Chapter 5

Les membres que, de tous côtés, en grinçant, les grues agitent, multiplient l'effort des bras humains. Les manœuvres, les dockers aux poitrines velues, aux dos écrasés, aux yeux hagards, à la face de bêtes fourbues, qui paraissent condamnés à quelque vain supplice de l'antiquité, déchargent les cales, qu'ils vont remplir, pour les décharger et les remplir, sans relâche. C'est à croire que les bateaux ne font le tour du monde que pour occuper interminablement leur effort de farouches Danaïdes.

Tapirs.

Il y a mieux qu'une odeur de mer sur ces quais... On y respire les Iles et tout un fiévreux parfum d'Afrique. On voit passer des nègres qui grelottent, des oiseaux qui secouent, parmi des cris rauques, une infinité de couleurs, des troupes de singes, curieux, bavards, où nous aimons toujours à mirer nos grimaces, des animaux de toute sorte.

J'ai assisté au débarquement de vingt tapirs. Admirables bêtes et bien modernes, quoique l'on sente qu'elles se sont arrêtées dans leur évolution, dont l'idéal terminus est peut-être le porc et peut-être l'éléphant. Ils ne paraissaient étonnés ni de la foule, ni de la ville... Ils ne paraissaient étonnés de rien. Ils considéraient tout avec une tranquillité pesante, une assurance impassible et dure. On eût dit de vingt directeurs de banque—tout un conseil d'administration—revenant d'un voyage d'études, d'une exploration économique, et qui rentraient dans leurs bureaux, plus lourds d'affaires nouvelles.

Minstrels.

Entourés de badauds, ouvriers, commis, petits marmitons de bord, deux nègres... deux pauvres nègres, en habit noir, chapeau de haute forme, comiquementcabossé, foulard rouge autour du cou. L'un dansait, l'autre chantait.

Il chantait:

Dans mon pays, il y a des forêts,Dans les forêts, il y a des arbres,Dans les arbres, il y a des branches,Dans les branches, il y a des oiseaux,Et dans les oiseaux il y a une musique,Une espèce de petite flûte qui fait: «Pipi... pipi... pipi...».

L'Évangéliste.

On m'a montré, assis sur une pile de bagages, devant un steamer en partance, un compatriote. C'est un missionnaire. Barbu, botté, sanglé de cuir, coiffé d'un trop hâtif casque colonial, la soutane graisseuse et retroussée comme une capote de soldat, il s'initie au mécanisme d'un revolver Browning, dont l'étui est fixé à sa ceinture, près d'un chapelet à gros grains. Sa figure bronzée est énergique, ses yeux rieurs sont très doux. Quand il rit, il ouvre une bouche de scorbutique, toute noire et sans dents. Un brave homme, sûrement, et qui a plutôt l'air d'un bandit que d'un apôtre... Cela me rassure. Je l'aborde. Nous causons... Il part pour les îles Fidji... il emporte avec lui toute une cargaison de gramophones.

—Vous n'imaginez pas, me dit-il, comme ces bougres de nègres-là sont bornés, têtus!... C'est curieux..., je ne peux pas arriver à les évangéliser... J'ai essayé de tout... Rien... rien n'y fait... Des murs... Le bon Dieu, la Vierge, saint Joseph, les joies du Paradis?... Ah! bienoui... Ce qu'ils s'en foutent..., vous n'avez pas idée... J'en ai vu des nègres, dans ma vie... j'en ai vu, mais de ce numéro-là... jamais... Croiriez-vous que l'alcool, ou rien... c'est kif-kif?... Et pourtant, Dieu sait si c'est une excellente méthode de conversion!... Ah! parbleu, ils se saoulent comme des cochons... Et puis, un point, c'est tout... Mécréants après comme avant... Ça, vous savez, c'est inouï... c'est même unique... Alors, ce coup-ci... je vais essayer le gramophone... Ma foi, oui!... Qu'est-ce que je risque? Il paraît, du reste, que le gramophone opère de vrais miracles... J'ai, en Afrique, un ami, à qui ça réussit merveilleusement... Et pas d'ennuis, pas de fatigues... pas de catéchisation... Il rassemble ses nègres autour de l'instrument, et au bout de la troisième plaque... pan... ils sont chrétiens... La grâce, ça leur vient en écoutant chanter le gramophone... Ah! ah! ah!... Ça ne m'étonne qu'à moitié... J'ai toujours remarqué que les nègres raffolent de musique et de chansons. Enfin, je vais bien voir si, avec les marches militaires de la garde républicaine, les valses de Strauss, les chansonnettes d'Yvette Guilbert, et lebel cantode M. Caruso, je serai plus heureux qu'avec le bon Dieu, la promesse du Paradis, et les petits verres de rhum. En tout cas...

