Chapter 4

—Dire, m'écriai-je, que j'ai été puni, au collège, de huit jours de cachot pour avoir écrit, dans un discours français, ces mots sacrilèges: «l'intelligence des bêtes»!

—Tiens! moi aussi, dans un thème latin, s'exclama l'aviculteur... chez les Jésuites...

Et son gros rire fit s'agiter toute la basse-cour...

Je n'étais pas au bout de mes surprises...

Au centre d'un parquet, un petit homme, enveloppé d'une longue blouse de toile écrue, un tablier blanc noué autour des reins, la tête coiffée d'une calotte ronde—tout à fait l'air classique d'un interne—disposait sur une table, méthodiquement, des pots, des fioles, des bandes, des rouleaux de ouate hydrophile, et faisait flamber de fins instruments d'acier, dans un récipient de métal.

—Pourquoi est-ce?... demandai-je.

L'aviculteur parut un moment gêné:

—Pour rien... pour rien... répondit-il.

Puis, tout à coup:

—Bah!... vous avez l'air d'un brave homme... Seulement, pas un mot à personne, hein?... Eh bien, voilà... Il arrange les poules pour une prochaine exposition... Il les met au point réglementaire...

Et, son caractère joyeux reprenant le dessus:

—Il fait de la race... ajouta-t-il, dans un rire sonore. Vous comprenez?... J'ai des sujets qui ont des qualités... mais qui ont aussi des tares... On n'est pas parfait, que diable!... Alors, j'augmente les qualités, et je détruis les tares... Je rajeunis les éperons trop vieux... Je peins en rose ou en bleu, selon l'espèce, les pattes jaunes... Je teins les plumes défectueuses... Je supprime des doigts, ou j'en rajoute, suivant le cas...Je retaille les crêtes mal faites et les mets à l'ordonnance... Très délicat, très compliqué, vous savez?... Enfin, voilà!... Que voulez-vous?... Il faut bien faire comme tout le monde... Si je vous disais qu'il y a deux ans, à Liège, j'ai enlevé le Grand Prix d'honneur, avec un mauvais lot de cochins fauves, entièrement passés au carbonyle?... Le diable m'emporte!... Ah! c'est passionnant.

Sur cette étrange confidence, nous terminâmes notre visite.

Roi d'affaires.

Dînant chez des amis de la colonie étrangère, je demandai à un Belge notoire, qui passe pour presque tout savoir des choses de Bruxelles, surtout les choses scandaleuses, de me conter quelques anecdotes caractéristiques, sur le roi Léopold.

Le Belge notoire sourit, et il me dit:

—Oh! ce n'est pas la peine... Vous le connaissez mieux que moi... Léopold, c'est Isidore Lechat...

Et, finement:

—Un Lechat mieux léché, par exemple... corrigea-t-il.

—Bon! répliquai-je... Isidore Lechat... C'est entendu... Mais cela ne me dit rien de précis... J'entends toujours, quand on parle du Roi: «Le Roi est ceci... Le Roi est cela»... mais d'histoires, qui illustrent ces vagues affirmations, pas la moindre. Ou bien alors, ce sont des histoires qui courent les rues, les théâtres, les boudoirs, les restaurants de Paris, et que je ne puis vraiment prendre au sérieux... Non, je voudrais desfaits positifs... des traits de caractère... du document, enfin... Un homme pareil!... Il doit y en avoir d'admirables, d'extraordinaires, par milliers...

Alors, ils se mirent à bavarder sur le Roi, avec abondance...

Mais on ne sait jamais rien... Les gens passent près de vous, les choses arrivent et défilent autour de vous; personne n'a d'yeux, personne n'a d'oreilles...

Ils restèrent, comme de coutume, dans des généralités lyriques qui ne m'apprirent rien d'autre, sur ce personnage passionnant, que leur propre opinion, laquelle, faut-il le dire, m'était fort indifférente.

Je sus, ainsi, ce que je savais déjà depuis longtemps, que le Roi est fin, rusé, retors, voluptueux, sans le moindre scrupule ni la moindre pitié. Il est horriblement âpre et avare, mégalomane aussi, par surcroît, d'une mégalomanie singulière qui le pousse à bâtir, à bâtir des maisons, des palais, des boutiques, sans autre but que de faire de Bruxelles une ville monumentale, dans le genre de New-York et de Chicago. Projet absurde, car il n'a sans doute pas réfléchi que c'est à des Belges—à des Belges de Bruxelles—qu'il s'adresse, non à des Américains. Pour satisfaire en même temps à son avarice, à ses plaisirs, à sa mégalomanie, il ne pense qu'à conquérir de l'argent, encore de l'argent, toujours de l'argent. Tous les moyens lui sont bons, principalement les pires. Son imagination, en affaires, est inépuisable et merveilleuse. Il roule les gens, et même les peuples, avec une maestria souveraine. Les bons tours ne lui font jamais défaut. Il a beau le vider, son sac en est toujours plein. Ses filles, qu'il a dépouillées en un tour de main, en savent quelque chose. L'Angleterre et l'Allemagne, qui ne sont point pourtant des gogos faciles àmettre dedans, ont connu, à leurs dépens, cette supériorité prestidigitatrice,lors des fameuses négociations du Congo... De son trône, il a fait une sorte de comptoir commercial, de bureau d'affaires, comme il n'en existe nulle part de mieux organisé, et où il brasse de tout, où il vend de tout, même du scandale. Dans un autre temps, cet homme-là eût été un véritable fléau d'humanité, car son cœur est absolument inaccessible à tout sentiment de justice et de bonté. Sous des dehors polis, aimables, spirituels, élégamment sceptiques, familiers même, il cache une âme d'une férocité totale, qu'aucune douleur ne peut attendrir... Ce qu'il a fait souffrir sa femme, ses filles, on ne le saura sans doute jamais... Ah! les pauvres créatures!... Et on les enviait!... Ce fut une stupeur, dans toute la Belgique, quand on apprit que la Reine—la meilleure, la plus douce, la plus résignée des femmes—était morte, seule, toute seule, abandonnée comme une pauvresse, dans cette triste résidence de Spa. Le Roi, lui, était à Paris... Il vint sans hâte, en rechignant, enterra sa femme, sans cérémonie, vite, vite, et, la formalité accomplie, le soir même, il s'empressa de reprendre le train pour Paris et de retourner à ses plaisirs... On ne lui sut, en cette circonstance, aucun gré de son manque d'hypocrisie... Je pense qu'on eut le plus grand tort, car il est beau que les hommes—fussent-ils rois—se montrent tels qu'ils sont. Il estima peut-être assez son peuple, pour ne point lui donner la comédie d'une douleur bourgeoise qu'il ne ressentait pas; explication trop idéaliste à laquelle le Belge notoire ne voulut pas souscrire... Non, ce jour-là, on ne vit sur la figure du Roi que l'ennui, l'agacement d'avoir été dérangé pour si peu de chose... Cette messe mortuaire, vite expédiée pourtant, ne valait pas la déception d'un rendez-vous d'affaires manqué, ou d'un déjeuner remis, au Pavillon d'Armenonville...

La femme du Belge notoire dit à son tour:

—Indulgent pour lui-même, le Roi est implacable aux autres. Sa Cour est gourmée, raide, d'un protocole compassé et vieillot, d'une hiérarchie surannée et comique... Il y veut de la vertu et de la religion... On s'y ennuie mortellement... Peu lui importe. Sa vie à lui n'est pas là... Il ne vient à sa Cour que pour se reposer de ses fatigues parisiennes et se mettre au vert... Nous lui servons de temps de carême... D'ailleurs, outre cette cure d'hygiène dont nous faisons tous les frais, je crois que son malfaisant égoïsme s'amuse énormément à voir les autres se dessécher d'ennui... Ah! vous n'avez pas idée de ce qu'est une fête à la Cour du roi Léopold, ce vieux marcheur, cet ami de tous les plaisirs... On y a toujours l'air d'enterrer quelqu'un...

J'objectai:

—Mais il a la réputation d'être charmant, galant avec les femmes...

—Avec les femmes des autres pays, parbleu!... s'écria la dame courroucée... Mais nous?... Ah! nous!... Il n'a qu'une joie... une joie infernale: nous embarrasser, nous blesser, nous mortifier... Il ne nous montre que de l'ironie, et... le dirai-je?... du mépris... oui, c'est cela, du mépris...

—Cependant... commençai-je à insinuer... la...

La dame du Belge notoire me coupa violemment la parole.

—Je sais ce que vous voulez dire... vous vous trompez... Elle n'est pas belge... elle n'est pas belge... Elle est... enfin, elle n'est pas belge...

