The Project Gutenberg eBook ofL'intelligence des fleursThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: L'intelligence des fleursAuthor: Maurice MaeterlinckRelease date: May 14, 2020 [eBook #62114]Most recently updated: October 18, 2024Language: FrenchCredits: Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the OnlineDistributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (Thisfile was produced from images generously made availableby The Internet Archive/Canadian Libraries)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'INTELLIGENCE DES FLEURS ***
This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.
Title: L'intelligence des fleursAuthor: Maurice MaeterlinckRelease date: May 14, 2020 [eBook #62114]Most recently updated: October 18, 2024Language: FrenchCredits: Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the OnlineDistributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (Thisfile was produced from images generously made availableby The Internet Archive/Canadian Libraries)
Title: L'intelligence des fleurs
Author: Maurice Maeterlinck
Author: Maurice Maeterlinck
Release date: May 14, 2020 [eBook #62114]Most recently updated: October 18, 2024
Language: French
Credits: Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the OnlineDistributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (Thisfile was produced from images generously made availableby The Internet Archive/Canadian Libraries)
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MAURICE MAETERLINK
——DEUXIÈME MILLE——PARISBIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIEREUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR11, RUE DE GRENELLE, 11—1907
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
B—6920.—Impr.MotterozetMartinet, 7, rue Saint-Benoît, Paris.
Tous droits réservés.Il a été tiré de cet15 exemplaires numérotés sur papier du Japonet45 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.
Je veux simplement rappeler ici quelques faits connus de tous les botanistes. Je n’ai fait aucune découverte, et mon modeste apport se réduit à quelques observations élémentaires. Je n’ai pas, cela va sans dire, l’intention de passer en revue toutes les preuves d’intelligence que nous donnent les plantes. Ces preuves sont innombrables, continuelles, surtout parmi les fleurs, où se concentre l’effort de la vie végétale vers la lumière et vers l’esprit.
S’il se rencontre des plantes et des fleurs maladroites ou malchanceuses, il n’en estpoint qui soient entièrement dénuées de sagesse et d’ingéniosité. Toutes s’évertuent à l’accomplissement de leur œuvre; toutes ont la magnifique ambition d’envahir et de conquérir la surface du globe en y multipliant à l’infini la forme d’existence qu’elles représentent. Pour atteindre ce but, elles ont, à raison de la loi qui les enchaîne au sol, à vaincre des difficultés bien plus grandes que celles qui s’opposent à la multiplication des animaux. Aussi, la plupart ont-elles recours à des ruses, à des combinaisons, à une machinerie, à des pièges, qui, sous le rapport de la mécanique, de la balistique, de l’aviation, de l’observation des insectes, par exemple, précédèrent souvent les inventions et les connaissances de l’homme.
Il serait superflu de retracer le tableau des grands systèmes de la fécondation florale: lejeu des étamines et du pistil, la séduction des parfums, l’appel des couleurs harmonieuses et éclatantes, l’élaboration du nectar, absolument inutile à la fleur, et qu’elle ne fabrique que pour attirer et retenir le libérateur étranger, le messager d’amour, abeille, bourdon, mouche, papillon, phalène, qui doit lui apporter le baiser de l’amant lointain, invisible, immobile...
Ce monde végétal qui nous paraît si paisible, si résigné, où tout semble acceptation, silence, obéissance, recueillement, est au contraire celui où la révolte contre la destinée est la plus véhémente et la plus obstinée. L’organe essentiel, l’organe nourricier de la plante, sa racine, l’attache indissolublement au sol. S’il est difficile de découvrir, parmi les grandes lois qui nous accablent, celle qui pèse le plus lourdement à nos épaules, pour la plante, il n’y a pas de doute: c’est la loi qui la condamne à l’immobilité depuis sa naissance jusqu’à sa mort. Aussi sait-elle mieux que nous, quidispersons nos efforts, contre quoi d’abord s’insurger. Et l’énergie de son idée fixe qui monte des ténèbres de ses racine pour s’organiser et s’épanouir dans la lumière de sa fleur, est un spectacle incomparable. Elle se tend tout entière dans un même dessein: échapper par le haut à la fatalité du bas; éluder, transgresser la lourde et sombre loi, se délivrer, briser l’étroite sphère, inventer ou invoquer des ailes, s’évader le plus loin possible, vaincre l’espace où le destin renferme, se rapprocher d’un autre règne, pénétrer dans un monde mouvant et animé... Qu’elle y parvienne, n’est-ce pas aussi surprenant que si nous réussissions à vivre hors du temps qu’un autre destin nous assigne, ou à nous introduire dans un univers libéré des lois les plus pesantes de la matière? Nous verrons que la fleur donne à l’homme un prodigieux exemple d’insoumission, de courage, de persévérance et d’ingéniosité. Si nous avions mis à soulever diverses nécessités qui nous écrasent, celles, par exemple,de la douleur, de la vieillesse et de la mort, la moitié de l’énergie qu’a déployée telle petite fleur de nos jardins, il est permis de croire que notre sort serait très différent de ce qu’il est.
Ce besoin de mouvement, cet appétit d’espace, chez la plupart des plantes, se manifeste à la fois dans la fleur et dans le fruit. Il s’explique aisément dans le fruit; ou, en tout cas, n’y décèle qu’une expérience, une prévoyance moins complexe. Au rebours de ce qui a lieu dans le règne animal, et à cause de la terrible loi d’immobilité absolue, le premier et le pire ennemi de la graine, c’est la souche paternelle. Nous sommes dans un monde bizarre, où les parents, incapables de se déplacer, savent qu’ils sont condamnés à affamer ou étouffer leurs rejetons. Toute semence qui tombe au pied de l’arbre ou dela plante est perdue ou germera dans la misère. De là l’immense effort pour secouer le joug et conquérir l’espace. De là les merveilleux systèmes de dissémination, de propulsion, d’aviation, que nous trouvons de toutes parts dans la forêt et dans la plaine; entre autres, pour ne citer en passant que quelques-uns des plus curieux: l’hélice aérienne ou samare de l’Érable, la bractée du Tilleul, la machine à planer du Chardon, du Pissenlit, du Salsifis; les ressorts détonnants de l’Euphorbe, l’extraordinaire poire à gicler de la Momordique, les crochets à laine des Ériophiles; et mille autres mécanismes inattendus et stupéfiants, car il n’est, pour ainsi dire, aucune semence qui n’ait inventé de toutes pièces quelque procédé bien à elle pour s’évader de l’ombre maternelle.
On ne saurait croire, en effet, si l’on n’a quelque peu pratiqué la Botanique, ce qu’il se dépense d’imagination et de génie dans toute cette verdure qui réjouit nos yeux. Regardez, par exemple, la jolie marmite àgraines du Mouron rouge, les cinq valves de la Balsamine, les cinq capsules à détente du Géranium, etc. N’oubliez pas d’examiner, à l’occasion, la vulgaire tête de Pavot qu’on trouve chez tous les herboristes. Il y a, dans cette bonne grosse tête, une prudence, une prévoyance dignes des plus grands éloges. On sait qu’elle renferme des milliers de petites graines noires extrêmement menues. Il s’agit de disséminer cette semence le plus adroitement et le plus loin possible. Si la capsule qui la contient se fendait, tombait ou s’ouvrait par le bas, la précieuse poudre noire ne formerait qu’un tas inutile au pied de la tige. Mais elle ne peut sortir que par des ouvertures percées tout en haut de l’enveloppe. Celle-ci, une fois mûre, se penche sur son pédoncule, «encense» au moindre souffle et sème, littéralement, avec le geste même du semeur, les graines dans l’espace.
