Chapter 11

Quelqu'un, qui a souvent rencontré Balzac, me disait: «Quand on parlait femmes, il se gonflait d'orgueil et faisait la roue, comme un dindon... Mais il ne racontait jamais rien.» Malgré son infatuation, parfois comique, Balzac était infiniment discret. Il poussa la discrétion sur sa vie sentimentale jusqu'au mensonge, jusqu'au mystère, jusqu'aux complications un peu naïves du mélodrame. Il se vantait d'être chaste, pour mieux dérober ses vices et ses bonnes fortunes. Afin qu'on n'en retrouvât plus les traces, il effaçait les pas derrière lui. Cette discrétion, si rare chez un homme de lettres,—mais Balzac n'était point un homme de lettres, et, si belle qu'elle soit, son œuvre est, peut-être, ce qui nous intéresse le moins en lui,—nous irrite beaucoup, parce qu'elle nous le cache davantage. Lui, dont la gloire européenne avait popularisé les traits, partout, il eut le pouvoir de se rendre, quand il le voulait, invisible. Il déroutait les curiosités, dépistait les espionnages, se servant de ses amis, sans qu'ils se doutassent du rôle qu'il leur faisait jouer. Il avait le génie de la police, comme il avait le génie de l'amour, comme il avait le génie de tout. Un jour, il partait, ou, plus exactement, il disparaissait de Paris. Et on ne savait plus absolument rien de lui. Où était-il? S'enfermait-il pour travailler? Avait-il entrepris un voyage d'enquête pour ses livres? Poursuivait-il une intrigueamoureuse?... Une affaire?... Plutôt une intrigue, car ses voyages d'enquête et ses déplacements d'affaires étaient moins mystérieux. Il en parlait. On les connaît presque tous, entre autres ce fameux voyage en Sardaigne, d'où il rapporta ces pyrites, à propos desquelles il rêva une fortune de milliardaire. Son absence durait un an, deux ans. Et puis, un beau soir, sans que personne de son entourage fût prévenu, il reparaissait soudainement. On le revoyait à l'Opéra, avec son habit bleu, sa canne dont il disait—le dindon—que la pomme avait été ciselée dans l'or fondu des bracelets de ses amies... Il semblait reprendre une conversation interrompue la veille, était au courant des moindres potins de salon ou de journal, de tout ce qui s'était passé, quand il n'était pas là... De son absence pas un mot. Il affectait de ne rien comprendre aux allusions, d'ailleurs discrètes, qu'on y faisait.

On a prétendu qu'il y avait peu de sincérité et beaucoup de mise en scène, en tout cela; qu'il aimait à jouer cette comédie pour les autres et pour lui-même; qu'il en tirait une sorte de mystère, par conséquent, de l'importance. Peut-être bien. Ce qui est certain, c'est qu'il y eut aussi des drames.

De tout ce qui a été écrit sur cet homme extraordinaire, nous n'avons pour ainsi dire qu'une quantité énorme de travaux bibliographiques, et des jugements littéraires,—ce n'est pas ce que je recherche,—mais nous n'avons rien qui soit réellement une biographie.

On ne peut donner comme tels les livres de Gautier et de Gozlan, qui racontent ce qu'ils virent, ne virent sûrement pas grand'chose: de l'extériorité, des gestessuperficiels, des manies, avec quoi ils composèrent des anecdotes qui nous amusent et ne nous apprennent rien. Gautier et Gozlan n'étaient pas des amis de Balzac, qui n'avait pas d'amis. Laurent Jan non plus, qui fut pourtant celui que le maître préféra. C'étaient de jeunes séides, des admirateurs fervents, mais intimidés, que le grand homme intéressa un peu, dit-on, à ses œuvres, pas du tout à son existence, et à qui le respect eût fermé les yeux et clos la bouche, s'ils avaient vu quelque chose d'anormal et d'énorme, en leur dieu.

Mme Surville n'a laissé sur son frère que quelques pages magnifiantes, une apologie froide, banale, où nous n'avons pas une seule note à prendre, pas un seul document à retenir. Elle avait reçu, pourtant, bien des confidences. Quand il en avait trop gros sur le cœur, à de certains moments trop heureux ou trop tragiques de sa vie, comme cette première entrevue, à Neufchâtel, avec Mme Hanska, ou bien cette naissance et cette mort mystérieuses de son dernier enfant, Balzac, en dépit de sa force de renfermement, éprouvait le besoin de s'épancher... Mais en qui? Sa mère? elle lui était fort à charge, ne l'obsédait que de questions d'argent. Sa sœur? malgré l'hypocrite tendresse de ses dédicaces, il ne l'aimait pas, et elle, non plus, au fond, ne l'aimait pas... Mais il était sûr d'elle; sûr qu'elle saurait garder un secret, ne fût-ce que pour l'honneur de la famille... Et puis, il n'avait qu'elle... Et puis, habitude d'enfance, sans doute... C'était une petite âme bourgeoise, très honnête, peu sensible, qui faisait ce qu'elle pouvait. Mais elle ne pouvait rien comprendre à une telle âme, si distante de la sienne; elle ne pouvait rien comprendre à ce génie, dont les hardiesses visionnaires, l'immoralité l'épouvantaient. Dureste, Balzac ne lui demanda pas de comprendre, de partager ses chagrins ou ses bonheurs, pas plus qu'on ne demande au vase de savoir pourquoi on le remplit de poisons ou de parfums.

Mme Surville sut ainsi beaucoup de choses, en gémit, en souffrit, et se tut.

Un seul homme pouvait, devait écrire une vie de Balzac: M. de Spoelberch de Lovenjoul[1].

Tout ce qui existe de documents, sa piété fureteuse, sa curiosité passionnée l'ont rassemblé. Il a des trésors. Il les garde. Et cette vie prodigieuse, unique, dont lui seul connaît ce qui en demeure d'attestations certaines et d'authentiques témoignages, il ne l'a pas écrite; il ne l'écrira pas. De temps en temps, il en détache de menus fragments, il en agite de pauvres petites images, comme pour mieux aguicher notre curiosité, avec l'intention, peut-être ironique, de ne la satisfaire jamais. Allusions, réticences, commencements, inachèvements qui nous agacent, et, après nous avoir surexcités au plus haut point, nous laissent encore plus ignorants, plus cruellement déçus.

Jeu dangereux. L'imagination rôde autour des grands hommes, ardente, féroce, carnassière. Elle ne se contente pas des bavardages, maigres ou qu'on jette à sa faim. Elle s'acharne à vouloir déterrer le gros morceau. Et, un jour, elle «le mangera», mais à sa façon. Un jour (pour ne pas continuer des métaphores désobligeantes envers une aussi noble faculté), elle inventera—c'est son métier—elle inventera deslégendes, mille fois plus préjudiciables que la réalité, à la gloire qu'on aura voulu préserver du mépris des sots, par le silence ou par le mensonge.

[1]Écrit en mars 1906.

[1]Écrit en mars 1906.

Peut-être que M. de Spoelberch de Lovenjoul, qui est un homme honorable, une nature modeste, un écrivain de peu de force, ne se juge pas de taille à écrire une vie de Balzac. Je voudrais le rassurer. Personne n'attend de lui une œuvre d'art. On ne lui demande que des documents utiles à l'histoire de la littérature, ce qui est peu de chose, utiles à l'histoire de l'humanité, ce qui est tout. D'autres feront le reste.

Mais non. Je crois plutôt que M. de Spoelberch de Lovenjoul a, comme tout le monde, presque tout le monde, le déplorable préjugé du grand homme. Le grand homme doit être unpersonnage sympathique, comme au théâtre. Le grand homme n'est véritablement un grand homme qu'à la condition qu'on fasse le silence sur ses faiblesses, et qu'on le diminue de tout ce qu'il eut d'humain. Ainsi de Verlaine, qu'on nous présente aujourd'hui comme une sorte de brave bourgeois, régulier, comme un de ces excellents radicaux socialistes, ennemis de la bohème, qui paient bien leurs contributions et font l'ornement de la respectabilité française. Pour qu'un grand homme entre, par la bonne porte, dans la postérité, il faut le parer de vertus bien décentes et bien basses, et de ces héroïsmes grossiers qui enchantent la foule. Il lui faut, comme au chrétien qui veut entrer dans le Paradis, toutes les comédies sacramentelles de l'Extrême-Onction, et l'absolution, par la crapule, de ses péchés.

Or, c'est par ses péchés qu'un grand homme nous passionne le plus. C'est par ses faiblesses, ses ridicules, ses hontes, ses crimes, et tout ce qu'ils supposent de luttes douloureuses, que Rousseau nous émeut auxlarmes, et que nous le vénérons, que nous le chérissons, de tous les respects, de toutes les tendresses qui sont dans l'humanité.

Nous ne devons point soumettre Balzac aux règles d'une anthropométrie vulgaire. L'enfermer dans l'étroite cellule des morales courantes et des respects sociaux, c'est ne rien comprendre à un tel homme, c'est nier, contre toute évidence, le prodige, l'exception qu'il fut. Nous devons l'accepter, l'aimer, l'honorer tel qu'il fut.