Et elle poursuivit:

—Je ne l'ai jamais vu que méchant avec les femmes belges... d'une grossièreté d'âme qu'il sait, mieux que personne, orner d'un badinage léger, d'une drôleriepiquante, mais qui ajoute encore à la cruauté de la blessure... Que faire?... Lui répondre?... se fâcher?... Il se venge aussitôt sur les maris, car il dispose des places, des honneurs... Alors, on se tait, on sourit, on accepte toutes les humiliations... Il faut bien vivre... Tenez... voici un trait, tout récent, de son caractère, ce qu'on se plaît à appeler son esprit... Au dernier bal de la Cour, je me trouvais, dans un petit salon, avec une de mes amies, la comtesse de M... C'est une charmante femme, veuve depuis quatre ans... assez jolie... enfin pas très jolie... très bonne, par exemple, très entrain... et dont l'existence est un peu libre, je le reconnais... un peu libre... Mais quoi!... Elle fait ce qu'elle veut, et ce qu'elle fait ne regarde qu'elle, après tout. La veille, au bal du Cercle de la Noblesse, la comtesse avait beaucoup dansé avec M. de K... qui passe, à tort ou à raison, pour être son ami... Mais enfin, elle avait dansé décemment, et personne n'avait trouvé à y redire... Voyons, monsieur, je vous le demande... si M. de K... est son amant, rien de plus naturel qu'elle danse avec lui...

—Évidemment...

—Et s'il ne l'est pas?...

—Rien de plus naturel encore, approuvai-je... pour qu'il le devienne...

—Évidemment...

Elle s'aperçut que cet adverbe, ainsi placé, était peut-être un peu vif... Aussi s'empressa-t-elle de reprendre son récit.

—Nous étions donc toutes les deux à nous morfondre dans ce petit salon, quand le Roi, après le défilé du corps diplomatique, y entra. Rien ne l'assomme, ne le dispose mal, comme cette cérémonie, qu'il déteste... Il vint vers nous... Je suis obligée d'avouer,qu'en dépit des années, le Roi a toujours une belle allure... de la sveltesse... de la grâce... Enfin, il est très bien... Mais à ses petits yeux bridés, effrayants quand on les regarde de près, à un certain pli de la bouche, je sais lorsqu'il est en veine de méchanceté... Il y était...

—Eh bien, madame, dit-il, en abordant la comtesse... vous amusez-vous, aujourd'hui?...

—Oui, Sire, beaucoup... répondit-elle, en faisant une profonde révérence.

—Pas tant qu'hier... pas tant qu'hier, n'est-ce pas?

Mon amie s'embarrassa, balbutia:

—Comment, Sire?...

—On m'a dit, appuya le Roi... on m'a dit que vous aviez beaucoup dansé, hier... au Cercle de la Noblesse... beaucoup dansé... Avec qui avez-vous donc tellement dansé?

Ma pauvre amie rougit:

—Mais, Sire, bégaya-t-elle... je... je... ne sais plus...

—Ah!... Bien... bien...

Et, se retournant vers moi, brusquement, il me dit:

—Et, vous, madame?... Est-il indiscret aussi de vous demander avec qui vous avez dansé?

Le Roi attendit ma réponse... Comme je me taisais, il salua, et, riant d'un petit rire méchant qui nous couvrit de confusion, s'éloigna lentement.

La dame semblait outrée, en racontant cette anecdote. Elle finit sur cette conclusion d'une énergie un peu rude:

—Tout ce que vous voudrez... C'est un mufle!...

Alors, un haut fonctionnaire belge protesta doucement:

—On le calomnie beaucoup... Nous avons une tendance fâcheuse à exiger des rois qu'ils soient au-dessus, ou en dehors de l'humanité... Mais non... Ils sontdes hommes comme les autres... Léopold est un homme comme tout le monde... voilà tout... Il a nos défauts, nos désirs, nos passions, nos méchancetés, nos vices, peut-être aussi—qui sait?—nos qualités. Pourquoi voulez-vous que son ménage, par exemple, fût meilleur que les vôtres?... Et qu'il pratiquât des vertus assommantes et pompeuses que vous avez le bon esprit de répudier pour vous-mêmes? Vous lui reprochez l'ennui de sa Cour? Où pensez-vous qu'on s'amuse, qu'on puisse s'amuser quelque part à Bruxelles?... L'ennui de sa Cour?... Mais c'est l'ennui de Bruxelles, mais c'est Bruxelles... Tout Roi qu'il est, il n'y peut rien... Il fait ce que nous faisons tous, selon nos moyens et nos préférences... quand il s'embête chez lui, il va s'amuser ailleurs. Et il a raison... Pour les dames belges, on ne peut pourtant pas l'obliger, par la Constitution, à coucher avec elles toutes!

Ici, il y eut une explosion de fureurs que je néglige de vous décrire, parce que vous devez vous l'imaginer sans peine, et aussi parce qu'elle fut sans effet sur le haut fonctionnaire, qui n'en continua pas moins son panégyrique.

—Moi, je sais au Roi un gré infini de ne pas prendre au sérieux sa royauté. Il aura beaucoup servi—beaucoup plus que les anarchistes—à démontrer aux peuples que la Royauté, dans notre temps, est une chose tout à fait inutile, tout à fait démodée, presque aussi grotesque que ces vieilles armures de chevaliers qui meublent encore, çà et là, les antichambres et les couloirs, dans quelques châteaux de cordonniers enrichis... Elle ne devrait plus exister que dans les opérettes, encore que les librettistes estiment que le thème en est bien usé. Sérieusement, est-ce que les Cours d'Autriche, d'Allemagne, d'Espagne, avec labouffonnerie de leur cérémonial, la splendeur carnavalesque de leurs déguisements, ne vous paraissent pas maintenant de stupides décors de théâtre, de lamentables mises en scène, pour représentations d'hippodrome?... Quand je rencontre Léopold, il ne me donne jamais l'impression que c'est le Roi des Belges. Je me dis: «Ah! voilà le président du Conseil d'administration de la Belgique!»... Et cela suffit bien, je vous assure, aux exigences de ma fierté nationale... Et puis, je l'aime, moi, cet homme-là... Il a de l'esprit, un à-propos charmant, de la modération... En voulez-vous une preuve?... Il fut un temps où tous les kiosques de journaux et de fleuristes, toutes les devantures des librairies, des papeteries, étaient pleins de cartes postales, représentant—Dieu sait en quelles postures!—le Roi et Mlle Cléo de Mérode. Je me souviens d'en avoir vu d'absolument obscènes... Cela l'agaçait beaucoup... et ce qui l'agaçait plus encore que l'intention de lèse-majesté qu'elles affichaient si audacieusement, c'était leur sottise lourde et grossière... Quoiqu'il ne se soit jamais plaint, l'étalage en fut interdit sévèrement, mais non la vente qui continua, sous le manteau, comme on disait du temps d'Andréa de Nerciat.

Le haut fonctionnaire s'interrompit pour me demander:

—Vous connaissez, à coup sûr, M. B..., votre compatriote?

—Le sosie du Roi?

—Oui.

—Je crois bien... même taille, même élégante allure, même barbe carrée, mêmes yeux... C'est extraordinaire!

—Vous le connaissez... Bon... Eh bien, un jour, l'année dernière, à Ostende, le Roi se promenait sur ladigue... avec quelques amis... Il se mêle tellement à la foule, qu'on n'y fait pour ainsi dire pas attention... Quand il passa près de moi, j'étais arrêté devant un kiosque qui, exceptionnellement, était couvert, de la base au faîte, de ces cartes dont je vous ai parlé... Quel ne fut pas mon étonnement de voir, tout à coup, le Roi se retourner, quitter son groupe, se diriger vers le kiosque!

—Bonjour, bonjour, cher monsieur C..., me dit-il, de sa voix la plus aimable, en m'apercevant... Ah! ah! je suis content de vous voir... On m'a dit que vous aviez gagné, hier, au Cercle... une grosse somme... une très grosse somme...

—Mon Dieu, Sire... c'est vrai... J'ai été assez heureux... assez heureux...

—Tant mieux... tant mieux... Il faut gagner de l'argent, cher monsieur C..., beaucoup d'argent.

Il acheta un journal qu'il mit dans la poche de son pardessus... et, levant la tête, il considéra toutes ces cartes dont la moins inconvenante le représentait avec, sur ses genoux, Mlle Cléo de Mérode, presque nue, et qui lui tirait la barbe. J'étais anxieux, quoique assez amusé, je dois le dire.