Il se met à rire d'un rire franc, sonore:

—En tout cas, reprend-il, je ne serai pas reparti là-bas, pour rien... Et je vous donne ma parole d'honneur que, si je n'arrive pas à les convertir... et même, si j'y arrive... dites donc!... ah! ah!... ils me les paieront ces gramophones, et un prix... ah! ah!... un vrai prix... Qu'est-ce que je risque? J'en emporte mille que je dois à la générosité d'une vieille douairière très pieuse... Ah! la brave femme, la sainte femme!...

Il insère son revolver dans l'étui, et faisant tournoyerson chapelet où des croix, des cœurs de Jésus, des médailles bénites s'entre-choquent:

—C'est heureux, conclut-il, que, de temps en temps nous rencontrions des âmes généreuses, des âmes comme ça... parce que la religion, voyez-vous... dans ce temps-ci... ça devient un sale métier... ah! sacristi... un bien sale métier! Enfin, voilà...

Émigrants.

Des ouvriers de Hongrie, de Roumanie, des paysans serbes, des prolétaires bulgares, dont le goût s'apparente à celui des nègres, des troupes de chanteurs russes s'embarquent pour l'Amérique... Leur lassitude, déjà, fait de la peine... Des femmes éclatantes et vermineuses, en loques rouges, avec de pauvres bijoux de cuivre, traînent, comme des baluchons, des enfants qui pleurent de fatigue, de faim, d'étonnement. On se demande ce que tout cela va devenir, et s'ils arriveront jamais au bout de l'exil... On les fait descendre brutalement, on les empile, comme des marchandises qu'ils sont, au fond des cales, et, durant des jours et des nuits, ils seront entassés là, pêle-mêle, dans la puanteur de leur misère et de leur crasse, sans air, presque sans lumière, à peine nourris, soumis à la discipline la plus dure... Ils n'auront même pas cette sorte de répit qu'est le voyage; ils ne connaîtront pas cette sorte d'engourdissement, cet anesthésique, qu'apporte aux plus désespérés ce vague énorme, berceur, de l'infini de la mer et du ciel.

Mais les pires émigrants sont ces juifs de tous pays, cherchant, une fois de plus, un coin de terre, qu'ilsn'ambitionnent pas hospitalier, mais où ils puissent s'affranchir, un peu, du mépris qui les suit, et rompre les chaînes de cet affreux boulet d'infamie, qu'ils traînent partout... J'en ai suivi une troupe en sombres guenilles, qu'aucun spectacle ne laissait indifférents, et qui gesticulaient avec vivacité... Malgré leur détresse, on devinait en eux un amour de la vie, une intelligence de la vie, quelque chose d'ardent, de fort, de tenace qu'on ne voit presque jamais au visage des autres hommes... On sentait vraiment, rien qu'à les considérer, tout ce qu'on détruit bêtement d'énergie utile, de travail ingénieux, de progrès, en les massacrant, dans les pays barbares, comme la Russie, en les boycottant, dans les pays civilisés, comme la France.

Et je me disais:

—C'est douloureux et absurde, sans doute; cela étreint le cœur et confond la raison... Mais qu'y faire? Le juif pauvre paie pour le juif riche... le juif ostentatoire, insolent, voluptueux, conquérant, qui, de plus en plus, perd toutes les vertus anciennes de la race... Ce n'est même plus sous son nom, dont il a honte et qu'il renie, c'est maintenant, sous des noms d'emprunt, des noms ronflants et qui n'ont pas d'odeur, qu'il travaille à la dépossession, à la ruine des autres... Il met la main sur tout, il marche sur tout, piétine sur tout. Dès qu'il s'installe quelque part, ce n'est pas seulement pour s'y faire une place, ce qui serait légitime, c'est pour en chasser tout le monde... Il a inventé des philosophies, des morales, où les vertus les plus indispensables à l'homme, la conscience, la foi à la parole donnée, sont bafouées et traitées de préjugés et de sottises... «Je me fous de tout», telle est sa devise... On le déteste, mais on le redoute aussi, car, dans une société uniquement fondée sur la puissance de l'argent, son argent le protège.

