Non seulement les ingénues, les grandes coquettes, les jeunes premières, les vieilles dernières, les amoureux, les pères nobles, les chanteuses, les choristes, les souffleurs, régisseurs, décorateurs, les gymnastes, les montreurs de phoques et les écuyères, ont cet accent sans accent qui fait rire et qui fait pleurer aussi, mais—chose fantastique—les danseuses également, les danseuses surtout qui, ne pouvant mettre l'accent dans leur bouche, l'introduisent dans leurs jambes, dans leurs bras, dans leurs sourires, dans leurs exercices de désarticulation, dans toutes leurs poses, jusque dans le frémissement aérien des tutus envolés.
Je suis allé au Palais de Justice, où ils ont entassé pêle-mêle, tant qu'ils ont pu, des souvenirs de monuments sur des monuments de souvenirs, pour n'aboutir qu'à un monument d'une laideur invraisemblable. Ils y ont empilé de l'assyrien sur du gothique, du gothique sur du tibétain, du tibétain sur du Louis XVI, du Louis XVI sur du papou... C'est tellement laid, que ça en devient beau...
On y jugeait un pauvre diable de Français qui, ne pensant pas à mal, et pour s'emparer de son argent, dont elle ne faisait rien, avait étranglé une vieille dame de Bruxelles. Sa mine réjouie, bonasse, naïve me frappa. M. Edmond Picard le défendait, car, non seulement M. Edmond Picard écrit, mais il parle aussi le belge le plus pur et le plus châtié.
Quand le président lut, avec l'accent qui, cette fois, me parut d'un comique étrangement sinistre, l'arrêt qui le condamnait au bagne perpétuel, le client deM. Edmond Picard se mit à rire, à se tordre de rire. À plusieurs reprises, il applaudit frénétiquement.
Le soir, il a dit à son avocat, qui lui reprochait sa conduite inconvenante:
—Je ne croyais pas que c'était vrai... Je m'imaginais qu'on m'avait amené au théâtre, pour me distraire un peu, et me faire voir les meilleurs comiques de l'endroit. J'étais content... Je m'amusais... Ah! je m'amusais!... Que voulez-vous? J'aime les imitations...
Et il a ajouté, déçu:
—Alors, c'est pas imité?... Ce juge, c'était bien un juge?... Et vous, vous êtes bien un avocat?... Et moi, je suis bien un assassin?... Ah vrai!...
Le repas des funérailles.
Il m'a bien fallu aller à l'enterrement de Mme Hoockenbeck, la femme de mon ami Hoockenbeck. Il me savait à Bruxelles. D'ailleurs, un enterrement belge, je n'y eusse point manqué pour un empire.
Mon ami Hoockenbeck, commerçant réputé,—il a brillamment réussi dans ses affaires,—homme politique important—il est député,—protecteur des arts—il est de toutes les sociétés artistiques qu'invente et préside M. Octave Maus,—mon ami Hoockenbeck est bien le type de ces pauvres diables dont on dit qu'ils «n'existent pas». Et si mon ami Hoockenbeck «n'existe pas» à Bruxelles, je vous laisse à imaginer... Hoockenbeck n'a jamais eu une opinion, ni un goût, ni une habitude, ni même une manie capable de résister, plus de cinq minutes, à une autre qu'on lui ait, je ne dis pas opposée, mais proposée. Rien de plus facile que dele faire varier, surtout dans les questions qui lui tiennent le plus à cœur:la pôlitiq, et l'art indépendant. Par exemple, il se montre intraitable, quant aux calembours. Il fait des calembours inlassablement, insupportablement. Cela vient de son bon naturel. Il aime faire rire. Et, comme il n'a pas toujours le choix, c'est de lui-même, le plus souvent, qu'il fait rire. Moi, qui n'ai pas une âme pure, il m'a beaucoup fait pleurer. Avec cela bavard, fatigant, médisant, curieux, vaniteux, au moins autant, à lui seul, que tous les autres hommes. Son seul avantage sur eux, c'est qu'il est tout cela, plus ingénument... Hoockenbeck est peut-être le seul homme au monde à qui, pas une fois, je n'aie pu adresser la parole sérieusement; le seul aussi qu'il m'ait été impossible d'écouter sans en être agacé, jusqu'à la crise de nerfs... Au demeurant, je l'aime bien.
Sa femme a toujours été aussi insignifiante que son visage, aussi neutre que le blond éteint de ses cheveux. Jamais je ne lui ai entendu dire une parole juste, exprimer une idée, un sentiment quelconque. Banale, jusqu'à en être exceptionnelle. Je l'aimais bien aussi.
J'ai trouvé le pauvre Hoockenbeck en larmes, désespéré. Il faisait peine à voir. Il reniflait, pleurait, m'embrassait, multipliait tellement les démonstrations de sa douleur, que je le regardais, parfois, à la dérobée, avec la crainte d'une farce, encore.
Il voulut absolument m'amener devant le cercueil, et me fit, en hoquetant, le récit de la mort de sa femme.
—Une tumeur à la matrice!... Oui... oui... Auriez-vous jamais cru ça, à la voir? Moi... jamais, jamais, je ne m'étais aperçu de rien... Et elle... ah!... elle ne m'avait jamais rien dit... Elle était si brave!
Et il sanglota:
—Ma pauvre Louise! Quelle perte pour moi!... Elleaimait tant... an... s'amuser!... Nous devions aller à Paris... oh! oh!... le mois prochain... Elle voulait retourner à l'abbaye de Thélème... à l'abbaye... hi! hi!... de Thélème... Pauvre Louise!... Ouh! ouh!... Elle était si brave! Et maintenant... voilà!... Une tumeur à la matrice.... Et voilà!... Non... non... jamais... je ne...
Sur quoi, mon ami Hoockenbeck eut une redoutable crise de sanglots, durant laquelle je me surpris à jouer, par contenance, avec la frange d'argent du drap mortuaire... Puis, tout à coup, je le vis se précipiter sur le tapis, à plat ventre, et partir à se claquer les fesses, comme s'il eût voulu se corriger de sa douleur, ou se punir de n'en être pas assez abîmé...
—Elle était si brave!... Elle était si brave!
Il fallut lui tamponner les tempes, le frictionner, le faire boire, enfin, le coucher sur un divan et lui tenir les mains jusqu'à ce qu'il se fût, comme un petit enfant, apaisé.
Heureusement, d'autres visiteurs survinrent. Il se remit tout à fait, pour les recevoir, et, tandis qu'il recommençait de pleurer sur leurs joues, je m'esquivai.
Le lendemain, il y eut une messe magnifique, mais une messe belge... Un latin, d'un sonore! Et un français, d'un belge!... Au cimetière, oraisons funèbres en belge, condoléances en belge. Je me rappelle qu'au milieu du discours pathétique d'un vieux petit blond, chauve, étrangement sphérique, qui, tout pâle, suait à grosses gouttes, et dont la voix tonnait en belge, toujours en belge, je poussai un cri qui fit qu'on se retourna, et dus enfoncer mon mouchoir dans ma bouche. J'ai gardé l'espoir qu'on s'était mépris, au sens de mes larmes...
Après la cérémonie, je ne pus refuser l'invitation deHoockenbeck qui insista, en pleurant, pour me garder à dîner.
Je pensais dîner en tête-à-tête avec lui. Ma surprise fut grande de trouver dans le salon, où l'on avait débarrassé, à la hâte, la chapelle ardente, une société nombreuse. Une odeur de fleurs fanées, d'encens, une autre, équivoque, persistaient, qui étaient affreusement pénibles. On me présenta à des tantes, à des cousines de Louvain, à des nièces de Liège, à des amis d'Anvers, à une famille de Verviers, et à nombre de Bruxellois. Les hommes en habit, cravatés de blanc; les femmes en robe de soie. D'une, corpulente et fardée, le corsage était ouvert. Tout ce monde avait une expression singulière, gênée: une expression d'attente. Dans ces occasions-là, on ne sait jamais quelle contenance garder. La mesure juste y est fort délicate. Après tout, un dîner, même un dîner d'enterrement, ce n'est pas un enterrement... Ce n'est pas, non plus, un dîner ordinaire...
Repas copieux, succulent, arrosé de ces bourgognes et de ces bordeaux comme il n'en fermente que chez nous, mais comme on n'en élève qu'en Belgique. Il commença tristement. Un oncle colossal évoqua, d'une voix funèbre, l'enfance de la défunte. Insensiblement, de souvenirs en souvenirs, on en vint aux historiettes attendries qui firent doucement pleurer, puis aux anecdotes gaies qui firent rire un peu, puis aux grasses plaisanteries qui firent pouffer de rire.