Tout fut énorme en lui, ses vertus et ses vices. Il a tout senti, tout désiré, tout réalisé de ce qui est humain. Il fut Bianchon, Vandenesse, Louis Lambert; il fut aussi Rubempré; il fut même Vautrin. Il ne faut pas s'indigner, pas s'étonner surtout, si ses curiosités, disons, passionnelles, s'affranchissant parfois, comme la nature elle-même, de ce qu'on appelle les lois de la nature,—laquelle n'a pas de lois,—s'en allèrent chercher des voluptés ou des dégoûts,—des sensations,—dont nous retrouvons, çà et là, dans ses livres, des traces discrètes mais certaines, et que nous pourrions, paraît-il, retrouver, mieux expliquées, dans une correspondance tombée aux mains de M. de Spoelberch de Lovenjoul. Michel-Ange, Shakespeare, Gœthe, des rois, des empereurs, des papes, des cardinaux, des académiciens, des frères ignorantes, diraient-ils que c'est là une exception? Nous coudoyons, dans la vie de tous les jours, des gens, dont nous connaissons «les fureurs secrètes», et à qui, selon leur rang social, nous ne témoignons pas moins d'estime, d'amitié, de respect. Oscar Wilde n'inspire plus de colère, même aux sectaires de la vertu.Tous n'ont plus, pour lui et pour son martyre, que de la pitié douloureuse.

La vie de Balzac? Un permanent foyer de création, un perpétuel, un universel désir, une lutte effroyable. La fièvre, l'exaltation, l'hyperesthésie constituaient l'état normal de son individu. La pensée, les passions grondaient en lui, comme des laves en activité, dans un volcan. Avec une aisance qui confond,—une aisance, une force d'élément,—il menait de front quatre livres, des pièces de théâtre, des polémiques de journal, des affaires de toutes sortes, des amours de tout genre, des procès, des voyages, des bâtisses, des dettes, du bric-à-brac, des relations mondaines, une correspondance énorme, la maladie. Balzac écrit: «Le docteur Dubois frémissait de ma vie.» Et, au milieu de tout cela, on ne constate pour ainsi dire pas un affaissement, un découragement, un doute, un arrêt. Il va toujours plus ardent, plus précis à mesure qu'il va. L'esprit infatigable soutient le corps surmené; il le relève, défaillant. Loin d'être accablé, écrasé par les besognes du présent, aux courtes heures du repos, il conçoit avec une lucidité merveilleuse les besognes de l'avenir. Balzac ne s'est pas reposé le septième jour. Quel exemple, pour nos chétives neurasthénies!

Et il n'a vécu que cinquante et un ans!... Et non seulement, il a accompli une œuvre prodigieuse, mais il en a rêvé, mais il en a préparé une plus prodigieuse encore. Il a laissé des projets, parfaitement débrouillés, de livres, de pièces, d'affaires, que trois cents ans de vies humaines ne suffiraient pas à réaliser. Quand on lit ces émouvantes, ces stupéfiantesLettres à l'Étrangère, quand on se penche au bord de ce gouffre, quand on regarde, quand on entend bouillonner, au fond, l'existence surhumaine de cet homme, on est pris de vertige.Et l'on ne s'étonne plus que son cerveau ait pesé si lourd, et qu'il soit mort d'une hypertrophie du cœur.

L'Académie n'a pas voulu de Balzac.

M. Dupin disait à Victor Hugo:

—Comment? Balzac, d'emblée, à l'Académie? Vous n'avez pas réfléchi... Est-ce que cela se peut?... Mais c'est que vous ne pensez pas à une chose: il le mérite.

Il le méritait; et aux yeux de MM. de Barante, Salvandy, Vitet, de Noailles, de Ségur, Saint-Aulaire, Lebrun, Patin, Pongerville, Villemain, Tissot, Scribe, Viennet, etc., c'était, en effet, impardonnable.

Mais le méritait-il vraiment? Comment, en quelque sorte, légitimer une telle œuvre, si subversive, si dissolvante, si immorale? Comment couvrir, de ce respectable habit vert, un homme qui, monarchiste, catholique, mais emporté par la puissance de la vérité au delà de ses propres convictions, bouleversait si audacieusement l'organisation politique, économique, administrative de notre pays, étalait toutes les plaies sociales, mettait à nu tous les mensonges, toutes les violences, toutes les corruptions des classes dirigeantes, et, plus que n'importe quel révolutionnaire, déchaînait dans les âmes «les horreurs de la révolution»? Est-ce que cela se pouvait?

Et puis encore, Balzac avait mauvaise réputation. Il n'administrait pas son nom et son œuvre en bon père de famille. Ce n'était même pas un bohème,—et l'on sait qu'un bohème est innacadémisable,—c'était quelque chose de bien pis.

L'Académie admet qu'on soit ivrogne, débauché, voleur, parricide, athée, et même qu'on ait du génie,pourvu que l'on soit très duc, très cardinal, ou très riche, pourvu aussi que cela ne se sache pas, ou qu'elle soit seule à le savoir. Indulgente au mal qu'on ignore, elle est impitoyable au malheur qui se sait. Elle ne pouvait ignorer que Balzac fût affreusement gêné dans ses affaires. Il avait eu des entreprises désastreuses, avait failli sombrer dans une faillite retentissante. Il avait des dettes, des dettes vilaines, qu'il se tuait à payer et dont, en fin de compte, il est mort. Comme un sanglier, au milieu des chiens, il fonçait sur toute une meute de créanciers, avides et bruyants. Cela manquait par trop d'élégance. Aucun respect de la propriété, d'ailleurs. Généreux et fastueux, comme tous ceux qui n'ont rien, l'argent ne lui tenait point aux doigts, l'argent des autres. Il achetait des bijoux, des vieux meubles historiques, des terrains, des maisons de ville, des maisons de campagne, s'offrait, au mois de janvier, des paniers de fraises, des corbeilles de pêches, qu'il dévorait, dit un chroniqueur du temps, avec une «gourmandise pantagruélique». Il paraît que «le jus lui en coulait partout». Est-ce que M. Viennet, poète obscur, vénérable et facétieux, se livrait à de telles débauches, lui?... Il mangeait à son dessert des figues sèches, comme tout le monde...

—Qu'il paie d'abord... qu'il vive petitement... nous verrons ensuite, disait M. Viennet.

Balzac n'a pas payé... Il n'a payé qu'en chefs-d'œuvre: monnaie qui n'a pas cours à l'Académie.

Ses affaires? On s'en est beaucoup moqué; on s'en moque encore. De la naïveté, peut-être; de l'indélicatesse, qui sait? En tout cas, de l'ignorance et de laféerie. C'est le point faible, la fêlure, dans cette organisation si robuste. D'ailleurs, comment attendre quelque chose de sérieux de quelqu'un qui fait des romans?

M. de Rothschild, qu'il voyait fréquemment, et dont nous est resté, dans son Nucingen, un si surprenant et inoubliable portrait, s'en amusait comme d'une bonne farce. Les plus indulgents, ses admirateurs mêmes, plaidaient que Balzac était un grand constructeur de chimères; pour parler plus prosaïquement, un fou. D'autres commentaient cette image par ce mot: un faiseur.

Les gens de finances sont en général fort bornés, et orgueilleux avec médiocrité. Ils manquent de culture, d'imagination, de générosité d'esprit, dans un métier où il en faut beaucoup. Ils n'ont que de la routine dans une aventure où il n'en faut pas du tout. Concevoir une affaire, c'est concevoir un poème. L'homme d'affaires, qui n'est pas, en même temps, un idéaliste, un poète, ce n'est rien... rien qu'un escroc, la plupart du temps.

Balzac était poète. Il avait la passion des belles et grandes ordonnances; il ne suivait pas les idées, il les devançait. De même qu'il lui suffisait d'un mot, pour reconstituer, dans sa vérité logique, tout un être humain, de même il lui suffisait d'un fait, quelquefois,, d'un menu fait, pour découvrir et créer d'un coup le drame d'une affaire. Il la concevait, la débrouillait, la bâtissait, avec la même imagination puissante, la même faculté de divination, la même netteté carrée que ses livres. Il eût étonné et fait réfléchir des hommes moins prévenus, moins bassement théoriques que des financiers, par l'abondance, la justesse de ses renseignements techniques, la connaissance et souvent la prescience de la valeur géologique, économique, des divers pays de l'Europe. Chimériques, sans doute,étaient ses affaires, en cela, surtout, qu'elles venaient toujours trop tôt. Quand on veut de la gloire immédiate ou de l'argent, il faut toujours venir après... après quelqu'un. Le génie sème et passe. L'habileté reste, attend et récolte. Balzac a semé. Souvent sa semence fut bonne. Beaucoup, parmi ses affaires dont on riait, d'autres, plus tard, les ont réalisées. Épilogue connu.

Cette œuvre, qui est une œuvre d'âpre psychologie et, en dépit de son culte pour l'argent, une œuvre de critique sociale pessimiste, est, en meme temps, une œuvre de divination universelle. Solidement établie sur le contemporain, elle engage et prédit l'avenir. Balzac est aussi à l'aise dans demain que dans aujourd'hui. Ses conceptions financières feraient honneur à un économiste révolutionnaire. Il entrevoit des directions nouvelles au mouvement des fonds d'État, des solutions hardies aux problèmes agraires. Il rédige des dispositifs pratiques, ingénieux, sur des sociétés de secours mutuels, comme par exemple, la Société des Gens de lettres, qui est sortie de son cerveau. (Elle semble, d'ailleurs, l'avoir bien oublié, car elle refusa, du génie d'Auguste Rodin, son effigie, comme l'Académie avait refusé, du génie de Victor Hugo, sa personne.) Il rêve et prépare toute une révolution de la librairie, par la création du livre à bon marché. Son sens de la vie, de l'orientation de la vie, lui fait découvrir, avant tout le monde, la valeur spéculative des terrains, dans certains quartiers de Paris, alors déserts, et maintenant devenus le centre de l'activité et de la richesse. Il se réjouit d'avoir acheté un bout de terrain à Sèvres. Plus de quinze ans avant l'établissement des chemins de fer en France, il écrit: «Nous aurons, un jour, un chemin de fer entre Paris et Brest. Et l'on construira une gare, tout prèsde ma maison. Faites comme moi, achetez... achetez!...» Sa maison, c'étaient les Jardies. La gare y est. Mais ce qu'il n'avait pas prévu, c'est que, plus tard, aux Jardies, M. Rouvier, M. Étienne, M. Thompson, M. Joseph Reinach, célébreraient un culte, et que ce culte ne serait pas celui de Balzac, mais celui de Gambetta.

