrevit sa délivrance et celle de son fils comme une certitude peu lointaine. C’était à elle à préparer cette heureuse issue, au lieu de l’espérer des seuls événements. Le personnage de l’étrangère, isolé de Georges, l’intimidait moins, en principe, et elle le détestait plus librement à la pensée qu’aucun amour ne le gardait plus. Rougissant de la faiblesse qu’elle avait montrée, déterminée, pour en finir, à payer d’audace jusqu’au moment où l’occasion s’offrirait à elle de se libérer d’un coup brusque, elle essaya de s’affermir par de molles attaques. Les amants en plaisantaient sur le traversin.

— J’ai l’impression qu’une brebis s’est juré ma mort ! disait Lola en éclatant d’un petit rire faux.

Et elle interdisait strictement à Georges de prendre son parti sous aucun prétexte.

Un soir, comme ils s’installaient sur la terrasse et qu’une fraîcheur assez vive tombait des platanes, la gouvernante envoya Claude lui chercher un châle, suspendu, disait-elle, contre son armoire. L’enfant se jeta dans l’escalier. Il reparut, un instant après, les mains vides.

— Mademoiselle, balbutia-t-il, je n’ai rien trouvé.

— Pourtant, le châle y est ! répondit Lola. Vous n’avez donc qu’à remonter et à chercher mieux.

La seconde course, aussi stérile, fut suivie d’une autre et la jeune femme s’impatienta, après la troisième, jusqu’à le traiter d’imbécile.

S’efforçant de maîtriser son indignation, Denise retint son fils comme il repartait.

— Vous feriez mieux, je crois, de monter vous-même, déclara-t-elle en attirant contre sa poitrine le petit visage confondu. Claude en serait inutilement pour de nouveaux frais. C’est un serviteur détestable !

— Je ne lui demandais, dit Lola, qu’une simple obligeance.

L’intervention l’avait surprise, elle était très rouge. Georges, qui mordillait la pointe d’un cigare, ne put souffrir l’expression satisfaite de sa femme à qui n’avait pas échappé cet indice de trouble.

— Il est vraiment fâcheux, articula-t-il, que Mademoiselle ne puisse faire à Claude une observation sans qu’aussitôt tu t’ingénies à lui donner tort !

Denise baissa la tête sous cette remontrance et Georges s’aperçut, en tournant les yeux, que sa maîtresse le regardait d’une étrange manière.

Il en fut d’abord gêné, puis n’y pensa plus. Tous les soirs, à cette heure-là, l’approche du plaisir déterminait dans son esprit une agitation où les idées étaient broyées comme des coques légères par les flots d’une mer démontée. Il ne se rappela l’incident que rentré chez lui, lorsqu’après trois quarts d’heure de vaine attente, n’entendant plus Lola marcher dans sa chambre, ni remuer les accessoires dont elle se servait pour compléter minutieusement sa toilette nocturne, il eut soudain la certitude qu’elle ne viendrait pas.

Des minutes passèrent. Debout contre sa porte entrebâillée, Georges prêtait l’oreille, immobile et sombre, sans pouvoir se décider à gagner son lit. La confusion que lui causait une rigueur blessante le disputait à sa colère d’en être accablé. Il détestait l’orgueil de sa dure maîtresse : mais, en même temps, il se sentait attiré vers elle par un besoin particulier d’implorer son corps, de savourer en pénitent sa bouche impérieuse.

Après un long moment, n’y résistant plus, il traversa silencieusement l’étroit corridor et vint gratter du bout des ongles à la porte obscure.

Comme elle ne s’ouvrait point, il insista. Alors une allumette craqua dans la chambre et un grand flot d’espoir envahit son cœur.

Lola, sans doute, avait pitié, se laissait fléchir, décidait de borner à l’avertissement la sanction méritée par sa première faute. Elle parut se hâter, puis s’arrêta. On la suivait au piétinement de ses fines sandales. Et Georges s’apprêtait à rentrer chez lui, convaincu qu’il y serait aussitôt rejoint, quand le bruit d’un papier glissé sous la porte abattit brusquement son exaltation.

Il le porta jusqu’à sa lampe et y lut ces mots :

«Prenez donc le parti d’aller dormir : vous risqueriez, en me tenant éveillée ce soir, de me trouver fatiguée la nuit prochaine.»

«Prenez donc le parti d’aller dormir : vous risqueriez, en me tenant éveillée ce soir, de me trouver fatiguée la nuit prochaine.»

L’insolence du procédé excita sa rage. Puis ses yeux s’arrêtèrent sur la majuscule dont étaient paraphées les lignes au crayon. La pointe en tombait raide comme un doigt tendu. Elle était soulignée d’un trait oblique. Il se représenta son altière maîtresse traçant le billet d’une main paisible et appuyant cette initiale de cette forte barre.

Alors il se coucha et souffla sa lampe.


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