—Elle était si brave!... répétait, tantôt sur le mode douloureux, tantôt sur le mode joyeux, mon ami Hoockenbeck, qui, d'ailleurs, parlait peu et buvait beaucoup.
À une plaisanterie plus salée, Hoockenbeck, voulant s'empêcher de rire, avala de travers une grosse bouchée de homard, et, de peur qu'il n'étouffât, chacun semit à lui bourrer le dos de coups de poing. À partir de ce moment, l'animation s'accentua et, bientôt, l'enterrement dégénéra en kermesse. Les trognes des hommes s'enluminaient de rouges violents; les yeux des femmes s'emplissaient de lueurs troubles. Et les coq-à-l'âne, les jeux de mots, les histoires épicées de partir, se croiser, rebondir d'un bout de la table à l'autre bout. Et, sous la table, Dieu sait ce qui se passait! Une grosse cousine appuyait, avec une persistance de plus en plus frénétique, son pied sur le mien... Des couples disparaissaient, revenaient...
—On n'enterre pas tous les jours une femme pareille... tonitruait l'oncle colossal... une femme pareille!
Et, dodelinant de la tête, la langue déjà épaisse, Hoockenbeck bégayait:
—Elle était si brave!... si bra... a... ve!...
Malgré les vins, malgré les sauces, malgré les parfums évaporés des peaux moites, l'odeur des fleurs fanées, et l'autre, s'acharnaient. Mais la gaité d'aucun n'en paraissait retenue.
Quand je voulus rentrer, Hoockenbeck s'excusa,—il me sembla que c'était à regret,—de ne pas me reconduire. Mais son beau-frère, un capitaine revenu du Congo (il n'était malheureusement pas en uniforme), prétendit que l'air lui ferait du bien... Aidé d'un jeune ménage de Liège, il triompha aisément des scrupules du veuf qui, généralement rubicond et couperosé, était devenu violet, à force de congestion.
Nous partîmes à cinq.
Que faire à Bruxelles, vers dix heures de la nuit, sinon la tournée traditionnelle dans les cafés? De brasseries en brasseries, de cafés en cafés, notre bande grossissait d'amis rencontrés... On s'attendrissait:
—Ah! mon pauvre vieux!
—Ah! la pauvre Louise!
—Comme ça... si vite?... qu'est-ce qu'il y a eu donc?
—Une tumeur à la matrice... Auriez-vous cru ça, à la voir?...
Hoockenbeck avait parfois des remords.
—Si elle nous voyait!... disait-il timidement.
À quoi le capitaine répliquait:
—Allons donc! Louise était une excellente femme... Elle aimait à s'amuser, sans en avoir l'air. Comme elle serait contente, d'être au milieu de nous!
—Elle était si brave... leitmotiv ait, d'une voix do plus en plus pâteuse, le malheureux veuf...
Il arriva, à la fin, qu'ayant épuisé tous les cafés et tous les bouges, nous échouâmes dans un restaurant de nuit... Il était bruyant... Des femmes dégrafées, des jeunes gens ivres, chantaient, dansaient aux sons de la musique deslaoutarsroumains.
—Du champagne! du champagne! commanda Hoockenbeck qui, entré dans la salle, sa cravate dénouée, et son chapeau de travers, prit la taille d'une petite brune... Mais je crois bien que ce fut seulement pour assurer son équilibre... En suite de quoi, il alla rouler sur une banquette...
À six heures du matin,—j'ai honte de l'avouer, mais il faut bien l'avouer,—je me réveillai dans un fiacre, à la porte de mon hôtel. Le veuf ronflait à mes côtés. Je sortis sans bruit, et donnai l'adresse d'Hoockenbeck au cocher. Je ne m'aperçus que plus tard que je m'étais trompé: c'était l'adresse d'un mauvais lieu.
Brave Hoockenbeck! Il y est peut-être encore...
Vive l'armée belge!
Le plus comique—tout est toujours le plus comique en Belgique—c'est l'armée belge. L'armée belge est bien plus terrible à voir que l'armée allemande, non par le nombre de ses soldats, mais par la chamarrure de ses uniformes. Elle rappelle—en beaucoup plus hippodrome—les plus splendides moments de l'Épopée napoléonienne. Il ne lui manque que ses guerres et ses victoires, et Monsieur d'Esparbès, pour les chanter. Les Belges n'ont pas osé aller jusque-là...
Sur la place de l'Hôtel-de-Ville, ce matin, six soldats, des cavaliers. Gros, gras, lourds, la moustache longue et épaisse, le torse bombé sous un dolman vert que passementent, sur la poitrine, sur les flancs et dans le dos, d'énormes brandebourgs orange, les manches tellement galonnées qu'on ne sait jamais si on a affaire à des caporaux ou à des généraux, le pantalon amarante, très collant aux cuisses, et tirebouchonné sur la botte, le bonnet de police avec des brandebourgs aussi, crânement posé sur l'oreille... Et tellement martiaux, tellement conquérants qu'on dirait qu'ils ont vaincu le monde!... J'ai cru voir des survivants de l'immortelle garde impériale... Ils étaient six.
La foule, heureuse, toute fière, entoure ces six cavaliers... D'après ce que j'entends autour de moi, il paraît que c'est la petite tenue... et presque la tenue de corvée... Un bourgeois dit à un ami étranger qu'il promène par la ville:
—Et si tu les voyais, en grande tenue, sais-tu?...
Quelque temps après, le même bourgeois, tout rayonnant d'enthousiasme, dit encore:
—Cent mille hommes comme ça... tu penses?
Ma complice.
Je n'ai passé à Bruxelles qu'une bonne journée: celle qu'y a passée Mme B... arrivant de Monte-Carlo pour aller à Ostende. C'est toujours un plaisir que de la voir et de l'entendre rire.
J'ai pu lui parler de Bruxelles, à mon aise, et c'est sa complaisance qui est un peu responsable du souvenir que j'ai gardé de ce dernier séjour.
Elle possède à merveille la coquetterie de donner, en riant à tout ce qu'ils disent, de l'orgueil aux plus sots, comme si elle ne savait pas du tout qu'elle arrive à être encore un peu plus jolie quand elle rit, que ses yeux s'approfondissent et jouent, à la façon du velours sous la pesée du doigt, et que sa lèvre, non contente de se soulever sur les dents qu'elle a, découvre encore la surprise et le délice d'une gencive de chatte. Si je n'étais guéri d'aimer l'amour, et capable en tous cas de m'éprendre d'autre chose qu'une femme laide, j'envierais l'ami qui est si amoureux d'elle, et l'envierais plus qu'elle, qui ne sait que s'en moquer.
Ce n'est sans doute pas cette pauvre jolie petite Mme B... qui a inventé l'accent belge, l'accent belge de Bruxelles, surtout; ni elle qui est responsable de l'art belge, ou des modes belges, ou des mœurs belges, ou des imitations belges, ni de l'aspect comique et cossu des Bruxellois et de leurs Bruxelloises. Mais, à coup sûr, si les compatriotes de M. Francis de Croisset, né Wiener, me demeurent tellement comiques, où, ce qui revient au même, sont aussi comiques, c'est que je n'ai poussé si fort leurs ridicules que pour entendre encore, entendretoujours glousser de rire et pleurer de rire, et s'étouffer à rire, et chanter à force de rire, cette jolie petite Mme B... dont le naturel a le goût exquis de l'eau très pure, et dont l'absence d'hypocrisie eût ravi Stendhal, aux Italiennes de qui elle ressemble.
De sorte que si ces pages ont un sort heureux, si elles demeurent quelques jours, si on m'accuse d'avoir calomnié Bruxelles, s'il m'est désormais interdit de m'y montrer, sans risquer de me faire lapider, c'est votre faute, vous avez beau rire, vous avez bien raison de rire, ce sera votre faute, Madame...
Au cabaret.
Nous fûmes, un soir, dans un de ces cabarets à bonne chair de la rue Chair-et-pain ou de la rue des Harengs, les hôtes d'une bande de Bruxellois...
Ai-je besoin de dire que ce sont d'excellents garçons, et qu'ils ont le cœur sur la main? Après tout, ce n'est point de leur faute, s'ils sont de Bruxelles... D'une amabilité bruyante, quasi marseillaise, mais sans le pittoresque, sans la grâce piquante, fleurie, de Marseille, ils s'intitulent les Parisiens de Bruxelles, ou les Bruxellois de Paris... je ne sais plus au juste.