Son examen terminé, il me montra ces ordures, avec une parfaite aisance, et, du ton le plus naturel:

—Ce kiosque, hein?... fit-il. Croyez-vous?... Ah! ce pauvre B!... Au fond, ça doit bien l'ennuyer, toutes ces cochonneries. Je sais qu'il doit venir à Ostende, ces jours-ci... Faites donc enlever ça, discrètement...

Et m'ayant serré la main, il alla rejoindre ses amis.

L'anecdote eut du succès.

—C'est assez joli!... murmurait-on, en approuvant par de petits mouvements de tête... ça n'est pas mal...

Seule, la femme du Belge notoire ne désarma pas. Elle regarda, avec une expression de haine, le haut fonctionnaire qui maintenant se taisait et piquait, du bout des doigts, une praline de chocolat, dans une bonbonnière... puis, haussant les épaules si fort qu'une rose, détachée de son corsage, roula sur le tapis:

—Oh! vous... d'abord... grinça-t-elle.

On ne parla plus du Roi... On parla de Paris et on parla d'art, et on parla d'art et de Paris, de Paris et d'art.

Naturellement!...

Naturellement aussi, je m'esquivai du mieux que je pus.

Le caoutchouc rouge.

Je m'arrête devant une petite boutique, dont l'étalage est étrange: des pyramides de petites meules, petits cubes, petits cylindres, petits parallélépipèdes, petits pains d'une matière mate, alternativement grise et noire. Rien d'autre. Pas d'indication. Aucune étiquette. Le front collé à la vitre, je distingue, dans le magasin, un homme épais, en redingote, qui, cigare aux dents, lit un journal. L'enseigne porte ce seul nom, écrit en rouge: «Blothair et Cie».

J'entre; j'interroge.

—Qu'est-ce que cela?

L'homme en redingote s'est levé. Il pose le journal sur une chaise, son cigare sur le bord d'une table, s'incline, sourit et dit:

—Des échantillons de caoutchouc, monsieur.

La boutique est vide. Aux murs, des armoires fixes, en acajou ciré, fermées. À droite, une table, où se répètent les échantillons de la vitrine. À gauche, un comptoir, avec des registres. Au fond, une porte ouverte, par où j'entrevois une sorte d'arrière-boutique, encombrée de manteaux de pluie, de sections de câbles, de joints de machines, de soques, d'enveloppes et d'enveloppes de pneus, et toute une famille de chiens, dont quelques-uns, renversés, laissent voir, sous le ventre, une petite plaie ronde, aux lèvres de métal. Tout cela est vieux, usagé, comme on dit.

Désignant les pyramides de la vitrine et de la table, je demande:

—Congo, n'est-ce pas?

—Oui, fait l'homme simplement, mais avec une expression d'orgueil.

Cette vitrine a l'air inoffensif; la boutique est d'aspect placide. Pourtant, peu à peu, ces échantillons me fascinent. J'en arrive à ne pouvoir plus détacher mes yeux de ces morceaux de caoutchouc. Pourquoi n'y a-t-il pas d'images explicatives, dephotos, dans cette vitrine?... Mon imagination a vite fait d'y suppléer.

Je songe aux forêts, aux lacs, aux féeries de ce paradis de soleil et de fleurs... Je songe aux nègres puérils, aux nègres charmants, capables des mêmes gentillesses et des mêmes férocités que les enfants. Je me rappelle cette phrase d'un explorateur: «Ils sont jolis et doux comme ces lapins qu'on voit, le soir, au bord des bois, faisant leur toilette, ou jouant parmi les herbes parfumées.» Ce qui, d'ailleurs, ne l'empêchait pas de les tuer... J'en vois montrer en riant leurs dents éclatantes et se poursuivre, s'exalter aux sons de leurs fifres et des tambours profonds. Je vois les bronzes parfaits des corps féminins, et les petits courir, dont le ventrebombe. Je vois de grands diables, aussi beaux que des statues antiques, sourire à un pagne, à des verroteries; tendre les bras vers des liqueurs; se pousser, trépigner autour des montres, des phonographes, de toute la pauvre camelote que nous fabriquons pour eux; se cambrer, se dandiner, comme s'ils se moquaient de nous, ou se moquaient d'eux-mêmes; remuer la tête comme des enfants gênés. Je vois, à leurs femmes, sensibles aux caresses des blancs, le geste gauche d'une paysanne qu'un citadin fait rougir d'aise.

Et voici que, tout à coup, je vois sur eux, et qui les menace, le fouet du trafiquant, du colon et du fonctionnaire. Je n'en vois plus que conduits au travail, revolver au poing, aussi durement traités que les soldats dans nos pénitenciers d'Afrique, et revenant du travail harassés, la peau tailladée, moins nombreux qu'ils n'étaient partis. Je vois des exécutions, des massacres, des tortures, où hurlent, pêle-mêle, sanglants, des athlètes ligotés et qu'on crucifie, des femmes dont les supplices font un abominable spectacle voluptueux, des enfants qui fuient, les bras à leur tête, leurs petites jambes disjointes sous le ventre qui proémine. Nettement, dans une plaque grise, dans une boule noire, j'ai distingué le tronc trop joli d'une négresse violée et décapitée, et j'ai vu aussi des vieux, mutilés, agonisants, dont craquent les membres secs. Et il me faut fermer les yeux pour échapper à la vision de toutes ces horreurs, dont ces échantillons de caoutchouc qui sont là, si immobiles, si neutres, se sont brusquement animés.

Voilà les images que devraient évoquer presque chaque pneu qui passe et presque chaque câble, gainé de son maillot isolant. Mais on ne sait pas toujours d'où vient le caoutchouc. Ici, on le sait: il vient duCongo. C'est bien lered rubber, le caoutchouc rouge. Il n'en aborde pas, à Anvers, un seul gramme qui ne soit ensanglanté.

Dans l'Amérique tropicale, en Malaisie, aux Indes, l'exploitation des plantes à caoutchouc n'est qu'une industrie agricole. Au Congo, c'est la pire des exploitations humaines. On a commencé par inciser les arbres, comme en Amérique et en Asie, et puis, à mesure que les marchands d'Europe et l'industrie aggravaient leurs exigences, et qu'il fallait plus de revenus aux compagnies qui font la fortune du roi Léopold, on a fini par arracher les arbres et les lianes. Jamais les villages ne fournissent assez de la précieuse matière. On fouaille les nègres qu'on s'impatiente de regarder travailler si mollement. Les dos se zèbrent de tatouages sanglants. Ce sont des fainéants, ou bien, ils cachent leurs trésors. Des expéditions s'organisent qui vont partout, razziant, levant des tributs. On prend des otages, des femmes, parmi les plus jeunes, des enfants, dont il est bien permis de s'amuser, pour s'occuper un peu, ou des vieux dont les hurlements de douleur font rire. On pèse le caoutchouc devant les nègres assemblés. Un officier consulte un calepin. Il suffit d'un désaccord entre deux chiffres, pour que le sang jaillisse et qu'une douzaine de têtes aillent rouler entre les cases.

Et il faut toujours plus de pneus, plus d'imperméables, plus de réseaux pour nos téléphones, plus d'isolants pour les câbles des machines. Aussi, de même qu'on incise les végétaux, on incise les déplorables races indigènes, et la même férocité, qui fait arracher les lianes, dépeuple le pays de ses plantes humaines.

Au diable les Anglais, qui sont des jaloux, et qui ne pardonnent pas au roi Léopold de les avoir dupés et volés! Au diable les barbouilleurs de papier, faiseursd'embarras! Si du sang nègre poisse à tous nos pneus, à tous nos câbles, la belle affaire! Pouvons-nous mieux associer les races inférieures à notre civilisation, les mêler de plus près aux besoins de notre commerce et de notre vie?... Et puis, les palais de Léopold, ses fantaisies, ses voyages, ses voluptés, sont coûteux. Ne faut-il pas aussi augmenter les dividendes des actionnaires, payer les journaux, pour qu'ils se taisent, intéresser le Parlement belge, pour qu'il vote, désintéresser les autres gouvernements, pour qu'ils ferment les yeux sur ces atrocités?

C'est égal. Quand je rencontrerai encore le roi Léopold, traînant la jambe dans Monte-Carlo, dans Trouville, ou rue de la Paix, quand je verrai son œil briller, sous le verre, à contempler les écrins d'un bijoutier, à détailler le corsage ou les lèvres d'une femme qui passe, quand je reverrai la compagne trop mûre d'une demoiselle très jolie parler, à l'oreille du souverain, dans un restaurant des Champs-Élysées, je penserai à cette vitrine-ci, et je n'aurai plus envie de rire...

