Et il fit, en répétant le mot, claquer deux doigts en l'air.
—La pauvre femme en manque, à un point!... Je ne puis pas vous dire. Mais c'est quelque chose qui ne court pas les rues, ni même les palais... quelque chose de très différent de la morgue, quelque chose qui s'accommode parfaitement de simplicité, et que la moindre affectation détruit... une grâce cavalière faite, avant tout, de naturel... Même en dépit de la guillotine, Marie-Antoinette est ridicule, et, surtout, elle est crispante, grinçante, exaspérante... La véritable allure est un air d'autorité qui ne s'oublie jamais, mais une autorité qui ne se laisse voir que si elle ne se montre pas... Il y faut de la grandeur avec de l'aisance, du caractère, une certaine énergie, et le don de trouver toujours des attitudes heureuses, sans jamais les composer... C'est encore comme le laisser aller d'une nature qui sent sa supériorité, et, dédaigneuse de s'incliner devant l'opinion, ne se plie qu'à la conquérir... L'éducation peut y suppléer: elle ne la remplace pas... Ce n'est pas rien de savoir se garder aussi exactement de la platitude que de cette enflure qu'on appelle, chez vous, le cabotinage... L'allure? Combien de princes en manquent, pendant que des ouvriers l'improvisent!... Tenez, votre ami Stéphane Mallarmé en avait à revendre, dont la dignité charmeresse, indulgente à tous, n'était sévère que pour soi. Notre vieille Augusta, qui vient des ducs de Weimar, en eut à sa façon, cet après-midi de juillet 70, quand, sous les Tilleuls pavoisés, reconduisant le roi Guillaume à la gare de Friedrichstrasse, d'où il allait partir pour la frontière, elle pleurait, abandonnée sur les coussins de la calèche de gala, et dérobait, sous un mouchoir, à la foule qui l'acclamait, les larmes qu'elle ne retenait pas... Les Danoises aussi ont de l'allure, qui furent élevées à Copenhague et à Amelienborg, si simplement:la Dagmar, par instants terrible, épouse d'un butor, mère d'un imbécile; et sa sœur d'Angleterre, plus douce, plus dame, impeccablement élégante, dont la situation, aux côtés d'un viveur, fut souvent difficile. Elles ont une grâce vraiment impériale, qui ne se dément pas.
—Et la Palatine, si laide!... Elle en fit voir, à tenir tête aux amants de son mari, aux maîtresses et aux jésuites de son beau-frère... Le soufflet qu'elle donna, en plein Versailles, à son fils, quand il accepta d'épouser une bâtarde du Roi, a de l'allure.
—Je crois bien!... Mais cette créole de Joséphine, voluptueuse, bien mieux que jolie, hardie, souvent peuple, qui fut à tout le monde et à Barras, publiquement, en même temps qu'à Bonaparte, avait, pour n'être pas née archiduchesse, autrement d'allure que la fade Marie-Louise... On peut être fagotée, et en avoir... Notre Impératrice est fagotée, Dieu sait!... mais elle n'en a point... Je sais bien que ce n'est pas beaucoup plus qu'une nuance... Et, cependant, c'est une nuance que chacun sent, un air qui n'échappe pas même aux gens les plus simples, et qui les conquiert... Ainsi, voyez, l'an dernier, l'excellente femme a passé quelques semaines au château de K... Pour plaire, sans doute, à son conquérant professionnel de mari, elle s'est mis en tête de conquérir le pays, hobereaux, bourgeois et paysans... ouvriers et pauvresses... Elle faisait des visites, en recevait beaucoup, ne dédaignait pas d'entrer au village, d'adresser, aussi gentiment qu'elle pouvait, la parole aux femmes, aux enfants, aux filles des rues et des champs... Et je vous laisse à penser les secours aux malades, les cadeaux, les friandises!... Eh bien, on ne lui a su gré de son effort que médiocrement... Elle n'a conquis personne... Sur la fin deson séjour, il m'est arrivé d'interroger, un matin, une commère, qui tricotait sur le pas de sa porte: «Eh bien? vous êtes contente?... Votre Impératrice, vous l'avez vue?... Elle vous a parlé?»—« Eh! oui. Oh! oui!»—«C'est une bonne impératrice, hé?» La paysanne arrêta ses aiguilles et me considéra: «Quoi donc? insistai-je... Ce n'est pas une bonne impératrice?»—«Bonne?... bonne? Oh! si... elle est très bonne... mais impératrice...» Elle se remit à tricoter: «Impératrice... répéta-t-elle en secouant la tête... elle ne peut pas!...»
Nous avions fini par rester presque seuls dans cette salle de restaurant où, sous la lumière des lampes voilées, les spires des lambris, les enroulements hélicoïdaux des plafonds prenaient des apparences de fantastiques reptiles. Le vieux général, dont le visage avait passé du rouge écarlate au violet d'apoplexie, et qui avait eu beaucoup de peine à reboucher son ceinturon, venait de quitter sa table. Au dehors, sur le boulevard, nous entendions les pas cadencés d'un régiment en marche. Von B..., qui, jusque-là, avait parlé bas, haussa le ton.
—Je ne vous dirai rien du goût artistique de Guillaume... vous le connaissez... Et, d'ailleurs, il a fait se tordre de rire toute l'Europe. Le bon Allemand, qui, pourtant, ne brille pas par le goût, n'en est pas encore revenu. Berlin est une ville sans tradition d'art. Du moins, elle avait ce mérite d'être quel conque, une bonne grosse ville de province, à peine enjolivée, çà et là, par un petit souvenir de votre merveilleux dix-huitième siècle. Frédéric le Grand avait fait venir de Paris quelques notables architectes qui construisirent deux ou trois palais élégants, et une équipe de ces jardiniers de génie qui surent embaucher les saisons, et assigner leur tâche, pour l'éternité,aux gazons et aux arbustes verts. Que Berlin n'en est-il resté là?... Hélas! Depuis laGründerzeit, et, surtout, depuis Guillaume, nous avons maintenant un art national, qui fait la risée universelle. Nous avons le style Guillaume II, comme vous avez le style Chauchard et le style Dufayel. En outre des rues dont les maisons ressemblent à des orgues colossales, et dont vos rues Turbigo et Réaumur ont pris le modèle à notre Friedrichstrasse, nous avons, entre autres architectures, entre autres monuments d'une laideur qu'on eût pu croire innatteignable, nous avons le gigantesque porphyre de Bismarck, et, au Thiergarten, qui n'était pas si beau, cette allée de la Victoire, où l'on voit souvent l'Empereur passer en revue la horde carnavalesque de ses ancêtres de marbre. Je dois dire que la ville s'était rebiffée contre le projet impérial, qui consistait à enlaidir notre Bois de Boulogne d'un régiment de statues. Bravement, elle avait refusé tous les crédits que l'Empereur lui demandait... Elle avait fait tout ce qu'elle avait pu, afin d'éviter à Berlin cette horreur caricaturale et funèbre. Mais, pour en finir, Guillaume paya de ses deniers—et, personnellement, il n'est pas si riche—l'exécution de ce projet burlesque, qui lui était cher, parce qu'il en avait conçu tout seul l'ordonnance et réalisé tous les dessins... Croiriez-vous que, dans un pays où elles sont l'objet d'un véritable culte, l'Empereur déteste les fleurs?... Oui, mon cher, il les a en horreur... De les voir, aussi bien dans les jardins qu'aux fenêtres des maisons, et mime représentées dans les œuvres d'art, cela lui est une sensation presque douloureuse.
—Pourquoi?... Les juge-t-il dangereuses, comme les socialistes?