Ce soir-là, nous étions, moi particulièrement, j'étais las de musées et las de galeries, las de la plus belle peinture, même las de la peinture flamande et des plus purs Hollandais... Je ne pouvais plus entendre, sans devenir aussitôt neurasthénique et chronophage, les noms vénérés de Van Eyck, de Jordaens, de Rubens, de Bouts. Volontiers, j'eusse donné, sinon un Vermeer de Delft,—j'ai horreur de l'exagération—mais peut-êtrequatre Memling, et sûrement l'œuvre entier de Wiertz, de Gallait, de Leys, de Van Beers, de Jef Lambeaux, des deux Stevens et de Rops, et encore celui de Henri de Groux ajouté à celui de Knopff, et bien d'autres avec, ah! je vous le jure, sans compter bien entendu, les lanternes japonaises de M. Théo Van Rysselberghe, pour manger tranquillement, et que je n'entendisse pas parler d'art, et pas parler de Paris... de Paris, surtout... de Paris... Mais les Bruxellois, quand ils se mettent en frais, et pour bien étaler leur culture, et pour bien montrer qu'ils sont de Bruxelles, n'ont que deux sujets de conversation: l'art et Paris... Paris et l'art...
Par malheur, ce soir-là, nos hôtes étaient particulièrement amateurs d'art, et amateurs de Paris, et particulièrement prolixes. Au bout de cinq minutes, à peine avions-nous touché aux hors-d'œuvre—comment s'y prirent-ils?—ils avaient fini par me dégoûter de leur musée, qui est un admirable musée de province, par me dégoûter de tous les musées, aussi bien ceux de Dresde et de Berlin que de La Haye, de Madrid et de Florence... Quant à Paris, chaque fois que ce nom sortait de leur bouche, l'effet en était tel que je me mettais à aboyer douloureusement, comme un chien devant qui l'on joue du piano... Faut-il tout avouer? Ils avaient fini par me dégoûter de leur cuisine merveilleuse...
Ils énuméraient, comme un vieux soldat ses campagnes, les premières parisiennes où ils avaient été, où ils iraient, revenaient des vernissages, des grandes ventes, du Salon des Indépendants, retourneraient à d'autres salons, d'autres vernissages, d'autres grandes ventes, au Grand Prix, aux dernières premières de la saison, au Salon d'automne, chez les Bernheim, chez Vollard, chez Moline, chez Durand Ruel... J'avaishonte d'ignorer jusqu'aux neuf dixièmes des Parisiens illustres qu'ils tutoyaient, et plus des quatre-vingt-dix-neuf centièmes des auteurs, dont ils citaient, par cœur, des pages entières, en prose libre et en vers libérés...
J'aurais bien voulu m'en aller...
Mais c'étaient nos hôtes, et nous étions définitivement attablés.
À des huîtres, nourries des plus grasses algues de la Zélande, avaient succédé des poissons dont la chair exhalait toute la forte saveur de la mer du Nord; aux pièces de boucherie ruisselantes de jus, flanquées de pâtes rissolées, toutes sortes de volatiles dorés, craquants, débordant de truffes par tous les bouts; à des légumes rares, choux maritimes, jets de houblon, qui avaient pompé les plus subtils arômes de la terre et les éthers les plus parfumés des terreaux, des montagnes d'écrevisses, des lacs de crème, des pâtisseries des Mille et une Nuits. Et encore des fruits, qui avaient dû murir en paradis, s'ajoutaient à des fromages qui avaient dû pourrir en enfer. Les meursault, les haut-brion, les château-laffitte, les clos-vougeot, les chambolle-musigny, les ruchotte, les romanée dont s'enorgueillit la cave du professeur Albert Robin, des champagnes plus durs que l'acier-nickel, les eaux-de-vie, mieux que centenaires, toutes les liqueurs de la Hollande, tous les tord-boyaux de l'Angleterre et de l'Amérique ne faisaient qu'exciter la verve esthétique et le parisianisme pourtant si exalté de nos hôtes, tandis que, l'abrutissement me gagnant, je ne trouvais même plus la force d'exprimer, pas même la faculté de sentir toute l'horreur que l'art m'inspirait, et Paris, donc... ah! Paris!
Je ne songeais plus à m'en aller... je ne songeais plus à rien...
Au fond de la petite salle, à la peinture écaillée, auxlambris dévernis, parmi une tablée de Flamands, dont je regardais s'empourprer les visages, comme des pignons de brique, sous le soleil couchant, un couple ne cessait de s'embrasser, de s'embrasser à perdre haleine, de s'embrasser toujours, de s'embrasser encore... Ah! ils ne pensaient pas à l'art, ceux-là... Ils ne parlaient pas d'art, ceux-là... Ils ne parlaient pas d'art, et pas de Paris, je vous assure... Les heureuses gens!... Et comme je les enviais... non de s'embrasser... mais de se taire!... Je m'attachai désespérément au spectacle qu'ils me donnaient comme on s'attache à une image quelconque, aux fleurs d'un tapis, aux rais de lumière d'une persienne, à la promenade d'une mouche sur un mur blanc, pour chasser, loin de soi, une idée pénible, et qui revient, et qui s'obstine...
Elle était presque trop blonde, presque trop rose, presque trop grasse, de ce gras fleuri de rose et malsain qu'ont les bons pâtés de Strasbourg, et elle s'enroulait à un joli gars, aux yeux les plus noirs, sec et bistré comme un Espagnol... Pendant que leurs amis mangeaient avec une gloutonnerie silencieuse, eux ne faisaient que s'enlacer, s'enlaçaient si bien qu'ils semblaient tourner, tourner... Hors des longs gants de Suède, retroussés, les menottes, un peu courtes et potelées, pas jolies, sensuelles, mais d'une sensualité un peu grossière, ces menottes, où jouaient les feux d'un rubis, se crispaient, pour ajouter encore au goût du baiser, sur un brin de moustache, sur les épaules, la nuque, le col, dans les cheveux épais du garçon, dont les mains, aussi, s'égaraient sous les jupons, comme au bord d'une kermesse de Rubens. Et cela n'était pas très impudique, à force de franchise, de naïveté et de maladresse...
Personne, d'ailleurs, ne prenait garde au coupleénamouré, ni leurs compagnons qui n'en perdaient pas une bouchée, ni mes amis accablés, ni nos hôtes infatigables, ni la caissière penchée sur ses additions, ni le vieux maître d'hôtel, à l'habit crasseux et trop large, au crâne luisant, aux cheveux gris envolés, qui circulait, pesamment, entre les tables, portant les plats... Oh! ce vieux domestique deLa Joie fait peur!
Quand la petite enragée s'arrêtait pour reprendre son souffle, on percevait à son cou l'éclat d'une croix en brillants... Elle se tapotait vivement les cheveux, au bord du chapeau, suçait, non moins vivement, une patte d'écrevisse, et remontait, ensuite, d'un geste bref, ses gants au-dessus de ses coudes... Puis ils s'enlaçaient à nouveau, avec plus de hardiesse, aussi libres que s'ils eussent été seuls, dans une chambre... Leurs mains cachées sous la table travaillaient à des caresses invisibles, mais précises... J'admirais que, gauche et lourde, elle ne fût gracieuse et légère que dans le baiser... Ils ne disaient toujours rien, non plus que leurs compagnons, comme si les mots dussent contrarier les joies, également passionnées, également fugaces, de la gueule et de l'amour...
Et j'entendais la caissière, très pâle et très hautaine, sous ses bandeaux noirs, répéter, en écrivant sur un gros registre, comme les mots d'une dictée.
—Quatre homards grillés..., quatre bécassines au champagne.
Et j'entendais le vieux maître d'hôtel crier, d'une voix cassée:
—Les cigares... voilà, monsieur...
Et j'entendais nos Bruxellois, de plus en plus enthousiastes, clamer, l'un:
—Paris!... Paris!... Paris!
L'autre:
—L'art!... l'art!... l'art!
Un troisième rythmer cette phrase, où M. Camille Lemonnieravère, comme ils disent, une autobiographie, si poétiquement juste:
—«Et depuis lors, mon âme se volatilise, parmi la gracilité mouvante des roseaux, et la frivolité des libellules.»
Et j'entendais une voix furieuse s'élever du fond de moi-même:
—Zut! Zut! Zut!...
Si bien que, vers deux heures du matin, étourdi, exténué, le cerveau affreusement liquéfié, le cœur chaviré, les jambes titubantes, je me couchai, aussi informé des choses de Paris que le moindre d'entre ces Parisiens de Bruxelles, ou de ces Bruxellois de Paris... je ne sais pas encore...
Et plus compétent en artQue leur monsieur Edmond Picard,Et plus aussi, mon cher Mendès,Que votre Dujardin-BeaumetzQui n'est pas de Bruxelles, maisQui, dans un discours belgifique,Reconcentra les esthétiquesDe la France et de la Belgique.