Des moralistes ont voulu prouver que Balzac avait inventé, de toutes pièces, des mœurs, des compartiments, sociaux, tout un monde artificiel,—le monde de Balzac, comme on l'appela, pour l'opposer au monde de la réalité,—que, toute une catégorie d'ambitieux, d'aigrefins, d'aventuriers séduits par les vices brillants, l'amoralité triomphante de son œuvre, s'étaient en quelque sorte, moulé l'âme sur celle de ses imaginaires héros. C'est une sottise. Il ne les avait pas inventés, il les avait prévus, comme il avait prévu aussi Wagner et le wagnérisme, comme il avait, malgré ses notions confuses de l'art, entrevu ces hauteurs où resplendit, aujourd'hui, le nom d'Auguste Rodin.

On m'a conté qu'un jour, causant avec des amis, Balzac imaginait, en riant,—riait-il autant qu'on veut bien le croire?—un moyen sûr, rapide, de gagner beaucoup d'argent, assez d'argent pour fonder un grand journal, un journal d'influence et d'intérêts, tel qu'il en avait eu souvent la hantise.

—Rien de plus simple, expliquait-il, et à la portée de toutes les intelligences. Il s'agirait de faire paraître une petite feuille hebdomadaire, qu'on appelleraitLe Journal des Médecins.Cette feuille ne contiendrait rien d'autre que la liste des morts de la semaine, avec le nom du médecin en regard de chaque mort. On la distribuerait dans les rues, comme un prospectus... Vous voyez d'ici les médecins... Ce serait énorme.

Et Balzac riait, à grands éclats, de cette invention.

Or, quelques années après, un Américain, à bout de ressources, qui ignorait absolument cette boutade de Balzac, qui ignorait même Balzac, réalisait cette idée de Balzac. Elle fut le point de départ d'une des plus grosses fortunes, et d'un des plus grands journaux du monde.

Les bruits les plus fâcheux circulaient sur Balzac, colportés et grossis par ses ennemis. Non seulement il était Rubempré et Vautrin; il était aussi Mercadet. Des éditeurs, des imprimeurs, des directeurs de journaux se plaignaient vivement de sa mauvaise foi, de son habileté scabreuse. Ces pauvres gens pleuraient d'avoir été «roulés» par lui avec la plus étonnante maestria. Ils l'accusaient d'indélicatesse, parce que, connaissant comme un avoué toutes les roueries de la procédure, il se défendait, souvent victorieusement, contre leur rapacité. Ne racontait-on pas aussi qu'il vivait de ses maîtresses? N'affirmait-on pas qu'il avait emprunté, d'une façon frisant l'escroquerie, une très grosse somme d'argent, à Mme D..., la femme d'un imprimeur qui l'adorait? Ne disait-on pas enfin qu'il devait, avant son mariage, près de deux cent mille francs, à Mme Hanska?...

Il y avait un peu de vrai, dans toutes ces histoires malsonnantes, mais du vrai mal compris, du vrai déformé, comme toujours. Il ne s'en est pas caché. LesLettres à l'Étrangère, qui, malgré les beaux cris d'amour, les beaux cris d'orgueil, les exaltations de la confiance en soi, les débordements d'une personnalité ivre d'elle-même, et malgré cette jactance énorme, qui le fait se gonfler jusqu'à la bouffonnerie, sont le plusémouvant, le plus angoissant martyrologe qui se puisse imaginer d'une vie d'artiste, ces lettres contiennent des aveux, voilés, il est vrai, des histoires obscures, sans doute, mais reconnaissables pour qui connaît, un peu, l'existence secrète de Balzac. Il y est souvent question d'une «dette sacrée». Ne serait-ce point une allusion au prêt de Mme D...? Nous pouvons tout croire d'un homme dont la vie a été l'argent, l'argent partout, l'argent toujours: «L'argent, écrit Taine, fut le persécuteur et le tyran de sa vie; il en fut la proie et l'esclave, par besoin, par honneur, par imagination, par espérance. Ce dominateur et ce bourreau le courba sur son travail, l'y enchaîna, l'y inspira, l'y poursuivit dans son loisir, dans ses réflexions, dans ses rêves, maîtrisa sa main, forgea sa poésie, anima ses caractères, et répandit sur toute son œuvre le ruissellement de ses splendeurs.» Le ruissellement de ses douleurs aussi et de ses hontes.

Qu'on se reporte un instant à ces lettres, où l'auteur deLa Comédie humaineévoque un prodigieux enfer du travail et de l'argent; qu'on se rappelle les nécessités terribles, les terribles échéances où chaque fin de mois l'accule; l'huissier à ses trousses, sa mère qui le harcèle, l'avenir engagé, les déchirements de son foie et les étouffements de son cœur: le roman qu'il doit livrer, pour le lendemain; ses nuits, au sortir d'un dîner mondain, ou d'un soir d'Opéra, passées à écrire, à écrire, à écrire! À propos deModeste Mignon, il annonce joyeusement à son amie: «Encore soixante-dix feuillets de mon écriture... Ce sera fini demain.» Dans ce labeur de forçat, dans ce qui eût été, pour tout autre, un délire épuisant, il ne perd pas pied, une seule minute. Il conserve intacte, la maîtrise de son cerveau. Il songe à tout, aux plus petites choses. Il crayonne demalicieux portraits, raconte, avec enjouement, des anecdotes spirituelles, sur la princesse Belgiojoso, Mme de Girardin, la comtesse Potocka. Il se promet d'aller, le lendemain, chez le joaillier, voir où en est la bague, commandée pour sa chère Constance Victoire, et dont il a donné le dessin. Il se charge de l'achat de ses gants, de l'emplette de mille menus bibelots. Avec une netteté, un sens pratique et retors d'homme d'affaires et d'homme de loi, il soumet à sa Line un plan complet de réorganisation de sa fortune, lui explique, avec une compétence d'agronome, quel parti nouveau elle peut tirer de ses terres incultes, lui indique, avec une clairvoyance de banquier, un placement plus judicieux de son argent. Il la guide dans ses procès, dans ses revendications, dans la situation embrouillée et difficile où l'a laissée la mort de son mari, et cela en un pays dont il connaît à peine les mœurs et les formes judiciaires.

Qu'on se rappelle encore les espoirs obstinés, les rêves grandioses de la moisson future, toute proche, la confiance presque sauvage qu'il a en son génie. Et voyez-le faire, le plus loyalement du monde, la balance entre ses dettes d'aujourd'hui et ses triomphes assurés de demain. Que sont ses dettes?... Rien. Que pèsent ses dettes? Rien, en vérité, mais rien, rien!... N'a-t-il pas son œuvre, chaque jour agrandie, chaque jour plus populaire, qui lui réserve des millions?... N'a-t-il pas ses affaires qui lui représentent des milliards? Alors, il prend, comme il peut, où il peut, de légères avances sur cette fortune certaine, avances qu'il remboursera, plus tard, demain, ce soir, peut-être au centuple...

Et les chimères se pressent, montent de partout, l'enveloppent de leurs caresses, et chantent autour de lui. Leurs voix le bercent et le raniment. Il en oublie sadétresse; il en oublie jusqu'aux affreuses douleurs qui lui écartèlent les os de la poitrine. Elle et lui, elle, la Line, la Linette, et le cher Minou, lui, le bon, le grand, le sublime Noré, ils touchent enfin au bonheur si longtemps attendu... Ils auront un palais, comme des rois, vivront dans un merveilleux décor d'art, de fêtes, de domination; ils verront Paris, l'univers, à leurs pieds. Est-ce pour quelques misérables cent mille francs qu'il va ralentir, arrêter l'essor de son génie, renoncer à ses magnifiques créations, voler à l'amour qui s'y exalte, voler au monde qui s'en éblouit, une gloire dont il se sent tout rempli, mais à qui il faut donner à manger de l'argent, de l'argent encore, et toujours de l'argent?

La femme de Balzac.

Et me voici au drame le plus et aussi le moins connu de la vie de Balzac: son mariage. Bien que nous soient encore obscurs certains épisodes de cet extraordinaire roman d'amour qui fut, en même temps que la méprise de deux cœurs trop littéraires, la chute finale de deux ambitions pareillement déçues, j'y ajouterai, peut-être, quelques éclaircissements. Je m'empresse de dire à qui je les dois: au peintre Jean Gigoux, qui fut mêlé très intimement, aussi intimement que Balzac, à la vie de Mme Hanska. Pour authentifier certains faits graves dont un, au moins, de la plus grande horreur tragique, je n'ai, il est vrai, que des confidences parlées. Mais pourquoi voulez-vous que les confidences parlées soient moins véridiques que les confidences écrites? Elles ont, au contraire, toutes chances de l'être davantage. Jean Gigoux était très vieux, quand il me les fit,très désillusionné. Il n'avait plus d'orgueil. J'ai toujours pensé qu'il lui avait fallu un grand courage, ou un grand cynisme—ce qui est souvent la même chose,—pour aller jusqu'au bout de sa confidence.