Parlerai-je des graines qui prévoient leur dissémination par les oiseaux et qui, pour lestenter, se blottissent, comme le Gui, le Genévrier, le Sorbier, etc., au fond d’une enveloppe sucrée? Il y a là un tel raisonnement, une telle entente des causes finales, qu’on n’ose guère insister de peur de renouveler les naïves erreurs de Bernardin de Saint-Pierre. Pourtant les faits ne s’expliquent pas autrement. L’enveloppe sucrée est aussi inutile à la graine que le nectar, qui attire les abeilles, l’est à la fleur. L’oiseau mange le fruit parce qu’il est sucré et avale en même temps la grainequi est indigestible. L’oiseau s’envole et rend peu à près, telle qu’il l’a reçue, la semence débarrassée de sa gaine et prête à germer loin des dangers du lieu natal.
Mais revenons à des combinaisons plus simples. Cueillez au bord de la route, dans la première touffe venue, un brin d’herbe quelconque; et vous surprendrez à l’œuvreune petite intelligence indépendante, inlassable, imprévue. Voici deux pauvres plantes rampantes que vous avez mille fois rencontrées dans vos promenades, car on les trouve en tous lieux et jusque dans les coins les plus ingrats où s’est égarée une pincée d’humus. Ce sont deux variétés de Luzernes (Medicago) sauvages, deux mauvaises herbes au sens le plus modeste de ce mot. L’une porte une fleur rougeâtre, l’autre une houppette jaune de la grosseur d’un pois. A les voir se glisser et se dissimuler dans le gazon, parmi les orgueilleuses graminées, on ne se clouterait jamais qu’elles ont, bien avant l’illustre géomètre et physicien de Syracuse, découvert et tenté d’appliquer, non pas à l’élévation des liquides, mais à l’aviation, les étonnantes propriétés de la vis d’Archimède. Elles logent donc leurs graines en de légères spirales, à trois ou quatre révolutions, admirablement construites, comptant bien ainsi ralentir leur chute et, par conséquent, avec l’aide du vent, prolonger leurvoyage aérien. L’une d’elles, la jaune, a même perfectionné l’appareil de la rouge en garnissant les bords de la spirale d’un double rang de pointes, dans l’intention évidente de l’accrocher au passage, soit aux vêtements des promeneurs, soit à la laine des animaux. Il est clair qu’elle espère joindre les avantages de l’ériophilie, c’est-à-dire de la dissémination des graines par les moutons, les chèvres, les lapins, etc., à ceux de l’anémophilie ou dissémination par le vent.
Le plus touchant, dans tout ce grand effort, c’est qu’il est inutile. Les pauvres Luzernes rouges et jaunes se sont trompées. Leurs remarquables vis ne leur servent de rien. Elles ne pourraient fonctionner que si elles tombaient d’une certaine hauteur, du faîte d’un grand arbre ou d’une altière graminée; mais, construites au ras de l’herbe, à peine ont-elles fait un quart de tour, qu’elles touchent déjà terre. Nous avons là un curieux exemple des erreurs, des tâtonnements, des expériences et des petits mécomptes, assez fréquents, de la nature: car il faut ne l’avoir guère étudiée pour affirmer que la nature ne se trompe jamais.
Remarquons, en passant, que d’autres variétés de Luzernes, sans parler du Trèfle, autre légumineuse papilionacée qui se confond presque avec celle dont nous nous occupons ici, n’ont pas adopté ces appareils d’aviation, et s’en tiennent à la méthode primitive de la gousse. Chez l’une d’elles, laMedicago aurantiaca, on saisit très nettement la transition de la gousse contournée à l’hélice. Une autre variété, laMedicago scutellata, arrondit cette hélice en forme de boule, etc. Il semble donc que nous assistions au passionnant spectacle d’une espèce en travail d’invention, aux essais d’une famille qui n’a pas encore fixé sa destinée et cherche la meilleure façon d’assurer l’avenir. N’est-ce peut-être pas au cours de cette recherche, qu’ayant été déçue par la spirale, la Luzerne jaune y ajouta les pointes ou crochets à laine, se disant, non sans raison, quepuisque son feuillage attire les brebis, il est inévitable et juste que celles-ci assument le souci de sa descendance? Et n’est-ce pas, enfin, grâce à ce nouvel effort et à cette bonne idée que la Luzerne à fleurs jaunes est infiniment plus répandue que sa plus robuste cousine qui porte des fleurs rouges?
Ce n’est pas seulement dans la graine ou la fleur, mais dans la plante entière, tiges, feuilles, racines, que l’on découvre, si l’on veut bien s’incliner un instant sur leur humble travail, maintes traces d’une intelligence avisée et vivante. Rappelez-vous les magnifiques efforts vers la lumière des branches contrariées, ou l’ingénieuse et courageuse lutte des arbres en danger. Pour moi, je n’oublierai jamais l’admirable exemple d’héroïsme que me donnait l’autre jour, en Provence, dans les sauvages et délicieuses gorges du Loup,tout embaumées de violettes, un énorme Laurier centenaire. On lisait aisément sur son tronc tourmenté et pour ainsi dire convulsif, tout le drame de sa vie tenace et difficile. Un oiseau ou le vent, maîtres des destinées, avait porté la graine au flanc du roc tombant à pic comme un rideau de fer; et l’arbre était né là, à deux cents mètres au-dessus du torrent, inaccessible et solitaire, parmi les pierres ardentes et stériles. Dès les premières heures, il avait envoyé les aveugles racines à la longue et pénible recherche de l’eau précaire et de l’humus. Mais ce n’était que le souci héréditaire d’une espèce qui connaît l’aridité du Midi. La jeune tige avait à résoudre un problème bien plus grave et plus inattendu: elle partait d’un plan vertical, en sorte que son front, au lieu de monter vers le ciel, penchait sur le gouffre. Il avait donc fallu, malgré le poids croissant des branches, redresser le premier élan, couder, opiniâtrement, au ras du roc, le tronc déconcerté, et maintenir ainsi,—comme unnageur qui renverse la tête,—par une volonté, une tension, une contraction incessantes, toute droite dans l’azur, la lourde couronne de feuilles.
Dès lors, autour de ce nœud vital, s’étaient concentrés toutes les préoccupations, toute l’énergie, tout le génie conscient et libre de la plante. Le coude monstrueux, hypertrophié, révélait une à une les inquiétudes successives d’une sorte de pensée qui savait profiter des avertissements que lui donnaient les pluies et les tempêtes. D’année en année, s’alourdissait le dôme de feuillage, sans autre souci que de s’épanouir dans la lumière et la chaleur, tandis qu’un chancre obscur rongeait profondément le bras tragique qui le soutenait dans l’espace. Alors, obéissant à je ne sais quel ordre de l’instinct, deux solides racines, deux câbles chevelus, sortis du tronc à plus de deux pieds au-dessus du coude, étaient venus amarrer celui-ci à la paroi de granit. Avaient-ils vraiment été évoqués par la détresse, oubien, attendaient-ils, peut-être prévoyants, depuis les premiers jours, l’heure aiguë du péril pour redoubler leur aide? N’était-ce qu’un hasard heureux? Quel œil humain assistera jamais à ces drames muets et trop longs pour notre petite vie[A]?
Parmi les végétaux qui donnent les preuves les plus frappantes d’initiative, les plantes qu’on pourrait appeler animées ou sensibles auraient droit à une étude détaillée. Je me contenterai de rappeler les effarouchements délicieux de la Sensitive, la Mimosa pudique que nous connaissons tous. D’autres herbes à mouvements spontanés sont plus ignorées; les Hédysarées, notamment, entre lesquelles l’Hédysarium gyransou Sainfoin oscillant, s’agite d’une façon bien surprenante. Cette petite légumineuse, originaire du Bengale, mais souvent cultivée dans nos serres, exécute une sorte de danse perpétuelle et compliquée en l’honneur de la lumière. Ses feuilles se divisent en trois folioles, l’une large et terminale, les deux autres étroites et plantées à la naissance de la première. Chacune de ces folioles est animée d’un mouvement propre et différent. Elles vivent dans une agitation rythmique, presque chronométrique et incessante. Elles sont tellement sensibles à la clarté que leur danse s’alentit ou s’accélère selon que les nuages voilent ou découvrent le coin de ciel qu’elles contemplent. Ce sont, comme on voit, de véritables photomètres; et bien avant l’invention de Crook, des othéoscopes naturels.