Et voyant que je parlais en vers... en vers belges, je m'endormis rageusement...
Catholicisme.
Ce n'est pas en passant quelques jours dans un pays qu'on peut juger de ses mœurs, de ses tendances, de ses idées, de ses institutions. Les observations y sont forcément rapides et superficielles; elles ne portent que sur un ordre de choses infiniment restreint, et d'ailleurs peu important. On n'atteint pas l'âme intime, l'âme secrète, l'âme profonde d'un pays, à moins d'y vivre de sa vie... Il faut donc se contenter des apparences, qui trompent souvent. En considération de quoi, je prie les lecteurs de me pardonner le ton parfois frivole et injuste de ces pages.
Pourtant, dès que vous entrez en Belgique, vous êtes frappé par cette sorte de malaria religieuse qui y règne. Elle attriste singulièrement ce petit pays... C'est peut-être cela qui rend si noires ces verdures de la campagne belge que détestait tant Baudelaire... De même que dans notre sauvage et dolente Bretagne, oùl'esprit religieux a en quelque sorte tout pétrifié, de même que, dans le Tyrol autrichien, où, à chaque tournant de route, à chaque carrefour, partout, se dressent des images de sainteté qui pourraient servir à l'administration vicinale de bornes kilométriques, de même, en Belgique, la superstition religieuse est souveraine maîtresse des âmes, des paysages et des lois. Je ne parle pas seulement des couvents qui y pullulent, comme, en Allemagne, les casernes; je ne parle pas de ces béguinages, qui ne sont d'ailleurs plus que des souvenirs, gardés seulement par Gand et par Bruges, pour les badauds du pittoresque et les moutons de Panurge du tourisme. Je parle de tout ce pays, sur qui le catholicisme étend son ombre épaisse et malsaine. Dans les chemins, dans les sentes et dans les villes, on rencontre, par milliers, de ces figures de foi têtue, de ces figures de prières, agressives et sombres, telles qu'elles sont peintes dans les triptyques des primitifs flamands. Les siècles ont passé sur elles, les progrès et la science ont passé sur elles, sans en adoucir les angles durs et obtus.
Je me souviens qu'il y a plusieurs années, pris d'un malaise subit dans une auberge de village, je demandai qu'on allât me chercher un médecin, à la ville voisine, qui était Gand.
—Ah! Seigneur Jésus, s'écria la bonne, en me voyant très pâle... Il va peut-être mourir... Dites une prière, bien vite, monsieur... Dites une prière... Et attendez-moi...
Elle sortit précipitamment, sans m'apporter d'autres secours.
Quelques minutes après, je vis entrer, introduit dans ma chambre par la petite bonne, un gros prêtre, essoufflé d'avoir trop couru... Il voulut, à toute force m'administrer l'extrême-onction. Et comme je refusais de memunir des sacrements de l'Église, il insista avec violence et ne se retira qu'après avoir appelé, sur ma tête de mécréant, toutes les malédictions du ciel et toutes les fureurs de l'enfer.
Partout des processions, des sons de cloche, des cérémonies cultuelles, extravagantes et moyenâgeuses, des églises pleines et chantantes, des décors d'autels dans les chambres privées, des dos courbés, des mains jointes... et des prêtres insolents, paillards et pillards, et de terribles évêques, avec des faces d'inquisition. Partout, aussi, cette littérature dont l'érotisme mystique s'associe si bien aux ferveurs pieuses et les exalte... Qui n'a pas assisté aux fêtes du Saint-Sang, dans Furne, devenu, ces jours-là, un véritable asile d'aliénés, ne peut concevoir à quels dérèglements, à quelles démences, la religion, ainsi enseignée, peut conduire la pauvre âme des hommes... C'est ce carillonneur de Rodenbach—personnage d'ailleurs historique—qui gravait sur l'airain sonore et bénit de ses cloches les plus monstrueuses obscénités... (Il paraît que ces cloches illustrées, on peut les voir à Bruges, si l'on a quelques hautes références ecclésiastiques...) C'est Philippe II, couvrant son carnet d'imaginations démoniaques, alors qu'entouré de ses évêques, de ses moines, de ses bourreaux, une nonne sur les genoux, il faisait couler le sang et tenailler la chair des hérétiques, dans les chambres de torture...
Les centres ouvriers eux-mêmes, les cités industrielles, où souvent grondent la révolte et l'émeute, n'échappent pas toujours à la contagion. J'ai vu autrefois, à Gand, une grève. Ce n'étaient point des flots de peuple lâchés et battant, avec des clameurs de mer soulevée, les murs de la ville... C'était une procession religieuse qui défilait silencieusement, avec des attributsreligieux, des bannières ecclésiales, des oriflammes, des femmes déguisées en Saintes-Vierges, des enfants, en petits anges frisés... Et je me souviendrai toujours de cet ouvrier, à la gueule farouche, qui marchait devant la foule, portant je ne sais quoi, qui ressemblait à un ostensoir...
La Belgique ne peut pas éliminer le sang espagnol qui coule dans ses veines...
Démocrates de Gand.
Un charmant ami de Mæterlinck, retrouvé à Bruxelles, nous conte cette anecdote:
Gand a chez nous la spécialité des émeutes bizarres. Vous souvenez-vous de celles qui eurent lieu, en Belgique, il y a quelque douze ans? Le peuple réclamait le suffrage universel. Il voulait, lui aussi, être souverain. Cela lui était venu, tout d'un coup, on ne sait pourquoi. Il avait déjà un Roi constitutionnel et trouvait, sans doute, que cela ne suffisait pas à son bonheur. Il en voulait d'autres, beaucoup d'autres, des rois en habit civil, et il les voulait de son choix... Le peuple, donc, descendit en armes dans la rue et se livra aux vociférations d'usage. Les bourgeois, protégés par les troupes, s'amusèrent à ces spectacles qu'ils croyaient sans danger.
À Gand, les choses semblèrent, durant quelque temps, tourner au tragique. Cris, barricades, rixes sanglantes, coups de revolver, charges de cavalerie, décharges de mousqueterie, rien ne manqua à la fête, pas même les morts. Ordinaire apothéose... Ces escarmouchesmenaçant de se prolonger, on convoqua la garde civique. J'en faisais partie. Force me fut de me ranger sous le drapeau de l'ordre, parmi les défenseurs de la société. Dans ma compagnie, nous n'étions que deux bourgeois authentiques, un peintre de mes amis, et moi. Le reste?... ouvriers, petits employés, commis de magasin, tous, ou presque tous, en parfaite communion d'idées avec les émeutiers. Dans le rang, ils discutaient, entre eux, à voix basse, et ce mot de «suffrage universel» revenait sans cesse, sur leurs lèvres.
Ils se promettaient bien, ils juraient, si on leur commandait de tirer sur le peuple, de tirer en l'air.
—Ils ont raison, disait l'un, ils combattent pour notre bonheur.
—Mieux que cela, appuyait un autre... pour notre souveraineté...
—Oui, oui!... Tous, nous voulons être souverains, comme en France.
—Imposer notre volonté, comme en France.
—Dicter nos lois, comme en France.
—Patience!... Encore quelques jours, et nous serons les maîtres de tout, comme en France.
Un autre disait:
—On peut commander tout ce qu'on voudra. Je ne tirerai pas... D'abord, parce que ce n'est point mon idée, ensuite parce que mon frère est avec ceux qui se battent, pour notre souveraineté. Je me serais bien battu, moi aussi... mais j'ai une femme, deux enfants...
—Moi aussi, je me serais bien battu... mais le patron, qui n'est pas pour le peuple, m'aurait mis à la porte, et je n'aurais plus d'ouvrage... Oui, mais, quand nous serons souverains, c'est nous qui mettrons les patrons à la porte...
Un petit homme, qui n'avait encore rien dit, se mit,tout à coup, à répéter, plusieurs fois, en me criblant de regards aigus, sautillants et menaçants:
—Moi, je sais bien pour qui je voterai...
Et, comme je restais muet, dans mon rang...
—Oui, oui... Vous voudriez que je vote pour vous... Mais je ne suis pas un imbécile... Je ne voterai pas pour vous... Je sais bien pour qui je voterai... Je voterai pour quelqu'un... Et quand j'aurai voté pour celui que je sais... ah! ah! ah!... Je sais ce que je dis... Et vous... vous ne dites pas ce que vous savez...
—Au moins, pensais-je... ils ne tireront pas.