Tout le monde sait comment Balzac connut Mme Hanska. En somme, l'histoire la plus banale: une lettre d'admiration enthousiaste, trouvée par lui, chez Léon Gosselin, son éditeur, le 28 février 1832. Elle venait du fond de la Russie, était signée: L'Étrangère.Balzac était très vaniteux. Il avait tous les grands côtés, si l'on peut dire, de la vanité; il en avait aussi tous les petits. Cette lettre le ravit, exalta immensément son amour-propre d'homme et d'écrivain. Malheureusement, nous n'avons pas cette lettre... On suppose que Balzac la brûla, avec beaucoup d'autres, de même origine, à la suite d'un drame violent, survenu, en 1847, croit-on, entre Mme Hanska et lui. Ce que nous savons de cette lettre, c'est par Balzac lui-même, qui a dit à Mme Surville, à quelques amis, qu'elle était admirable, qu'elle révélait «une femme extraordinaire». Ce fut en vain qu'il s'ingénia à en découvrir l'auteur. Sept mois après, il en recevait une autre... Celle-là, nous l'avons. Elle est bien romantique, bien emphatique et bien sotte, et, déjà, elle glisse fâcheusement de la littérature dans l'amour.

Il y est écrit, textuellement, ceci:

«Vous devez aimer et l'être; l'union des anges doit être votre partage; vos âmes doivent avoir des félicités inconnues; l'Étrangère vous aime tous les deux et veut être votre amie... Elle aussi, sait aimer; mais c'est tout... Ah! vous me comprendrez!»

«Vous devez aimer et l'être; l'union des anges doit être votre partage; vos âmes doivent avoir des félicités inconnues; l'Étrangère vous aime tous les deux et veut être votre amie... Elle aussi, sait aimer; mais c'est tout... Ah! vous me comprendrez!»

Plus loin:

«Votre carrière est brillante, semée de fleurs suaves et embaumées.»

«Votre carrière est brillante, semée de fleurs suaves et embaumées.»

On lui offrait, cette fois, un moyen, un peu mystérieux, de correspondre. Beaucoup eussent jeté ces lettres au panier, car je suppose qu'en ce temps-là les correspondantes littéraires, semblables à celles d'aujourd'hui, n'étaient, le plus souvent, que de très vieilles femmes hystériques ou réclamières... Balzac conserva pieusement ces lettres, y répondit.

Au cours de cette correspondance, il apprit, non sans une joie enivrée, que l'Étrangère était une grande dame... Naturellement, elle était jeune, belle, comtesse, «colossalement riche», mariée à un homme qu'elle n'aimait pas, supérieure par l'intelligence et par le cœur à toutes les autres femmes. Cet esprit si averti, si aigu, si profondément humain, croyait, avec une ferveur théologale, aux grandes dames. Comme M. Paul Bourget, à qui ce trait commun suffit pour vouer à Balzac une admiration passionnée, et pour se croire lui-même un Balzac, il raffolait de titres et de blasons. Tout de suite, il se mit à aimer, éperdument, la grande dame inconnue. Tout de suite, pour conquérir son estime, pour émouvoir sa sensibilité, il étala, devant elle, sa vie difficile, lui confia ses projets, ses rêves, ses rancœurs, ses luttes incessantes, le long martyre de son génie. Son imagination aidant, il bâtit, sur la fragilité distante de cet amour, le plus merveilleux de ses romans, et, peut-être, déjà, la plus solide de ses affaires.

Barbey d'Aurevilly, qui aimait toujours à parler de Balzac et de ce qui avait rapport à Balzac, m'a fait de la comtesse Hanska ce portrait. Elle était d'une beauté imposante et noble, un peu massive, un peu empâtée. Mais elle savait conserver dans l'embonpoint un charme très vif, que pimentaient un accent étranger, délicieux, et des allures sensuelles «fort impressionnantes». Elle avait d'admirables épaules, lesplus beaux bras du monde, un teint d'un éclat irradiant. Ses yeux très noirs, légèrement troubles, inquiétants; sa bouche épaisse et très rouge, sa lourde chevelure, encadrant, de boucles à l'anglaise, un front d'un dessin infiniment pur, la mollesse serpentine de ses mouvements, lui donnaient, à la fois, un air d'abandon et de dignité, une expression hautaine et lascive, dont la saveur était rare et prenante. Très intelligente, d'une culture étendue mais souvent brouillée, trop «littéraire» pour être émouvante, trop mystique pour être sincère, elle aimait, dans la conversation, s'intéresser aux plus hautes questions, où se révélait l'abondance de ses lectures, bien plus que l'originalité de ses idées. Elle n'était ni spirituelle, ni gaie, et manifestait, en toutes choses, une grande exaltation de sentiments. Au vrai, un peu déséquilibrée, et ne sachant pas très bien ce qu'elle voulait...

—En somme, me disait d'Aurevilly, telle quelle, elle valait la peine de toutes les folies.

Il ne l'avait connue qu'après la mort de Balzac, et pas longtemps. Il m'avoua que la continuelle présence de Jean Gigoux, dans la maison de la rue Fortunée, sa vulgarité conquérante d'homme à femmes, son cynisme à se vautrer dans les meubles de Balzac, son affectation de rapin à «cracher sur ses tapis», lui furent vite une chose intolérable, odieuse... À peine présenté chez Mme de Balzac, il ne reparut plus chez elle. Mais, jusqu'à la fin de sa vie, il avait conservé, de cette figure entrevue, un souvenir impressionné.

Nous ne connaissons guère Mme Hanska que par les lettres de Balzac, car je veux négliger ici les indications qui me viennent de Jean Gigoux (Elles pourraient paraître suspectes et d'une psychologie bien courte). Et encore, nous ne pouvons pas toujoursnous fier à Balzac, qui ment, souvent, comme tous les amoureux. Sa folle vanité le porte, à son insu, aux exagérations les moins acceptables. Il a la manie de ne nous montrer jamais Mme Hanska qu'à travers lui-même. Et puis, n'a-t-on pas prétendu que lesLettres à l'Étrangèreétaient un document, par endroits, fort discutable? N'a-t-on pas affirmé que Mme Hanska, après la mort de Balzac, en avait fait ou refait les parties d'amour? Je ne sais ce qu'il y a de vrai dans cette accusation. Elle me paraît, à moi, bien risquée. Les raisons qu'on en donne ne m'ont point convaincu, car tout se tient dans ces lettres. Elles sont d'une si belle et forte coulée, elles marquent une telle empreinte personnelle, qu'on ne saurait admettre la possibilité d'une révision ultérieure. Quoi qu'il en soit, nous sommes réduits, quant à cette figure et à son caractère vrai, à des références mal contrôlées, et, pire, à de simples hypothèses. Si proche de nous, pourtant, un voile nous la cache qui ne sera pas levé de sitôt.

On peut reconstituer l'état d'esprit de Mme Hanska, lorsqu'elle résolut d'écrire sa première lettre à Balzac. Reléguée au fond de l'Ukraine, avec un mari plus âgé qu'elle, peu sociable, et préoccupé seulement d'intérêts matériels, elle s'ennuyait. Seule, ou à peu près, dans cette sorte d'exil, au milieu d'un pays puéril et barbare, elle ne trouvait pas à occuper son imagination ardente et son cœur passionné. C'était la femme incomprise et sacrifiée. À défaut d'action sentimentale, elle lisait beaucoup et rêvait plus encore. Et, de lectures en rêveries, elle se sentait très malheureuse. Les écrivains français, qui sont ceux qui savent le plus et le mieux parler d'amour, l'attiraient particulièrement, et, par-dessus tous les autres, ce Balzac dont elle avaitcompris tout de suite le génie, et dont la célébrité, avec tout ce qu'elle comportait alors d'un peu scandaleux, l'enflamma. Très vivement, elle s'éprit de cette existence parisienne, voluptueuse, aventureuse et surmenée, qu'il peignait avec de si éclatantes couleurs; elle s'extasia devant ces figures de femmes, cœurs de feu, cœurs de larmes, cœurs de poison, où elle retrouvait, en pleine action, dans des décors d'une fièvre si chaude, tous ses rêves, et ce furieux élan de vie, de toute vie, qui se brisait, sans cesse, aux murs de ce vieux château silencieux et froid, aux faces et aux surfaces mortes de ses moujicks et de ses étangs. Donc, ce qui la poussa d'abord vers Balzac, ce fut son désœuvrement sentimental, ce fut sa reconnaissance étonnée pour un homme qui précisait, qui résumait si bien, tous les intimes enivrements, tous les secrets désirs de la femme; ce fut aussi quelque chose de plus vulgaire,—il est permis de le supposer,—un instinct de bas-bleu qui espère profiter de l'illustration d'un grand poète, en engageant avec lui une correspondance que la postérité recueillera, peut-être. Le cas n'est point rare, et il est presque toujours fâcheux. Que pouvons-nous attendre d'émouvant, d'élégant, de naturel, de quelqu'un qui pose devant un tel objectif?

Pourtant, il n'est point douteux que Mme Hanska et Balzac se sont passionnément aimés, et que leur amour a dépassé, du moins au début, l'attrait piquant d'une correspondance mystérieuse, les calculs de l'intérêt, les combinaisons d'une mutuelle ambition. Tout cela ne viendra qu'après.

Comment ne se seraient-ils pas aimés? Pour entretenir, pour exalter leur amour, ils avaient deux toniques puissants, deux excitants admirables: l'imagination et la distance. Depuis 1833, date de leur premièrerencontre, à Neufchâtel, qui fut d'une mélancolie si comique, jusqu'en 1848, date du dernier voyage en Russie de Balzac, ils ne se sont vus que quatre fois. Quatre fois en quinze ans! Trois fois à Wierszchownia; une fois à Paris où, après la mort de son mari, Mme Hanska est venue, avec sa fille, faire un court séjour, sous un nom d'emprunt... Pour des êtres qui vivaient surtout par le cerveau, quel meilleur moyen que l'absence d'éterniser un sentiment qui ne résiste pas, d'ordinaire, aux désenchantements quotidiens de la présence, aux brutalités du contact?