—Non... il les trouva laides... Comme il trouvelaides les statues de Rodin, les chairs les plus glorieuses de Renoir... Il préférerait qu'on décorât nos pelouses et nos parcs de massifs de sabres, de corbeilles d'obus, de plates-bandes de baïonnettes et de canons... Je vais vous raconter une autre anecdote... Un monsieur très riche légua à la ville de Berlin cette fontaine monumentale qui est à Schlossplatz. Je lui trouve du style, une éloquence à la Puget; la fonte en est fort belle. Évidemment, c'est ce que nous avons de mieux, dans le genre, à Berlin. Le maire, selon les formes cérémonielles prescrites, invita l'Empereur à l'inauguration. Celui-ci, qui avait soulevé les plus mauvaises chicanes, accumulé toutes les difficultés administratives et juridiques pour que le legs ne fût pas accepté, refusa brutalement, presque grossièrement, l'invitation. Il ne pouvait admettre qu'on osât édifier, dans Berlin, un monument dont il n'eût pas eu seul l'idée et, de ses mains, dressé le plan, modelé la maquette. Cela lui semblait une atteinte injurieuse à son autorité, presque un crime de lèse-majesté. Son irritation était extrême. Je le voyais beaucoup à cette époque. Plusieurs fois, il me parla de cette affaire qui avait le don de l'exaspérer et qui, durant huit jours, prima toutes les autres affaires de l'État. Un soir, il s'écria, en français, car, chaque fois qu'il prononce un gros mot, c'est toujours en français: «Cette fontaine... comprends bien... je m'en fous... je m'en fous... je m'en fous... Mais je te dis que c'est une conspiration des socialistes.» J'essayai de le calmer, de le raisonner... Il m'imposa silence: «Parbleu!... je sais... toi aussi, tu es socialiste.... Tout le monde est socialiste, aujourd'hui!... Ah! mais, qu'ils prennent garde!» Il s'en fallut de peu qu'il ne me fit jeter à la porte.... Le jour de l'inauguration, quel ne fut pas l'étonnement de la foule,quand, tout à coup, elle vit apparaître l'Empereur, le visage sombre et menaçant, la moustache plus provocante que jamais!... Il se précipita sur l'estrade, interrompit le brave homme qui, à ce moment pathétique, célébrait les vertus du donateur, et il dit à peu près, ceci: «En mauvais esprit souffle sur la ville... Le socialisme relève la tête... Je ne le tolérerai point... Il faut qu'on sache bien que j'ai fait construire, à son intention, en plein cœur de Berlin, une immense caserne, remplie de troupes loyales et de mes fidèles canons... Si les socialistes bougent, je n'hésiterai pas, pour la sauvegarde de la patrie allemande, à les foudroyer... Qu'ils se le tiennent pour dit... je les foudroierai... J'en ai assez!...» Il regarda la fontaine et, haussant les épaules, il murmura, de façon à n'être entendu que des dignitaires de l'estrade: «Quant à cette fontaine... elle est ridicule... ridicule... puut!... ridicule.» Après quoi il s'en alla, en tempête, comme il était venu, laissant la foule stupéfaite de cette extraordinaire algarade... Le singulier est que l'aventure se répandit fort peu... même en Allemagne. On en parla discrètement, entre soi, et tout bas... Elle ne passa pas la frontière... C'est que, nous autres Allemands, nous avons une sorte de pudeur nationale, stupide d'ailleurs, qui fait que nous couvrons de notre manteau les ridicules de l'Empereur, comme les fils de Noé, l'indécente nudité de leur père.
Après une pause, il ajouta:
—On s'imagine que ses frasques sont longuement méditées, qu'il en calcule, qu'il en dose l'effet théâtral, à froid, pour mieux frapper l'imagination de ses sujets et des peuples... C'est une erreur... Je ne prétends point qu'il ne songe pas à abuser de sa puissance. En cela, il est homme, comme tous les autres hommes. Mais je vous assure qu'il est beaucoup moins comédien qu'onne suppose. Il n'obéit jamais qu'à son impulsion du moment—il en a de généreuses—et il est incapable d'y résister, quitte à s'en repentir, cruellement, par la suite... Il y a beaucoup de neurasthénie dans son cas. De même que tous les neurasthéniques, l'Empereur montre, jusque dans ses actes les plus déséquilibrés, une certaine logique, une logique à rebours... Ainsi, on le blâme, par exemple, pour une décision artistique: il passe immédiatement une revue. On crie: il peint un tableau. On le siffle: il fait un opéra. On se plaint: il se déguise en musulman et s'en va péleriner en Terre sainte. On le blague dans un journal illustré: il exige aussitôt qu'on découvre, pour le lendemain, le remède de la tuberculose. Vous me répondrez que ce sont là jeux dangereux, de la part d'un homme de qui dépend la sécurité d'un grand Empire?... Sans doute... Mais il en a de plus dangereux encore, et que je vais vous dire, si vous n'êtes pas fatigué...
Je n'étais pas fatigué; du moins, je ne sentais pas ma fatigue. Voulant profiter des bonnes dispositions de von B... que quatre bouteilles de vin de Moselle et du Rhin invitaient aux pires confidences, je l'engageai fort à continuer. Je jouissais de savoir ce qu'un Allemand éclairé, sans trop de parti pris, sans trop d'aveuglement nationaliste, pense de son Empereur et de son Allemagne...
Von B... alluma donc un nouveau cigare, comme font, à un moment intéressant de leur récit, tous les conteurs expérimentés, et il poursuivit:
—Voulez-vous la vérité?... toute la vérité?... Eh bien, on n'aime plus l'Empereur, chez nous.... On n'ycroit plus... On le redoute, voila tout... et c'est ce qui fait qu'on le tolère encore. Il fatigue, il énerve, il décourage, il surmène, il embête... eh bien, oui, voilà... il embête tout le monde, depuis le premier ministre, obligé à ne pratiquer jamais que la politique du mensonge,—et la mauvaise foi finit par dégoûter même un premier ministre,—jusqu'au dernier des soldats, qui sent son fusil, son sac lui peser plus lourdement aux épaules, et qui commence à s'en plaindre... L'Europe aussi, où il se voit de plus en plus isolé, en a assez, je vous assure. Et non seulement l'Europe, mais le monde entier, que Guillaume obsède, décidément, comme un cauchemar. Nous sommes, nous, un peuple de braves gens, très travailleurs, très pacifiques; du moins, nous le sommes redevenus. On se dégrise. Par exemple, nous avons pris au sérieux notre prospérité, et, comme le progrès ne nous fait pas peur, nous avons doté notre pays d'un outillage industriel incomparable. Pour la maintenir, cette prospérité, pour l'augmenter progressivement, nous entendons être tranquilles chez nous. Or, nous ne vivons que dans la crainte des complications imbéciles et permanentes que peut susciter, tous les jours, à toutes les heures, un homme brouillon, sans cesse agité, et qui n'est pas maître de ses nerfs... C'est intolérable... Ce que l'on reproche, ce que la nouvelle génération reproche surtout à l'Empereur, c'est d'être une fausse étiquette, trop voyante, collée, mal à propos, sur la bonne vieille bouteille allemande. Il ne lui ressemble plus; elle ne lui ressemble plus. On commence à rire, à présent, des prétentions de laGründerzeit, de l'art éclaboussant, mégalomanique, qui vient d'elle et qui pèse sur nous. Une génération arrive aux affaires, sur qui Nietzsche aura eu autrement d'influence que Wagner, une génération d'hommes plus subtils, amisde la paix, renonçant aux conquêtes impossibles, raffinés, et qui pourront changer une mentalité, héritée des fier-à-bras de 71... La force ne prime jamais le droit qu'un temps donné, car le droit finit toujours par être la force... C'est peut-être nos petits-fils qui vengeront vos grands-parents... Pour le moment, encore, nous vivons, perpétuellement, à l'envers de nous-mêmes; je veux dire que nous devons aimer ce que nous détestons, et détester ce que nous aimons le mieux... Nous aimons la France, nous l'aimons d'autant plus qu'à aucun point de vue,—je parle de l'essentiel,—nous ne la redoutons... Et dans les journaux qu'anime l'esprit de Guillaume, il n'est jamais question que de la prendre à la gorge...
—Querelles d'amoureux!... Elles ne vous frappent que parce que Guillaume est empereur.
—Naturellement, riposta von B... Je ne lui reproche rien d'autre... Notez que lui-même... Mais, quand il est en croisière, dès qu'un yacht français est signalé quelque part... c'est plus fort que lui... il faut qu'il l'aborde, qu'il y invite, y soit invité... Mon cher, s'il avait rencontré, dans ses promenades marines, Gallay et la Merelli... je crois, ma parole d'honneur, qu'il fût allé leur faire sa cour!... Ah! que ne ferait-il point pour dîner, à l'Élysée, entre la barbiche de M. Milliez-Lacroix et la large face luisante de M. Ruau?... Les Français, d'ailleurs—est-ce amusant?—sont-ils assez empoisonnés par leur vieux sang monarchique!... Je suis sûr que M. Étienne lâcherait avec enthousiasme son Gambetta; le prince de Rohan, son duc d'Orléans, pour notre Guillaume... Et M. Massenet, M. Saint-Saens et tous?... Quels beaux vieux chambellans ils feraient, à notre cour!... Humiliés, courbés, et si fiers d'avoir une clé dans le dos... une clé de sol, naturellement!...
Il se mit à rire et reprit:
—Ce qu'il y a de plus grave, voyez-vous, c'est que nous commençons à nous rendre parfaitement compte qu'avec son activité fiévreuse, trépidante, incohérente, il en arrivera bien vite à surmener l'Allemagne, en attendant qu'il l'accule à quelque gigantesque krach, dont nous aurons bien de la peine à nous relever...
—Vous êtes pessimiste...