Notre capitaine se promenait devant le front de la compagnie, inquiet, nerveux, l'oreille ouverte aux clameurs encore lointaines de l'émeute. De temps en temps, des cavaliers traversaient la place, au galop. Les boutiques se fermaient; de pâles bourgeois rentraient chez eux, en hâte, essoufflés. Peu à peu, le grondement populaire se fit plus proche; les cris, les vociférations, les appels, plus distincts. Deux coups de feu claquèrent, comme deux coups de fouet, dans une bagarre de voitures... Le capitaine se tourna vers nous. C'était un marchand de cravates de la ville... Il avait une figure toute ronde et rose, un gros ventre pacifique, des yeux doux...
—Mes enfants, nous dit-il... ça se gâte... Ils vont être là dans quelques minutes... Qu'est-ce que vous voulez?... Je vais être obligé de faire les sommations légales et de commander le feu... C'est très embêtant... car je les connais... ce sont des enragés... ils ne m'écouteront pas... Tirer sur des gens de la ville, des gens qu'on connaît... c'est très embêtant. D'un autre côté, il faut bien que force reste à la loi... Il le faut... C'est très embêtant... Si encore ils avaient exposé tranquillement leurs revendications!... Le Roi est un bravehomme, les ministres sont de braves gens... Eux aussi, parbleu, sont de braves gens... On se serait arrangé, bien ou mal... Enfin, ça n'est pas tout ça... Le devoir avant tout... c'est très embêtant... Soldats... écoutez-moi bien... Il faut faire le moins de malheur qu'on pourra... Quand je commanderai le feu, le premier rang ne tirera pas... Il n'y aura que le second rang qui tirera... Et encore est-il nécessaire que le second rang tire, tout entier?... Non... non... En somme, il ne s'agit que de les effrayer... Trois, quatre morts... trois, quatre blessés... C'est très embêtant... mais ce n'est pas une grosse affaire... Et ça suffira peut-être à les arrêter, ces bougres-là... Voyons, vous, là-bas, dans le second rang, attention!... Fixe!... Y a-t-il, parmi vous, dix hommes... bien décidés à lâcher leur coup sur le peuple, à mon commandement?... Y en a-t-il cinq seulement?... Voyons, voyons, sacristi!... Y en a-t-il quatre?... quatre?... Répondez!
Et à ma stupéfaction, de la droite à la gauche du rang, j'entendis sur chaque lèvre, voltiger sur chaque lèvre, rebondir de lèvre en lèvre, ce mot:
—Moi... moi... moi... moi... moi!...
Sur les cinquante hommes que nous étions dans le rang, deux seulement s'étaient tus... Deux seulement étaient froidement résolus, non seulement à ne pas tirer sur des hommes, mais à lever la crosse en l'air, aussitôt parti l'ordre de mort... Et ces deux hommes, ce n'étaient point des prolétaires, c'étaient les deux bourgeois de la compagnie, mon ami le peintre et moi...
Heureusement qu'ils tirèrent fort mal... Il n'y eut que dix pauvres diables de tués, et douze de blessés!...
Constantin Meunier.
Revu toute la journée—une journée triste et pluvieuse—des œuvres de Constantin Meunier.
Constantin Meunier est un artiste intéressant et méritoire. Par son talent, par sa belle vie sans défaillance, il a droit au respect de tous. De son œuvre, se dégage une forte signification humaine.
Comme tant d'autres, qui y trouvèrent fortune et profit, il eût pu faire des Dianes cireuses, d'onduleuses Vénus et de voluptueuses faunesses. Il eût pu élever, aussi bien que d'autres, des monuments en sucre ou en saindoux, à la mémoire des grands hommes de Bruxelles, et peupler le bois de la Cambre de toute une foule de peintres, de poètes, d'orateurs et de militaires... Mais il avait un idéal plus fier.
Né au milieu d'un pays de travail et de souffrance, vivant dans une atmosphère homicide, ayant toujours sous les yeux, le lugubre spectacle de l'enfer des mines, le drame rouge de l'usine, il fit des ouvriers.
Il les peignit d'abord; ensuite, il les modela.
Ardemment, il se passionna à leurs labeurs, à leurs misères, à leurs révoltes. Il comprit la rude beauté tragique de leurs torses, la musculature contractée, violente de leurs gestes, la tristesse haletante, farouche, durcie de leurs faces souterraines. Il tenta de styliser, de ramener vers la simplicité linéaire du drapement antique, leurs tabliers de cuir, leurs bourgerons collants, leurs pauvres hardes de travail. Et surtout, il s'émut,—car il était infiniment bon, et il rêvait toujours de justice,—de ce que contient d'injustice sociale, d'âpreexploitation capitaliste et politique, la destinée de ces parias, à qui il est dévolu de ne trouver leur maigre existence quotidienne, que dans l'effroi, ou dans l'usure lente d'un métier, auprès de quoi le bagne semble presque une douceur.
De tout cela il sut tirer des accents assez nobles, des apparences sculpturales assez fortes, de la pitié. On lui doit trois œuvres presque entièrement belles: UneFigure de paysanne, au visage usé, aux yeux morts, aux seins taris; leCheval de mine, laFemme au grisou, cette dernière, surtout, d'une composition ample et simple, d'un métier plus serré. C'est déjà beaucoup.
Malheureusement, venu trop tard à la sculpture, qui est un art très difficile, ennemi du truquage et du trompe-l'œil, Constantin Meunier, en dépit de ses dons réels, de sa passion, de sa forte compréhension de la vie ouvrière, ne connut pas très bien son métier. Son modelé est pauvre, parfois désuni, sa forme souvent lourde, ses plans pas assez nombreux, pas assez colorés, ses contours secs... Il ne sait pas toujours combiner avec harmonie un monument, architecturer un ensemble, grouper des figures... On sent trop l'effort en tout ce qu'il fait. La souplesse qui donne la vie, le mouvement à la matière, est peut-être ce qui lui manque le plus. Seul, le morceau vaut ce qu'il vaut, et, le plus souvent il n'a qu'une valeur,—par conséquent, une illusion—de littérature.
On m'a raconté le drame suivant:
La Ligue des Droits de l'homme que préside, avec tant de fermeté et un si beau dévouement, M. Francis de Pressensé, institua une commission chargée d'élever,à la grande mémoire d'Émile Zola, un monument. Cette commission choisit, pour l'exécuter, Constantin Meunier. Mais celui-ci hésita longtemps, émit des scrupules. Il était souffrant, se trouvait bien vieux, avait encore une œuvre importante à terminer, cette œuvre dont nous avons admiré, à nos expositions, de nombreux fragments, et qu'il eût bien voulu voir se dresser sur une des places publiques de Bruxelles, avant de mourir. Sur des instances réitérées, flatteuses pour lui, à coup sûr, mais maladroites, car lui seul était en mesure de savoir ce qu'il pouvait ou ne pouvait pas entreprendre,—il finit par accepter cette lourde mission, mollement, à la condition qu'on lui adjoignît un collaborateur français, qui fut aussitôt désigné, ou plutôt qui se désigna lui-même: M. Alexandre Charpentier.
Au bout d'une très longue année, Constantin Meunier et M. Alexandre Charpentier présentèrent à la commission une maquette, pas très heureuse, dit-on. Elle fut jugée insuffisante. Les deux artistes avouaient d'ailleurs qu'ils n'en étaient pas contents. Ils comprirent qu'ils devaient chercher et trouver autre chose...
Le monument était tel. Un Émile Zola, debout, oratoire, dramatique, étriqué, en veston d'ouvrier, en pantalon tirebouchonné, un Zola sans noblesse et sans vie propre, où rien ne s'évoquait de cette physionomie mobile, ardente, volontaire, timide, si conquérante et si fine, rusée et tendre, joviale et triste, enthousiaste et déçue, et qui semblait respirer la vie, toute la vie, avec une si forte passion. Derrière ce Zola, banal et pauvre, une Vérité nue étendait les mains. À droite, un mineur; à gauche, une glèbe. L'invention était quelconque. On voit qu'elle ne dépassait pas la mentalité des artistes officiels. Et tout cela se groupait assez mal.
—Sapristi! dit M. Alexandre Charpentier, devantcette découverte un peu tardive... Voilà qui est ennuyeux... Car ils ont raison... Ça ne vaut rien du tout... J'ai idée que c'est la Vérité qui nous gêne... Elle est très jolie... mais pas à sa place, derrière Zola... Il faut absolument la mettre devant... Qu'en dites-vous?
—Essayons de la mettre devant... consentit Constantin Meunier.
—Essayons.
Placée devant, la Vérité produisit un effet plus déplorable encore. Et puis elle annulait la glèbe, le mineur.
—Diable! s'écrièrent, avec un ensemble plus parfait que leur œuvre, les deux artistes terrifiés...
Et ils réfléchirent longuement.