Durant ces visites, la désillusion ne vient pas, ne peut pas venir. Balzac ne veut rien compromettre, et il est sous les armes. Il se surveille, il se maîtrise. Il met un frein aux débordements de sa personnalité; il adoucit les rugosités de son caractère, ses manies. Il se fait câlin, félin, très tendre, enfant. Il est charmant et soumis. Et il est malheureux aussi, car, en plus de l'admiration et de la tendresse, il demande de la pitié. On le méconnaît, on le calomnie, on le persécute, lui qui n'est que grandeur, sublimité, génie! Il sait être gai à l'occasion, mélancolique, quand il faut l'être, à l'heure de ces crépuscules russes, si pénétrants et si profonds!... Avec son habileté coutumière, par de beaux cris, il sait exploiter tous les attendrissements d'une âme éprise et conquise. Même, dans leurs moments d'exaltation, ils ne se livrent jamais, et toujours ils se mentent. N'est-ce donc point là le parfait amour?

Lorsque Balzac part, lorsqu'ils se quittent—pour combien de temps, hélas!—ils n'ont pas connu une seule minute de lassitude, de déception. Au contraire. L'absence va redonner plus de jeunesse, plus de force à la passion. Tous les deux, dans l'attente héroïque de se retrouver, ils vont faire une provision nouvellede joies, de chimères, d'espérances. Et les lettres recommencent plus pressées, plus ardentes, avec, çà et là, des brouilles légères, de petites coquetteries, de petites jalousies, pas sérieuses, pas douloureuses, et qui ne font que suralimenter leur adoration. Après ce repos, cette halte, Balzac reprend, plus intrépidement que jamais son collier de misère, sa vie haletante, son terrible labeur de forçat... et ses maîtresses. N'est-il pas merveilleux de penser que ce grand amour n'ait nui en rien à ses autres amours? De même qu'il écrivait quatre livres à la fois, de même il pouvait aimer quatre femmes en même temps. Il était assez riche d'imagination pour les aimer toutes!...

Nous pouvons préciser le jour et même l'instant où l'idée d'épouser Mme Hanska s'empara résolument de l'esprit de Balzac. Tel que vous le connaissez, vous ne serez pas étonnés que cette idée lui vienne dès qu'il aura été mis, très vaguement d'ailleurs, au courant de la situation de l'Étrangère, et de ce qu'il peut en tirer. Il y a bien un mari. Mais le mari ne l'embarrasse pas... Il le supprime d'un trait, tout de suite. Il met sur le mari undeleatur, comme sur une faute typographique. Dans une lettre, où il a conté à sa sœur, Mme Surville, avec un enthousiasme de tout jeune gamin, l'entrevue de Neufchâtel, il écrit: «Et je ne parle pas des richesses colossales... Qu'est-ce que c'est que cela, devant un tel chef-d'œuvre de beauté?» Il y revient, pourtant, quelques lignes plus bas, ébloui... Et plus loin encore: «Pour notre mari, comme il s'achemine vers la soixantaine, j'ai juré d'attendre, et elle de me réserver sa main, son cœur...». Deux mois plus tard, à Genève, où il a suivi le couple, et où il est resté cinq semaines, le mariage est tout à fait décidé... Depuis, ils en parlent souvent, dans leurs lettres. Cesont, à chaque page, des allusions à cette échéance sans cesse reculée; ce sont les plans détaillés d'une union, qui semble, d'ailleurs, avoir été beaucoup plus désirée de Balzac que de Mme Hanska.

Naturellement, il faut bien attendre que ce bon M. Hanski disparaisse. Son état de santé permet, du reste, de supposer qu'on n'attendra pas longtemps. M. Hanski, averti, ne met point d'opposition à ces projets posthumes. On prétend même qu'il les approuve, sinon qu'il les encourage. En dépit de son caractère difficile et de ses aspirations peu littéraires, ce Cosaque accommodant est au mieux avec Balzac et s'honore d'être son ami. Balzac l'a conquis, lui aussi, peut-être, par sa science agronomique... M. de Spoelberch de Lovenjoul possède et a publié une lettre, où ce gentilhomme exprime à l'auteur deLa Comédie humaineson estime et son admiration. Quoique Balzac soit de bien courte noblesse, l'autre est assez flatté de savoir qu'un tel personnage le remplacera, un jour, sinon dans le cœur de sa femme qu'il n'a jamais eu, du moins dans son lit. Il y a dans toute cette histoire des dessous comiques que, malheureusement, l'on connaît mal.

C'est ainsi qu'à Neufchâtel, le jour de la rencontre, Mme Hanska est assise, comme il est convenu, sur un banc de la promenade avec son mari et ses enfants. Pour se faire reconnaître, elle doit tenir, sur ses genoux, un roman de Balzac, bien en vue. Le livre y est, mais l'émotion de la pauvre femme est telle qu'elle ne s'aperçoit pas qu'elle l'a entièrement caché sous une écharpe. Un homme petit, gros, très laid, passe et repasse: «Oh! mon Dieu, se dit Mme Hanska, pourvu que ce ne soit pas lui!» Elle a vu enfin sa maladresse... Elle découvre le livre... L'homme aussitôt l'aborde...Elle dit, toute pâle, dans un cri de désespoir: «C'est lui!... C'est lui!»... Et quelques instants après, «à l'ombre d'un grand chêne», pendant que M. Hanski s'en est allé, on ne sait où, ils échangent le premier baiser et le serment des fiançailles!

Naturellement aussi, on attendra que Balzac ait payé ses dettes, rétabli ses affaires... Le temps de quelques mois, parbleu! Mais que d'accrocs, que de désillusions successives... Elles vont de mal en pis, ses affaires... Malgré les calculs optimistes, les chiffres mirobolants, où Balzac essaie de se leurrer, de la leurrer, les dettes s'ajoutent aux dettes; les difficultés s'accumulent sur les difficultés. Chaque jour, un obstacle nouveau. Mais il ne démord point de ses espérances; pas une seconde la confiance ne l'abandonne. En vue du mariage, toujours prochain, pour orner sa maison qu'il veut fastueuse et royale, il a acheté, à crédit, le plus souvent, de merveilleux meubles, des tableaux de vieux maîtres italiens, des tapis précieux, qu'il revend, ensuite, à perte, pressé qu'il est toujours par d'immédiats besoins d'argent. De son cabinet de Paris, il surveille et dirige les intérêts de Mme Hanska, s'inquiète du rendement de sa fortune, comme si elle était déjà sienne. Quels rêves de splendeur! Quelles géniales combinaisons! Quelles affaires n'a-t-il pas dû bâtir, sur cette richesse, et sur l'éclat de ce nom étranger qu'il va bientôt imposer à l'admiration de Paris!

De son côté, Mme Hanska rêve d'une vie nouvelle, élargie. Elle a toujours les yeux tournés vers ce Paris où son ami vit et travaille, se débat, souffre et attend, vers ce Paris où sa beauté, sa supériorité intellectuelle, son aventure romanesque, et le grand nom de Balzac lui assurent une place exceptionnelle, privilégiée, retentissante... L'existence morne qu'elle mène, là-bas,lui pèse de plus en plus. Elle a besoin d'action, d'expansion, grisée par la promesse de cette royauté féminine que Balzac agite, sans cesse, devant elle... Et son miroir lui dit, chaque jour, qu'elle vieillit un peu plus, que sa beauté ici se flétrit, là qu'elle s'alourdit dans la graisse. Il n'est que temps... Si intelligente qu'elle soit, Paris, du fond de ses terres lointaines, lui apparaît, comme à ces petits ambitieux de province, la ville unique, la ville féerique, où l'on peut puiser de tout, à pleines mains: plaisirs, triomphes, domination. Car c'était le temps romantique, où tous les désirs gravissaient la butte Montmartre, et, en voyant la ville étendue au-dessous d'eux, s'écriaient: «Et maintenant, Paris, à nous deux!»

Pour hâter ce moment de la délivrance et de la conquête, elle aide Balzac, de sa bourse. Mais que peut cette aide qui vient, comme toutes les autres, tomber vainement dans un gouffre sans fond?

Il semble pourtant, sans qu'on en démêle bien la cause profonde, qu'il y ait eu souvent, et de tout temps, même au temps des premiers bonheurs, comme des arrêts subits à la poussée de ses élans, et que des hésitations, sinon des peurs, traversent parfois, d'un vol inquiet, les si beaux rêves de la vie promise.

Un peu avant février 1848, Balzac, trompant ses créanciers, a pu mettre une somme importante à l'abri de leurs revendications, toujours en vue de son mariage. Cette somme, sur les conseils du baron de Rothschild, il l'a convertie en actions du chemin de fer du Nord. Mais la fatalité le poursuit. Survient la Révolution, qui emporte tout. Les valeurs de Bourse sont tombées à rien. Il est ruiné. Ce fut un moment terrible et qui faillit l'abattre. Mais, ramassant les débris decette fortune, prenant ci, prenant là, engageant davantage un avenir engagé de tous les côtés, il n'hésite plus; il part pour la Russie. Il comprend nettement, cette fois, que tout est fini, qu'il est perdu, qu'il ne lui reste plus qu'une ressource: se marier. Coûte que coûte, il faut qu'il revienne à Paris avec une femme, c'est-à-dire avec une fortune. On peut chiffrer l'illusion vers laquelle il marchait. Rencontrant Victor Hugo, la veille même de son départ, il lui dit:

—Oui, je vais en Russie... Une affaire... J'en rapporterai dix millions.