Mais ces plantes, auxquelles il faudrait ajouter les Rossolis, les Dionées et bien d’autres, sont déjà des êtres nerveux dépassant un peu la crête mystérieuse et probablement imaginaire qui sépare le règne végétal de l’animal. Il n’est pas nécessaire de monter jusque-là, et l’on trouve autant d’intelligence et presque autant de spontanéité visible, à l’autre extrémité du monde qui nous occupe, dans les bas-fonds où la plante se distingue à peine du limon ou de la pierre: j’entends parler de la fabuleuse tribu des Cryptogames, qu’on ne peut étudier qu’au microscope. C’est pourquoi nous la passerons sous silence, bien que le jeu des spores du Champignon, de la Fougère et surtout de la Prêle ou Queue-de-rat, soit d’une délicatesse, d’une ingéniosité incomparable. Mais parmi les plantes aquatiques, habitantes des vases et des boues originelles, s’opèrent de moinssecrètes merveilles. Comme la fécondation de leurs fleurs ne peut se faire sous l’eau, chacune d’elles a imaginé un système différent pour que le pollen puisse se disséminer à sec. Ainsi les Zostères, c’est-à-dire le vulgaire Varech dont on fait des matelas, renferment soigneusement leur fleur dans une véritable cloche à plongeur; les Nénuphars envoient la leur s’épanouir à la surface de l’étang, l’y maintiennent et l’y nourrissent sur un interminable pédoncule qui s’allonge dès que s’élève le niveau de l’eau. Le faux Nénuphar (Villarsia nymphoides), n’ayant pas de pédoncule allongeable, lâche tout simplement les siennes qui montent et crèvent comme des bulles. La Macre ou Châtaigne d’eau (Trapa natans) les munit d’une sorte de vessie gonflée d’air; elles montent, s’ouvrent, puis, la fécondation accomplie, l’air de la vessie est remplacé par un liquide mucilagineux plus lourd que l’eau, et tout l’appareil redescend dans la vase où mûriront les fruits.
Le système de l’Utriculaire est encore plus compliqué. Voici comme le décrit M. H. Bocquillon dansLa Vie des Plantes: «Ces plantes, communes dans les étangs, les fossés, les mares, les flaques d’eau des tourbières, ne sont pas visibles en hiver; elles reposent sur la vase. Leur tige allongée, grêle, traînante, est garnie de feuilles réduites à des filaments ramifiés. A l’aisselle des feuilles ainsi transformées, on remarque une sorte de petite poche pyriforme, dont l’extrémité supérieure et aiguë est munie d’une ouverture. Cette ouverture porte une soupape qui ne peut s’ouvrir que du dehors en dedans; les bords en sont garnis de poils ramifiés; l’intérieur de la poche est tapissé d’autres petits poils sécréteurs qui lui donnent l’aspect du velours. Lorsque le moment de la floraison est arrivé, les petites outres axillaires se remplissent d’air; plus cet air tend à s’échapper, mieux il ferme la soupape. En définitive, il donne à la plante une grande légèreté spécifique et l’amène àla surface de l’eau. C’est alors seulement que s’épanouissent ces charmantes petites fleurs jaunes qui simulent de bizarres petits museaux aux lèvres plus ou moins renflées, dont le palais est strié de lignes orangées ou ferrugineuses. Pendant les mois de juin, juillet, août, elles montrent leurs fraîches couleurs au milieu des détritus végétaux, s’élevant gracieusement au-dessus de l’eau bourbeuse. Mais la fécondation s’est effectuée, le fruit se développe, les rôles changent; l’eau ambiante pèse sur la soupape des utricules, l’enfonce, se précipite dans la cavité, alourdit la plante et la force à redescendre dans la vase.»
N’est-il pas curieux de voir ramassées en ce petit appareil immémorial quelques-unes des plus fécondes et des plus récentes inventions humaines: le jeu des valves ou des soupapes, la pression des liquides et de l’air, le principe d’Archimède étudié et utilisé? Comme le fait observer l’auteur que nous venons de citer, «l’ingénieur qui le premier attacha au bâtiment coulé à fond un appareil de flottage, ne se doutait guère qu’un procédé analogue était en usage depuis des milliers d’années». Dans un monde que nous croyons inconscient et dénué d’intelligence, nous nous imaginons d’abord que la moindre de nos idées crée des combinaisons et des rapports nouveaux. A examiner les choses de plus près, il paraît infiniment probable qu’il nous est impossible de créer quoi que ce soit. Derniers venus sur cette terre, nous retrouvons simplement ce qui a toujours existé; nous refaisons comme des enfants émerveillés la route que la vie avait faite avant nous. Il est du reste fort naturel et réconfortant qu’il en soit ainsi. Mais nous reviendrons sur ce point.
Nous ne pouvons quitter les plantes aquatiques sans rappeler brièvement la vie de laplus romanesque d’entre elles: la légendaire Vallisnère ou Vallisnérie, une Hydrocharidée dont les noces forment l’épisode le plus tragique de l’histoire amoureuse des fleurs.
La Vallisnère est une herbe assez insignifiante, qui n’a rien de la grâce étrange du Nénuphar ou de certaines chevelures sous-marines. Mais on dirait que la nature a pris plaisir à mettre en elle une belle idée. Toute l’existence de la petite plante se passe au fond de l’eau, dans une sorte de demi-sommeil, jusqu’à l’heure nuptiale où elle aspire à une vie nouvelle. Alors, la fleur femelle déroule lentement la longue spirale de son pédoncule, monte, émerge, vient planer et s’épanouir à la surface de l’étang. D’une souche voisine, les fleurs mâles qui l’entrevoient à travers l’eau ensoleillée, s’élèvent à leur tour, pleines d’espoir, vers celle qui se balance, les attend, les appelle dans un monde magique. Mais arrivées à mi-chemin, elles se sentent brusquement retenues: leur tige, source même de leur vie, est trop courte;elles n’atteindront jamais le séjour de lumière, le seul où se puisse accomplir l’union des étamines et du pistil.
Est-il dans la nature inadvertance ou épreuve plus cruelle? Imaginez le drame de ce désir, l’inaccessible que l’on touche, la fatalité transparente, l’impossible sans obstacle visible!...
Il serait insoluble comme notre propre drame sur cette terre; mais voici que s’y mêle un élément inattendu. Les mâles avaient-ils le pressentiment de leur déception? Toujours est-il qu’ils ont renfermé dans leur cœur une bulle d’air, comme on renferme dans son âme une pensée de délivrance désespérée. On dirait qu’ils hésitent un instant; puis, d’un effort magnifique,—le plus surnaturel que je sache dans les fastes des insectes et des fleurs,—pour s’élever jusqu’au bonheur, ils rompent délibérément le lien qui les attache à l’existence. Ils s’arrachent à leur pédoncule, et d’un incomparable élan, parmi des perles d’allégresse, leurs pétales viennentcrever la surface des eaux. Blessés à mort mais radieux et libres, ils flottent un moment aux côtés de leurs insoucieuses fiancées; l’union s’accomplit, après quoi les sacrifiés s’en vont périr à la dérive, tandis que l’épouse déjà mère clôt sa corolle où vit leur dernier souffle, enroule sa spirale et redescend dans les profondeurs pour y mûrir le fruit du baiser héroïque.