—Si on l'habillait?... proposa Constantin Meunier.
—La Vérité?
—Oui... Eh bien, quoi?
—Une Vérité habillée?... Ce ne serait plus la Vérité... Non... Essayons à droite.
—Essayons... acquiesça Constantin Meunier.
On transporta la Vérité à droite... Mais...
—Non, non... quelle horreur!... Enlevez...
Constantin Meunier se cache la face... Tout se déséquilibre du monument... Tout s'effondre... tout fiche le camp, comme on dit dans les ateliers.
Le problème devenait de plus en plus ardu.
—Alors, à gauche, invita, pour la deuxième fois, M. Alexandre Charpentier.
Le pauvre Constantin Meunier n'avait plus la foi. Il répondit, mollement:
—Essayons à gauche.
On transporta la Vérité à gauche.
—Impossible!
Tel fut le cri que poussèrent simultanément Constantin Meunier et M. Alexandre Charpentier.
Hélas! ni devant, ni derrière, ni à droite, ni à gauche.... Situation douloureuse et sans issue. Ce qu'elle dut en entendre, la Vérité, comme toujours!
Au cours de leurs travaux, les deux sculpteurs avaient eu des mésententes assez pénibles. Cette dernière aventure n'était point pour les dissiper. Ceux qui connaissent le cœur des hommes, surtout le cœur des artistes, qui sont deux fois des hommes, peuvent se faire une idée de ce qui se passa entre Constantin Meunier et M. Alexandre Charpentier. Ils en arrivèrent, dans leurs rapports, à une tension telle, que l'artiste belge, irrité de l'ingérence dominatrice de son collaborateur, et pensant que son influence avait pu être déprimante, finit par se priver de ses services. Peut-être eût-il dû commencer par là.
Resté seul, le pauvre grand sculpteur fut bien embarrassé. Faut-il croire, comme d'aucuns l'affirment, que l'atmosphère de Bruxelles, aujourd'hui, est funeste à toute création artistique? Ou bien, Constantin Meunier était-il trop vieux? Manquait-il de cette ardeur d'imagination qui tant de fois corrigea ce que son métier avait d'insuffisant? Il essaya quantité de combinaisons qui ne réussirent point. Finalement, après des jours d'efforts, après des luttes douloureuses avec son œuvre et avec lui-même, il en vint à cette conclusion stupéfiante: que, esthétiquement, du moins, les deux figures de la Vérité et de Zola s'excluaient, qu'il fallait choisir entre la Vérité et Zola et ne plus tenter de les associer l'une à l'autre, en bronze. Et il choisit Zola, réservant la Vérité pour une destination inconnue.
On prétend que l'irritation, le chagrin, l'état de lutte constante où il avait dû se mettre vis-à-vis de M. Alexandre Charpentier, la déception, tout cela nefut pas étranger à sa mort, qui arriva peu après. Et le monument d'Émile Zola, en dépit des oppositions de la famille de Constantin Meunier, revint à M. Alexandre Charpentier, qui y travaille, seul, désormais. Où en est-il? Comment est-il? Je n'en sais rien, n'étant pas dans le secret des dieux.
Cette histoire est triste, et, comme toutes les histoires tristes, elle a sa part de comique, un comique amer et grinçant, qui est bien ce qu'il y a de plus tragique dans le monde. Mais, quand on y regarde de près, elle est très caractéristique, et aussi, très harmonieuse avec la vie.
Avant de se pacifier dans l'immortalité, la destinée d'Émile Zola aura été étrangement tourmentée. Comme tous les hommes de génie,—surtout les hommes d'un génie rude, tenace et humain,—Zola a créé, toujours, autour de lui, de la tempête. Il n'est pas étonnant que la bourrasque souffle encore.
Son œuvre fut décriée, injuriée, maudite, parce qu'elle était belle et nue, parce qu'au mensonge poétique et religieux elle opposait l'éclatante, saine, forte vérité de la vie, et les réalités fécondes, constructrices, de la science et de la raison.
On le traqua, comme une bête fauve, jusque dans les temples de justice. On le hua, on le frappa dans la rue, on l'exila: tout cela parce qu'au crime social triomphant, à la férocité catholique, à la barbarie nationaliste, il avait voulu, un jour de grand devoir, substituer la justice et l'amour.
Sa mort fut un drame épouvantable et stupide. Lui qui, devant les rugissements des hommes, devant leurs foules ivres de meurtre, avait montré un cœur si intrépide, un si magnifique et tranquille courage, il n'a rienpu contre l'imbécillité lâche et sournoise des choses, car l'on dirait que les choses elles-mêmes ont de la haine, une haine atroce, une haine humaine, contre ce qui est juste et beau.
Et voilà un sculpteur, deux sculpteurs, dont les intentions ne peuvent être, une minute, suspectées, qui aimèrent Zola, qui l'admirèrent, et qui, parce qu'ils furent impuissants à interpréter le génie d'une œuvre et l'héroïque beauté d'un acte, s'écrient, dans leur langage d'artistes fourvoyés:
—Décidément, la Vérité et Zola ne sont pas d'ensemble.
Je sais bien que le fait, en lui-même, est assez mince, et qu'il ne faut voir dans ces paroles qu'un mauvais calembour, en argot de métier...
Pourtant, ce soir-là, à la suite de ce récit, je rentrai à l'hôtel affreusement triste et découragé. Je passai une nuit fort agitée et fiévreuse. Dans mes cauchemars, je ne voyais partout que des places publiques, des squares, des jardins, où des foules forcenées érigeaient au Mensonge, à la Haine, au Crime, à la Stupidité, des monuments formidables et dérisoires.
Heureusement, le lendemain, Bruxelles me reprenait. Je revis, en sortant, la jolie femme au laurier-rose, plus candide, plus enfant que jamais... Elle ne jouait plus au gros lion avec ses petites filles; elle jouait au méchant tigre. Et les Bruxellois eurent vite fait de chasser les fantasmes de la nuit, et de m'entraîner, à nouveau, dans la ronde de leur comique.
Sur les pontsDe Bruxelles...
Qu'est-ce que je chantais là, mon Dieu?... À Bruxelles, il n'y a pas de ponts... Ils avaient bien, autrefois,une rivière, une rivière que, par esprit d'imitation et pour justifier leur parisianisme, ils avaient appelée, en en réformant l'orthographe: la Senne. Mais, depuis longtemps, ils l'ont enfouie sous terre et recouverte d'une voûte... Peut-être aussi, est-ce pour ne pas faire concurrence au Manneken-Piss, dont le pipi puéril leur suffit, suffit à leur amour de l'eau, à leur amour des reflets dans l'eau...
Un Industriel.
J'ai vu un grand industriel. Il était d'ailleurs tout petit, ainsi qu'il arrive souvent des grands écrivains, des grands artistes, des grands avocats, des grands médecins.... Il était tout petit, très rouge de visage, très blond de barbe et de cheveux, et bedonnant, avec une très grosse chaîne, ou plutôt un très gros câble d'or, en guirlande sur son ventre.
—Ça va très mal... ça va très mal... gémit-il... On ne peut plus travailler tranquillement... Toujours des grèves!... Quand l'une cesse, l'autre commence... Pourquoi, mon Dieu, pourquoi?... Ah! je ne sais pas ce que va devenir notre industrie, notre pauvre industrie... Elle est bien malade...
Et, brusquement:
—C'est de votre faute!... crie-t-il.
—De ma faute?... À moi?
—Oui, oui... Enfin, de la faute des socialistes... des anarchistes français... Mais oui... Vous ne connaissez pas nos ouvriers, à nous... De braves gens... de très braves gens... Au fond, ils ne veulent rien... ne demandent rien... sont très contents de ce qu'ils gagnent.Ils ne gagnent pas grand'chose, c'est vrai. Mais ça leur suffit... Du reste, qu'est-ce qu'ils feraient de plus d'argent?... Rien... rien... rien... Vous allez rire. L'année dernière, j'ai donné vingt francs à un ouvrier qui avait sauvé la vie à ma fille... ma fille unique... tombée dans le canal... Savez-vous ce qu'il a fait de ses vingt francs? Il a acheté un samovar, mon cher monsieur, un samovar!... Il est vrai que c'est un Russe... N'importe.