Durant les vingt mois que dura cette absence, que se passa-t-il entre Mme Hanska et lui? On ne le sait pas bien, ou plutôt on l'ignore totalement. Je crois que M. de Spoelberch de Lovenjoul ne possède, sur cette période, aucun document. Jean Gigoux lui-même ne m'en a parlé qu'en termes vagues. Ses souvenirs étaient très confus, disait-il. Il semble d'ailleurs que, dans son intimité avec Mme Hanska, Gigoux ne se soit jamais beaucoup préoccupé des choses du passé, et qu'il ait borné ses curiosités, presque uniquement pittoresques ou galantes, aux événements du présent, et encore à ceux seulement où il eut sa part d'action. Il croyait pourtant avoir entendu dire à Mme Hanska que Balzac avait eu beaucoup de peine à la décider. Elle avait réfléchi, voulait renoncer à une union qui avait subi tant d'entraves et ne la tentait plus. Il paraît aussi que Balzac avait énormément changé. Il perdait de sa séduction, de sa gentillesse, montrait une autorité despotique, de bizarres manies qui l'effrayaient. Son masque tombé, il devenait rude et violent. Et puis, il était très malade. Il avait eu, là-bas, des crises au foie, au cœur. La déchéance morale, la destruction physiologique commençaient... Enfin l'entourage deMme Hanska la détournait de ce mariage. On prétend même que l'Empereur y avait mis son veto... Ah! la pauvre femme était bien revenue de tous ses rêves!

Il faut croire que la tenace éloquence de Balzac, ou peut-être la pitié de Mme Hanska, avait été plus forte que tout. Je me souviens, comme j'émettais cette hypothèse de la pitié, que Gigoux leva les bras au plafond, et qu'il dit avec un dur sourire ironique:

—La pitié de Mme Hanska?... Ah! mon cher!

Moi, je n'en sais rien... Mais je sais qu'il y avait des choses que Jean Gigoux ne pouvait pas comprendre.

Ce qu'il y a de certain, c'est que, un soir du mois de mai 1850, Balzac rentrait à Paris, marié. Marié et presque mourant...

M. de Spoelberch de Lovenjoul raconte que, ce soir-là, vers minuit, Balzac et sa femme descendirent de voiture, très fatigués, très énervés par le voyage, devant le n° 12 de l'avenue Fortunée. De Russie, il avait écrit à sa mère une longue et minutieuse lettre, dans laquelle il annonçait la date et l'heure de son retour, et lui recommandait de mettre les choses en ordre, en fête, dans la maison. Il voulait que tout y fût gai et souriant, pour les accueillir, les meubles, les bibelots à leur place... des lumières et des fleurs, partout... un souper joliment préparé. Il la priait, en outre, de rentrer chez elle, car il désirait ne lui présenter sa belle-fille que le lendemain, solennellement. Il attachait beaucoup d'importance à ces formes protocolaires. Mme de Balzac exécuta ponctuellement les ordres de son fils. Sa mission terminée, elle se retira, laissant lamaison parée, les fleurs, le souper, à la garde d'un domestique, qu'elle-même avait engagé pour la circonstance, et qui se nommait François Munck.

Ils arrivent. Ils voient la maison tout illuminée. Ils sonnent. Rien ne leur répond. Ils sonnent encore. Rien. Toutes les fenêtres brillent; on aperçoit des fleurs, dans la lumière. Une grosse lampe éclaire les marches du perron... Mais rien ne bouge. Tout cela est immobile, silencieux, plus effrayant que si tout cela était noir. Que se passe-t-il donc? Balzac a peur. Il appelle, crie, frappe à grands coups, contre la grille. Rien toujours. Quelques passants attardés, croyant à un accident, à un crime, se sont assemblés, offrent leur aide. Ils unissent leurs efforts, leurs poings, leurs cris... En vain... Pendant ce temps-là, le cocher a déchargé les bagages sur le trottoir. La nuit est fraîche. Mme de Balzac a froid. Elle ramène plus étroitement sur elle les plis de son manteau, se promène, en tapant du pied sur le pavé. Elle s'impatiente. Balzac s'agite. Allant de l'un à l'autre, il explique aux passants:

—C'est incroyable... Je suis M. de Balzac... Cette maison est ma maison... Je reviens de voyage... Nous sommes attendus. Ah! je n'y comprends rien!...

L'un propose d'aller requérir un serrurier. Justement il en connaît un dans une rue voisine... Il s'appelle Marminia... C'est un bon serrurier...

—Soit, consent Balzac, qui trouve pourtant ce moyen de rentrer chez soi un peu humiliant... Un serrurier... c'est cela... Car, enfin, M. de Balzac ne peut rester dans la rue, à une pareille heure de la nuit.

Et, tandis qu'on attend le serrurier, on frappe toujours à la porte; on essaie de jeter des petits cailloux contre les fenêtres, on crie...

—Hé! Hé! Ouvrez donc!... C'est nous... Je suis M. de Balzac.

Inutilement.

D'autres passants arrivent. Mme de Balzac s'est assise sur une malle, très lasse, la tête dans ses mains. Balzac va, vient, explique toujours:

—Je suis M. de Balzac... Je n'aurais jamais cru... C'est extraordinaire!

Enfin on amène le serrurier, qui enfonce la grille... Suivi de ses amis nocturnes, qui tiennent à le protéger contre on ne sait quoi, Balzac traverse la petite cour très vite, entre dans la maison. Et alors s'offre à ses yeux le plus surprenant spectacle. Le valet de chambre François Munck est devenu subitement fou. Il a saccagé le souper, éparpillé et cassé la vaisselle. Les meubles dansent dans les pièces; les fleurs partout jonchent les parquets. Une bouteille brisée achève de répandre, sur le tapis, un liquide mousseux. Et le malheureux se livre à mille extravagances. On s'empare de lui, on le maintient et on l'enferme à clé dans une petite chambre. Il se laisse faire, sans trop de résistance, et il rit plus qu'il ne se défend. Le calme revenu, Balzac remercie ses vaillants amis, s'excuse, les reconduit, fait rentrer les bagages dans la cour, et se couche. Il étouffe, il a la fièvre. Affalée dans un coin de la chambre, et de plus en plus énervée, Mme de Balzac ne songe même pas à quitter son manteau de voyage, et pleure «toutes les larmes de son corps».

Ce petit drame l'impressionna vivement. Elle y vit les plus mauvaises présages.

Hélas! une réalité plus douloureuse, qu'ils n'avaient pas osé s'avouer encore, avait précédé ces présages de malheur. Ce n'étaient plus des présages; c'était le fait brutal, inexorable, d'une situation définie.

Ils revenaient mariés et ennemis.

De tout ce grand amour, qu'avaient surexalté quinze ans d'absence, il avait suffi de quelques mois de vie commune pour qu'il ne restât plus rien... plus rien que de la déception, de la rancune et de la haine. On peut dire que leur véritable séparation date seulement de cet instant où ils entrèrent, rivés l'un à l'autre, dans la maison.

Des scènes intimes, tragiques, des querelles domestiques qui suivirent cette lamentable arrivée au foyer, nous ne connaissons absolument rien... Elles durent être violentes et honteuses. Mais pas un document n'en demeure. S'il en exista jamais, ils ont certainement disparu dans le tri sévère que Mme de Balzac fit des papiers du grand homme, après la mort. Trois ans auparavant, Balzac avait brûlé toutes les lettres de Mme Hanska. Acte impulsif d'amoureux, sans doute. C'était maintenant à Mme de Balzac de détruire les lettres de Balzac. Acte de prudence réfléchie, peut-être. Sa mémoire bénéficiera-t-elle de cette regrettable absence de renseignements?... S'en aggravera-t-elle, au contraire? Je ne puis le juger.

Je ne puis que me référer aux souvenirs de Jean Gigoux. Là, ils sont précis, et ils ont la valeur de témoins.

Ce que j'y trouve, c'est que Balzac et sa femme ne se pardonnèrent point de s'être mutuellement trompés. Balzac savait maintenant que sa femme n'était point aussi riche qu'il le croyait... De la liquidation de ses affaires, de ses procès, elle avait, en somme, sauvé peu de chose, presque rien. Presque rien pour Balzac. Et ce mariage auquel il s'était, pour ainsi dire, férocement accroché, comme à sa dernière ressource, ce mariage qu'il avait pensé être le salut, la fin de ses embarras, l'apothéose de sa vie, n'était, en définitive, qu'un embarraset une charge de plus. Belle encore, sans doute, et remarquablement douée par l'esprit? Mais qu'est-ce que cela, devant un tel effondrement de ses espérances?... Ce n'était pas de la beauté, ni de l'esprit, qu'il était allé chercher, là-bas, au fond de cette sauvage Ukraine... C'était de l'argent, toujours de l'argent... Et il n'y avait plus d'argent, du moins plus assez d'argent... Alors, tout était à recommencer.

Et elle?... Voilà donc où aboutissaient les promesses de triomphes mondains, de gloire littéraire, de vie adulée, enivrée, les rêves de domination universelle, par quoi, durant quinze ans, on l'avait engourdie, leurrée, volée, et finalement enchaînée à un cadavre!... Ils aboutissaient à cette maison gardée par un fou, à cette maison disparate et désordonnée, comme l'existence même de son propriétaire..., à cette maison qui criait la hâte, la fièvre d'une vie de fille ou de bohème, le luxe précaire, les sursauts de l'au jour le jour, la misère du lendemain, à cette maison avec ses pièces, ici, pleines d'un bric-à-brac parfois douteux et truqué, là, vides, désolées, et où était figurée, à la craie, sur les murs nus, la place des meubles vendus, ou des meubles à acheter... Ils aboutissaient à cet homme, ridiculement laid, isolé de tout et de tous, traqué par toute sorte de créanciers, sans amis, sans liens de famille, ruiné d'argent, perdu de santé, dont la grosse chair sentait déjà la pourriture et la mort!... Avec quelle amertume elle dut se reprocher cette phrase de sa première lettre: «l'union des anges doit être votre partage», qui avait été le point de départ de tout ce malheur!...