—Nous avons aussi du bien bel ivoire... me dit l'homme en redingote, en me reconduisant jusqu'à la porte.

Remords.

Je m'aperçois que moi, qui reproche si amèrement aux Français leur ironie agressive et leur injustice envers les autres peuples, je viens de me montrer bien français envers les Belges.

Parce qu'ils ont Bruxelles?

N'avons-nous pas Toulouse? N'avons-nous pas l'espritde Toulouse qui caricature l'esprit de la France, au moins autant que l'esprit de Bruxelles, celui de la Belgique?

Les Belges, sans doute, ont des ridicules, comme nous en avons, comme en ont tous les peuples. Ils ont aussi des qualités, des vertus, que beaucoup n'ont pas, et que je souhaiterais aux Français, si orgueilleux de leurs frivolités et de leurs vaines richesses. Ils travaillent. Ils savent réveiller les vieilles cités de leur torpeur ancienne. Même Bruges sort, enfin, de son long silence mystique. Le bruit des marteaux, le sifflement des usines dominent aujourd'hui le chant de ses carillons et le chuchotement mortuaire de ses béguinages. En dépit de toutes ses tares religieuses, un frémissement de vie nouvelle secoue et anime ce petit pays. Enfin M. Edmond Picard et M. Camille Lemonnier ne sont pas plus la Belgique, que M. Drumont et M. Bourget ne sont la France.

Et puis, je n'oublie pas que j'aime Maurice Mæterlinck, que j'aime Émile Verhaeren, que j'ai aimé Franz Servais, le doux et tendre Rodenbach. Et de ce dernier voyage dans Bruxelles, et de tout ce que j'y ai rencontré, de tout ce que j'y ai coudoyé, je les aime plus encore et les admire avec une foi plus haute. Ils ne doivent rien à la France, qui, au contraire, fut heureuse de les accueillir, de les honorer et de s'en honorer. Et Bruxelles, dont ils ne sont pas, dont ils ne pouvaient pas être, qu'ils ont traversé en passant, ne leur a rien enlevé, non plus, de leur génie. Ils sont de chez eux, car ils ont su incarner dans leurs œuvres si différentes, avec une force et une grâce très rares, l'âme même des pays où ils sont nés.

Mæterlinck, je l'ai retrouvé à Gand, au bord du canal, et j'ai retrouvé aussi, dans les eaux mortes du canal, tous les mirages, tous les reflets, toutes les féeriquesmélancolies de sa jeunesse. Et, dans le jardin de la maison familiale, j'ai revu la ruche, d'où partirent les divines abeilles, qui allèrent butiner les belles fleurs de sagesse et de vie.

Verhaeren, j'ai entendu sa voix éloquente, son verbe emporté, dans le vent qui souffle sur les dures plaines de l'Escaut... et j'ai cueilli, aux vieilles portes des demeures flamandes, aux vieux bahuts flamands de ses villages, ses beaux vers sculptés d'une gouge si sûre, d'un ciseau si puissant et si passionné.

J'ai cherché, comme s'il était encore vivant, Franz Servais, dans la campagne abondante des environs de Hall et les tristes rues d'Ixelles. Je l'ai entendu rire joyeusement, et s'attarder à parler de la musique de Liszt, et de la part d'inspiration flamande qu'il y a dans celle de Beethoven, et, une fois encore, de cet admirable poème deJeanne d'Arc, qu'il allait noter et qu'il a remporté.

Et j'ai surpris Rodenbach dans une vieille maison dentelée de Bruges, aux intimités silencieuses, assis, derrière ce transparent qui vaporise les figures, écoutant chanter les carillons, et pleurer l'âme des hommes, regardant glisser les cygnes sur les eaux bronzées du Lac d'Amour...

Ils sont de chez eux, parce qu'il faut toujours à la pensée un point d'appui, un tremplin sûr, pour, de là, s'élancer et se disperser à travers l'humanité. Ils sont de chez eux, et ils sont de chez nous, et ils sont de partout, comme ces êtres privilégiés qui ont su donner une vérité, une émotion, une forme éternelle de beauté au monde qui s'en réjouit...

Et peut-être que ma mauvaise humeur—qu'ils me pardonneront pour l'amour de Mæterlinck, de Verhaeren, de Franz Servais et de Rodenbach—tient uniquement à ce fait puéril, que nous avons été forcés de gravir et dégringoler trop souvent, malgré nous, la rue Montagne-de-la-Cour, et de tourner, beaucoup plus longtemps que nous n'aurions voulu, dans les bois de la Cambre... Il n'en faut pas plus...

À peine, en effet, au bout de huit jours, avions-nous achevé de circuler dans Bruxelles, qu'au moment de partir, en plein boulevard Anspach, nos quatre pneus éclatèrent à la fois.

J'ai tout de même pensé, en dépit de mes remords, que ça avait dû être de rire.

Vers le port.

Un monsieur avait fait je ne sais quoi de contraire aux lois de la Principauté de Monaco; car il n'y a pas seulement que des roulettes et des cocottes, dans la Principauté de Monaco, il y a aussi—la justice me pardonne!—des lois. Peut-être, ce monsieur avait-il eu l'indiscrétion de gagner une trop grosse somme au Trente-et-quarante; peut-être s'était-il permis de mettre en doute les vertus princières de l'océanographie; peut-être avait-il attribué un caractère expiatoire aux appareils sismographiques, dont la générosité du Prince a doté chaque coin de rue, à Monte-Carlo. Toujours est-il, qu'un matin il vit entrer dans la chambre de son hôtel le commissaire de police, qui, solennellement, au nom de Son Altesse Sérénissime, lui signifia un arrêté d'expulsion. Après quoi, le commissaire, selon l'usage, ajouta:

—Vous avez vingt-quatre heures, pour gagner la frontière.

Le monsieur répliqua, en souriant:

—Oh!... cinq minutes me suffiront...

Il n'y a guère plus de distances en Belgique qu'en Monaco. Ce qui fait qu'ici on y est plus sensible, c'est l'état chaotique de la vicinalité.

Et j'invoque Léopold, avec quelle ferveur!

—O Léopold, supplié-je, souverain maître de la Commission, du Courtage et de la Banque, Prince du Négoce, Roi d'affaires et des affaires, incomparable Business king, toi qui comprends si bien, pour ton propre compte, toutes les nécessités économiques de la vie moderne, Roi vert galant, qui, si bien aussi, sais semer l'or et les roses sur toutes les routes de Cythère, ne pourrais-tu distraire quelques-uns de tes scandaleux profits sur les sables d'Ostende et les nègres du Congo, en faveur de tes routes métropolitaines, qui vous rompent côtes et reins, aussi cruellement que les phrases artistiques de M. Edmond Picard vous meurtrissent le cerveau?

Vaine prière.

Même il me semble qu'une voix ironique, une voix bien connue des cabinets particuliers de chez Paillard, me répond:

—Pourquoi veux-tu que je donne des routes à ces Belges dont je suis le Roi toujours absent?... Fais comme moi... Les routes de France sont magnifiques...

Alors, nos quatre pneus, sur les injonctions énergiques de Brossette, ayant fini de rire, nous filons sur Anvers. Ai-je besoin de répéter que ce sont toujours les mêmes pavés, en vagues de pierre dure?... Mais, au risque de casser nos ressorts et d'éventrer notre carter sur ces rudes obstacles, nous faisons, dans la joie de quitter Bruxelles, du cinquante-cinq de moyenne. Il nousfaudra trois quarts d'heure pour atteindre Anvers... Et pourtant je m'irrite que le moteur ne tourne pas assez fort et que de la campagne flamande, qui, de sa fertilité plate, nourrit un peuple industrieux, les arbres, les maisons basses, les verdures noires, les petits villages coloriés et réguliers, ne passent pas assez rapidement, au gré de mon désir, impatient d'un port...

Près de Malines, ô joie! des équipes d'ouvriers travaillent à enlever les pavés... Nous allons dorénavant, je suppose, rouler sur la soie élastique d'un macadam tout neuf... Et, voilà que, brusquement, une violente secousse nous a jetés les uns contre les autres. La voiture s'est enfoncée, jusqu'aux moyeux, dans un bourbier. Elle rage, gronde et fume, impuissante... Une conduite d'eau, crevée, a, en cet endroit, amolli, affaissé le sol, et transformé la route en un lac de boue gluante et profonde... Il nous faut l'aide, un peu humiliante, de deux chevaux, tirant à plein collier, pour arracher la voiture de cette fondrière...

Et les pavés reprennent leurs ondulations suppliciantes...

Ah! ces routes!... ces routes!