Et il répète, en levant les bras au ciel:
—Un samovar!... Un samovar! Et ils sont tous comme ça!... Parbleu! ils se mettent bien en grève, de temps en temps, comme les autres... Que voulez-vous?... c'est la mode, aujourd'hui, dans le monde ouvrier... Du moins, chez nous, les grèves ne sont pas sérieuses... des grèves pour rire... Quelques jours de flâne... et puis à l'ouvrage!... Nos grèves?... C'est la forme moderne de la kermesse... Oui, mais, dès que nos ouvriers sont en grève, arrivent, on ne sait d'où... des tas de socialistes... d'anarchistes... enfin des Français... Ils gueulent: «Debout! Debout!... Sus aux patrons!... Mort au capital!...» Ils excitent à la violence, à l'émeute, au pillage. Et voilà nos bons petits agneaux belges, changés, aussitôt, en bêtes féroces françaises... Alors, tout va mal... le gâchis, quoi!... Nous sommes bien obligés, parfois, d'augmenter les salaires... Or, augmenter les salaires, savez-vous ce que c'est? C'est ruiner notre industrie, tout simplement... Oui, monsieur, notre industrie... vous ruinez notre industrie, tout simplement... Ah! sans vous!...
Je voulus expliquer à mon interlocuteur que nos grands industriels du Nord formulaient les mêmes éloges sur le désintéressement de leurs ouvriers, et les mêmes plaintes contre les excitateurs belges. C'est beaucoup plus facile que de rechercher les vraies causesd'une évolution, disons, pour ne pas les vexer, d'une maladie économique, et d'y remédier. Je tâchai de lui faire comprendre que, tant que les conditions du travail ne seraient pas réorganisées sur des bases plus justes, il en serait toujours ainsi... Mais le petit grand industriel s'obstine à ne pas entendre raison.
Il proteste, s'agite, trépigne, crie:
—Non, non... Il n'y a pas d'évolution économique, pas de maladie économique... Il n'y a rien d'économique. Il y a le travail... Le travail est le travail... Qu'est-ce que le travail?... Rien... Que doit-il être?... Rien... Je ne connais que ce principe-là... Mais, laissez-moi donc tranquille... Non, non. Il y a vous, vous!... Vous, vous avez toujours été les propagandistes de l'esprit révolutionnaire parmi les peuples... C'est dégoûtant... Ah! je sais bien ce que vous rêvez... je vois bien ce que vous attendez... La Belgique aux Français, hein?
—Et vous la France aux Belges, hein?
Le petit grand industriel me considère alors d'un œil singulièrement brillant:
—Hé!... Hé! fait-il en claquant de la langue... Ne riez pas... Dites donc? Dites donc?... Avec nos bons, nos excellents amis les Allemands?... Hé! hé?... Mais dites donc?... Ah! ah!...
Puis, il se hausse sur la pointe des pieds, atteint de la main mon épaule, où il tape, le bon Belge, de petits coups protecteurs:
—Hé! hé!... Sapristi... dites-moi donc?... Ce serait une fameuse chance, pour vous!...
Waterloo.
Le même jour, je suis allé visiter le champ de bataille de Waterloo. Peut-être ai-je été poussé inconsciemmentà cette absurde visite, par cette idée, non moins absurde, de m'habituer tout de suite à l'idée de la défaite, de la dénationalisation, de la belgification, qu'évoque en moi le nom seul de Waterloo.
Mais je n'ai rien vu, au champ de bataille de Waterloo... Au champ de bataille de Waterloo, près de l'auberge de Belle-Alliance, où quelques excursionnistes anglais échangeaient de petits cailloux jaunes contre de petits cailloux noirs, je n'ai vu, debout sur une table, les jambes bottées, sur la tête un panama en bataille, aux yeux une énorme lorgnette, je n'ai vu que M. Henry Houssaye, qui regardait... quoi?
Des corbeaux volaient ici et là, dans la morne plaine... Et je me dis mélancoliquement:
—Il les prend encore pour des aigles.
Au Musée.
Je ne dirai rien des visites que j'ai faites aux Musées. Je veux garder secrètes en moi, au plus profond de moi, les jouissances et les rêveries que je vous dois, ô Van Eyck, ô Jordaens, ô Rubens, ô Teniers, ô Van Dyck!... Je veux, en admirateur respectueux, soucieux de votre immortel repos, vous épargner toutes les sottises, épaisses, gluantes, que sécrètent hideusement les critiques d'art, lorsqu'ils se trouvent en présence des œuvres d'art, de n'importe quelles œuvres d'art, sottises indélébiles qui, bien mieux que les poussières accumulées et les vernis encrassés, encrassent à jamais vos chefs-d'œuvre, et finissent par vous dégoûter de vous-mêmes... Ah! c'est bien la peine que vous ayez été de grands hommes et de braves gens!
Un soir, au Musée de La Haye, j'ai vraiment entendu l'Homèrede Rembrandt me dire:
—Éloigne de moi,—ah! je t'en supplie, toi qui sembles m'aimer silencieusement,—éloigne de moi tous ces sourds bourdonnements de moustiques, toutes ces douloureuses piqûres de mouches, qui rendent ma vie si intolérable, dans ce musée, et qui font que je regrette souvent—je t'en donne ma parole d'honneur—de n'avoir pas été peint par M. Dagnan-Bouveret... Car, si j'avais été peint par M. Dagnan-Bouveret, comprends-tu?... tout ce qui se dit de moi aurait sa raison d'être... Et je n'en souffrirais pas... Tiens! regarde cette grosse dame... oui, là-bas... à gauche..., cette grosse dame en rose... devant le Vermeer... Tout à l'heure, elle rassemblait autour de moi toute sa famille—quatre petits garçons, quatre petites filles, et autant de neveux et de nièces—et elle disait à tout ce monde, en me désignant de la pointe d'une aiguille à chapeau: «Examinez bien ce vieux-là, mes enfants. Comme il ressemble à votre grand-père!» Et les enfants de s'écrier, en tapant dans leurs mains: «C'est vrai!... Grand-papa... grand-papa!» Eh bien, j'aime mieux ça. Je ne sais pas pourquoi... ça m'a fait plaisir... oui, ça m'a ému, de savoir que je ressemble à quelqu'un, à quelqu'un de vivant, même à quelqu'un de Bruxelles;... car, sûrement, elle est de Bruxelles, la grosse dame en rose... Mais si tu avais entendu, l'autre jour, M. Thiébaut-Sisson? Alors je ne ressemblais plus à rien... Et M. Mauclair, donc?... N'affirmait-il pas que je suis «de la peinture statique»? Quelle pitié, mon Dieu... quelle pitié!
Est-ce curieux?... Est-ce humiliant pour notre mentalité, qu'il existe encore au XXesiècle tant de gens assez oisifs, assez pauvres d'idées, assez dénués du sensde la vie, assez peu respectueux du sens de la beauté, pour se donner la mission ridicule d'expliquer des choses, que d'ailleurs on n'explique point, auxquelles ils ne comprennent et ne comprendront jamais rien, quand il est si facile de laisser, chacun, jouir de ce qu'il a devant les yeux, librement, à sa façon?
Mais voilà... Tout homme a, dans le cœur, un Mauclair qui sommeille.
Si, du moins, il sommeillait toujours, ce sacré Mauclair-là!... N'est-ce pas, mon pauvre Homère?
Il fait de la race.
Les Belges sont grands éleveurs de poules et aussi de lapins. Ils ont fabriqué une espèce de lapin qui se nomme d'un nom grandiose: le géant des Flandres, et qui, pour un lapin, animal généralement peu lyrique, est bien un géant, plus qu'un géant, un véritable monstre. Le géant des Flandres arrive à peser jusqu'à vingt-deux livres de viande.
Mais c'est surtout la poule qui constitue, pour la Belgique, un commerce intéressant et très prospère. Il faut le reconnaître, les Belges sont des maîtres incomparables, en aviculture.
Parmi les élevages, très nombreux autour de Bruxelles, j'en ai visité un qu'on m'avait spécialement recommandé. Il appartient à M. de S... Mi-paysan, mi-hobereau, d'accueil un peu rude, mais bon homme au fond, M. de S..., après quelques minutes, finit par se familiariser jusqu'à l'indiscrétion, jusqu'aux bourrades joyeuses, aux tapes sur le ventre. Et son rire est quelque chose de si assourdissant que, chaque fois qu'il rit, onest instinctivement porté à se boucher les oreilles, comme au passage d'une locomotive qui siffle.
Son installation est merveilleuse. Rien n'y est laissé au hasard... Tout y est combiné, prévu, réglementé, discipliné: nourriture, soins, hygiène, exercice physique, sélection, en vue de l'amélioration constante et du plus parfait bonheur de la race.. Je n'ai jamais vu que, nulle part, on en ait fait autant pour les hommes.
—Je suis sévère..., confesse M. de S..., ça oui... mais je ne les embête pas... Il ne faut jamais embêter les bêtes... Il faut qu'elles s'amusent, au contraire.. Quand elles ne s'amusent pas, elles dépérissent... Et alors, bonsoir les œufs!...