—Je suis clairvoyant... et je trouve inutile de me fermer les yeux, comme exprès... Lorsque vous avez parcouru l'Allemagne, en visitant nos villes, nos campagnes, nos usines, je suis sûr que vous vous êtes dit: «Quel pays prospère, heureux, riche!» Et vous nous avez enviés. Certes la façade est belle. Mais entrez dans la maison. Vous ne tarderez pas à y voir des lézardes, des fissures, des fléchissements. Elle craque en bien des endroits. Pourquoi?... En dépit de toutes ses tares, l'Empereur est intelligent, mais ce n'est qu'un homme intelligent. Quand on assume cette tâche absurdement surhumaine de se faire le maître absolu des autres hommes, il faut plus que de l'intelligence, du génie; plus que du génie, de la divinité. Or, nos philosophes nous ont depuis longtemps démontré qu'il n'y a plus de dieux. Je dois à Guillaume cette justice qu'il a compris, comme tout le monde, que l'industrie et le commerce sont, en quelque sorte, les organes de vie, le système vasculaire d'un peuple. Ce qu'il n'a pas compris, c'est, pour que ses organes fonctionnent bien, qu'il faut leur éviter les à-coups, les ébranlements nerveux, les émotions perpétuelles, et aussi les aliments trop forts. On meurt de ne pas avoir assez de sang; on meurt, et plus brutalement, d'en avoir trop. La congestion est pire que l'anémie. Et l'Allemagne, en ce moment, est congestionnée... L'Empereur a affolé l'industrie allemandeen la faisant se ruer, vertigineusement, à toutes les conquêtes économiques. Pour que l'Allemagne fût, comme je vous l'ai dit, la première de sa classe, il l'a forcée à produire, produire sans cesse, produire encore, produire toujours. Les produits s'entassent dans les magasins, engorgent docks et greniers, s'écoulent difficilement... Il en reste des stocks énormes... Je ne vous raconterai point la désastreuse affaire de ce que nous appelons: les Aciers russes... Elle est trop connue.... Voici un exemple plus humble, mais également caractéristique. Jaloux du succès mondial de vos vins de Bordeaux, de Bourgogne, de Champagne, vous savez avec quellefuriaGuillaume a poussé nos propriétaires terriens et nos paysans à la culture de la vigne. Il l'a protégée de toutes les manières et dans tous les pays... Il s'est même fait placeur en vins, courtier, agent de publicité, restaurateur... À Paris, en 1900, dans ce fameux restaurant allemand, c'était, on peut dire, l'Empereur lui-même qui—encore un uniforme!—une serviette sous le bras, le tablier de lustrine noire aux cuisses, venait vous offrir la carte de ses vins... Vous avez sûrement admiré ces immenses coteaux qui, tout le long du cours sinueux de la Moselle, étagent leurs magnifiques vignobles, et, devant ce spectacle impressionnant, vous vous êtes écrié: «Voilà de quoi saouler toute l'Allemagne et aussi tout l'univers!» Le malheur est que la mévente, qui sévit chez vous, sévit aussi chez nous... Et le vin emplit nos chais encombrés. Les propriétaires s'inquiètent, les paysans se lamentent. L'Empereur a beau prendre des mesures tyranniques, comme, par exemple, de restreindre, dans certains restaurants, le débit de la bière, prohiber complètement les vins français dans les mess d'officiers, rien n'y fait... Notre situation économiquese traduit donc par ce mot: surproduction. En vain, Guillaume parcourt les mers sur son cuirassé, comme autrefois votre Mangin parcourait, dans sa roulotte, tous les villages de France; en vain, débite-t-il les plus extraordinaires boniments, multiplie-t-il les démonstrations les plus théâtrales et, quelquefois, les pires menaces, pour attirer les chalands et placer ses produits, la surproduction augmente, et nous en serons bientôt réduits à cette douloureuse alternative: ou bien arrêter la production, et c'est la ruine; ou bien la continuer, et c'est la ruine encore... Remarquez que nos banques sont engagées dans ces affaires jusqu'à la garde; que nous ne sommes pas, comme vous, un peuple de timides gagne-petit, un peuple d'épargne avaricieuse, que nous jouissons largement de la vie, dépensons ce que nous gagnons... Par conséquent, nous ne pourrons amortir, avec des sacs d'écus économisés, la lourdeur d'une crise financière... À moins...
Et ici, von B... me regarda en souriant drôlement...
—À moins que la France, la généreuse France, comme en ces dernières années, veuille bien venir encore à notre secours et rétablir, pour un temps, l'équilibre ébranlé de nos finances...
S'interrompant brusquement, il me frappa sur l'épaule.
—Car vous êtes de bonnes poires... fit-il, en faisant sonner dans la salle déserte un large rire. Avouez que vous êtes de bonnes poires?...
Je répliquai:
—Mais, mon cher, nous n'avons rien à gagner à un krach allemand... Nous avons tout à y perdre... Une Allemagne ruinée, ce serait un malheur universel... Laissez-moi vous dire ceci: Puisqu'il est bien entendu que nous ne sommes, nous autres Français, que desprêteurs d'argent,—on nous appelle les usuriers du monde,—puisque, d'autre part, par paresse, par timidité, par manque d'outillage... et par excès de richesses, nous avons renoncé à toutes conquêtes, et même à toutes concurrences industrielles,—pourquoi ne serait-ce pas nous qui donnerions à l'Allemagne l'argent dont elle a besoin? L'Allemagne est honnête, travailleuse, persévérante; elle accomplit un effort immense, digne d'admiration... Elle mérite d'être soutenue dans cet effort, qui est un effort de civilisation. Outre qu'il est immoral et honteux que nos milliards servent, dans la chère Russie, à l'œuvre abominable que vous savez... ce serait, je crois, pour nous, une bonne opération financière...
—Ma foi!... vous avez raison... avoua von B... J'ai trop bu. Ce sacré vin me fait dire des bêtises...
Sur quoi, il remplit son verre et le mien...
Je lui demandai:
—Croyez-vous à la guerre? Croyez-vous que l'Empereur pense à la guerre?
—Jamais de la vie, répondit von B... d'une voix forte... Ça, jamais!... Malgré tous ses uniformes, en dépit de toutes les fanfares de sa parole, Guillaume n'est pas un guerrier... C'est un militaire, ce qui est très différent... Il n'est même pas brave... Il a cela de commun avec votre Napoléon que le bruit des canons faisait suer de peur...
—Hé! mais... dites donc?... Ce n'est pas une raison...
—Non, mais non... Ses discours, ses frasques, ses menaces? Encore un truc... commercial... Il épouvante, parfois, l'Europe, uniquement pour rassurer nos gros usiniers qui vivent de l'armement... maintenir une industrie colossale, entretenir un outillage formidable; dont une paix sans nuages serait la ruine...Et puis, comment voulez-vous?... Guillaume sait très bien que l'Allemagne ne peut pas acquérir plus de gloire militaire qu'elle en a... Mais...
Il se mit à pouffer de rire.
—Je ne serais pas surpris qu'il rêvât un peu de gloire navale... Hé! hé!... Une guerre navale, peut-être y a-t-il songé?... Heureusement, l'Angleterre...
Je ne pus m'empêcher de m'écrier:
—Ubu! C'est Ubu!
Von B..., très au courant de notre littérature, approuva fort cette exclamation...
—Mais oui, mon cher... c'est Ubu... Ubu est d'ailleurs l'image la plus parfaite qu'on nous ait encore donnée des Empereurs, des Rois, et, disons-le, de tous ceux qui, à un titre quelconque, se mêlent de gouverner les hommes... Et, si vous le voulez bien, nous allons porter la santé de M. Alfred Jarry...
Ce que nous fîmes... Après quoi, il réfléchit, une seconde, et il dit encore:
—Il y a une autre raison qui empêchera toujours l'Empereur de déclarer la guerre: il en redoute le résultat. Certes, notre armée est forte, la plus forte du monde... Elle est exercée, entraînée, tout ce que vous voudrez... Nos arsenaux sont pleins, notre armement complet... nos forteresses en état: c'est entendu. Par malheur, nous n'avons plus d'officiers, ou, plutôt, nous n'avons plus que des officiers de parade, qui ressemblent beaucoup à ces jolis godelureaux de votre second Empire, que nous avons vus à Metz et à Sedan. Ils ne travaillent pas et ne s'occupent que de leurs plaisirs: le jeu, les femmes, et même les hommes... Vous ne pouvez imaginer la corruption qui règne parmi eux... De temps en temps, on voit disparaître brusquement un lieutenant promis au plus bel avenir, un général fort bienen cour, un courtisan de marque, un ministre qui paraissait solide... Ce n'est pas la femme... presque jamais la femme qu'il faut chercher... Quant au haut commandement, il est médiocre, pour ne pas dire détestable. Il est aux mains de généraux de cour, gorgés d'honneurs et d'argent, que les pires intrigues, les plus sales marchandages, les plus laides débauches ont amenés à la fortune... Et encore, ces généraux, ce n'est rien... Songez à cette chose affolante: Guillaume, en cas de guerre, ne laissant à personne le soin de commander ses armées... Car il a aussi des plans de guerre, comme il a des plans de statues, de tableaux, d'opéras, des plans de tout...