Faut-il ternir ce joli tableau, rigoureusement exact mais vu du côté de la lumière, en le regardant également du côté de l’ombre? Pourquoi pas? Il y a parfois du côté de l’ombre des vérités tout aussi intéressantes que du côté de la lumière. Cette délicieuse tragédie n’est parfaite que lorsqu’on considère l’intelligence, les aspirations de l’espèce. Mais si l’on observe les individus, on les verra souvent s’agiter maladroitement et à contre-sens dans ce plan idéal. Tantôt les fleurs mâles monteront à la surface quand il n’y a pas encore de fleurs pistillées dans le voisinage. Tantôt, lorsquel’eau basse leur permettrait de rejoindre aisément leurs compagnes, elles n’en rompront pas moins, machinalement et inutilement, leur tige. Nous constatons ici, une fois de plus, que tout le génie réside dans l’espèce, la vie ou la nature; et que l’individu est à peu près stupide. Chez l’homme seul il y a émulation réelle entre les deux intelligences, tendance de plus en plus précise, de plus en plus active à une sorte d’équilibre qui est le grand secret de notre avenir.
Les plantes parasites nous offriraient également de singuliers et malicieux spectacles, telle cette étonnante Grande Cuscute qu’on appelle vulgairement Teigne ou Barbe de moine. Elle n’a pas de feuilles, et à peine sa tige a-t-elle atteint quelques centimètres de longueur, qu’elle abandonne volontairement ses racines, pour s’enrouler autour de la victime qu’elle a choisie et dans laquelle elle enfonce ses suçoirs. Dès lors, elle vit exclusivement aux dépens de sa proie. Il est impossible de tromper sa perspicacité, elle refusera tout soutien qui ne lui plaît pas, et ira chercher, assez loin s’il le faut, la tige de Chanvre, de Houblon, de Luzerne ou de Lin qui convient à son tempérament et à ses goûts.
Cette Grande Cuscute appelle naturellement notre attention sur les plantes grimpantes, qui ont des mœurs très remarquables et dont il faudrait dire un mot. Du reste, ceux d’entre nous qui ont quelque peu vécu à la campagne ont eu maintes fois l’occasion d’admirer l’instinct, la sorte de vision qui dirige les vrilles de la Vigne vierge ou du Volubilis, vers le manche d’un râteau ou d’une bêche posé contre un mur. Déplacez le râteau, et le lendemain la vrille se sera complètement retournée et l’auraretrouvé. Schopenhauer, dans son traité:Ueber den Willen in der Natur, au chapitre consacré à la physiologie des plantes, résume sur ce point et sur plusieurs autres une foule d’observations et d’expériences qu’il serait trop long de rapporter ici. J’y renvoie donc le lecteur; il y trouvera l’indication de nombreuses sources et références. Ai-je besoin d’ajouter que depuis cinquante ou soixante ans, ces sources se sont étrangement multipliées et qu’au surplus, la matière est presque inépuisable?
Entre tant d’inventions, de ruses, de précautions diverses, citons encore, à titre d’exemples, la prudence de l’Hyoséride rayonnante (Hyoseris radiata), petite plante à fleurs jaunes, assez semblable au Pissenlit, et qu’on trouve fréquemment sur les vieux murs de la Riviera. Afin d’assurer à la fois la dissémination et la stabilité de sa race, elle porte en même temps deux espèces de graines: les unes se détachentfacilement et sont munies d’ailes pour se livrer au vent, tandis que les autres qui en sont dépourvues, demeurent prisonnières dans l’inflorescence et ne sont libérées que lorsque celle-ci se décompose.
Le cas de la Lampourde épineuse (Xanthium spinosum) nous montre à quel point sont bien conçus et réussissent effectivement certains systèmes de dissémination. Cette Lampourde est une affreuse mauvaise herbe hérissée de pointes barbares. Il n’y a pas bien longtemps, elle était inconnue dans l’Europe occidentale, et personne, naturellement, n’avait songé à l’y acclimater. Elle doit ses conquêtes aux crochets qui garnissent les capsules de ses fruits et qui s’agriffent à la toison des animaux. Originaire de la Russie, elle nous est arrivée dans les ballots de laine importés du fond des steppes de la Moscovie, et l’on pourrait suivre sur la carte les étapes de cette grande migratrice qui s’annexa un nouveau monde.
La Silène d’Italie (Silene Italica), petite fleur blanche et naïve qu’on trouve en abondance sous les oliviers, a fait travailler sa pensée dans une autre direction. Apparemment très craintive, très susceptible, pour éviter la visite d’insectes incommodes et indélicats, elle garnit ses tiges de poils glanduleux d’où suinte une liqueur visqueuse et où se prennent si bien les parasites que les paysans du Midi utilisent la plante comme attrape-mouches dans leurs maisons. Certaines espèces de Silènes ont d’ailleurs ingénieusement simplifié le système. Comme c’est surtout les fourmis qu’elles redoutent, elles ont trouvé qu’il suffisait, pour les empêcher de passer, de disposer sous le nœud de chaque tige un large anneau gluant. C’est exactement ce que font les jardiniers quand ils tracent autour du tronc des pommiers afin d’arrêter l’ascension des chenilles, un anneau de goudron.
Ceci nous mènerait à étudier les moyensde défense des plantes. M. Henri Coupin, dans un excellent livre de vulgarisation:Les Plantes originales, auquel je renvoie le lecteur qui désire de plus amples détails, examine quelques-unes de ces armes bizarres. Il y a d’abord la passionnante question des épines, au sujet desquelles un élève de la Sorbonne, M. Lothelier, a fait de très curieuses expériences, qui prouvent que l’ombre et l’humidité tendent à supprimer les parties piquantes des végétaux. Par contre, plus le lieu où elle croît est aride et brûlé de soleil, plus la plante se hérisse et multiplie ses dards, comme si elle comprenait que presque seule survivante parmi les rocs déserts ou sur le sable calciné, il est nécessaire qu’elle redouble énergiquement sa défense contre un ennemi qui n’a plus le choix de sa proie. Il est en outre remarquable que, cultivées par l’homme, la plupart des plantes à épines abandonnent peu à peu leurs armes, remettant le soin de leur salut au protecteur surnaturel qui les adopte dans son clos[B].
Certaines plantes, entre autres les Borraginées remplacent les épines par des poils très durs. D’autres, comme l’Ortie, y ajoutent le poison. D’autres, le Géranium, la Menthe, la Rue, etc., pour écarter les animaux, s’imprègnent d’odeurs fortes. Mais les plus étranges sont celles qui se défendent mécaniquement. Je ne citerai que la Prêle qui s’entoure d’une véritable armure de grains de Silex microscopiques. Du reste, presque toutes les Graminées, afin de décourager la gloutonnerie des limaces et des escargots, introduisent de la chaux dans leurs tissus.