Heureusement que la bonne C.-G.-V. est résistante à miracle, et si bien assemblée, que pas un boulon ne manque, après ce raid audacieux... pas un n'est desserré... Furieuse d'avoir dû demander du secours au cheval, on ne peut pas la maîtriser. Il y a des moments où elle ne tient plus au sol... Elle vole, vole dans l'air comme un ballon... Nous serons au port, dans quelques minutes... à moins que nous ne soyons, gisant sur la route, broyés et le ventre ouvert!...

Un port.

Spectacle merveilleux que celui d'un grand port et toujours nouveau! Monde effarant où tout l'univers tient à l'aise entre les docks d'un bassin, où, dans un prodige de couleur, s'entre-choquent les réalités implacables de l'argent, du commerce, de la guerre, et les féeries les plus délicieuses! Masses noires et roulantes qui portent dans leurs soutes l'imagination, le génie, la fécondité, l'ordure, les richesses, la mort de toute la terre!... Tumulte, sur les eaux clapotantes, des petits remorqueurs enragés et des lourds chalands, autour desquels les mouettes blanchissent et jaillissent, comme des flocons d'écume autour d'un récif! Sur les quais, parmi les ballots, les tonnes de graisse et de saindoux, les laines et les peaux, aux odeurs de pourriture, grouillement des torses nus, ployant sous le faix, et des pauvres gueules contractées de fatigue et de révolte! Travail des machines qui, sans cesse criant, soulèvent et promènent dans l'espace, au bout de leurs bras de fer, les charges pesantes, molles comme des ruées!... Silhouettes légères, aériennes, des voilures, des mâtures.—«Tes cheveux sont des mâtures... Ta robe glisse sur la pelouse du jardin, comme une petite voile rose, sur la mer...»

Et entre tout cela qui grince, qui halète, qui hurle et qui chante, l'entassement muet d'une ville, et la vaporisation, dans le ciel, de coupoles dorées, de flèches bleues, de tours, de cathédrales, d'on ne sait quoi... Au delà, encore, l'infini... avec tout ce qu'il réveille en nous de nostalgies endormies, tout ce qu'il déchaîne en nous de désirs nouveaux et passionnés!

Il n'y a pas de port dont je ne sois touché... Même, les tout petits m'enchantent qui sont perdus, comme des nids de courlis, au fond rocheux des criques, et d'où à peine une barque met à la voile... Mon cœur saute et bondit dans les grands... Les fleuves qui sont humains s'y unissent à la mer surnaturelle.

Les plus grandes villes me sont presque toujours de très petits mondes fermés... Un moment vient bien vite où je m'y sens en prison... et m'y cogne aux murs... J'étouffe dans la montagne; son atmosphère m'est irrespirable, ses nuages, qui dérobent toujours la vue des cimes et le ciel, m'écrasent comme de lourdes, comme d'épaisses plaques de plomb. La forêt m'étreint le cœur, m'angoisse, me serre la gorge jusqu'au sanglot... Je ne puis supporter cette sorte de terreur religieuse qu'elle accumule sous ses voûtes et qui emplit ses ténèbres, où, parfois, des bêtes nocturnes hurlent à la mort...

Mais il n'est pas de quai, de jetée, de môle, d'embarcadère, il n'est pas, comme ils disent ici, depiers, au long desquels des bateaux se balancent, où je ne me sente vraiment au bord de l'univers, et joyeux, et libre, et léger... Les coups de sifflet qui font vibrer les vitrages des gares, même gigantesques, ne sont que des avertissements sans éclat; ils ne parlent pas assez à mon imagination... L'appel des sirènes a une autre signification, une autre éloquence, une portée plus haute. Quand il s'amplifie dans les ports, il a la sonorité, la profondeur, l'émotion poignante des nouvelles qui arrivent du bout du monde, et, chaque fois que j'en ai entendu durer les accents, j'ai entendu leur répondre,du plus lointain de moi, mon avidité insatiable des mers inconnues, des paysages de feu et de glace, des flores, des faunes, des humanités que je voudrais connaître et que je ne connaîtrai, sans doute, jamais.

Le chant des sirènes enfièvre, jusqu'au délire, ma curiosité du monde entier...

Bateaux.

Mais l'aspect seul des bateaux me donne une satisfaction complète et plus douce.

Je les aime tous.

C'est la plus hardie des machines humaines, celle qui a naturellement le plus d'élégance. Je pense souvent, avec tendresse, à l'âme intrépide et charmante de celui—dont l'histoire n'a pas retenu le nom—qui, un jour, assis au bord d'un étang et voyant voguer sur l'eau une adorable petite sarcelle à tête rouge, inventa la barque.

Ah! il eut raison de l'inventer, la barque, ce gentil inconnu, car je crois bien que c'est moi qui l'eusse inventée, tant je l'aime... Et qu'on ne se récrie pas!... J'ai bien, étant enfant, sans connaître un mot de physique et de géologie, sans rien savoir du fameux principe des vases communicants, inventé les fontaines jaillissantes. Et comme, tout heureux, avec la foi candide de l'ignorance, je tâchais d'expliquer, sommairement, cette découverte à mon professeur:

—Mais c'est le puits artésien!... s'écria celui-ci, avec une expression de pitié méprisante que je n'oublierai jamais... Petit imbécile, va!... Et Moïse, qui faisait jaillir les eaux, dans le désert, du bout de sabaguette? Qu'en fais-tu, de Moïse?... Et la poudre, l'as-tu aussi inventée, la poudre?... Tu me copieras mille fois cette phrase: «J'ai inventé les puits artésiens.»

C'est à ce pensum, sans doute, que je dois de ne pas avoir, plus tard, inventé la poudre... J'eus trop de honte.

Le goût que j'ai pour l'auto, sœur moins gentille et plus savante de la barque, pour le patin, pour la balançoire, pour les ballons, pour la fièvre aussi quelquefois, pour tout ce qui m'élève et m'emporte, très vite, ailleurs, plus loin, plus haut, toujours plus haut et toujours plus loin, au delà de moi-même, tous ces goûts-là sont étroitement parents... Ils ont leur commune origine dans cet instinct, refréné par notre civilisation, qui nous pousse à participer aux rythmes de toute la vie, de la vie libre, ardente, et vague, vague, hélas! comme nos désirs et nos destinées...

La locomotive qui me fut chère, jadis, je ne l'aime plus. Elle est sans fantaisie, sans grâce, sans personnalité, trop asservie aux rails, trop esclave des stupides horaires et des règlements tyranniques. Elle est administrative, bureaucratique; elle a l'âme pauvre, massive, sans joies, sans rêves, d'un fonctionnaire qui, toute la journée, fait les mêmes écritures sur le même papier et insère des fiches, toujours pareilles, dans les cases d'un casier qui ne change jamais. Sur ses voies clôturées, entre ses talus d'herbe triste, elle me fait aussil'effet d'un prisonnier, à qui il n'est permis de se promener que dans le chemin de ronde de la prison.

Trop gauche pour plier ses grossiers assemblages, ses articulations raidies, à la jolie courbe des virages, trop lourde, trop vite essoufflée pour escalader les pentes, elle s'enfonce, pour un rien, dans les tunnels, comme un rat peureux dans les ténèbres de son terrier.

Elle n'est pas si vieille pourtant, et ce n'est déjà plus rien. De même que tant de formes régressives, qui ne correspondent plus aux besoins de l'homme nouveau, elle doit fatalement disparaître... Mais dans combien de siècles?

Soyons justes envers elle. Elle eut son heure de gloire, et, quand on va de Zurich à Innsbrück, traîné par elle, à travers les hardis défilés de l'Arlberg, sa gloire dure encore. Il est vrai que la plus grande part en revient aux ingénieurs audacieux qui surent tailler, pour elle, dans la roche, au flanc des gorges, des chemins là où jadis n'osaient pas s'aventurer les chamois et les pâtres...

L'homme ne s'est vraiment surpassé que quand il a construit des machines qu'il a pu douer de la vertu de se mouvoir librement, à l'heure de son besoin, à la minute même de son caprice.

Telle, l'auto.

Les ballons que je connais mal, presque aussi mal que M. Santos-Dumont, mais beaucoup mieux que M. Lebaudy, font encore trop songer aux bêtes disproportionnées, où la nature bégayait ses essais d'expression. Ces monstres d'avant l'histoire, dont nous avons encore une survivance, de plus en plus déchue,parmi ces curieux animaux qu'on appelle les nationalistes (voir Millevoye, Déroulède), devaient faire de grands bonds inutiles, et leur stupidité seule les empêchait de s'étonner de leur maladresse énorme.