Ici, von B... eut une expression de terreur comique. Il s'était tu un instant, mais pour mieux rassembler sa voix qui s'éraillait.
—Et alors, mon cher, cria-t-il, nous serions battus, par la Suisse... par la Suisse... je vous dis... par la Suisse!
Comme je riais d'un rire qui se refusait à accepter une telle prophétie:
—Par moins que la Suisse... insista-t-il... Vous ne le croyez pas?... Mais pensez donc... Aux manœuvres, où tout est prévu, où la mise en scène est réglée d'avance où l'Empereur doit toujours être victorieux, eh bien ces mauvais généraux ont toutes les peines du monde à ne pas le battre. Ils suent sang et eau pour ne pas le cerner, même en plaine... J'ai assisté à quelques-unes de ces manœuvres... C'est d'une bouffonnerie!... Ah! mon cher, j'ai là-dessus, les histoires les plus désopilantes... Par la Suisse, entendez-vous?...
Une gorgée de vin le calma. Son visage reprit un air sérieux:
—Et puis, voyez-vous... aujourd'hui, il souffle un mauvais vent sur les Empereurs et sur les armées... Mêmechez nous, le soldat commence à réfléchir, à sentir le dégoût de son métier. Malgré la dureté de la discipline, on parle dans les casernes; ce n'est pas, je vous assure, pour y exalter le métier des armes et y glorifier la guerre. Pris entre la Russie et la France, comment échapperions-nous à ce grand mouvement dont le monde tout entier tressaille?... Oh! je ne suis pas assez bête pour croire... Non... Non... Et pourtant!... J'ignore la destinée parlementaire du socialisme allemand, et m'en inquiète, d'ailleurs, fort peu... Il y a tant do hasards dans les élections, tant de contingences mystérieuses qui en faussent la portée!... Mais je constate qu'il fait, chaque jour, des progrès dans les masses populaires et, aussi, parmi la jeunesse bourgeoise éclairée...
—Vous êtes donc socialiste, maintenant?... crus-je devoir lui demander.
—Mon cher, je suis toujours socialiste, le soir, après dîner, affirma von B... solennellement.
Et il continua:
—Le jour où le socialisme voudra bien répudier cette sorte de sentimentalisme nationaliste, qui l'enchaîne encore à de regrettables préjugés, il accomplira de grandes choses en Allemagne et dans le monde. Ah! le beau moment pour le désarmement! Le peuple qui, aujourd'hui, jetterait bas les armes serait à jamais béni. Il faut être un homme politique, c'est-à-dire ne rien comprendre aux aspirations de son temps, pour redouter les conséquences de cette délivrance qui serait saluée, avec enthousiasme—que les Empereurs le veuillent ou non—par toutes les nations...
Il s'exaltait et, à mesure qu'il s'exaltait, sa voix s'embarrassait, s'empâtait dans les grands mots sonores, et il n'arrivait que difficilement à les prononcer. Il eut beaucoup de peine à achever sa tirade.
Je n'en tombai pas moins d'accord avec lui sur l'aveugle absurdité des hommes politiques.
—Sans doute, approuvai-je, les hommes politiques ne comprennent rien à ce que vous dites, et ils n'y comprendront jamais rien. Ils comprennent, pourtant, qu'ils sont intéressés à ce que continue cette effroyable gabegie militaire. Si les peuples en meurent, eux, ils en vivent... Alors?
—Alors... allons nous coucher... et rêvons!... fit von B..., qui se leva pesamment, non sans avoir constaté que la bouteille était vide.
Il prit mon bras, dont il lui fallait l'appui, et, tout en marchant, il se remit à parler. Cet homme ne pouvait pas ne pas parler:
—Ils n'ont même pas l'air de se douter que le temps de la politique est fini... Vous savez qu'il y a des organes qui survivent aux fonctions qu'ils assuraient...
—Les survivances, oui...
—Tout le mal vient aujourd'hui de cette survivance des souverains et des hommes politiques... Je ne parle pas du Roi d'Angleterre.... Mais... même notre Empereur n'est plus maître de conduire son peuple.... Maximilien Harden a bien tort de lui reprocher d'aboyer tant pour mordre si peu... Vraiment, pensez-vous qu'il soit libre d'aller jusqu'au bout de ses projets?... L'Empereur d'Autriche,... oui, le vénérable Empereur d'Autriche... est moins souverain dans son empire que... que...
—Que son cousin de Monaco, sur son rocher à roulettes?...
—Vous riez?... Mais beaucoup moins... Le tsar de toutes les Russies n'a guère plus à dire que le prince de Bulgarie... Le mikado, lui-même... Sans aller si loin...
Et von B... se retint mal au velours insidieux d'un fauteuil...
—Sans aller si loin, vos hommes politiques, à vous, les plus conscients de l'évolution actuelle, mettez les moins inconscients, vos socialistes, ne savent même pas où les entraînera, demain, la masse ouvrière dont ils ne sont que les porte-parole embarrassés... Il y a deux ans, ils ignoraient radicalement—je veux dire comme des radicaux—les destinées du syndicalisme... Les plus malins sont ceux qui arrivent, non pas à conduire le flot de leurs électeurs, mais à distinguer, quelques semaines d'avance, entre les courants où le prolétariat bouillonne, celui qui les emportera...
—Alors?... alors?... répétai-je sans que ma fatigue trouvât rien de plus significatif à formuler... Alors?
Décidément, un tonneau de vin du Rhin n'eût pas détrempé les muscles de la langue de von B.... Il répondit:
—Alors à quoi bon ces organes inutiles?... ce poids mort?... À quoi bon ces appendices?
Et il éclata de rire...
Je riais de le voir rire.
—Vous voulez qu'on nous en opère?
—Hé!... Hé!... La médecine a fait son temps. L'avenir est à la chirurgie...
Il eut un hoquet...
—À la chirurgie!... Je ne crois plus du tout à la médeci... i... ne... mais... je... humpph!... je crois à la chirurgie...
—L'antisepsie à la dynamite?... m'écriai-je, en l'entraînant à mon bras...
Il me força de m'arrêter, prononça lentement:
—L'anarchiste est un chirurgien... un chirurgien malgré lui...
—Vous vous disiez socialiste?
—Je suis toujours socialiste, après dîner... mais...
Il me désigna, au-dessus de la porte du restaurant, le cadran d'un cartel à enluminures, où des aiguilles de cuivre se contorsionnaient...
—Il est trois heures du matin, mon cher...
Nous étions, en causant, arrivés dans le hall de l'hôtel... Tout y était éteint. Le crépuscule matinal commençait de recréer, dans la pénombre, les formes redoutables des meubles et des ornements... Von B... s'arrêta encore. La clarté du jour naissant tirait des larmes de nos yeux las.
—Ah!... Et puis... s'écria von B... tout à coup, en bâillant longuement, toutes les phrases ne valent pas une anecdote heureuse... En avons-nous dit des bêtises... des bêtises... des généralités prétentieuses, vides, inutiles, si chères à l'esprit allemand!
Un nouveau bâillement me fit bâiller... Il poursuivit en s'étirant.
—Le trait le plus mince... le plus mince... pourvu qu'il soit bien réel et humain... je le préfère à l'évolution, thèse, antithèse et synthèse de trois époques de philosophie...
Il sourit et ses yeux s'animèrent.
—Écoutez!... Je vous aime beaucoup... Je m'en vais vous dire une chose, que je n'ai encore jamais répétée... une chose inouïe... voulez-vous?...
Je m'assis à son côté, dans un box d'acajou, sur les coussins de cuir d'un divan, dont le jour attendrissait la rougeur orangée...
—C'est une histoire qui m'a été livrée, une nuit, après boire, à Friedrichsruhe, par Bismarck, déchu... C'est vous dire qu'on peut y ajouter foi. Personne n'avait le vin plus brutal et plus sincère... À peine levieux chancelier l'eut-il contée qu'il me parut, à une contraction de tous les plis de son masque, qu'il eût bien voulu, pourtant, la ravaler... Il n'était pas homme à regretter rien qu'il eût fait, même une sottise... Et, trop ennemi des mots inutiles, il ne me demanda même pas, après coup, le secret... Cependant, chaque fois que j'ai voulu la dire, j'ai revu, dans leurs poches plissées, ses yeux ardents, et je me suis tu... Elle m'échappe, ce soir, je le sens... Ma foi!... profitez-en...