Les haines qu'il déchaîne ne lui sont pas encore préjudiciables, à lui; elles s'émoussent et se brisent sur sa cuirasse d'or. Elles n'atteignent en plein cœur, en pleine vie, que les petits, que les pauvres, comme toujours. On se venge sur eux, innocents, des excès de ce brigand, qui semble—à l'exemple des aristocraties déchues, dont, par de honteuses alliances, il s'efforce de redorer les blasons ternis, de remplir les coffres vides—n'avoir rien appris et tout oublié. Lui qui, jadis, tout au long de sa belle et terrible histoire, fut un des plus nobles éléments du progrès humain, lui qui se devait à soi-même et devait à sa race, toujours proscrite, d'être l'éternel révolté, le voilà devenu le complice et, le plus souvent, le trésorier de toutes les réactions, même de la réaction antisémite, la plus hideuse, la plus barbare de toutes... Et c'est pourquoi, ces malheureux, chargés de ses crimes à lui, partent à la recherche d'un pays libre,—en existe-t-il?—où d'être juif cela ne soit pas une irrémédiable honte.

Et de ces pauvres diables que j'écoutais parler, avec une pitié amère, combien, de continents en continents, poursuivront leur course errante, sans un seul des cinq sous, leur espoir, dont continue de les leurrer la Providence qu'ils se sont inventée?... Sur mille, un reviendra à bord d'un paquebot magnifique, dans une cabine dorée, il reviendra ostentatoire, insolent, conquérant, et il trahira ses anciens compagnons de misère, et contribuera à faire pire leur infortune éternelle.

Pogromes.

Sur un sac de hardes, un peu à l'écart, un homme était assis qui retint, un peu plus longtemps, mon attention.C'était un vieillard. Sa barbe descendait très bas. Comme la plupart de ses compagnons, il était vêtu d'une longue redingote, sorte de lévite, qui avait été noire, et, comme eux, il portait une casquette à visière, mais la sienne était en drap. Il ne parlait à personne et regardait devant soi... à la façon de ceux qui regardent en eux-mêmes. Son visage fermé exprimait plus de détresse qu'aucun visage, même de vieux en larmes, et toute la fatigue du malheur humain. Cependant, ses yeux avaient conservé une jeunesse et une douceur émouvantes. Je me reprochais mon indiscrétion, mais sans parvenir à me détacher de cette figure en ruines où brillait ce regard jeune.

Il mit quelque temps à me voir, et puis se prit à me considérer. Je redoutai une apostrophe, au moins une grimace, et ce que je redoutai surtout, quand il se souleva, ce fut de le perdre. Mais il sourit et, ravi, j'entendis sa voix chanter:

—Bonjour, mossié!...

Je lui tendis la main. Il frissonna. Sa main molle resta quelques secondes dans la mienne, avec gaucherie, et je fus si ému, que je n'entendis pas ce qu'il me dit tout d'abord. J'écoutais, comme on écoute le bruit du vent, le bruit de la mer, ce parler où lesrroulaient et où chantaient les finales... Il se comparait à Job et répétait:

—Yobb! Yobb!...

Je m'assis près de lui, sur une malle de bois noir que rayaient deux bandes de peau de cochon.

Où avait-il appris le français?

Jeune avocat, ayant, contre le gré de ses parents, épousé une fille pauvre, il avait dû, à la suite d'une altercation avec un magistrat antisémite, quitter la petite ville russe où il gagnait péniblement sa vie. Il étaitvenu en France, avec sa femme et trois enfants qu'il avait déjà... Ses yeux brillaient en parlant de Paris. En dépit des promesses, il n'avait pu trouver une situation sortable.... Le ménage s'était installé dans les environs de l'Hôtel-de-Ville, et vivait mal de petits commerces variés, entre autres, du commerce desconfetti.

—Qui n'a pas ses confetti? scandait sa voix, à contretemps...

Ce cri et sa gaieté apprise étaient ridicules, sur ce quai, parmi cette foule en guenilles, et ces bateaux en partance...

—Qui n'a pas ses confetti?

J'en étais mal à l'aise.

Un associé «pas juif, non, mossié», rencontré «boulévard Ornano», l'avait volé, et un mardi-gras pluvieux achevait sa ruine. Fatigué de lui faire crédit, le logeur, un jour d'hiver, arrachait sa porte, et, aidé de deux camelots, tirait du lit la femme enceinte, culbutait les enfants, jetait tout le monde à la rue.

Il avait bien porté plainte, mais, devant le tribunal, le logeur, qui avait amené des témoins, eut, tout de suite, raison de lui qui n'en avait pas. Les pauvres gens n'ont jamais de témoins... Il fallut se désister pour éviter une condamnation.

—J'ai pleuré dé la rage, j'ai pleuré, mossié...

Cet homme qui, depuis, avait dû connaître tant de misères, de deuils, de ruines, de violences, ce pitoyable monument d'infortune s'arrêtait complaisamment aux moindres détails de cette injustice.