Avant d’aborder l’étude des appareils compliqués que nécessite la fécondation croisée, parmi les milliers de cérémonies nuptiales en usage dans nos jardins, mentionnons les idées ingénieuses de quelques fleurs très simples où les époux naissent, s’aiment et meurent dans la même corolle. On connaît suffisamment le type du système: les étamines[C]ou organes mâles, généralement frêles et nombreuses, sont rangées autour du pistil robuste et patient. «Mariti et uxores uno eodemque thalamo gaudent», dit délicieusement le grand Linné. Mais la disposition, la forme, les habitudes de ces organes varient de fleur en fleur, comme si la nature avait une pensée qui ne peut encore se fixer, ou une imagination qui se fait son point d’honneur de ne jamais se répéter. Souvent le pollen, quand il est mûr, tombe tout naturellement du haut des étamines sur le pistil; mais, bien souvent aussi, pistil et étamines sont de même taille, ou celles-ci sont trop éloignées, ou le pistil est deux fois plus grand qu’elles. Ce sont alors des efforts infinis pour se joindre. Tantôt,comme dans l’Ortie, les étamines, au fond de la corolle, se tiennent accroupies sur leur tige. Au moment de la fécondation, celle-ci se détend telle qu’un ressort, et l’anthère ou sac à pollen qui la surmonte lance un nuage de poussière sur le stigmate. Tantôt, comme chez l’Épine-vinette, pour que l’hymen ne puisse s’accomplir que durant les belles heures d’un beau jour, les étamines, éloignées du pistil, sont maintenues contre les parois de la fleur par le poids de deux glandes humides; le soleil paraît, évapore le liquide, et les étamines délestées se précipitent sur le stigmate. Ailleurs c’est autre chose: ainsi chez les Primevères, les femelles sont tour à tour plus longues ou plus petites que les mâles. Dans le Lis, la Tulipe, etc., l’épouse, trop élancée, fait ce qu’elle peut pour recueillir et fixer le pollen. Mais le système le plus original et le plus fantaisiste est celui de la Rue (Ruta graveolens), une herbe médicinale assez malodorante, de la bande mal faméedes emménagogues. Les étamines, tranquilles et dociles dans la corolle jaune, attendent, rangées en cercle autour du gros pistil trapu. A l’heure conjugale, obéissant à l’ordre de la femme qui fait apparemment une sorte d’appel nominal, l’un des mâles s’approche et touche le stigmate, puis viennent le troisième, le cinquième, le septième, le neuvième mâle, jusqu’à ce que tout le rang impair ait donné. Ensuite, c’est dans le rang pair, le tour du deuxième, du quatrième, du sixième, etc. C’est bien l’amour au commandement. Cette fleur qui sait compter me paraissait si extraordinaire que je n’en ai pas cru, d’abord, les botanistes et que j’ai tenu à vérifier plus d’une fois son sentiment des nombres avant d’oser le confirmer. J’ai constaté qu’elle se trompe assez rarement.
Il serait abusif de multiplier ces exemples. Une simple promenade dans les champs ou les bois permettra de faire sur ce point mille observations aussi curieuses que cellesque rapportent les botanistes. Mais, avant de clore ce chapitre, je tiens à signaler une dernière fleur; non qu’elle témoigne d’une imagination bien extraordinaire, mais pour la grâce délicieuse et facilement saisissable de son geste d’amour. C’est la Nigelle de Damas (Nigella damascena) dont les noms vulgaires sont charmants: Cheveux de Vénus, Diable dans le buisson, Belle aux cheveux dénoués, etc., efforts heureux et touchants de la poésie populaire pour décrire une petite plante qui lui plaît. On la trouve, cette plante, à l’état sauvage, dans le Midi, au bord des routes et sous les oliviers, et dans le Nord on la cultive assez souvent dans les jardins un peu démodés. La fleur est d’un bleu tendre, simple comme une fleurette de primitif, et les «Cheveux de Vénus, les cheveux dénoués», sont les feuilles emmêlées, ténues et légères qui entourent la corolle d’un «buisson» de verdure vaporeuse. A la naissance de la fleur, les cinq pistils, extrêmement longs, setiennent étroitement groupés au centre de la couronne d’azur, comme cinq reines vêtues de robes vertes, altières, inaccessibles. Autour d’elles se presse sans espoir la foule innombrable de leurs amants, les étamines, qui n’arrivent pas à la hauteur de leurs genoux. Alors, au sein de ce palais de turquoises et de saphirs, dans le bonheur des jours d’été, commence le drame sans paroles et sans dénouement que l’on puisse prévoir, de l’attente impuissante, inutile, immobile. Mais les heures s’écoulent, qui sont les années de la fleur; l’éclat de celle-ci se ternit, des pétales se détachent, et l’orgueil des grandes reines, sous le poids de la vie semble enfin s’infléchir. A un moment donné, comme si elles obéissaient au mot d’ordre secret et irrésistible de l’amour qui juge l’épreuve suffisante, d’un mouvement concerté et symétrique, comparable aux harmonieuses paraboles d’un quintuple jet d’eau qui retombe dans sa vasque, toutes ensemble se penchent à la renverse et viennent gracieusement cueillir, aux lèvres de leurs humbles amants, la poudre d’or du baiser nuptial.
L’imprévu, comme on voit, abonde ici. Il y aurait donc à écrire un gros livre sur l’intelligence des plantes, comme Romanes en fit un sur l’intelligence des animaux. Mais cette esquisse n’a nullement la prétention de devenir un manuel de ce genre; j’y veux simplement attirer l’attention sur quelques événements intéressants qui se passent à côté de nous, dans ce monde où nous nous croyons un peu trop vaniteusement privilégiés. Ces événements ne sont pas choisis, mais pris à titre d’exemples, au hasard des observations et des circonstances. Au demeurant, j’entends, en ces brèves notes, m’occuper avant tout de la fleur, car c’est en elle qu’éclatent les plus grandesmerveilles. J’écarte pour l’instant les fleurs carnivores, Droséras, Népenthès, Sarracéniées, etc., qui touchent au règne animal et demanderaient une étude spéciale et développée, pour ne m’attacher qu’à la fleur vraiment fleur, à la fleur proprement dite, que l’on croit insensible et inanimée.
Afin de séparer les faits des théories, parlons d’elle comme si elle avait prévu et conçu à la manière des hommes, ce qu’elle a réalisé. Nous verrons plus loin ce qu’il faut lui laisser, ce qu’il convient de lui reprendre. En ce moment, la voilà seule en scène, comme une princesse magnifique douée de raison et de volonté. Il est indéniable qu’elle en paraît pourvue; et pour l’en dépouiller, il faut avoir recours à de bien obscures hypothèses. Elle est donc là, immobile sur sa tige, abritant dans un tabernacle éclatant les organes reproducteurs de la plante. Il semble qu’elle n’aie qu’à laisser s’accomplir, au fond de ce tabernacle d’amour, l’union mystérieuse des étamines et du pistil. Et beaucoup de fleurs y consentent. Mais pour beaucoup d’autres se pose, gros d’affreuses menaces, le problème, normalement insoluble, de la fécondation croisée. A la suite de quelles expériences innombrables et immémoriales ont-elles reconnu que l’auto-fécondation, c’est-à-dire la fécondation du stigmate par le pollen tombé des anthères qui l’entourent dans la même corolle, entraîne rapidement la dégénérescence de l’espèce? Elles n’ont rien reconnu, ni profité d’aucune expérience, nous dit-on. La force des choses élimina tout simplement et peu à peu les graines et les plantes affaiblies par l’auto-fécondation. Bientôt, ne subsistèrent que celles qu’une anomalie quelconque, par exemple la longueur exagérée du pistil inaccessible aux anthères, empêchait qu’elles se fécondassent elles-mêmes. Ces exceptions survivant seules, à travers mille péripéties, l’hérédité fixa finalement l’œuvre du hasard, et le type normal disparut.
Nous verrons plus loin ce qu’éclairent ces explications. Pour le moment, sortons encore une fois dans le jardin ou dans la plaine, afin d’étudier de plus près deux ou trois inventions curieuses du génie de la fleur. Et déjà, sans nous éloigner de la maison, voici, hantée des abeilles, une touffe odorante qu’habite un mécanicien très habile. Il n’est personne, même parmi les moins rustiques, qui ne connaisse la bonne Sauge. C’est uneLabiéesans prétention; elle porte une fleur très modeste qui s’ouvre énergiquement, comme une gueule affamée, afin de happer au passage les rayons du soleil. On en trouve d’ailleurs un grand nombre de variétés, qui, détail curieux, n’ont pas toutes adopté ou pousséà la même perfection le système de fécondation que nous allons examiner.