Sa main étreignit mon genou:
—Vous ne savez pas quel a été, interrogea-t-il lentement... le premier acte d'autorité de Guillaume II?...
Ce ne pouvait être pour attendre ma réponse qu'il s'était arrêté.
—En tout cas, vous savez avec quelle anxiété Guillaume—alors fils du prince héritier et si loin du trône où son grand-père se pétrifiait—épia les progrès de la maladie de son père, à San Remo?... Vous vous rappelez sa fièvre parricide pendant les Cent jours du règne de notre Fritz, à Potsdam, où on avait ramené le cancéreux couronné? Ah! il y avait longtemps que Guillaume avait échappé à ses parents... Bismarck le leur avait pris... Un jeu, n'est-ce pas? pour le vieux diplomate, chez qui l'énergie... farouche, se doublait de la plus belle astuce... Bismarck excitait, contre le couple impérial, l'ardeur impatiente du jeune homme... Depuis toujours, il haïssait férocement et redoutait celle qu'il appelait «l'Étrangère», et ses idées anglaises. Il haïssait également et ne redoutait pas moins le libéralisme, la loyauté de Frédéric II... Le plus beau, c'est qu'il ne pouvait prévoir les progrès que ferait, plus tard, dans l'imagination de son trop docile élève, l'appétit de toute-puissance qu'il s'appliquait à dérégler en lui... Pas un acte, pas un écrit, pas une parole du pèreque le chancelier n'apprît au fils à critiquer... Quant à l'influence de sa mère, on la lui démontrait funeste... anti-nationale... Les rapports, entre l'Impératrice Victoria et son fils, étaient donc des plus tendus... et des plus amers. Elle n'ignorait pas qu'il avait placé des espions jusque dans la chambre de l'infortuné malade... Tel ambassadeur d'à présent était déjà chargé, par Guillaume, d'une mission moins décorative, plus délicate, au chevet du moribond, dont l'agonie lui marchandait le trône... C'est ainsi qu'il apprit l'existence d'un journal que son père tenait depuis des années... Frédéric avait le goût d'écrire. Vous avez lu sa lettre à Bismarck, à son avènement, son journal de 70-71, et la relation de son séjour à Suez, lors de l'inauguration du canal?... Je ne dis pas qu'il eût beaucoup de talent, et que ces écrits soient des chefs-d'œuvre... Du moins, ils témoignent d'intentions méritoires... La peur de ce journal secret hantait d'effroi le jeune Guillaume. Peut-être sa conduite y était-elle jugée?... Peut-être des volontés dangereuses y étaient-elles inscrites?... Il ne pensait qu'au moyen de s'emparer de ces papiers... Or l'Impératrice sut, avant la fin, les mettre à l'abri... Trompant la surveillance, pourtant minutieuse, de son fils, elle les avait fait passer en Angleterre... à la Reine, sa mère, ou à son frère, le Prince de Galles... je ne me souviens plus exactement... À peine, au bord du lit, où l'agonisant venait d'expirer, Guillaume se redressa-t-il Empereur, qu'il réclama le Mémorial. L'Impératrice feignit l'ignorance... Il insista... Il parla en maître... Il donna à sa mère l'ordre de lui obéir... Elle persista dans son système.... Elle ne savait pas... elle ne savait rien... Guillaume en vint à la menacer, brutalement, de sa colère... À ses yeux secs, les larmes de sa mère paraissaient un stratagème... Pluselle résistait, plus il s'exaspérait, car il lui semblait qu'il fallait mesurer à l'entêtement de l'Impératrice l'importance des documents... En réalité, il ne pouvait supporter que, dans la première heure d'un règne si fiévreusement attendu, quelqu'un, si grand fût-il, osât lui résister... La colère emporta cet Empereur d'un jour, jusqu'à la pire démence... Il se dit qu'après tout sa mère n'était qu'une princesse de la maison dont il devenait le chef, la colonelle d'un de ses régiments, sa sujette!... «Eh bien, ordonna-t-il, violet de fureur, vous garderez les arrêts, madame... les arrêts forcés... jusqu'à ce que vous m'ayez obéi... Oui... oui... je vous mets aux arrêts... aux arrêts forcés.» En arrivant, deux heures après, à Potsdam, Bismarck trouve le palais environné d'escadrons de cavalerie en armes. L'Empereur lui apprend comment il vient de répondre à la désobéissance de sa mère... Il est encore très exalté, trouve son idée admirable: «Et qu'elle ne compte pas sur un mouvement de pitié, sur un attendrissement... non... non... jusqu'à ce qu'elle m'ait obéi... vous entendez, monsieur le chancelier?... jusqu'à ce qu'elle m'ait obéi!» Le chancelier reconnaissait qu'il eût pris peur, s'il n'avait appliqué toute son énergie à trouver, dans l'instant, des arguments assez forts—et pourtant respectueux—pour empêcher que durât, une minute de plus, cette bouffonnerie macabre, capable de peser sur tout le règne qui commençait. À distance, ce qui l'étonnait encore le plus, c'est qu'il eût pu s'empêcher d'éclater de rire, au nez de son souverain... «Je crois bien, me disait Bismarck, que le jeune homme avait voulu m'épater... Flanquer l'Impératrice... l'Impératrice douairière... l'Impératrice, sa mère, aux arrêts, le jour même de la mort de l'Empereur!... Ça, c'était colossal... kolossal!...» L'élève était allé, comme ilarrive, beaucoup trop loin. Il fallut recourir à un silence déférent pour marquer qu'on n'approuvait pas, démontrer ensuite qu'il y avait une façon de procéder plus rigoureuse et plus efficace... Pourquoi ne pas couper plutôt les vivres à l'Impératrice?... suspendre les apanages?... «Je connais Sa Majesté, disait Bismarck bonhomme... Elle a de l'orgueil... Les arrêts forcés, elle peut s'y entêter... les accepter comme une sorte de martyre... Mais l'argent, Sire... l'argent?... Qui donc résiste à l'argent?» Il fit valoir aussi, avec beaucoup de tact, les représentations probables de l'Angleterre: «Est-ce bien le moment, Sire?»... L'Empereur, qui avait fini par s'apaiser, goûta le conseil... Les arrêts de l'Impératrice furent levés... Les officiers remmenèrent leurs cavaliers au quartier... Et Guillaume ne fut plus qu'aux détails des obsèques et du deuil, qu'il voulait fastueux!...
—Mais la fin de l'histoire? demandai-je.
—La lutte entre l'Impératrice et son fils dura plusieurs mois... Il en fallut au moins six...
Von B... se souleva, pour éviter le soleil qui venait de pénétrer violemment dans le hall.
—Il en fallut au moins six... répéta-t-il... pour que l'Empereur obtint son manuscrit et l'Impératrice son argent... Ah! c'était une gaillarde!...
Je le vis taper du pied:
—Ne voilà-t-il pas, fit-il encore, un début digne de cet Empereur qui, désespérant d'atteindre jamais à la gloire d'avoir fait un Bismarck, discerna que la gloire d'oser le renvoyer était la seuls qu'on pût mettre en balance!
Il ajouta:
—Que risquait-il, après tout?... L'Allemagne était faite.
Et tout à coup:
—Dites-moi, mon cher?... Si nous prenions notre café au lait... avec du miel... avec du miel...? Ils ont, ici, un miel de Westphalie!...
L'école de Düsseldorf.
Je dois des excuses à Düsseldorf.
C'est une très belle ville. Elle n'offre aucun pittoresque aux amateurs de vieilles ruines, de vieilles églises gothiques, de vieilles rues enchevêtrées et puantes... Elle n'a que de la richesse et du luxe. Mais elle en a beaucoup; elle en a même trop. Par exemple, l'arrangement de ses parcs, de ses balcons, la grâce de ses jardins où les verdures, les fleurs et les bassins se combinent en décors merveilleux, vous font vite oublier le modern-style des magasins et des maisons. Et le Rhin y est magnifiquement impressionnant. Dans les quartiers commerçants, les étalages sont d'une rare somptuosité. Étoffes, fourrures, bijoux argenteries, victuailles, parées comme les victimes des sacrifices antiques, vous arrêtent à chaque pas. C'est la ville des grands couturiers, des grandes modistes, des grands tailleurs.
Au centre de ce pays du fer, qui sait si bien cacher, sous les fleurs, le noir et tragique effort du travail, on se sent vraiment en pleine richesse allemande, en pleine vie plantureuse allemande. Le faste en apparaît parfois fatigant, d'une sensualité un peu bien lourde. Mais j'ai souvent trouvé à l'empressement démonstratif, à la rondeur accueillante de ces manieurs de millions et de canons, une sorte de charme à la fois effarant et persuasif, et leur vulgarité n'a rien d'antipathique ni debanal. On les sent d'ailleurs terribles. J'ai rencontré là plus d'un Isidore Lechat.