L'auto, elle, commence à prendre toute la beauté souple des êtres construits raisonnablement, raisonnablement équilibrés, et dont les organes répondent aux nécessités des fonctions.

Ici, pourtant, indignons-nous un peu.

Il y a d'irritants imbéciles, assez dépourvus d'imagination et de goût, pour jucher sur un châssis de voiturette je ne sais quelle singerie de chaises à porteurs; d'autres, non moins irritants et non moins imbéciles, que hantent orgueilleusement des réminiscences de carrosses vitrés, conservés dans les armeries royales, et que l'on vit encore, il y a quelques années, servir aux carnavaleries des hippodromes... Il y a des autos, grossièrement accroupies comme des Bouddhas, boursouflant de hideuses bedaines sur des membres grêles d'insectes... Il y a eu, il reste des radiateurs mal attachés que l'auto semble perdre, en route, comme un pauvre cheval de corrida, ses intestins... Il y a des capots parcimonieux, qui n'enferment pas tout le moteur et font croire à de l'inachèvement. Il y en a, il y en a même beaucoup, qui ressemblent à des garde-manger ambulants, d'autres à des cercueils déjà rongés des vers, d'autres encore à de menus monuments funéraires, prématurément édifiés pour y recevoir les membres mutilés de leurs infortunés conducteurs... et encore d'autres, dont l'ambition peu éclatante,se borne à simuler, en vue d'on ne sait quelle analogie, un modeste tuyau de poêle couché... Il y en a dont l'emphase, tout italienne, et nous l'avons vu, toute bruxelloise, est comique à développer l'envergure d'une cloche à gaz autour de chambres vides où ne détonne pas seulement la puissance de huit chevaux de fiacre. Il y a aussi des voitures qui, au repos, paraissent logiques, stables, depuis l'avant courbé à souhait, jusqu'à l'arrière arrondi en poupe de chaland, et qui, quand la machine les emporte, sursautent, tressautent, se désunissent et ferraillent lugubrement, de ce fait seul que leur maître, mal à propos ambitieux, n'a pas compris l'irréparable faute d'équilibre et de goût qu'est un porte-à-faux. C'est le même, entrepreneur enrichi, commissionnaire heureux, qui croit étaler un faste seigneurial, en installant au volant de son auto un mécanicien rasé, botté, sanglé, affublé dérisoirement d'un haut de forme, d'une livrée de cocher resplendissante et obscène...

Quant à la voiture électrique, elle n'est qu'un leurre, ne sachant pas encore où loger sa force...

Et je n'ai pas un lit où reposer ma tête...

Mais, enfin, il faut bien le dire, une forme s'établit, surtout en France, qui a ce qu'il convient pour nous satisfaire.

Si je suis sensible, par exemple, à la belle ligne, à la belle courbe, si pleine, si modelée, si parfaitement harmonieuse du capot de la Charron, c'est qu'il enferme toute la machine et lui applique son épiderme exact.Je ne le suis pas moins à l'agencement du moteur, à l'enroulement étudié des volutes de cuivre, au quadruple embranchement de l'admission si pratiquement mécanique et si joliment ornemental, à tout le dispositif assemblant les métaux les plus propres à leur objet, à la distribution anatomique des pièces qui, non seulement, fait vivre le moteur et captive sa fougue, mais encore lui donne une beauté véritable.

Oui, une beauté, cher monsieur Mauclair de la Lune...

S'il y a une beauté des êtres et des objets qui soit n'importe quoi d'autre que le fait de répondre pleinement, exclusivement, à leur destin ou à leur emploi... alors, monsieur Mauclair, je suis comme vous, je ne sais pas ce que c'est que la beauté.

L'esthétique des objets d'art est infiniment plus mystérieuse et, par conséquent, infiniment plus confuse... Mais c'est le propre de toute magie qu'il lui faille un grimoire.

Entre les machines que la sensibilité, que l'imagination de l'homme a créées pour s'affranchir de ses mille servitudes et se rapprocher de l'élément, c'est donc la barque et l'auto que je préfère.

Emporté par l'une ou par l'autre, je goûte la même volupté cosmique; la même ivresse m'exalte... À leur bord, je suis au bord de l'espace. Chaque tour de roue, comme chaque coup de l'hélice, ou le simple effort de la voile, sous la poussée du vent, multiplie à l'infini les circonférences d'air ou d'eau, concentriques à mon regard, avec sa portée pour rayon, et leur addition vertigineuse fait ma notion de l'espace mouvant..Alors, peu à peu, j'ai conscience que je suis moi-même un peu de cet espace, un peu de ce vertige... Orgueilleusement, joyeusement, je sens que je suis une parcelle animée de cette eau, de cet air, une particule de cette force motrice qui fait battre tous les organes, tendre et détendre tous les ressorts, tourner tous les rouages de cette inconcevable usine: l'univers... Oui, je sens que je suis, pour tout dire d'un mot formidable: un atome... un atome en travail de vie...

Il m'enchante que les formes de l'auto et de la barque s'apparentent; que le vent coupe, en marche, les mots toujours si inutiles, comme la mer impose le silence; que marin et chauffeur n'aient pas en commun que le goût de se taire, qu'il leur faille encore, à l'un, au volant de sa machine, comme à l'autre, à la barre de son navire, le même esprit de décision rapide devant l'obstacle soudain qui se dresse, la même froide tranquillité devant la mort. Et il me plaît que, dans leurs yeux, l'observation continue des espaces approfondisse la même qualité de couleur, aiguise la même sûreté de vision...

Et la sirène dans la campagne, la sirène dans la montagne, presque aussi émouvante que sur la mer et dans les ports, la sirène dont l'avertissement prolongé apprend aux bêtes peureuses, aux villages en émoi, aux voitures somnolentes, aux humanités hostiles, que les routes sont faites pour que tout y passe, même la tempête, même le progrès, qui est une tempête, puisqu'il est une révolution!

La ville.

Après avoir longtemps longé les méandres de la Senne—la route et l'eau se fuyaient, se rattrapaient, comme des enfants se poursuivent en jouant—après avoir traversé quelques petites villes indifférentes, des villages presque morts, une campagne triste et noire, toute grondante de vent, après avoir brûlé Malines et ses fondrières de boue, franchi les forts qui défendent Anvers, ralenti dans les faubourgs, nous ne nous sommes arrêtés qu'au milieu de la ville, place de Meir, pour déjeuner.

Si l'on devait juger de la beauté d'une ville, par l'excellence de ses restaurants, Anvers serait bien en dessous de Bruxelles. À Anvers qui, pourtant, est extrêmement riche, où la vie bourgeoise est, dit-on, intense et fastueuse, où, tous les jours, arrivent quantité de voyageurs, pour de là se disperser aux quatre coins du globe, les restaurants sont quelconques, les hôtels aussi. Pas de confortable, pas de luxe; le nécessaire à peine. Des repas vite préparés, vite avalés, et l'on s'en va. On dirait à voir leur agitation que les Anversois n'ont pas le temps de manger. Agitation moins badaude, moins musarde, moins bavarde, moins littéraire, plus expressive qu'à Bruxelles.

La place de Meir est noire de monde en mouvement. Foules pressées qui ne s'attardent pas aux boutiques, aux menus incidents de la rue, qui se croisent, se mêlent, disparaissent, et se reforment sans cesse... Elles vont au travail, aux affaires... Cela rappelle, avec moins de fébrilité trépidante, l'activité de Londres, dans les ruesde la Cité, ou, mieux, celle plus calme, plus pesante de Berlin, dans la Friedrichstrasse. Peu de caractère dans les types, au premier abord. En vain, je cherche, parmi les femmes, les beautés grasses, les beautés blondes, la luxuriance, l'épanouissement lyrique des chairs de Rubens... Mais cela ne se voit pas tout de suite, cela se voit surtout au village, à la campagne, au seuil des portes, et j'ai remarqué, à quelques exceptions près, que les villes, surtout les villes de travail et de richesses, qui, comme Anvers, sont des déversoirs de toutes les humanités, ont vite fait d'unifier, en un seul type, le caractère des visages... Il semble maintenant que, dans les grandes agglomérations, tous les riches se ressemblent, et aussi tous les pauvres.

Il ne faut pas grand'chose pour que la badauderie reprenne le dessus, en cette foule qui paraît si affairée. Il suffit d'une automobile, arrêtée devant un restaurant. Dois-je croire qu'il y ait ou qu'il passe, à Anvers, si peu d'automobiles, que la nôtre y soit un spectacle à ce point nouveau, ou si rare? Ce serait surprenant. Elle fait sensation, il n'y a pas à dire; elle fait même scandale. On la regarde, avec une sorte de curiosité troublée, comme une bête inconnue, dont on ne sait si elle est douce ou méchante, si elle mord ou se laisse caresser. Des gamins, d'abord, comme partout, puis des femmes, s'approchent, s'interrogent d'un regard à la fois inquiet et réjoui. Cela forme déjà un groupe nombreux qui se tient encore à distance de la machine, respectueusement... Chacun se dit:

—Si, tout d'un coup, elle allait rugir, partir, se ruer sur nous!...