—En France, mossié!... En France!... Ach!...

Un peu de bave salissait le coin de ses lèvres. Son haleine me repoussait. Et cette insistance me troubla jusqu'à l'angoisse.

Il avait quitté Paris pour retourner en Russie, grâce à l'aide d'une bonne œuvre israélite, et il était parvenu à s'établir marchand d'habits, dans une petite ville du Sud. Son commerce lui donnait à peine de quoi vivre, mais il vivait heureux, entre sa femme et six enfants... Cela dura seize années.

Je me souviens qu'à cet endroit de son récit, il s'était tu subitement.... Et il regardait... Un vaisseau passait en sifflant; des mouchoirs s'agitaient à bord... que regardait-il donc, au loin?

Il avait pu faire venir auprès de lui le frère de sa femme, qui était rabbin, et, depuis, tout ce qu'il arrivait à mettre de côté on le forçait à le dépenser pour l'éducation de ses cinq fils... Deux devaient être: «advocats», un docteur «dé la médicine», les deux plus jeunes «inginieurs». La fille travaillait «à la broderie». Il me parut qu'il souriait presque, mais une grimace tordit son visage où son nez si long se fronça tout entier.

—Pourquoi faire, Mossié?... Ach! Pourquoi faire?.. Bêtise!

Un soir,—c'était tout au début de la Révolution, la ville était depuis des mois en état de siège; toute la famille mourait de faim,—un soir de sabbat, le gouverneur autorisa les boutiques juives à rester ouvertes jusqu'à dix heures. Tout le quartier s'était réjoui. Comme on était à la veille d'une fête orthodoxe, peut-être pourraient-ils enfin gagner quelque argent?... On avait davantage soigné les étalages, et fait des frais de lumière pour attirer les clients... Tout à coup, à neuf heures un quart, «un quart après neuf, mossié, juste un quart», une bande de soldats fit irruption dans la petite rue où était sa boutique, et une volée de balles brisa toutes les vitres.

—Pourquoi? Ach!... Pourquoi?

Son fils le plus jeune—et sa main sale, aux ongles noirs, tremblait, en figurant la taille du petit—a un garçon, «tellément spirituel»,—était tombé dans ses bras, en vomissant du sang, et, chargé de ce cadavre, le père avait vu un dragon ivre enfoncer deux doigts dans les yeux du fils aîné, du fils «qui devait être advocat, mossié... advocat!» Et il s'était évanoui.

Quand il revint à lui, il avait la barbe arrachée, une oreille décollée d'un coup de sabre, mais c'était surtout son menton qui était douloureux... Il faisait noir dans la boutique; il trébuchait sur des corps, et il ne s'arrêtait de pousser des cris que pour écouter les salves qui s'éloignaient, et les gémissements qui semblaient sortir de la rue, qui semblaient sortir du plancher, de dedans les murs, de dessous la terre. À la lueur d'une chandelle, il avait pu constater qu'il ne restait pas un vêtement aux étalages. Les pillards avaient tout saccagé, tout pris... Sur les degrés du comptoir, au fond de la boutique, parmi des tiroirs vides, des tiroirs brisés, des choses piétinées et sanglantes, sa femme gisait, qui lui parut tout d'abord évanouie.

—J'ai baissé les jupes, ajouta-t-il, tout bas... Et ses yeux se fermèrent.

Puis, encore plus bas:

—Elles étaient rélévées, mossié!... Uné femme dé plus qué cinquante ans!...

Il reconnut alors qu'elle était morte, étranglée, les yeux ouverts.

Il me regarda un instant, sans rien dire... Une vague de sang courut sous sa peau jaunâtre, qui en fut à peine rougie.... Je revis la grimace qui faisait remonter la barbe et fronçait le nez... et il recommença de parler de sa femme, de sa femme bien aimée.

—Uné femme tellément brave... tellément économe!...

Il s'animait. Son haleine devenait insupportable. Je remarquai qu'il parlait presque sans colère et comme sans douleur... Peut-être n'avait-il plus la force d'en exprimer!... Et ce furent mes yeux que je sentis se remplir de larmes...

—C'était pas assez... Ils ont pris les corps... ils ont pas voulu rendre les corps, enterrés, la nuit, morts et blessés, pêlé-mêle, on ne sait où... Ils ont massacré des juifs, et ils ont pillé, pendant sept jours... Nous pouvions pas résister... Comment aurions-nous pu, mossié? Et ils nous giflaient... et ils donnaient des coups dans lé ventre... et ils crachaient encore sur nous... Pourquoi?... Ach!... Pourquoi?...