Von B..., très lié avec la plupart des gros industriels de la région, m'a introduit dans quelques intérieurs de la ville et de la campagne. La décoration en est d'un goût déplorable. Elle coûte très cher; voilà, en plus de ce goût, tout ce que l'on en peut dire. Du reste, personne ne lui demande autre chose. Plus un objet coûte cher, plus il révèle bruyamment qu'il coûte cher, et plus ils sont fiers de lui... Américains en cela; américains aussi dans leur façon de s'habiller et de se raser la face... Von B... affirme qu'en affaires ils sont encore plus hardis que les Américains, et d'une gaieté aussi imprévue. Il me raconte que, l'année dernière, il avait mené un Français de ses amis aux usines de M. Ehrardht, le célèbre fondeur de canons de Düsseldorf, le rival de Krupp...
—Ah! ah! fit M. Ehrardht, en serrant la main du Français... Vous venez voir mes pianos?
—Comment... vos pianos?
—Mais oui... Érard... Érard... votre Érard... Seulement, moi, c'est une autre musique... Ah! ah! ah!... Passez donc!
Il me raconte aussi cette anecdote:
Von B... a un ami américain. Comme la plupart des Américains, celui-ci est d'origine allemande. Il y a trois ans, cet ami vint à Paris... Il s'en alla trouver H..., le grand tapissier... Il lui dit, sans autre préambule:
—Vous allez me construire un hôtel à Londres, très beau, tout ce qu'il y a de plus beau. Quand, le 4 mai de l'année prochaine, j'arriverai à Londres, je veux trouver tout prêt: meubles, tableaux, domestiques, chevaux, voitures, automobiles... même mon dîner...Que je n'aie à m'occuper de rien... pas même d'acheter des cure-dents... Vous avez compris?
—Oui...
—Combien?
—Mais, balbutia le tapissier abasourdi... je... je voudrai savoir ce que vous aimez... ce que...
—Je ne sais pas ce que j'aime... interrompit l'Américain... je n'a pas le temps de le savoir... Si je le savais, je ne vous chargerais pas... Dépêchons-nous... je suis pressé... Combien?
—Dix millions... à peu près, risqua le grand tapissier qui avait repris un peu, et même beaucoup d'assurance...
—Pas à peu près... Exactement... Vite... Combien?
—Dix millions, alors!
—All right...voici un chèque de quatre millions... Quand vous aurez besoin du reste... vous câblerez! Le 4 mai, hein?... Soyez exact... Au revoir!
Et von B... me dit:
—Ici, ils n'en sont pas encore là... mais ils y viennent... Je crois d'ailleurs que, malgré les mœurs particulières à chaque pays, les manies que donne l'argent sont partout les mêmes... Il y a une sorte d'uniforme moral que portent tous les spéculateurs milliardaires.
Le luxe extravagant de ces maisons m'étonna. Je garderai longtemps, entre autres souvenirs le souvenir de certains plafonds où toute l'École de Düsseldorf s'est réunie pou accumuler les plus invraisemblables horreurs... Car il y a toujours une École de Düsseldorf. C'est, autant que j'ai pu comprendre, une collectivité, une espèce de syndicat de peintres, dont on ne connaît pas les noms, et qui s'acharnent aux plus singulierstravaux, dans les hôtels de la ville et les châteaux des environs... Si vous demandez:
—De qui est ce tableau?... ce plafond?... cette grande fresque?
On vous répondra invariablement:
—C'est de l'École de Düsseldorf...
Dans le cabinet d'un gros métallurgiste, j'ai vu un portrait de Bismarck, en général, casqué, botté, immense, énorme, avec des reflets mauves, des reflets jaunes, des reflets verts, roses, lilas, plaqués, maçonnés sur la figure, la tunique, le casque et les bottes... Et le vieux Bismarck arrivait ainsi à ressembler étonnamment à cette jolie Madame Roger-Jourdain, dont Albert Besnard fit un portrait si frissonnant...
J'aurais bien voulu savoir de qui était ce Bismarck à reflets.
—C'est de l'École de Düsseldorf...
Je ne pus tirer rien de plus de mon gros métallurgiste.
Pourquoi notre Académie des Beaux-Arts—ah! on ne peut jamais retrouver le nom d'aucun de ses membres—ne se constituerait-elle pas franchement en société anonyme d'exploitation artistique?...Cela faciliterait beaucoup les transactions entre amateurs, et simplifierait la besogne des pauvres critiques d'art...
L'Empereur ne vient plus jamais à Düsseldorf. Il n'y est pas populaire, et chacun parle de lui assez librement. On ne lui pardonne pas son ingratitude envers Bismarck, qui est vénéré, ici, où tout le monde vous dit:
—Bismarck, monsieur, mais c'est l'âme même de l'Allemagne!
Le théâtre repopulateur.
Nous sommes allés au théâtre. On y joueMonna Vanna, de Maurice Mæterlinck. Vous savez le prodigieux triomphe, en Allemagne, de cette belle tragédie. On n'en compte plus les représentations, et son succès y dure toujours. Elle est interprétée avec soin, mais sans verve. La mise en scène en est somptueuse, mais sans goût. Les couleurs y hurlent; le clinquant des accessoires vous aveugle. Ce n'est pas de la figuration, c'est de la fulguration.
Nous avons eu beaucoup de peine à trouver des places. Salle bondée, archicomble, comme on dit chez nous. Foule recueillie, plus que recueillie, extatique, comme dans une chapelle de couvent, un chœur de moines, la nuit du vendredi saint. Je n ai jamais vu une attention aussi religieuse, de tels regards de prières, simultanément braqués sur la scène, comme sur un tabernacle, au moment où resplendit le mystère de l'Incarnation... Jamais, dans une salle, pleine à en éclater, je n'ai entendu un si impressionnant silence.
Von B... me dit, dans un entr'acte:
—Vous assistez là, mon cher, à un des spectacles les plus curieux qui puissent se voir en Allemagne... Et ce qui se passe ici, à Düsseldorf, se passe, à cette même heure, dans plus de quarante villes, où l'on joue, ce soir,Monna Vanna... Savez-vous ce qui fait, au fond, le succès sans précédent de cette tragédie? Je vais vous le dire... C'est tout ce qu'il y a de plus allemand... Au second acte, Monna Vanna entre dans la tente de Prinzivalle «nue sous le manteau»...
Il s'était tu.
—Eh bien? dis-je.
—Voilà!... «nue sous le manteau»... voilà tout!... Je ne prétend point que mes compatriotes ne soient pas sensibles à la suprême beauté du drame, à son admirable, son incomparable lyrisme... Non, certes.... Quoi qu'on dise, l'Allemand aime la grandeur dans une œuvre de l'imagination. Quoi qu'il dise lui-même, il est beaucoup plus attaché qu'il ne croit au romantisme, et ce merveilleux romantisme, épuré de ses scories anciennes, le ravit... De plus, il est passionné de théâtre, de théâtre français, surtout. Oui, mais, ici... il y a quelque chose de plus... Monna Vanna est «nue sous le manteau». Veuillez bien noter ceci. Si, d'un geste hardi, tout à coup, elle rejetait le manteau; si un accident de mise en scène—que le spectateur n'attend pas, d ailleurs—la dévêtait, et qu'elle apparût, dans sa nudité rayonnante, sur les fonds rouges de la tente, parmi les peaux de bêtes du lit ... il serait fort offensé, protesterait, et son exaltation tomberait aussitôt... Oui, mais Monna Vanna est «nue sous le manteau»... Cela lui suffit... Et croyez bien que, pour notre bon Allemand, «sous le manteau», Monna Vanna est infiniment plus nue que «sans le manteau». Avez-vous remarqué cette hypertension des regards, dilatés comme sou l'influence de la belladone, et si étrangement immobiles?... Avez-vous remarqué, surtout que quelques hommes, pour mieux isoler, pour mieux concentrer, pour mieux caresser, pour mieux réaliser l'image, ont fermé les yeux?...Tout ce qu'il y a de passion voilée, de désirs contenus et violents dans l'âme de l'Allemand, s'est exalté à ce fait que Monna Vanna est «nue sous le manteau»... Volupté permise, luxure tolérée qui décuple, comme dans un rêve, la puissance de la vision intérieure!... Et vous allezvoir, tout à l'heure, une chose encore bien plus curieuse et qui ne s'est jamais vue, je crois, en Allemagne... Aucun de ces spectateurs ne songera à souper, après le théâtre. Ils en ont perdu le boire et le manger... Ils vont rentrer chez eux, en hâte, le corps en feu, et, pleins de l'image de Monna Vanna «nue sous le manteau», ils vont doter la patrie allemande d'un petit Allemand, confectionné selon les meilleures recettes de l'Anthotropogénie... Ah! mon cher, on ne peut ««avoir à quel point une femme, qui, d'ailleurs, n'est pas du tout «nue sous le manteau», peut augmenter, en un soir, la population d'un grand pays, comme l'Allemagne... Les statisticiens nous le diront, peut-être, un jour...