Puis, au bout de quelques minutes, c'est une véritable foule qui, d'instant en instant, grossit, grossit. On s'enhardit jusqu'à la toucher, jusqu'à vouloir fairejouer la manette des vitesses, celle du frein, la pédale d'embrayage, jusqu'à soulever les ouvertures du capot. Bientôt, on ne distingue plus les têtes confondues, on ne voit que des ondulations, des remous, une surface mouvante, houleuse, d'où s'élèvent des murmures...

Brossette a fort à faire. Je crains qu'il ne laisse échapper quelque parole trop vive, quelque geste inopportun. Et alors que va-t-il arriver? On ne sait jamais avec les foules, plus impressionnables, plus nerveuses, plus folles que les femmes. Lui-même, autant que sa machine, est l'objet de la curiosité générale. Comme le vent était froid, ce matin, il a endossé sa peau de loup. Et cette peau de loup, sur le dos d'un homme, étonne prodigieusement. Les uns rient et se moquent, les autres se scandalisent, d'autres encore ont presque peur. On n'a jamais vu une créature humaine habillée comme une bête... Tous, ils veulent tâter la peau, pour voir si elle est vivante, passer leurs mains sur les poils, pour voir si vraiment ces poils sont bien les poils de cet homme étrange et fabuleux... Un loustic, au milieu des rires, demande à Brossette s'il mange des vaches et des moutons vivants, et pourquoi il ne marche pas à quatre pattes, comme un chien, au lieu de faire le beau, sur deux, comme un homme... Ah! enfin! l'esprit parisien, je le retrouve donc sur ces bords de l'Escaut, qui furent nôtres... Je le retrouve en toute sa pureté traditionnelle de misonéisme et de blague... Et je le retrouverai bien mieux encore, ce soir, au théâtre, dans une revue satirique:Tout Anvers à l'envers, qui semble, obscénités en moins, avoir été composée, écrite, mise en scène par un monsieur de Gorsse du crû... Et c'est probablement tout ce qu'Anvers a gardé de nous, de notre influence si courte, de notre domination si éphémère, bien que Lazare Carnot, qui le gouverna, n'eût point laréputation d'un esprit très parisien, ni d'un vaudevilliste des boulevards extérieurs...

Je ne sais comment tout cela va finir, comment nous allons pouvoir remonter en voiture, au milieu de cette foule qui semble toujours grossir, grossir, et qui devient plus nerveuse. Je m'en inquiète auprès du patron du restaurant... Il est souriant, empressé, fier de nous recevoir dans son établissement. Il me dit:

—Rien... rien... ne craignez rien... Ils s'amusent... Ils n'en voient pas souvent... ou alors de toutes petites machines de rien du tout... vous comprenez?... Braves gens... braves gens...

Et, se grattant la tête, il ajoute avec une grimace:

—Tout de même... votre mécanicien ferait bien de retirer ça... oui... enfin... sa peau, là!... Ah! sa peau!... C'est cette peau, voyez-vous... c'est cette peau...

Il sort, agite sa serviette, dit quelques paroles à la foule, puis, à un moment donné, comme il se trouve tout près de Brossette, il ne peut s'empêcher, lui aussi, avec combien de précautions cérémonieuses et comiques, de toucher cette peau, de palper cette peau... Ah! cette peau!

Cette curiosité, parfois gênante, ne va plus nous quitter désormais... Elle nous suivra, dans toute la Hollande, sauf à Amsterdam, à La Haye, et elle atteindra son paroxysme à Volendam où, pourtant, les hommes, des colosses à la face de brique, au regard doux, sont coiffés de hauts bonnets de fourrures, comme des Tcherkesses...

Je n'aime plus les vieilles villes, ni les vieux quartiers puants des vieilles villes, ni les vieilles ruelles obscuresqui dégringolent les unes dans les autres, ni les vieux pignons gothiques où s'exerce l'érudition hebdomadaire des sociétés d'art départemental qui, le dimanche, s'en vont grattant et regrattant les portes jadis sculptées, les chambranles et les poutres aux historiages disparus... Je n'aime plus les vieux porches s'ouvrant sur des cours en ruine qui ne virent jamais le soleil et, des fleurs, ne connurent que la mousse et le lichen... Et je n'aime plus les vieux ponts sous lesquels dorment des eaux noires et putrides. Si le pittoresque m'en plaît tout d'abord; si je suis tout d'abord séduit par le dessin souple et compliqué de ces arabesques, par cette patine, faite de crasses accumulées, que le temps polit et modela; si ce faux «sentiment artiste» que je dois à une éducation régressive, me retient quelques minutes devant ce spectacle de la détresse, de la déchéance et de la mort, un autre sentiment—un sentiment de révolte et de dignité humaine—m'en éloigne bien vite avec horreur. Car j'y vois le triomphe de l'ordure, de la maladie, de la paresse, où croupit toute la poésie du passé, où s'étiolent misérablement les réalités du présent...

Est-ce curieux, est-ce décourageant, cette persistance de la poésie à n'aimer que ce qui est morbide, ce qui est vieux, ce qui est mort, et à condamner, au nom d'une beauté imbécile et stérile, le jeune et magnifique effort que font les hommes d'aujourd'hui, pour soumettre à une domination créatrice l'élément indompté et toutes les farouches forces que la nature n'employait qu'à la destruction?

Quand vous franchissez les gorges de la Romanche, et que vous apercevez, tapie sur le bord du torrent, au fond d'un abîme de roches, cette toute petite usine qui a capté la chute d'eau, qui l'a transformée en énergiemotrice, en lumière, en source infinie de travail qu'elle distribue par des réseaux de fils de cuivre, à travers tout un vaste pays, est-ce que vous n'éprouvez pas une émotion autrement poignante, est-ce que vous ne sentez pas une poésie autrement grandiose que devant quelques pierres effritées?

Mais non, la poésie nous tient et nous tiendra encore longtemps, car elle fait partie des éléments qui constituent notre race latine et catholique. Et voyez. Dès qu'il s'agit de jeter bas un pâté de vieilles maisons pourries, de mettre la pioche dans des ruelles emplies de l'ordure des siècles, pour y faire pénétrer l'air, la lumière, la santé, alors ce ne sont que protestations, cris, fureurs. Des sociétés de protection artistique, historique, se forment, des commissions bourdonnent et travaillent, les journaux se livrent aux propagandes les plus folles, s'excitent l'un l'autre, le radical, le socialiste, le royaliste, à préserver, contre ce qu'ils appellent un acte de vandalisme, ce qu'ils appellent aussi les trésors de notre patrimoine national. Finalement, l'administration recule devant le danger électoral qu'il y a toujours, en France, à tenter d'accomplir une œuvre d'assainissement. Pour honorer la poésie, l'art et l'histoire, elle conservera ces redoutables foyers d'infection. Elle fera mieux: elle nommera, pour les conserver, un conservateur.

Ah! je me demande souvent, malgré toute mon admiration pour la splendeur de son verbe, si Victor Hugo ne fut point un grand Crime social? N'est-il pas, à lui seul, toute la poésie? N'a-t-il pas gravé tous nos préjugés, toutes nos routines, toutes nos superstitions, toutes nos erreurs, toutes nos sottises, dans le marbre indestructible de ses vers?

Je ne vous mènerai donc point dans le vieil Anvers, pas même au Musée Plantin, où nous laisserons ces ribambelles d'Anglais parcourir interminablement les interminables galeries, en écoutant le gardien raconter la vie et les travaux de cet imprimeur fameux, comme ils écoutèrent le guide qui leur fit compter, sur les doigts, les échos non moins fameux des grottes de Han, et aux champs de bataille de Waterloo, l'historien médaillé qui leur enseigna l'histoire de Napoléon, enfin vaincu par les Belges. Brûlons aussi la cathédrale où je m'irrite que Rubens s'ennuie, sur ces murs sombres et froids, derrière ces rideaux tirés de lustrine verte, autant qu'au Jardin Zoologique, ces pauvres condors, qui, pour faire plaisir à Leconte de l'Isle, et pour authentifier ses vers, dorment, non plus dans l'air glacé des Andes, mais dans leurs cages,

... les ailes toutes grandes.