Des incendies s'allumèrent qu'on n'éteignait pas... La plus grande partie du pauvre quartier fut détruite... Un de ses enfants mourut, encore, à l'hôpital, d'un coup de talon de botte qui lui avait fendu le crâne... Et de neuf qu'ils étaient auparavant, à peu près heureux dans leur misère, ils quittèrent à cinq cette ville maudite, dépouillés de tout, en deuil pour jamais...

—Vous né savez pas comme ces soldats sont méchants, mossié... comme ils sont méchants... méchants.

Il secoua la tête, et il répéta:

—Personne... non... personne ne sait comme ils sont méchants...

J'écoutai le récit des misères, des iniquités, des privations et des longues pérégrinations, de ville en ville, de villes interdites aux juifs, en villages d'où on les chassait à coups de pierres, à coups de faux... Il ne savait plus de quoi ni comment ils avaient vécu, durant ce temps affreux... Enfin, le vieux vagabond put trouver un emploi dans une petite banque... chez un coreligionnaire...Des enfants qui lui restaient, ses deux fils, dont l'un s'était marié et avait une petite fille, travaillèrent, à la gare, comme porteurs...

—Si faibles, mossié, si faibles... et malades!...

La fille se mit à vendre des oranges et de l'ail...

—Des oranges!... des oranges!... La pauvre Sarah!

Mais ils le désolaient. Tous étaient affiliés auBound, en révolte ouverte contre le gouvernement et la société.

—Rouges, rouges, mossié... tous rouges!... Ach!

Quand il s'entêtait, dans d'interminables discussions, à répéter que les juifs sont noirs par vocation, qu'ils doivent être noirs, c'était le rabbin qui venait au secours des enfants.

—Oui, disait-il, les juifs sont noirs de nature, mais quand on les fait bouillir, ils deviennent rouges... rouges comme des écrevisses...

Et le rabbin riait un peu, heureux de sa comparaison.

—Ça devait mal finir... Ça a mal fini... Lé gouvernement a tant dés fusils, et même les canons... Et eux, ils montraient lesrévolves, les pauvresrévolves... Bêtise! Pour un sergent dé ville blessé, un mossié général qui saute dé la voiture, cent juifs tués... trois cents juifs avec du sang!...

Un soir qu'il aidait son patron à faire des comptes avec un gentilhomme venu pour traiter une affaire... ils avaient entendu des salves de coups de fusil, au loin d'abord, puis proches... puis tout près, dans la rue... et une volée de balles, au travers des vitres en éclat, avait sifflé dans la pièce, qui était un premier étage...

—Une autre ville, mossié... mais les mêmes balles... les mêmes balles!

Ils se jetèrent à plat-ventre, essayèrent de gagner, en rampant, la chambre voisine qui donnait sur la cour. Une nouvelle volée de projectiles abattit le suspension.Dans les ténèbres, ils entendaient le pas des soldats résonner sur les marches de l'escalier. Des clameurs... des coups sourds...

—Ouvrez!... Ouvrez!

Et la porte, que le patron avait barricadée, céda sous l'effort des crosses de fusil... Un sous-officier brandissait une lanterne... Des soldats se précipitèrent qui hurlaient comme des sauvages... Le gentilhomme criait qu'on ne pouvait pas tuer, comme ça, des créatures humaines. Il s'était fait reconnaître, réussissait à glisser un billet de cent roubles dans la main du sous-officier qui l'emmena. Et, à ce moment, pendant que des soldats tentaient d'enfoncer le coffre-fort, le vieux avait senti, dans son cou, la pointe d'une baïonnette.

Il écarta son foulard, pour me montrer la cicatrice.

—Pourquoi, jé suis pas mort?...Ach! pourquoi? Cesdragonns, mossié, et ces gendarmes... (il prononçaitdjandarmms)... Ach! c'est pire que des animaux féroces... On les saoule, Dieu sait avec quoi... Et alors ils se jettent sur les femmes... ils se jettent sur les enfants... Ils ne peuvent même plus distinguer un juif d'une autre personne, ni une femme d'un jeune garçon... C'est affreux, mossié... Et toujours tuant, trouant, ils rient tellément!...

À l'hôpital, il avait appris que ses deux fils avaient été fusillés, dans la gare même, par les troupes mandées pour aider au massacre... Son beau-frère le rabbin avait été arraché de chez lui... On l'avait conduit en prison... Depuis, il n'avait jamais eu de ses nouvelles.

—Là-bas... mossié... là-bas... dans la neige... dans la mine!...