Mais je ne m’occupe ici que de la Sauge la plus commune, celle qui recouvre en ce moment, comme pour célébrer le passage du Printemps, de draperies violettes, tous les murs de mes terrasses d’oliviers. Je vous assure que les balcons des grands palais de marbre qui attendent les rois, n’eurent jamais décoration plus luxueuse, plus heureuse, plus odorante. On croit saisir les parfums mêmes des clartés du soleil lorsqu’il est le plus chaud, lorsque sonne midi...
Pour en venir aux détails, le stigmate ou organe femelle est donc renfermé dans la lèvre supérieure, qui forme une sorte de capuchon, où se trouvent également les deux étamines ou organes mâles. Afin d’empêcher qu’elles ne fécondent le stigmate qui partage le même pavillon nuptial, ce stigmate est deux fois plus long qu’elles, de sorte qu’elles n’ont aucun espoir de l’atteindre. Du reste, pour éviter tout accident,la fleur s’est faiteproténandre, c’est-à-dire que les étamines mûrissent avant le pistil, si bien que lorsque la femelle est apte à concevoir, les mâles ont déjà disparu. Il faut donc qu’une force extérieure intervienne pour accomplir l’union en transportant un pollen étranger sur le stigmate abandonné. Un certain nombre de fleurs, lesanémophiles, s’en remettent au vent de ce soin. Mais la Sauge, et c’est le cas le plus général, estentomophile, c’est-à-dire qu’elle aime les insectes et ne compte que sur la collaboration de ceux-ci. Du reste, elle n’ignore point,—car elle sait bien des choses,—qu’elle vit dans un monde où il convient de ne s’attendre à aucune sympathie, à aucune aide charitable. Elle ne perdra donc pas sa peine à faire d’inutiles appels à la complaisance de l’abeille. L’abeille, comme tout ce qui lutte contre la mort sur notre terre, n’existe que pour soi et pour son espèce, et ne se soucie nullement de rendre service aux fleurs qui la nourrissent. Commentl’obliger d’accomplir malgré elle, ou du moins à son insu, son office matrimonial? Voici le merveilleux piège d’amour imaginé par la Sauge: tout au fond de sa tente de soie violette, elle distille quelques gouttes de nectar; c’est l’appât. Mais, barrant l’accès du liquide sucré, se dressent deux tiges parallèles, assez semblables aux arbres pivotants d’un pont-levis hollandais. Tout en haut de chaque tige se trouve une grosse ampoule, l’anthère, qui déborde de pollen; en bas, deux ampoules plus petites servent de contrepoids. Quand l’abeille pénètre dans la fleur, pour atteindre le nectar, elle doit pousser de la tête les petites ampoules. Les deux tiges, qui pivotent sur un axe, basculent aussitôt, et les anthères supérieures viennent toucher les flancs de l’insecte qu’ils couvrent de poussière fécondante.
Aussitôt l’abeille sortie, les pivots formant ressorts ramènent le mécanisme à sa position primitive, et tout est prêt à fonctionner lors d’une nouvelle visite.
Cependant, ce n’est là que la première moitié du drame: la suite se déroule dans un autre décor. En une fleur voisine, où les étamines viennent de se flétrir, entre en scène le pistil qui attend le pollen. Il sort lentement du capuchon, s’allonge, s’incline, se recourbe, se bifurque, de manière à barrer à son tour l’entrée du pavillon. Allant au nectar, la tête de l’abeille passe librement sous la fourche suspendue, mais celle-ci vient lui frôler le dos et les flancs, exactement aux points que touchèrent les étamines. Le stigmate bifide absorbe avidement la poussière argentée et l’imprégnation s’accomplit. Il est du reste facile, en introduisant dans la fleur un brin de paille ou le bout d’une allumette, de mettre en branle l’appareil et de se rendre compte de la combinaison et de la précision touchantes et merveilleuses de tous ses mouvements.
Les variétés de la Sauge sont très nombreuses, on en compte environ cinq cents, et je vous fais grâce de la plupart de leursnoms scientifiques qui ne sont pas toujours élégants:Salvia Pratensis,Officinalis(celle de nos potagers),Horminum,Horminoides,Glutinosa,Sclarea,Rœmeri,Azurea,Pitcheri,Splendens(la magnifique Sauge écarlate de nos corbeilles), etc. Il ne s’en trouve peut-être pas une seule qui n’ait modifié quelque détail du mécanisme que nous venons d’examiner. Les unes, et c’est, je crois, un perfectionnement discutable, ont doublé, parfois triplé la longueur du pistil, de telle façon qu’il sort non seulement du capuchon, mais vient amplement se recourber en panache devant l’entrée de la fleur. Elles évitent ainsi le danger, à la rigueur possible, de la fécondation du stigmate par les anthères logées dans le même capuchon, mais, par contre, il se peut faire, si laproténandrien’est pas rigoureuse, que l’abeille, au sortir de la fleur, dépose sur ce stigmate le pollen des anthères avec lesquelles il cohabite. D’autres, dans le mouvement de bascule, font diverger davantage les anthères, qui, de cette manière, frappent avec plus de précision les flancs de l’animal. D’autres enfin n’ont pas réussi à agencer, à ajuster toutes les parties de la mécanique. Je trouve, par exemple, non loin de mes Sauges violettes, près du puits, sous une touffe de Lauriers-roses, une famille à fleurs blanches teintées de lilas pâle. On n’y découvre ni projet ni trace de bascule. Les étamines et le stigmate encombrent pêle-mêle le milieu de la corolle. Tout y semble livré au hasard et désorganisé. Je ne doute pas qu’il ne soit possible, à qui réunirait les très nombreuses variétés de cette Labiée, de reconstituer toute l’histoire, de suivre toutes les étapes de l’invention, depuis le désordre primitif de la Sauge blanche que j’ai sous les yeux, jusqu’aux derniers perfectionnements de la Sauge officinale. Qu’est-ce à dire? Le système est-il encore à l’étude dans la tribu aromatique? En est-on toujours à la période de la mise au point et des essais, comme pour la vis d’Archimède dans la famille du Sainfoin? N’y a-t-on pas encore unanimement reconnu l’excellence de la bascule automatique? Tout ne serait donc pas immuable et préétabli, on discuterait, on expérimenterait donc dans ce monde que nous croyons fatalement, organiquement routinier[D]?
Quoi qu’il en soit, la fleur de la plupart des Sauges offre donc une élégante solution du grand problème de la fécondation croisée. Mais de même que, parmi les hommes, une invention nouvelle est aussitôt reprise, simplifiée, améliorée par une foule de petits chercheurs infatigables, dans le monde des fleurs qu’on pourrait appeler «mécaniques», le brevet de la Sauge a été tourné et, en maints détails, étrangement perfectionné. Une assez vulgaire Scrofularinée, la Pédiculaire des bois (Pedicularis sylvatica), que vous avez sûrement rencontrée dans les parties ombragées des boqueteaux et des bruyères, y a apporté des modifications extrêmement ingénieuses. La forme de la corolle est à peu près pareille à celle de la Sauge; le stigmate et les deux anthères sont tous trois logés dans le capuchon supérieur.Seule la petite boule humide du stigmate dépasse le capuchon, tandis que les anthères y demeurent strictement prisonnières. Dans ce tabernacle soyeux, les organes des deux sexes sont donc très à l’étroit, et même en contact immédiat; néanmoins, grâce à un dispositif tout différent de celui de la Sauge, l’auto-fécondation est absolument impossible. En effet, les anthères forment deux ampoules pleines de poudre; ces ampoules qui n’ont chacune qu’une ouverture sont juxtaposées de manière que ces ouvertures coïncidant, s’obturent réciproquement. Elles sont maintenues de force à l’intérieur du capuchon, sur leurs tiges repliées qui forment ressort, par deux sortes de dents. L’abeille ou le bourdon qui pénètre dans la fleur pour y puiser le nectar, écarte nécessairement ces dents; aussitôt libérées, les ampoules surgissent, se projettent au dehors et s’abattent sur le dos de l’insecte.