E il ajouta:
—Je ne comprends pas du reste que, chez vous comme chez nous, il y ait tant de solennels idiots pour vouloir proscrire du théâtre, du livre, du tableau, les images voluptueuses... Même ce qu'ils appellent la pornographie devait être respecté, entretenu, protégé, comme une force, comme une vertu nationale, puisqu'elle facilite le rapprochement des sexes... Mais les pires agents de dépopulation, ce sont tous ces sénateurs Bérenger, protecteurs du triste et stérile onanisme...
—Alors, dis-je, vous êtes, vous aussi, pour la repopulation?
—Moi? fit von B... vivement. Mais, je m'en fous complètement, mon cher...
Une soirée au music-hall.
Foule énorme à l'Apollo-Theater, où l'élément militaire domine. On ne voit que des uniformes; on n'entend que des petits bruits de sabres.
Sur la scène, c'est le défilé accoutumé des équilibristes à paillettes et des jongleurs en habit noir, des acrobates japonais, familles anglaises, chanteuses viennoises, danseuses espagnoles, tableaux vivants, cinématographes, gommeuses françaises, qui promènent dans les capitales de quoi satisfaire la moyenne des aspiration amoureuses et artistiques de nos contemporains.
Notre loge est voisine d'une grande loge, occupée par des officiers.
Longs, minces, parfumés, un peu maquillés, sanglés dan leurs tuniques, le cou étranglé par le carcan rouge, bleu ou jaune du collet, ils ont des mines insolentes et efféminées. Leur façon de se dandiner sur des hanches trop fortes rappelle beaucoup celle des jolis petits professionnels qu'on voit rôder, sur nos boulevards, devant le Grand-Hôtel et le Café de la Paix. Ils affectent de se désintéresser de ce qui se passe sur la scène, de se montrer blasés sur toutes choses. Ils ne boivent pas, ne fument pas, et promènent des gestes las, au bout de leurs gants blancs...
Un moment, ils nous regardent en ricochant, dévisagent nos femmes avec une grossièreté tellement appuyée, que l'un de nous ne peut s'empêcher de faire tout haut une observation brève, mais cinglante comme une gifle. Cris, tapage, provocations... Le pauvre von B... est obligé d'intervenir. Il le fait, d'ailleurs, avec une telle autorité que ces messieurs se taisent et, peu après, quittent la salie, en se trémoussant des fesses...
—Voilà notre armée! dit von B...
—Voilà le armées! rectifiai-je...
Et je con ai à von B... une scène analogue, plus écœurante peut-être, que nous eûmes, durant l'affaire Dreyfus, dans une salle de l'Hôtel d'Angleterre, à Rouen, où une dizaine d'officiers français, espoir de lapatrie et orgueil des salons, ne craignirent pas d'insulter, grossièrement, deux dames...
Souvenirs et rêveries dans Cologne.
De Cologne, je ne dirai rien, sinon que, pour y arriver, le voyage fut extrêmement pénible. Partout, on réparait, on raccordait, on élargissait les routes. Ce n'étaient que tas de terre et tas de pierres, ornières et fondrières. Trois fois—humiliation!—je dus recourir à la collaboration du cheval, pour sauver la 628-E8, embourbée. L'entrée des villages, des bourgs, des petites villes était presque constamment barrée. On nous obligeait à les contourner par des chemins, à peine tracés dans des terrains humides, glaiseux, défoncés, où c'est un miracle que la voiture ne soit pas restée. Dans les parties refaites, le service de la vicinalité,—imagination satanique!—avait disposé de gros pavés carrés, de place en place et de telle manière que, pour les éviter et pour éviter le «panache» mortel, nous devions exécuter de dangereux exercices, que je ne puis mieux comparer qu'à la danse des poignards ou des œufs. Devant tous ces obstacles, Brossette retrouvait son nationalisme, encore plus sectaire et bavard. Il ne cessait de maugréer entre ses dents serrées: «Sale pays!» et tout ce que cette exclamation appelait de commentaires imprécatoires.
Le fait est que sa place au volant n'était pas une sinécure. Le malheureux avait les poignets rompus, et suait à grosses gouttes. Mais il trouvait tant et de si légitimes occasions d'injurier l'Allemagne que sa haine n'en perdait pas une seule, et qu'il y retrempait son courage et son adresse.
Pour comble de malchance, von B..., qui, par amitié—ah! que le diable emporte son amitié!—avait tenu à nous accompagner, eut une «panne d'essence», la terrible, l'insoluble panne des Mercédès, ce qui nous immobilisa deux longues heures, en pleine campagne, et pour rien: car, après ces deux heures de travail, Brossette, appelé en consultation, déclara qu'il fallait démonter toute la tuyauterie et, probablement, toute la carrosserie... Que faire? Abandonner, sans secours, sur la route, ce compagnon malgré nous? C'était bien tentant, mais, hélas! impossible. On prit le parti de remorquer, à la corde, la Mercédès, jusqu'à Cologne, d'où nous étions éloignés d'une vingtaine de kilomètres.
C'est dans un état d'esprit voisin de la fureur que nous traversâmes Bonn... Je regrette maintenant d'avoir été si injuste envers cette ville. Je devais tout lui pardonner, même nos déceptions de touristes, pour cette gloire à jamais émouvante, pour cette gloire immortelle d'avoir vu naître Beethoven. Je n'y songeai pas un instant. Dois-je dire que Bonn elle-même ne fit rien pour me le rappeler? Ce n'est pas une raison—pas même une excuse—de n'avoir montré que du mépris pour ces rues, dont je raillai la propreté glaciale, ces jardins qui, eux, me rappelèrent les plus mauvais jours de l'histoire du Vésinet, et ses mornes pelouses et ses ridicules jets d'eau; pour ces monuments, à qui je reprochai aigrement de suer le pédantisme et l'ennui; pour cette université surtout, qui, de tant de jeunes Allemands, ivres de bière et couturés de cicatrices, fait tant de vieux docteurs chauves, tant de vieux docteurs ès on-ne-sait-quoi!
Honteux, dans sa voiture, que nous menions à la laisse, comme un petit chien, von B..., lui non plus, ne songea pas à Beethoven. Et il ne reconnut point sa jeunesse qui le saluait, au passage, sur le seuil des brasseries, lui souriait, fraîche et toute blonde, penchée au balcon des fenêtres en fleurs... Ah! pauvre «Vieil Heidelberg»!
Il était tard quand nous pénétrâmes enfin, lanternes allumées, dans Cologne. Le soir, les détails se resserrent, se fondent dans la masse. Des villes et des paysages, il ne reste plus que des silhouettes monochromes. J'eus l'impression que j'arrivais à Pontoise, au crépuscule. Le pont, le fleuve, les tours, les maisons en escalade, tout y était. Mais la hâte, l'activité, le mouvement de la foule, l'absence de magistrats promenant leurs familles, de bourgeois prenant le frais à la bouche des caniveaux, de boutiquiers qui se caressent le ventre, devant leurs boutiques, dissipèrent vite cette illusion patriotique.
Nous descendîmes de voiture, devant l'hôtel du Dôme qu'écrase, de son ombre, la plus colossale, la plus colossalement laide cathédrale du monde.
Le dîner fut mauvais et parfaitement maussade. Nous eûmes un von B... transformé, quinteux, querelleur, avec l'exclusivisme, les préjugés, la suffisance agressive d'un bon Allemand, abonné à laGazette de la Croix.Il railla âprement le socialisme, défendit la cathédrale de Cologne, «qui est la plus belle cathédrale du monde», les Mercédès, «qui sont les meilleures automobiles du monde», l'Empereur Guillaume, «qui est le plus génial Empereur du monde», le goût de Berlin, «qui est le goût la plus admirable du monde»,enfin, la vertu allemande, «qui est la plus solide vertu du monde »... Et il revenait à la cathédrale, avec une sorte d'hostilité comique, la bouche pleine de nourritures et de bredouillements:
—La plus belle..., vous entendez..., la plus belle du monde!...
Moi, de mon côté, puérilement, je m'acharnais:
—La plus laide... la plus laide... la plus laide du monde!
Je ne voulus même pas excepter celle de Prague, qui, au moins, proclamai-je avec un pompeux lyrisme, «a cette beauté de dresser sa masse énorme sur les hauteurs du Radchin, et de se refléter, le soir, avec les palais qui l'entourent, dans les eaux embrasées de la Moldau».