Ils ont deux espèces de poules, en Belgique; la Coucou de Malines, et la Campine. Produit très bien fixé d'un croisement de la Brahma herminée avec la Campine, la Coucou de Malines est résistante, grosse, un peu lourde de formes, d'un joli gris caillouté, d'une chair abondante et délicate. Elle est essentiellement commerciale. On en expédie dans le monde entier. La Campine est la poule nationale. On raconte qu'il y a plus d'un siècle, la race en était à peu près perdue; du moins elle s'était astucieusement dispersée parmi d'autres races. Peu à peu, on l'a reconstituée dans toute sa pureté originelle. Elle est petite, mais extrêmement élégante, vive et jolie. M. Paul Bourget dirait qu'elle a des allures aristocratiques. Svelte et un peu piaffeuse, telle du moins que je la connais, je crois qu'il serait plus juste de lui attribuer des airs de petite cocotte, de cocodette. Un mantelet blanc, délicieusement blanc, accompagne sa robe blanche et noire, très collante au corps, et qui dessine les formes avec une grâce un peu hardie... Une crête effilée, d'un rouge vif, la coiffe d'une façon exquisément insolente. Commenotre Bresse, elle a des pattes bleues, ce qui est un signe de bonne naissance. Le sang bleu, toujours.
—Une pondeuse admirable, s'extasiait notre hobereau... la meilleure, la plus régulière de toutes les pondeuses... avec ses petites mines évaporées...
Et, tout en me promenant à travers ses parquets, propres, luisants, luxueux, pareils aux villas de Saint-Germain et de l'Isle-Adam, il me confiait, en termes prolixes, ses idées sur l'élevage...
Comme j'admirais la vitalité, la robustesse, la belle humeur de ses bêtes:
—Ah! voilà!...professait-il. Il faut être impitoyable et scientifique.. Je suis impitoyable et scientifique... J'élimine les coqs qui ne chantent pas bien... dont la voix n'est pas assez sonore et retentissante... Tout est là, mon cher monsieur... J'ai observé que, plus un coq chante fort, plus il est ardent et, par conséquent, apte à la reproduction. Une belle voix, chez les coqs, de même que chez les hommes, annonce toujours... enfin, vous savez ce que je veux dire...
—Alors, les ténors?... ne pus-je m'empêcher de remarquer... Dites donc, voilà un point de vue nouveau.
—Non, pas les ténors, naturellement. Les ténors sont des lavettes... Ah! ah! ah!... Les ténors, à la broche!... Dans la marmite, les ténors!... Bien entendu, je ne conserve que les barytons... les barytons sérieux, bien gorgés... Allez! les poules ne s'y trompent pas... Elles savent parfaitement que plus un coq barytonne, mieux elles seront servies, plus leurs œufs seront gros, abondants... et plus vigoureux leurs petits... car tout s'enchaîne, dans la nature... Tenez, j'ai fondé à Bruxelles un Club, chargé de propager, à travers le monde, ces vérités biologiques... Un succès fou, mon cher monsieur... Nous avons maintenant des journaux,des conférences, des laboratoires... beaucoup d'argent... Nous organisons des expositions épatantes... avec des concours de chant... Un vrai conservatoire... mais pas de musique... ah! ah!... non, sacré matin!... un conservatoire de... enfin vous savez ce que je veux dire... C'est passionnant.
Il m'apprit qu'il n'y avait qu'un seul moyen de reconstituer une race dégénérée: l'inceste.
—Ainsi vous prenez, je suppose, deux cochins fauves... Ils ont des tares inadmissibles, ignobles, dégoûtantes, criminelles, telles, par exemple, que des plumes grises, noires ou blanches... des culottes étriquées, pas assez bouffantes... des queues trop longues... Enfin, il reste en eux des mélanges anciens, des influences disparates... Eh bien, vous les isolez dans un parquet... Bon... Ils ont des couvées... Bon!... Vous sélectionnez, sans faiblesse, la poule et le coq, c'est-à-dire le frère et la sœur que vous mettez carrément à la reproduction... Et ainsi de suite, de couvées en couvées... Peu à peu, les influences étrangères s'atténuent, les mélanges disparaissent... Après cinq, six générations, vous avez retrouvé tous les caractères bien définis, toutes les vertus ataviques, toute la pureté première de la race. Ah! c'est passionnant.
Il ajouta:
—Pour les hommes, ma foi!... je n'ai point essayé...
Et il me poussa du coude légèrement:
—Hé! hé! Dites donc? Faudrait peut-être essayer ça... en France, où la race s'en va... s'en va...
Je vis, dans un parquet, des oiseaux extraordinaires que, tout d'abord, je pris pour des rapaces. Droits comme des hommes et juchés sur de hautes pattes sèches, nerveuses, armées de terribles éperons, le poitrail bombant, serré dans un justaucorps de plumesbleuâtres, la queue courte, pointue, relevée à la manière d'un sabre, l'œil féroce, le bec recourbé, coupant, nomme celui des vautours, ils me firent l'effet de ces reitres querelleurs, qui, pour un rien, tiraient l'épée, et vous étendaient, d'un coup d'estoc, sur la berge des routes.
—Des Combattants de Bruges... expliqua en haussant les épaules, le hobereau... Rien du tout... rien du tout... Oui, ils font les fendants... ça a l'air de quelque chose... et, au fond, des couillons, mon cher monsieur, les pires couillons du monde. Ne me parlez pas de ces épateurs, qu'un rouge, gorge mettrait en déroute... et qu'il faut élever dans du coton...
Nous marchions toujours de parquets en parquets, et, toujours, le grand aviculteur parlait, parlait, expliquait, commentait:
—L'hôpital! me dit-il, tout à coup.
Il s'arrêta, me montra un grand espace, divisé en cinq ou six compartiments, enclos de grillages, où s'élevaient, bien exposées au soleil, de vraies maisonnettes. Une forte odeur d'acide phénique montait du sol soigneusement ratissé... Quelques poules se promenaient, l'aile basse, de l'allure triste, lente et cassée qu'ont les vieilles bonnes femmes, dans la campagne. J'en vis qui boitillaient, qui sautillaient sur leurs pattes, entourées de linges de pansement. D'autres, hottues, les plumes ternes et bouffantes, la crête décolorée, restaient immobiles, sans rien voir de ce qui se passait autour d'elles. D'autres encore, accroupies en rang, sur l'herbe sulfatée, dodelinaient de la tête et se racontaient de petites histoires, parlaient, sans doute, de leurs maladies, comme font les convalescents, assis, dans le jardin de l'hospice, sur des bancs, un jour de soleil.
Et M. de S... me conta ceci:
—Un matin, j'apprends par mon chef basse-courrier, que j'ai deux poules diphtériques... Comment avaient-elles pu attraper cette contagion, ici, où, chaque jour, les parquets, le sol, les mangeoires, l'eau, la nourriture même, tout enfin est désinfecté?... Je me le demande encore... Mais il n'y avait pas à s'y tromper; elles étaient diphtériques... Ah! sacristi!... Immédiatement, j'ordonne de les isoler dans une de ces maisonnettes que vous voyez... Et on les soigne... Trois fois par jour, un employé venait avec un petit attirail d'infirmier... Il commençait par racler, avec un grattoir, le gosier des poules, enduisait, ensuite, à l'aide d'un pinceau, les plaies à vif, d'une bonne couche de pétrole, et comme il faut soutenir les malades, durant l'évolution de cette maladie, qui est très déprimante, il leur entonnait deux ou trois boulettes, d'une composition spéciale et tonique... Ce régime leur était extrêmement pénible et douloureux. Mais quoi? Elles avaient beau protester, il fallait bien en passer par là... Or, voici ce qu'elles imaginèrent... C'est à ne pas croire! Moi-même, j'eusse traité de blagueur celui qui m'eût rapporté la chose, si je n'en avais pas été, une dizaine de fois, le témoin stupéfait... Du plus loin qu'elles voyaient venir leur bourreau, avec sa trousse, elles essayaient aussitôt de se mettre sur leurs pattes, battaient de l'aile, affectaient la plus folle gaieté, puis, se précipitant aux mangeoires garnies d'un peu de millet, elles faisaient semblant de manger.... Oui, mon cher monsieur, avec une ostentation comique, elles faisaient semblant de manger, goulûment. Et, regardant l'employé, en dessous, d'un air malin, elles semblaient lui dire: «Tu vois, nous avons grand appétit... nous sommes tout à fait guéries... Remporte donc ton grattoir, tonpinceau au pétrole, et tes boulettes»... Ah! les roublardes!... C'est passionnant...