Mais là ne s’arrêtent pas le génie et la prévoyance de la fleur. Comme le fait observerH. Müller, qui le premier étudia complètement le prodigieux mécanisme de la Pédiculaire, «si les étamines frappaient l’insecte en conservant leur disposition relative, pas un grain de pollen n’en sortirait, puisque leurs orifices se bouchent réciproquement. Mais un artifice aussi simple qu’ingénieux vient à bout de la difficulté. La lèvre inférieure de la corolle, au lieu d’être symétrique et horizontale, est irrégulière et oblique, au point qu’un côté est plus haut que l’autre de quelques millimètres. Le bourdon posé dessus ne peut avoir lui-même qu’une position inclinée. Il en résulte que sa tête ne heurte que l’une après l’autre les saillies de la corolle. C’est donc successivement aussi que se produit le déclenchement des étamines, et l’une, puis l’autre, viennent frapper l’insecte, leur orifice libre, et l’asperger de poussière fécondante.
«Quand le bourdon passe ensuite à une autre fleur, il la féconde inévitablement, car, détail omis à dessein, ce qu’il rencontre toutd’abord en poussant sa tête à l’entrée de la corolle, c’est le stigmate qui le frôle, juste à l’endroit où il va, l’instant d’après, être atteint par le choc des étamines, l’endroit précisément où l’ont déjà touché les étamines de la fleur qu’il vient de quitter.»
On pourrait multiplier indéfiniment ces exemples, chaque fleur a son idée, son système, son expérience acquise qu’elle met à profit. A examiner de près leurs petites inventions, leurs procédés divers, on se rappelle ces passionnantes expositions de machines-outils, où le génie mécanique de l’homme révèle toutes ses ressources. Mais notre génie mécanique date d’hier; tandis que la mécanique florale fonctionne depuis des milliers d’années. Lorsque la fleur fit son apparition sur notre terre, il n’y avait autour d’elle aucun modèle qu’elle pûtimiter; il a fallu qu’elle tirât tout de son propre fond. A l’époque où nous en étions encore à la massue, à l’arc, au fléau d’armes, aux jours relativement récents où nous imaginâmes le rouet, la poulie, le palan, le bélier, au temps,—c’était pour ainsi dire l’année dernière,—où nos chefs-d’œuvre étaient la catapulte, l’horloge et le métier à tisser, la Sauge avait façonné les arbres pivotants et les contrepoids de sa bascule de précision, et la Pédiculaire ses ampoules obturées comme pour une expérience scientifique, les déclenchements successifs de ses ressorts et la combinaison de ses plans inclinés. Qui donc, il y a moins de cent ans, se doutait des propriétés de l’hélice que l’Érable et le Tilleul utilisent depuis la naissance des arbres. Quand parviendrons-nous à construire un parachute ou un aviateur aussi rigide, aussi léger, aussi subtil et aussi sûr que celui du Pissenlit? Quand trouverons-nous le secret de tailler dans un tissu aussi fragile que la soie des pétales, un ressort aussi puissant que celui qui projette dans l’espace le pollen doré du Genêt d’Espagne? Et la Momordique ou Pistolet de Dames dont je citais le nom au commencement de cette petite étude, qui nous dira le mystère de sa force miraculeuse? Connaissez-vous la Momordique? C’est une humble Cucurbitacée, assez commune le long du littoral méditerranéen. Son fruit charnu qui ressemble à un petit concombre est doué d’une vitalité, d’une énergie inexplicables. Si peu qu’on le touche, au moment de sa maturité, il se détache subitement de son pédoncule par une contraction convulsive, et lance à travers l’ouverture produite par l’arrachement, mêlé à de nombreuses graines, un jet mucilagineux, d’une si prodigieuse puissance qu’il emporte la semence à quatre ou cinq mètres de la plante natale. Le geste est aussi extraordinaire que si nous parvenions, proportion gardée, à nous vider d’un seul mouvement spasmodique et à envoyer tous nos organes, nos viscères et notre sangà un demi-kilomètre de notre peau ou de notre squelette. Du reste, un grand nombre de graines usent en balistique de procédés et utilisent des sources d’énergie qui nous sont plus ou moins inconnues. Rappelez-vous, par exemple, les crépitements du Colza et du Genêt; mais l’un des grands maîtres de l’artillerie végétale c’est l’Épurge. L’Épurge est une Euphorbiacée de nos climats, une grande «mauvaise herbe» assez ornementale, qui dépasse souvent la taille de l’homme. En ce moment, j’ai sur ma table, trempant dans un verre d’eau, une branche d’Épurge. Elle porte des baies trilobées et verdâtres qui renferment les graines. De temps en temps, une de ces baies éclate avec fracas, et les graines douées d’une vitesse initiale prodigieuse frappent de tous côtés les meubles et les murs. Si l’une d’elles vous atteint au visage, vous croirez être piqué par un insecte, tant est extraordinaire la force de pénétration de ces minuscules semences grosses comme des têtes d’épingle.Examinez la baie, cherchez les ressorts qui l’animent, vous ne trouverez pas le secret de cette force; elle est aussi invisible que celle de nos nerfs. Le Genêt d’Espagne (Spartium Junceum) a non seulement des cosses, mais des fleurs à ressort. Peut-être avez-vous remarqué l’admirable plante. C’est le plus superbe représentant de cette puissante famille des Genêts, âpre à la vie, pauvre, sobre, robuste, que ne rebute aucune terre, aucune épreuve. Il forme le long des sentiers et dans les montagnes du Midi, d’énormes boules touffues, parfois hautes de trois mètres, qui de mai à juin, se couvrent d’une magnifique floraison d’or pur, dont les parfums mêlés à ceux de son habituel voisin, le Chèvrefeuille, étalent sous la fureur d’un soleil calcaire, des délices qu’on ne peut définir qu’en évoquant des rosées célestes, des sources élyséennes, des fraîcheurs et des transparences d’étoiles au creux de grottes bleues...
La fleur de ce Genêt, comme celle de toutesles Légumineuses papilionacées, ressemble à la fleur des pois de nos jardins; et ses pétales inférieurs soudés en éperon de galère enferment hermétiquement les étamines et le pistil. Tant qu’elle n’est pas mûre, l’abeille qui l’explore la trouve impénétrable. Mais dès qu’arrive pour les fiancés captifs l’heure de la puberté, sous le poids de l’insecte qui se pose, l’éperon s’abaisse, la chambre d’or éclate voluptueusement, projetant au loin, avec force, sur le visiteur, sur les fleurs prochaines, un nuage de poudre lumineuse, qu’un large pétale disposé en auvent, rabat, par surcroît de précautions, sur le stigmate qu’il s’agit d’imprégner.
Ceux qui voudraient étudier à fond tous ces problèmes, je les renvoie aux ouvrages de Christian-Konrad Sprengel, qui le premier,et dès 1793, dans son curieux travail:Das entdeckte Geheimniss der Natur, analysa les fonctions des différents organes chez les Orchidées; puis aux livres de Charles Darwin, du docteur H. Müller de Lippstadt, de Hildebrandt, de l’Italien Delpino, de Hooker, de Robert Brown et de bien d’autres.