Et nous irons, si vous voulez, au Musée, une autre fois, le jour prochain peut-être, où je me sentirai disposé à vous confier mes rêveries sur Rubens, sur ce Rubens abondant, éclatant, magnifique, dont M. Ingres—ô ma chère Hélène Fourment!—écrivait qu'il n'était que le «boucher ivre», le charcutier tout barbouillé de graisse et de sang, de la peinture.

Traversons rapidement, sans trop nous y arrêter, la ville neuve, ses larges voies vivantes et remuantes, ses jardins que la Hollande, toute proche, embellit de ses plus belles tulipes, de ses plus beaux narcisses; filons sur les boulevards, vite, vite, car rien ne m'y retient.Il me tarde d'être au port d'où m'arrivent déjà, à pleines bouffées, les bonnes, les fortes, les délicieuses les enivrantes odeurs de salure et de coaltar.

Anvers est une grande ville. Ce serait même la seule véritable grande ville belge, si ce n'était, en réalité, une ville allemande. Allemands, tous les gros armateurs, les gros banquiers, les gros marchands, les ingénieurs; allemandes, les maisons de courtage, les maisons d'arbitrage, les compagnies d'assurances maritimes, de navigation, d'émigration; allemand, tout ce qui entreprend quelque chose et travaille à s'enrichir, tout ce qui dresse un plan, lave une épure, combine des chiffres, brasse les affaires et l'argent.

Du moins, l'affirment avec ostentation, avec éclat, les enseignes dorées qui resplendissent aux façades des maisons, et les maisons elles-mêmes, les gares, certains monuments publics qui affichent cet orgueilleux monumentalisme que l'Allemagne a pris à l'Amérique, et dont l'Amérique, peu à peu, dote toutes les capitales modernes, sauf Paris qui, artiste, élégant, arbitre du goût, s'obstine à multiplier, en nos rues, l'aspect alourdi, parodique, d'un dix-huitième siècle de pacotille et de caricature.

C'est à Anvers, dans un immeuble d'affaires, que j'ai vu, pour la première fois, en Belgique, ces ascenseurs allemands, sorte de trottoirs roulants, perpendiculaires, que l'on prend en marche, que l'on quitte en marche, et qui, sans s'arrêter jamais, mènent jusqu'au toit et redéposent à la rue, dans un vertige, ces gens agités qui accourent de la Bourse ou qui s'y ruent.

Le Roi a obtenu des millions pour fortifier Anvers. Ces fortifications ont de la prestance. Les Belges en sont très fiers. Ils prétendent que la ville est imprenable.Le malheur est qu'elle est déjà prise. Je veux croire que les uhlans auraient plus de peine à y pénétrer que dans Nancy. Mais pourquoi feraient-ils cette folie inutile d'y pénétrer par la force? Leurs familles y pullulent, y dominent, solidement installées en des places où la garde civique ne les délogera pas facilement.

Mais voici des rues noires, des chaussées que l'on dirait faites avec de la poussière de charbon; des maisons crasseuses, saurées, une foule de petits cabarets louches, de petites auberges borgnes, de petites boutiques, d'étranges petits comptoirs, tassés les uns contre les autres... tout un mouvement trépidant de tramways qui cornent, de locomotives qui sifflent, de lourds camions... Et des figures boucanées, des figures exilées, des figures d'autre part, de nulle part et de partout... des entassements de sacs, des piles de caisses, des barriques roulantes... et des douaniers, affairés, méfiants, martiaux, qui, contre de pauvres choses mortes, lancent leurs sondes, comme des baïonnettes, en vertu de ce principe que le commerce, c'est la guerre...

Et tout cela sent la suie, le poisson salé, l'alcool, la bière, l'huile grasse, le bois neuf, le vieux cuir et l'orange...

Et voici les docks, par-dessus lesquels des vergues et des mâts se balancent, le long desquels de grosses cheminées développent, sur le ciel, la noire chevauchée de leurs fumées... et, de place en place, par un échappement de lumière, entre de lourds madriers, entre de grosses silhouettes sombres, voici clapoter, moutonner, les eaux jaunissantes de l'Escaut.

C'est le port.

Sur les Quais.

Moins joyeux et divers, moins bigarré que Marseille, le port d'Anvers est presque aussi imposant—pas aussi féerique et sinistre—que le monstre Hambourg. Mais il n'est qu'un Hambourg.

Nul port n'a sa couleur extraordinaire, sa variété, son étendue, son machinisme, ni ses puissantes avenues d'eau que bordent, jusqu'à l'infini, comme d'immenses arbres d'hiver, les navires. Aucun n'a ses venelles tortueuses, par où il se divise, se répand, en canaux innombrables dans la ville, et longeant des parcs, des pelouses, des palais, des talus fleuris, va rejoindre la belle nappe tranquille de l'Alster. Aucun n'a ses recoins mouvants où l'Elbe, si difficile à discipliner, s'infiltre, s'étrangle et rugit de ne pouvoir conquérir toute la terre. Nulle part, ces colossales silhouettes imprévues, ces îles flottantes, ces jardins magiques suspendus dans la brume, ces énormes et interminables villes que sont les docks, et cette impressionnante falaise rouge que font tout à coup surgir, dans le brouillard, les hautes maisons de brique d'Altona. Nulle part, ces nuits fantastiques qu'éclaire toute une prodigieuse constellation d'astres signaux, de phares, de projecteurs, de feux électriques, multicolores, de hublots embrasés... J'y ai, sur un petit yacht très rapide de la Hamburg-America, voyagé tout un jour et tout un soir, et je n'en ai vu qu'une partie infime. Nul grand port anglais ne m'a donné, autant que Hambourg, la sensation écrasante, presque douloureuse, du formidable...

L'horloge monumentale de Saint-Pierre, à Beauvais, est si compliquée qu'elle renferme quatre-vingt-dixmille pièces mécaniques, et ces quatre-vingt-dix mille pièces sont mises en mouvement par un simple petit poids de cuivre, qui pèse cinquante grammes... Ici, c'est un tout petit homme, un tout petit et très vieux homme, presque aussi petit, presque aussi vieux et guère plus lourd que le poids de l'horloge de Beauvais, M. Ballin, dont le génie est l'âme motrice de ce gigantesque instrument de diffusion commerciale. À lui tout seul, M. Ballin a plus fait pour la grandeur, pour la richesse allemandes, que les canons de de Moltke, les mensonges de Bismarck, l'universelle agitation de Guillaume II.

Après Hambourg, Anvers a de quoi aussi nous satisfaire et nous divertir.

On y débarque à quai des denrées du monde entier. Le double réseau du chemin de fer et du fleuve canalisé y fait rythmiquement, comme aux battements d'un organe d'échanges, l'échange des ballots de laine, des métaux, de l'ivoire, contre les vêtements, les jouets et les machines; des fruits, des plantes exotiques, des épices, des pétroles, des tonnes de caoutchouc, des bois précieux, contre les calicots coloriés, les parfumeries et les verroteries chères aux nègres... Des vaisseaux frais, pimpants, partent gaiement, comme en sifflant d'aise, et des coques boursouflées, exténuées, rongées par les fucus et les pousse-pied, rentrent en geignant, qui vont aller s'étendre, dans les bassins, pour se refaire... De même les marins... Ils sont partis, eux aussi, la tête pleine de l'espoir de l'inconnu et des aventures... Ils sont allés vers le prodige... Beaucoup sont restés... On en voit qui reviennent qu'on ne reconnaît plus, qui ne reconnaissent plus rien et personne... qui ne se reconnaissent pas eux-mêmes... Ils sont étrangers.

Les ports sont l'image la plus parfaite, la plus exacte du rêve de l'homme. Ils le contiennent, et ils l'emportent, tout entier, vers toutes les chimères... Rêve de bonheur, espoir de fortune, oubli des déchéances, illusion de l'aventure, rajeunissement des énergies malchanceuses... Le départ fait joyeuses les pires détresses... car, pour les malades, le remède n'est jamais là où ils souffrent... il est là-bas... C'est qu'on a l'espace devant soi et pour soi... et, qu'ayant l'espace, on a le temps aussi, et qu'au bout de l'espace et du temps cela ne peut être que le bonheur... Le voyage est un engourdissement, un sommeil que peuplent les songes heureux... Mais un rien vous réveille et fait s'envoler les songes... Il suffit de la première forme rencontrée en ce vague énorme qui vous berce; il suffit de la première ville où l'on atterrit, du premier visage humain où se confrontent à nouveau nos égoïsmes implacables... Et quand on arrive, c'est la réalité qui vous reprend, partout... partout... partout!....


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