Il apprit aussi, quelque temps après, que sa fille, la pauvre Sarah, on l'avait retrouvée, sur sa voiturette, morte parmi des légumes, des fruits écrasés, et qu'ilsavaient eu le courage d'enfoncer ses jambes coupées dans son ventre ouvert... Pourquoi cette voisine lui avait-elle raconté cette horreur? Il l'eût ignorée... Et maintenant, il aurait ce cauchemar devant les yeux, toujours, toujours, jusqu'à son dernier soupir!... Il ajouta encore que sa belle-fille avait succombé, des suites d'un coup de crosse de fusil dans la poitrine...

—Pourquoi jé suis pas mort, moi lé plus vieux?... Pourquoi, j'aisurvià tout cela?... Ach!... Bêtise...!

De tous les siens, il ne lui était resté que sa petite-fille, la petite Sonia...

—Jolie, mossié, jolie!... Et ses pétites mains, et sa pétite bouche dans ma barbe... Ach!... Et ses yeux!...

C'était la fille de son fils préféré.

—Pourquoi je préférais?

Ce n'était plus à moi qu'il parlait, mais à lui-même... Et il ne se répondit que par un essai de sourire... De nouveau, il regardait au loin... Et je l'entendis dire timidement, sans me regarder, que ce fils s'appelait Jacob. Il répéta lentement le mot: «Yacobb», en balançant la tête, et comme s'il eût voulu le caresser de ses lèvres qui tremblaient:

—Yacobb!... Yacobb!...

Ma gorge se séchait... Mais tel était mon ahurissement devant cette succession, devant cette invraisemblable accumulation de crimes, qu'en vérité il me sembla que je ne les sentais plus.

Il avait emporté sa petite-fille, et c'était un miracle qu'il fût, enfin, parvenu, entre tant de miséreux inoccupés, à trouver du travail, au fond d'un autre gouvernement, dans un hôtel, où il faisait les commissions et aidait, parfois, la caissière, dans ses comptes.

Là, aussi, tout allait mal... Des grèves... des incendies dans la campagne... des perquisitions... des rafles...des meurtres... les rues pleines de soldats, pleines de bandes de pillards. Des cosaques fouaillant les foules avec leur nagaïkas, plus terrible que le fer des sabres et la baïonnette des fusils... On annonçait partout le «pogrome». Deux mois, il avait attendu, dans les transes. Il ne vivait plus... Non qu'il eût peur pour lui. C'est à cause de la petite Sonia qu'il tremblait... Arrivait-il des soldats? Il tremblait. À chaque attentat, il tremblait... Un bruit inaccoutumé dans la rue, une porte poussée trop violemment... des pas, dans la nuit... il tremblait... Dès qu'on l'envoyait en ville, il courait à la maison,—un sale taudis, où il laissait Sonia, à la garde d'une voisine, la veuve d'un sergent de ville tué par les rouges... Enfin, les nouvelles sinistres se précisèrent... Un soir, il apprenait à l'hôtel, que la ville était fermée.

Alors, voilà... Encore une fois...

Ce soir-là, dans la grande salle du restaurant, des voyageurs assemblés se désolaient de ne pouvoir partir. Ils se rassuraient pourtant, en voyant, à une table, boire et causer tranquillement quatre officiers de dragons, des «mossié» de Pétersbourg, des officiers de la garde, dont l'un, le plus jeune, était, disait-on, un grand-duc, un cousin de l'Empereur.

Soudain, une détonation, un coup de revolver, fit taire toutes les conversations... Et ce fut dans un grand silence angoissant que, la minute d'après, éclata le crépitement d'une fusillade, qui paraissait lui répondre. Les officiers continuaient de boire, de causer, comme si rien ne se fût produit... À leur table, à l'écart, ils mêlaient leurs têtes... Aux autres tables, des gens anxieux les désignaient. Quelqu'un osa leur adresser la parole... Ils répondirent poliment, par des gestes évasifs, en gens qui ne savent rien. Aucune provocation,aucune ironie... de l'indifférence... Des femmes criaient... Un enfant s'étant mis à pleurer, le vieux avait voulu courir à sa petite-fille... Mais, de nouveau, un coup de revolver fit taire tout le monde. Dans la rue, les volets des boutiques se fermaient, claquaient sinistrement... Des gens passaient en fuyant, des gens clamaient Dieu sait quoi!... Personne n'avait encore osé, dans la salle, reprendre la parole, que cent nouveaux coups de fusil partaient à la fois... Puis, au dehors, des galops de chevaux, des cliquetis d'armes... des ordres, des vociférations...