Ils s'étaient dupés l'un l'autre, l'un par l'autre, ayant cru, sincèrement, qu'on peut transformer, en élans spirituels, en exaltations amoureuses, ce qu'il y a de plus vulgaire et de plus précis dans le désirhumain... Et quinze ans... quinze ans de projets, de rêves, d'idéal fou, de mensonges, pour constater, en un jour, cette double méprise et cette double chute!...

Dès lors, ce fut fini.

Huit jours après leur arrivée à Paris, excédés de reproches, fatigués de dégoûts, ils résolurent de vivre, à part, dans la maison, sachant mettre plus de distance d'une chambre à l'autre, qu'il y en avait de Paris à Wierszchownia. Et ils ne se rencontrèrent plus, même aux repas.

D'ailleurs, Balzac était presque toujours alité. Un cercle de fer se resserrait, de plus en plus, sur sa poitrine. Il passait ses nuits à suffoquer, cherchant vainement, devant la fenêtre ouverte, à happer un peu de cet air qui ne pouvait plus dilater ses poumons. Ses jambes enflaient, suintaient; l'œdème gagnait le ventre, le thorax. Il ne se plaignait pas, ne désespérait pas. Confiant, comme il avait attendu la fortune, il attendait la guérison, pour se remettre au travail, avec une jeunesse, une énergie, un immense besoin de créer, qui le soutinrent jusqu'à l'agonie. Au milieu de la putréfaction de ses organes, le cerveau demeurait sain, intact. L'imagination y régnait en souveraine immaculée. Il ne cessait de faire des projets, des projets, des plans de livres, des plans de comédies, accumulait des matériaux pour l'œuvre à venir... Il n'avait rien perdu de sa fécondité merveilleuse. Chaque jour, il demandait à son médecin, le fidèle Nacquart:

—Pensez-vous que demain je puisse reprendre la besogne?... Hâtez-vous. Il le faut... Il le faut...

Mme de Balzac, elle, inquiète, nerveuse, désemparée, courait la ville. Elle avait retrouvé des parentes polonaises, des amis russes. Un jour, dans un de ces salons, où elle fréquentait, elle rencontra le peintre Jean Gigoux,qui lui offrit de faire son portrait. Il était très beau; il avait les muscles durs, la joie bruyante, de longues moustaches de guerrier gaulois. Elle se donna à lui rageusement, furieusement.

La mort de Balzac.

Je laisse à Jean Gigoux le soin de raconter la mort de Balzac, en cette terrible journée du 18 août 1850. Ce récit, le voici, tel que je le tiens de lui, tel que je l'ai noté, le soir même, en rentrant chez moi. Je n'y change rien... Je ne le brode, ni ne le charge, ni ne l'atténue.

C'était, dans son atelier, parmi toutes les belles choses, toutes les belles œuvres qu'il avait rassemblées. Il me dit:

—Victor Hugo a raconté, dansChoses vues, la mort de Balzac. Ces pages sont extrêmement belles et poignantes. Je n'en connais pas de plus puissamment tragiques, mais elles sont un peu inexactes, en ce sens qu'elles ne montrent pas encore assez l'abandon dans lequel mourut le grand écrivain. Peut-être Hugo, qui admirait, qui aimait beaucoup Balzac, a-t-il reculé devant l'horreur de la vérité? La vérité vraie est que Balzac est mort abandonné de tous et de tout, comme un chien!

À ce mot de «chien», un grand épagneul roux, qui dormait, roulé en boule sur le tapis, remua la queue et tourna la tête vers son maître.

—Non... non... fit celui-ci, qui se pencha pour caresser le poil soyeux de l'animal... sois tranquille, mongarçon... Tu ne crèveras pas comme Balzac, toi!... on te fermera les yeux, à toi!

Et il reprit:

—Hugo prétend avoir été reçu dans la maison par Mme Surville. Il prétend qu'il s'est entretenu quelques minutes avec M. Surville, qu'il a vu Mme de Balzac au chevet de son fils agonisant. Or j'affirme que ni Mme Surville, ni M. Surville, ni Mme de Balzac mère, ne vinrent, ce soir-là, à l'hôtel de l'avenue Fortunée. La vieille femme que Hugo a prise pour la mère était une simple garde... et Dieu sait ce qu'elle gardait! Il y avait aussi un vieux domestique, paresseux et roublard, celui-là même qui dit à Hugo: «Monsieur est perdu et Madame est rentrée chez elle.» Ils n'étaient presque jamais dans la chambre du moribond. Ils n'y étaient même pas au moment précis où Balzac rendit le dernier soupir... Ni famille, ni amis... Gozlan, je me rappelle, était absent de Paris... On oublia de prévenir Gautier et Laurent Jan... Aucun éditeur ne fut averti, aucun journal... Le jour du 18 août 1850... je vous en donne ma parole d'honneur... il n'est venu, chez Balzac, que deux personnes: Nacquart, son médecin, dans la matinée, et Hugo, le soir, à neuf heures... J'en oublie une troisième: Mme Victor Hugo, qui, l'après-midi, demanda Mme de Balzac, et ne fut pas reçue...

—Et vous? interrompis-je.

—Oh! moi!... fit Jean Gigoux...

Il haussa les épaules, lissa ses longues et fortes moustaches.

—Moi! répéta-t-il... attendez... j'aurai aussi mon compte...

Il continua:

—Vous savez que Balzac était rentré de Russie, très malade, perdu. Il avait une artériosclérose,—ce qu'onappelait, en ce temps-là, une hypertrophie du cœur,—que lui avaient valu son travail fou, et quelque chose de plus fou encore que son travail, l'abus qu'il faisait du café. Aggravée par le chagrin, la maladie avait marché rapidement. C'était effrayant à voir. Il souffrait, comme un damné, de la poitrine, des reins, du cœur. Il ne pouvait absolument pas respirer: l'asphyxie, il n'y a pas d'autre mot. Et il enflait comme une outre... Chaque jour, on le ponctionnait... Mais il arriva bientôt que les ponctions ne le soulagèrent plus... Le trocart criait, grinçait dans la chair des jambes devenue dure, imperméable, sèche et très rouge, pareille à du «lard salé», a dit le docteur Louis... On ne peut pas se figurer! Le 17 août, dans la journée, il fut administré, et les trois chirurgiens, qui le soignaient...

Levant ses mains vers le plafond, et les laissant ensuite retomber sur ses cuisses, lourdement, il répéta:

—Qui le soignaient!... qui le soignaient!... Ah!... Enfin!... les trois chirurgiens qui le soignaient, avec le bon Nacquart, se retirèrent, en recommandant qu'on ne les dérangeât plus, désormais... quoi qu'il pût arriver!... Il n'y avait plus rien à faire... Balzac s'en allait, mourait par le bas, mais le haut, la tête, restait toujours bien vivant... La vie était si fortement ancrée en ce diable d'homme qu'elle ne pouvait même pas se décider à quitter un corps presque entièrement décomposé... Et il y avait, dans toute la maison, une affreuse odeur de cadavre... Croiriez-vous que, quand je repense à cette journée-là, cette odeur me revient?... que je ne puis m'en débarrasser?... Après tant d'années?... Mais vous savez tout cela.... Ce n'est pas ce que je veux vous dire....

Il se tut quelques secondes. Puis:

—Écoutez... ce que je vais vous dire, je ne l'aiencore raconté à personne... Si, à Rodin... je l'ai raconté à notre ami Rodin, un jour que j'étais allé, dans sa petite maison du boulevard d'Italie, voir une esquisse de son Balzac... Eh bien, promettez-moi que ce que je vais vous dire, vous ne l'écrirez pas, du moins que vous ne l'écrirez pas, moi vivant?... Après... ma foi!... ce que vous voudrez...

Un peu timide, un peu gêné, il ajouta:

—Il est bon, peut-être, qu'on sache, un jour... ce qui est arrivé...

Et il poursuivit:

—Dans la matinée du 18, Nacquart revint. Il resta plus d'une heure au chevet de son ami... Balzac étouffait... Pourtant, entre ses étouffements, il put demander à Nacquart: «Dites-moi la vérité... Où en suis-je?» Nacquart hésita... Enfin, il répondit: «Vous avez l'âme forte... Je vais vous dire la vérité... Vous êtes perdu.» Balzac eut une légère crispation de la face; ses doigts égratignèrent la toile du drap... Il fit simplement: «Ah!...» Puis, un peu après: «Quand dois-je mourir?» Les yeux pleins de larmes, le médecin répliqua: «Vous ne passerez peut-être pas la nuit.» Et ils se turent... En dépit de ses souffrances, Balzac semblait réfléchir profondément... Tout à coup, il regarda Nacquart, le regarda longtemps, avec une sorte de sourire résigné, où il y avait pourtant comme un reproche. Et il dit, dans l'intervalle de ses halètements: «Ah! oui!... Je sais... Il me faudrait Bianchon... Il me faudrait Bianchon... Bianchon me sauverait, lui!» Son orgueil de créateur ne faiblissait pas devant la mort. Toute sa foi dans son œuvre, il l'affirmait encore dans ces derniers mots, qu'il prononça avec une conviction sublime: «Il me faudrait Bianchon!»... À partir de ce moment, la crise s'atténua,mollit peu à peu. Il parut respirer moins douloureusement... Nacquart était au courant des dissentiments du ménage... Voyant le malade plus calme, espérant peut-être un attendrissement, il demanda: «Avez-vous une recommandation à me faire?... quelque chose à me confier?... Enfin, désirez-vous quelque chose?» À chaque question, Balzac secouait la tête et répondait: «Non... je n'ai rien... je ne désire rien.» Nacquart insista: «Vous ne voulez voir... personne?—Personne.» À aucun moment, au cours de cette visite, il ne parla de sa femme. Il semblait qu'elle n'existât plus pour lui,... qu'elle n'eût jamais existé... Comme Nacquart allait partir, Balzac demanda du papier, un crayon... D'une main tremblante, il traça une dizaine de lignes... Mais il était si faible que le crayon lui glissa des doigts... Il dit: «Je crois que je vais m'endormir... Je terminerai cela... quand je me sentirai un peu plus fort...» Et il s'assoupit. Qu'avait-il écrit? À qui avait-il écrit? On ne retrouva jamais cette feuille, qui eut le sort de beaucoup d'autres, qu'on ne retrouva pas non plus...