C’est parmi les Orchidées que nous trouverons les manifestations les plus parfaites et les plus harmonieuses de l’intelligence végétale. En ces fleurs tourmentées et bizarres, le génie de la plante atteint ses points extrêmes et vient percer d’une flamme insolite la paroi qui sépare les règnes. Du reste, il ne faut pas que ce nom d’Orchidées nous égare et nous fasse croire qu’il ne s’agit ici que de fleurs rares et précieuses, de ces reines de serres qui semblent réclamer les soins de l’orfèvre plutôt que ceux du jardinier. Notre flore indigène et sauvage, qui comprend toutes nos modestes «Mauvaises herbes», compte plus de vingt-cinq espèces d’Orchidées, parmi lesquelles, justement, serencontrent les plus ingénieuses et les plus compliquées. C’est elles que Charles Darwin a étudiées dans son livre:De la Fécondation des Orchidées par les insectes, qui est l’histoire merveilleuse des plus héroïques efforts de l’âme de la fleur. Il ne saurait être question de résumer ici, en quelques lignes, cette abondante et féerique biographie. Néanmoins, puisque nous nous occupons de l’intelligence des fleurs, il est nécessaire de donner une idée suffisante des procédés et des habitudes mentales de celle qui l’emporte sur toutes dans l’art d’obliger l’abeille ou le papillon à faire exactement ce qu’elle désire, dans la forme et le temps prescrits.
Il n’est pas facile de faire comprendre, sans figures, le mécanisme extraordinairement complexe de l’Orchidée; j’essayerainéanmoins d’en donner une idée suffisante, à l’aide de comparaisons plus ou moins approximatives, tout en évitant autant que possible l’emploi des termes techniques, tels querétinacle,labellum,rostellum,pollinies, etc., qui n’évoquent aucune image précise chez les personnes peu familières avec la Botanique.
Prenons l’une des Orchidées les plus répandues dans nos contrées, l’Orchis maculata, par exemple, ou plutôt, car elle est un peu plus grande et par conséquent d’observation plus facile, l’Orchis latifolia, l’Orchis à larges feuilles, vulgairement appeléePentecôte. C’est une plante vivace qui atteint de trente à soixante centimètres de hauteur. Elle est assez commune dans les bois et les prairies humides, et porte un thyrse de petites fleurs rosâtres qui s’épanouissent en mai et en juin.
La fleur type de nos Orchidées représente assez exactement une gueule fantastique et béante de dragon chinois. La lèvre inférieuretrès allongée et pendante, en forme de tablier dentelé ou déchiqueté, sert de pied-à-terre ou de reposoir à l’insecte. La lèvre supérieure s’arrondit en une sorte de capuchon qui abrite les organes essentiels; tandis qu’au dos de la fleur, à côté du pédoncule, s’abaisse une espèce d’éperon ou de long cornet pointu qui renferme le nectar. Chez la plupart des fleurs, le stigmate ou organe femelle est une petite houppe plus ou moins visqueuse qui, patiente, au bout d’une tige fragile, attend la venue du pollen. Dans l’Orchidée, cette installation classique est devenue méconnaissable. Au fond de la gueule, à la place qu’occupe la luette dans la gorge, se trouvent deux stigmates étroitement soudés, au-dessus desquels s’élève un troisième stigmate modifié en un organe extraordinaire. Il porte à son sommet une sorte de pochette, ou plus exactement de demi-vasque qu’on appelle lerostellum. Cette demi-vasque est pleine d’un liquide visqueux, dans lequel trempent deux minuscules boulettes d’où sortent deux courtes tiges chargées à leur extrémité supérieure d’un paquet de grains de pollen soigneusement ficelé.
Voyons maintenant ce qui se produit lorsqu’un insecte pénètre dans la fleur. Il se pose sur la lèvre inférieure, étalée pour le recevoir, et, attiré par l’odeur du nectar, cherche à atteindre, tout au fond, le cornet qui le contient. Mais le passage est, à dessein, très rétréci; et sa tête en s’avançant heurte forcément la demi-vasque. Aussitôt celle-ci, attentive au moindre choc, se déchire suivant une ligne convenable, et met à nu les deux boulettes enduites du liquide visqueux. Ces dernières en contact immédiat avec le crâne du visiteur s’y attachent et s’y collent solidement, de façon que, lorsque l’insecte quitte la fleur, il les emporte et, avec elles, les deux tiges qu’elles soutiennent et que terminent les paquets de pollen ficelés. Voilà donc l’insecte coiffé de deux cornes droites, en forme de bouteille à Champagne.Artisan inconscient d’une œuvre difficile, il visite une fleur voisine. Si ses cornes demeuraient rigides, elles iraient simplement frapper de leurs paquets de pollen les paquets de pollen dont les pieds trempent dans la vasque vigilante, et du pollen qui se mêlerait au pollen ne naîtrait aucun événement. Ici éclate le génie, l’expérience et la prévoyance de l’Orchidée. Elle a minutieusement calculé le temps nécessaire à l’insecte pour pomper le nectar et se rendre à la fleur prochaine et elle a constaté qu’il lui fallait en moyenne trente secondes. Nous avons vu que les paquets de pollen sont portés sur deux courtes tiges qui s’insèrent dans les boulettes visqueuses; or, aux points d’insertion se trouvent, sous chaque tige, un petit disque membraneux dont la seule fonction est, au bout de trente secondes, de contracter et de replier chacune de ces tiges, de manière qu’elles s’inclinent en décrivant un arc de 90°. C’est le résultat d’un nouveau calcul, non plus dans le temps, cette fois,mais dans l’espace. Les deux cornes de pollen qui coiffent le messager nuptial, sont maintenant horizontales et pointent en avant de sa tête, si bien que, quand il entrera dans la fleur voisine, elles iront exactement frapper les deux stigmates soudés que surplombe la demi-vasque.
Ce n’est pas tout, et le génie de l’Orchidée n’est pas encore au bout de sa prévoyance. Le stigmate qui reçoit le choc du paquet de pollen est enduit d’une substance visqueuse. Si cette substance était aussi énergiquement adhésive que celle que renferme la petite vasque, les masses polliniques, leur tige rompue, s’y englueraient et y demeureraient fixées tout entières, et leur destinée serait close. Il ne faut pas que cela arrive; il importe de ne pas épuiser en une seule aventure les chances du pollen, mais de les multiplier autant que possible. La fleur qui compte les secondes et mesure les lignes, est chimiste par surcroît et distille deux espèces de gommes: l’une extrêmementagrippante et durcissant immédiatement au contact de l’air, pour coller les cornes à pollen sur la tête de l’insecte, l’autre très diluée, pour le travail du stigmate. Celle-ci est juste assez prenante pour dénouer ou déranger un peu les fils ténus et élastiques qui enveloppent les grains de pollen. Quelques-uns de ces grains y adhèrent, mais la masse pollinique n’est pas détruite; et quand l’insecte visitera d’autres fleurs, elle continuera presque indéfiniment son œuvre fécondante.
Ai-je exposé tout le miracle? Non, il faudrait encore appeler l’attention sur maint détail négligé; entre autres sur le mouvement de la petite vasque qui, après que sa membrane s’est rompue pour démasquer les boulettes visqueuses, relève immédiatement son bord inférieur, afin de garder en bon état, dans le liquide gluant, le paquet de pollen que l’insecte n’aurait pas emporté. Il y aurait lieu de noter aussi la divergence très curieusement combinée des tiges polliniques sur la tête de l’insecte, ainsi que certaines précautions chimiques, communes à toutes les plantes, car de très récentes expériences de Gaston Bonnier semblent prouver que chaque fleur, afin de maintenir intacte son espèce, sécrète des toxines qui détruisent ou stérilisent tous les pollens étrangers. C’est, à peu près, tout ce que nous voyons; mais ici, comme en toutes choses, le véritable et grand miracle commence où s’arrête notre regard.