Un homme qu'on eût dit de cire, tête nue, les vêtements en lambeaux, pénétra, en chancelant, dans le restaurant. On l'entoura... S'appuyant à une table, avec effort, il dit que le massacre était organisé, qu'on menait les soldats à l'assaut des boutiques juives, des maisons juives... On prenait l'argent, les valeurs, les objets de prix... on prenait les femmes... on tuait... on jetait les cadavres mutilés, par les fenêtres, dans la rue...

Et, tout à coup, l'homme qui parlait, se tut... tourna sur lui-même, et s'abattit sur le parquet, en entraînant, de ses doigts crispés, la nappe chargée de vaisselle.

C'est alors seulement qu'on vit que sa chemise était ensanglantée, et que du sang, encore, en longs filaments noirâtres, poissait à ses cheveux, à sa barbe...

Des cris d'horreur... des protestations indignées, s'élevèrent... Les quatre officiers avaient disparu.

Au cours de la soirée tragique, les pillards, malgré le planton de service, envahirent le restaurant; mais la nuit même, le colonel ordonna de rapporter à l'hôtel une part du butin, des caisses de vin de Champagne, toutes sortes de victuailles, que les hommes avaient volées...

Le pauvre vieux, profitant d'une accalmie, avait pucourir jusque chez lui... Le pavé était couvert de culots de cartouches... Des ivrognes ronflaient au travers des cadavres... Des blessés se tordaient et gémissaient; d'autres rampaient pour gagner un abri... Un jeune homme, à barbe rousse, le visage broyé, essayait de boire, comme un chien, la boue rouge du ruisseau... Mais il ne s'arrêtait pas, et courait, courait...

Enfin, il avait trouvé sa petite Sonia, endormie, et, penché sur son matelas, «sans faire du brui», il avait pleuré, pleuré, jusqu'à ce qu'il fit grand jour.

—C'est la dernière fois qué j'ai pleuré dans ma vie, mossié!...

La fusillade reprit le lendemain... Le gouverneur avait défendu de tirer sur les pharmacies et l'hôpital, mais les chefs n'étaient plus maîtres de la troupe. Il y eut des scènes d'une horreur sauvage...

—On né peut pas croire, mossié!...

Vers midi, l'artillerie d'une ville voisine amena ses canons. Les notables juifs, mandés au château du gouverneur, entendirent que la ville serait rasée, s'ils refusaient de livrer les terroristes duBound... Ils se lamentèrent, sans pouvoir rien faire...

—Quoi faire?... Dites, mossié...

Deux notables furent gardés en otages et pendus, le soir même, dans la cour de la prison...

—Nous avions compté sur les «artilléristes», qui sont plus éclairés, moins méchants... Ach!... Bêtise...

Le canon gronda durant deux jours...

Le vieux s'était arrêté... Lui aussi semblait fatigué de raconter toutes ces horreurs... Il ne parlait plus que d'une voix molle, un peu basse, comme lointaine... Et il regardait le sol à ses pieds, ou plutôt, il ne regardait rien...

Je pris sa main... Il ne bougea pas... Je serrai samain... Alors il leva vers moi ses yeux, et me sourit, d'un sourire hébété..., mais sa main restait molle et froide dans la mienne, comme la main d'un mort... Il ne la retira que pour tracer, par terre, avec la pointe de son parapluie en loques, le plan de la maison où il s'était réfugié.

La façade s'élevait sur la rue; au milieu s'ouvrait la porte cochère, épaisse, massive, avec de lourdes pattes et de gros clous de fer... De chaque côté, un bâtiment perpendiculaire à la façade limitait la cour dont le quatrième côté était fermé par un jardin. De par où que l'on sortît, c'était s'exposer à une mort certaine.

Dans la maison, habitaient une quarantaine de pauvres gens, qui mirent leurs provisions en commun... Mais, la première fois qu'une femme alla chercher de l'eau au puits, qui était au fond de la cour, elle tomba sous les balles... Dans les maisons voisines aussi, les puits étaient interdits et gardés par des sentinelles... Les malheureux connurent les tortures de la soif... Par exemple, ils souffraient moins de la faim... On les autorisait à manger... Vers le cinquième jour, on put espérer que le calme allait renaître... Les soldats avaient dû quitter le jardin... on n'en voyait plus autour des puits. En ville, la fusillade s'apaisait.

—Boire, mossié!... Boire, boire!

Ils étaient ivres de soif; ils étaient fous de soif...

—Boire!... Boire!

Deux hommes eurent le courage de s'avancer, avec des seaux, jusqu'à la margelle du puits. Toutes les faces étaient tendues vers eux, dans un ravissement d'espoir... Ils accrochèrent les seaux. Le bruit de la chaîne qui descendait était une musique...