Pendant qu'il parlait, Gigoux, qui était un peu cabotin, comme tous les conteurs, me considérait du coin de l'œil, essayant de surprendre mes impressions, au besoin de les provoquer. Il n'avait point l'habitude des récits dramatiques. Sa grosse verve joyeuse, commune et brutale s'y trouvait mal à l'aise. Pourtant, il me parut sincère, ému. Je ne l'en écoutai pas moins impassible, sans l'interrompre.

À ce moment, il se tut, reprit haleine, passa plusieurs fois la main sur son front, et, d'une voix un peu plus basse, un peu moins hardie:

—Ce matin-là, poursuivit-il, j'étais venu, de très bonne heure, chez Mme de Balzac. Je la trouvai dansune sorte de grand peignoir rouge, les bras nus, et déjà toute coiffée. Elle n'avait pas dormi de la nuit... Elle m'avoua qu'elle n'avait pas osé entrer dans la chambre du malade..., que Nacquart y était en ce moment..., qu'elle ne savait que faire..., qu'elle était très malheureuse. «Il est si dur pour moi, gémit-elle... J'ai peur de le voir...» Elle semblait fort surexcitée et, en même temps, très abattue. Je lui conseillai de se montrer, ne fût-ce que quelques minutes, au chevet de son mari... Elle répliqua: «Il ne fait même pas attention à ma présence... Il m'humilie... Non... non... C'est trop affreux!» Et, brusquement, en larmes: «Vous n'allez pas encore me laisser seule, toute la journée, comme hier?... J'ai failli devenir folle.» Doucement, je lui reprochai son obstination à ne vouloir recevoir personne, surtout les anciens familiers de Balzac. Je tâchai de lui faire sentir combien son attitude serait mal jugée: «On soupçonne vos dissentiments... mais on ne les sait pas si profonds... C'est maladroit, je vous assure... Croyez-vous que les amis ne jaseront pas... ne jasent pas déjà?... Même pour les domestiques...» Elle s'irrita: «Ces gens m'agacent... Je n'ai besoin que de vous... je ne veux voir que vous... Ah! et puis... vous aussi... tenez... vous m'agacez... Je ne vous aime plus.» Il était près de midi, quand Nacquart, sortant de chez le moribond, la fit demander... Elle ne resta que quelques minutes avec lui et rentra très pâle, très vite, dans la chambre, où elle s'affala sur un fauteuil. «Il paraît que c'est pour aujourd'hui!» fit-elle, brièvement. Et, la tête un peu penchée, son beau front tout plissé, les yeux vagues, elle joua avec les effilés de son peignoir rouge: «Il s'est endormi, dit-elle encore... Tant mieux s'il ne souffre plus!» Tout à coup, tapant sur les bras du fauteuil: «Ah! ce Nacquart! je le déteste...je le déteste...» J'étais horriblement gêné... Il ne me venait à l'esprit que des mots bêtes, des phrases banales, toutes faites, comme on en adresse aux gens qui ne vous sont de rien... Que nous avons peu d'imagination, dans ces moments-là, ou peu de sensibilité!... Est-ce curieux?... Faisant allusion à la couleur éclatante de son peignoir, je ne trouvai que ceci: «Vraiment, ma chère amie, vous êtes bien trop en rouge, aujourd'hui.» Étonnée, elle répliqua vivement: «Pourquoi? Il n'est pas encore mort.» Elle fit servir un déjeuner auquel elle ne toucha point et que, moi, je l'avoue à ma honte, je dévorai avec appétit. Il était d'ailleurs exécrable... Nous parlions peu... Elle allait de son fauteuil à la fenêtre, revenait de la fenêtre à son fauteuil, tantôt limant ses ongles avec rage, tantôt poussant des soupirs. Moi, j'essayais de démêler la qualité de son émotion... Ce n'était pas de la douleur, pas même du chagrin, ni du remords, j'en suis sûr... C'était quelque chose comme de l'ennui... Ce qui la préoccupait le plus, c'était tout ce qu'elle aurait à faire, après la mort... Elle ne cessait d'y penser et de répéter, entre de longs soupirs: «Comment vais-je me tirer de tout cela?... Je ne sais pas, moi!... Un homme pareil... si illustre!... Ça va en être, des histoires et des cérémonies!... Ici... je suis toute dépaysée... Ah! ces journées!... ces journées...» Elle redoutait infiniment Victor Hugo. Elle l'avait vu cinq ou six fois... Sa politesse si grave, sa violente admiration pour Balzac, et son regard profond, qui pénétrait jusqu'à l'âme secrète, lui faisaient peur... Il serait là, sûrement... Il lui parlerait: «Comment ferai-je?... Non... Non... Je ne pourrai jamais!» Et elle limait ses ongles avec plus de frénésie... Dans l'après-midi, nous apprîmes, par la garde, que Balzac était entré en agonie. Depuis qu'il s'était réveillé de son assoupissement,il n'avait plus sa connaissance. Ses yeux étaient grands ouverts, mais il ne voyait plus rien. Il râlait d'un grand râle sourd qui, parfois, lui soulevait la poitrine, à la faire éclater. Le plus souvent, il demeurait calme, la tête enfouie dans l'oreiller, sans le moindre mouvement... N'eussent été le bruit de sa gorge et le gargouillement de son nez, on l'eût cru déjà mort. Le drap était tout mouillé de la sueur soudaine, fétide, qui lui ruisselait du visage et de tout le corps. La garde conta: «Monsieur a, au bout de chaque doigt, une énorme goutte de sueur que le drap pompe et qui se renouvelle sans cesse... On dirait qu'il se vide, surtout par les doigts... c'est extraordinaire!...» Elle n'avait jamais vu ça... Elle dit: «Ah! Madame fera bien de ne pas entrer... Vrai! c'est pas engageant, pour une dame... J'en ai veillé, vous pensez!... Mais des comme Monsieur... oh! la la!... Et j'ai beau mettre du chlore...!» Elle dit aussi: «Il me faudra une paire de beaux draps, tout à l'heure, pour quand je ferai la toilette... Le valet de chambre n'en a plus que de vieux...» Et, comme la pauvre femme épouvantée de tous ces détails, répétait: «La toilette!... Mon Dieu!... c'est vrai... la toilette!...» la garde la rassurait d'un affreux sourire: Oh! Madame n'a pas besoin d'être là... Que Madame ne se tourmente pas... Ce n'est rien... j'ai l'habitude, allez!» La journée passa ainsi, lugubre et lente, éternelle. Il ne me fut pas permis de sortir, d'aller à mes affaires, à mon atelier, où j'avais donné un rendez-vous important... Chaque fois que j'en émettais le désir, elle s'accrochait à moi, poussait de petits cris. «Non... non... Ne me laisse pas toute seule, ici... Ton atelier!... Reste avec moi, je t'en prie!» Si la garde se présentait pour demander quelque chose qui lui manquât, ou pour nous tenir au courant des progrès de l'agonie,elle se bouchait les oreilles, ne voulant rien entendre. Elle la pria même de ne revenir que «quand tout serait fini». La sorte d'enfant tardif, d'animal hébété, que peut devenir une femme qui, comme Mme de Balzac, avait la réputation—exagérée, d'ailleurs—d'être une créature supérieure, énergique, brillante, je n'aurais jamais cru que cela fût possible, à ce point!... Car, j'ai toujours vu, au contraire, les femmes plus fortes que les événements, et donnant aux hommes l'exemple du courage, de l'endurance, de la maîtrise de soi... Elle, elle n'était plus rien... plus rien... Ce n'était plus un être de raison, ce n'était pas même une folle... pas même une bête... Ah! quelle pitié!... ce n'était rien... Vaincue par la fatigue, engourdie par la chaleur de cette chambre fermée, elle consentit à s'étendre sur la chaise longue, où elle sommeilla, d'un sommeil pénible, troublé, jusqu'à la nuit... J'avais pris un livre...Le Médecin de campagne, je me souviens... un exemplaire décousu, déchiré, sali à force d'avoir été lu et relu... Mais, faut-il vous le dire? j'étais totalement abruti, aussi incapable de lire n'importe quoi que de penser à quoi que ce soit... Je n'éprouvais qu'une sensation... l'ennui de ne savoir que faire... de ne savoir que dire... l'ennui d'être là... Surtout, je souffrais cruellement de ne pouvoir pas fumer... Et, dans cette maison, en plein Paris, où, plus délaissé qu'une bête malade au fond d'un trou, dans les bois, mourait le plus grand génie du siècle, j'écoutais, sans être impressionné par l'atrocité de ce drame, j'écoutais l'immense, le lugubre silence que troublait seulement, de loin en loin, le bruit humain, l'unique bruit humain de deux immondes savates, traînant, derrière la porte, dans le couloir...


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