—La Moldau! criait von B... en haussant les épaules... la Moldau n'est belle qu'à Dresde, n'est belle que quand elle est allemande, et qu'elle s'appelle l'Elbe... Et le Rhin?... Ah! ah!... Le Rhin?... Vous n'en parlez pas, du Rhin?
Je sentis s'engouffrer, en moi, comme un grand vent, l'âme de M. Déroulède.
—Le Rhin? déclama l'âme de M. Déroulède... Mais, mon pauvre von B..., il a tenu dans notre verre!
Jusqu'au doux Gerald qui, avec une persistance d'ivrogne, revendiquait la suprématie de Westminster et de la Tamise sur toutes les cathédrales et tous les fleuves du monde!
Si bien que nous allâmes nous coucher, mécontents les uns des autres, furieux les uns contre les autres, et contre nous-mêmes...
O Gœthe! si tu nous avais entendus!... Et toi, Heine quelles figures de grimaces ta forte et délicieuse ironieeût ajouté à cette collection hilarante de marionnettes, qu'est tonÉcole de Souabe!
Je dormis fort mal, énervé, cauchemardé par le voisinage de cette cathédrale, sur laquelle—c'est ce qui m'irrite le plus en elle—le temps, qui use tout, s'use sans parvenir à en user qu'à peine la pierre dure. Ni la pluie, ni le soleil, ni le gel, ni le vent qui apporte les poussières corrosives, ne peuvent en adoucir les angles coupants et les lignes sèches, en modeler les découpures plates et les pleins affreusement rigides. Dans mon sommeil, son poids m'étouffait, m'écrasait; et, du parvis jusqu'à la pointe de ses flèches, mille formes tranchantes, mille figures, aux profils d'inquisiteurs, se détachaient, entraient en moi, comme autant d'instruments de torture... Je me réveillais, en sursaut, tout haletant, les tempes glacées.
Le lendemain matin, je ne me sentis nullement disposé à revoir Cologne, ses églises, ses ponts, ses musées, et meme son jardin zoologique, où, pourtant, je me souvenais d'avoir passé d'amusantes journées, parmi des bêtes splendides, et d'avoir interviewé un énorme oiseau, de la tribu des longirostres, qui ressemblait étonnamment à M. Maurice Barrès, en habit d'académicien... De tout cela, j'étais las, jusqu'au dégoût.
En voyage, il y a des moments où les plus magnifiques musées ne vous disent plus rien; des moments où l'on ne ferait point un pas pour découvrir le plus émouvant chef-d'œuvre. L'art vous fatigue, vous énerve, comme les caresses d'une femme, après l'amour. Au sortir d'un musée, où je viens de me gorger d'art, comme au sortir d'un lit, où j'ai cru épuiser toutes lesjoies—toutes les joies?—de la possession, je n'éprouve plus qu'un besoin, mais un besoin impérieux: marcher, marcher, et fumer, fumer des cigarettes, afin de mettre de la distance et un nuage entre ces mêmes décevantes illusions et moi.
Jamais non plus, autant que ce matin-là, je ne détestai cette manie traditionnelle qui nous pousse, à peine arrivés dans une ville, à nous précipiter dans ses musées, c'est-à-dire à nous inquiéter des morts, avant de nous mêler aux vivants. Et je me disais, en marchant, je me disais et me redisais tout haut, comme pour mieux m'affermir dans mes résolutions:
—Non... non... je n'irai pas au musée... Je n'irai pas...
Absolument comme un enfant, qui se dit:
—Non... je n'irai pas à l'école aujourd'hui... Non... non... je n'irai pas...
Je le connaissais, d'ailleurs, ce musée... L'idée de passer et de repasser devant les de Bruynn le Vieux, les maître Guillaume, les Grunewald, et le maître Inconnu, ne me tentait point. Même, laVierge à la fleur de haricot, et le maître deLa Passion de Lyversberg, et le maître deLa Glorification de la Vierge, et le maître deL'auteur de Saint Barthélemy, et le maître desDemi-Figures... et tous les autres maîtres du Tombeau, de la Couronne d'épines, de la Lance, des Clous, de l'Éponge, du Roseau, des Olives du Calvaire, ne m'attiraient pas davantage. Non que je n'aimasse plus ces peintres ingénus de la vieille École de Cologne. Je les aimais toujours, mais je ne les aimais pas à ce moment de vague à l'âme, où je n'aimais rien. Ou plutôt je ne m'aimais plus en eux. Ils m'étaient vraiment aussi indifférents que les maîtres modernes, le maître de laFemme au tub, le maître deLa Passion etla Mort de M. Félix Faure, le maître deL'immaculée Conception de la vierge Otero.J'aimais mieux les débardeurs des quais du Rhin et les paysans qui amenaient, au marché de la ville, des troupeaux de cochons et des charretées de choux.
Je flânai sur les quais et dans les rues, sans but précis, essayant de m'intéresser au mouvement de la vie, dans cette cité opulente et active, où le catholicisme, plus agressif que celui des Flandres, m'obséda de ses tours, de ses flèches, de ses croix, de ses cloches, non moins que de ses moines, qu'on rencontre partout, traînant leurs robes brunes, leurs sandales, sur les pavés, et quêtant aux portes... Et puis, je m'arrêtai devant une belle boutique de libraire. Parmi beaucoup de livres français qui y étaient étalés, au milieu de ces auteurs inconnus en France, qui représentent la littérature française à l'étranger, par des couvertures illustrées, dont la hideur m'est intolérable, je remarquai laCorrespondance de Balzac, en son édition in-8. Je l'achetai et rentrai à l'hôtel. Et, tout de suite, je sentis que j'avais gagné quelque chose à ma promenade. Désormais, j'avais de quoi alimenter mon esprit, durant cette journée, que je prévoyais ennuyeuse et sans joies: j'avais Balzac, dont le nom seul, à cette devanture de libraire, avait fait s'évanouir brusquement la cathédrale de Cologne, l'Allemagne, l'illusion des musées, et mes fantasmes. Comme je me hâtais, la pluie se mit à tomber, lente et fine, achevant de donner à la ville un aspect de mélancolie funèbre.
L'après-midi, je laissai mes compagnons sortir, et je m'enfermai, dans ma chambre, avec Balzac.
La vie de Balzac? Un permanent foyer de création, un perpétuel, un universel désir, une lutte effroyable. La fièvre, l'exaltation, l'hyperesthésie constituaient l'état normal de son individu. Pensées, passions grondaient en lui comme des laves en bouillonnement, dans un volcan. Il menait de front quatre livres, des pièces de théâtre, des polémiques de journal, des affaires de toutes sortes, des amours de tout genre, des procès, des voyages, des bâtisses, des dettes, du bric-à-brac, des relations mondaines, une correspondance énorme, la maladie.
Après avoir recréé le monde, Balzac ne s'est pas reposé le septième jour.
Avec Balzac.
J'adore Balzac. Non seulement j'adore l'épique créateur deLa Comédie humaine, mais j'adore l'homme extraordinaire qu'il fut, le prodige d'humanité qu'il a été.
Sa vie—du moins par ce que l'on en connaît—ressemble à son œuvre. On peut même dire qu'elle la dépasse. Elle est énorme, tumultueuse, bouillonnante. C'est un torrent qui a roulé de tout. Malheureusement, on la connaît peu... Bien des années de cette vie nous échappent, sûrement les plus intéressantes, puisque ce furent celles que Balzac se plut à dissimuler le mieux. Ainsi, nous lui connaissons quelques liaisons qui furent célèbres... Mais les autres?... Mais toutes les autres?... Car ce fut un grand conquérant d'âmes.
Il était courtaud, boulot, bedonnant, très laid; l'allure épaisse d'un chantre d'église. La première impression en était désagréable. Mme Hanska a dit que, lorsqu'elle le vit, pour la première fois, elle eut honte de son enthousiasme et ne pensa qu'à fuir... Quoi! c'était là cet homme sublime, ce héros?
Comme tous ceux qui écrivent beaucoup, Balzac parlait peu... Mais, dès qu'il parlait, le charme opérait. Il y avait, dans sa parole, une telle autorité, une telle séduction, qu'on oubliait très vite ses disgrâces physiques. L'esprit rayonnait des yeux et donnait au visage de la beauté. Il avait conscience de sa force fascinatrice, comme il avait conscience de son génie. C'était, d'ailleurs, la même chose... Balzac créaitde l'amour, comme il créait un livre. Pas plus que les idées, les femmes ne pouvaient lui résister. Pourtant, j'ai sur lui ce détail intime et un peu ridicule, que la nature l'avait parcimonieusement armé pour l'amour. Il est d'autant plus beau que, n'ayant pas—ou si peu—de quoi satisfaire les femmes, il lui ait été donné, plus qu'à aucun autre, la vertu délicate et rare de les exalter.