—Nous l'écoutions descendre... descendre... Ach!

Mais, comme les porteurs s'en revenaient avec leur charge, les dragons, qui s'étaient dissimulés jusque-là, se montrèrent tout à coup... Ils tuèrent d'un coup de carabine l'un des hommes, et l'autre, épouvanté s'enfuit, en laissant tomber le seau, dont l'eau se répandit dans la cour...

—Nous connaissions lé mort. Tous aimaient un garçon si brave... Mais... c'est terrible, il faut bien lé dire... c'est l'eau qu'on regrettait.

Le soir, les puits étaient remplis de boue, de fumier, d'immondices de toute sorte. On y jeta aussi le cadavre du pauvre garçon...

Alors, une folie gagna les assiégés... Ils s'assemblèrent dans la cour, y passèrent la nuit à gémir, à prier, à hurler, à dormir, à s'enlacer...

—Je n'ai jamais rien vu dé si triste, mossié... jamais rien dé pareil...

Au matin—leur présence fut-elle signalée?... ou bien n'était-ce qu'une patrouille qui faisait sa ronde?—toujours est-il qu'on entendit des pas de chevaux dans la rue, et, bientôt, des coups furieux ébranler la porte cochère, qui ne fut pas longtemps à céder... Un cheval, d'un bond, traversa les décombres, portant un officier qui s'arrêta, à quelques mètres des prisonniers terrifiés, et, revolver au poing, hurla l'ordre habituel:

—Haut les mains!...

Le vieux crut devoir m'expliquer:

—Les officiers et les sergents dé ville, ils crient toujours: «Bras en l'air!... En haut les mains!» parce qu'ils ont peur desrévolves, et des bombes... Alors, ils crient: «Bras en l'air!... En haut les mains!»...

Toutes les mains se dressèrent... Seule, la petite Sonia qui n'avait pas compris... qui ne pouvait pas comprendre, qui ne savait rien que sourire, regardaitl'officier, en souriant, ses petites mains baissées... Son grand-père voulut l'avertir d'un geste:

—Comme ça... Comme ça!

Et le vieillard imitait de ses mains tremblantes le geste sauveur.

Il n'eut pas le temps. Déjà l'officier visait l'enfant et, malgré le cri d'horreur qui emplit la cour, l'abattait...

J'entends encore, j'entendrai longtemps, j'entendrai toujours, la voix étranglée du vieillard:

—D'un coup dé sonrévolve, mossié!...

Elle ne poussa pas un cri. Elle eut quelques contractions, gratta le pavé du bout de ses petits doigts... Un petit peu de sang sur elle... un petit peu de sang autour d'elle... Et ce fut fini... Comme un petit oiseau...

—J'étais seul, tout seul dans la vie... J'étais seul sur la terre...

Je compris qu'il eût bien voulu pleurer... Il ne le pouvait pas... Il se mordit les lèvres... sa barbe remonta, par de légers soubresauts, son nez se fronça... Mais il ne pleurait pas... La source de ses larmes était, en lui, à jamais taire...

Il répéta, en réunissant ses mains:

—Uné pétite chose... comme ça... pétite... pétite... rien, mossié... rien... comme un petit oiseau... Ach!...

Balançant la tête, il dit, après un silence:

—Pourquoi jé pars?... Jé né sais pas... Pourquoi jé vais là-bas?... Ach!... Jé né sais pas!

Il dit encore:

—Bêtise!... Bêtise!

Je considérais le malheureux et me sentais incapable de l'effort qu'il eût fallu pour en détacher mes yeux... Je me sentais encore plus incapable de la moindre parole... J'étais saturé d'horreur... L'horreur me paralysait... Et puis à quoi bon parler? Que pouvais-je direqui n'eût pas été ridicule et glacé devant un si affreux exemple du malheur humain? Le vieux juif ne me demandait ni une consolation, ni une pitié... Il ne me demandait rien; il ne me demandait rien que de me taire...

À la fin, je le vis rougir, baisser la tête, la détourner... Il avait honte de ne pouvoir pleurer, peut-être, de ne pouvoir plus jamais pleurer... Des sanglots m'étreignaient la gorge, des larmes me montaient aux yeux.

Et pour qu'il ne vit pas mes larmes, moi aussi je me détournai...

Prostitution.

En longeant les boulevards—boulevards encombrés, trépidants—que sont ces quais, je me suis rappelé le port d'Anvers, il y a une trentaine d'années, les ruelles tortueuses, où la prostitution, en chemise rose, en jupons étoilés, vivait comme au Havre, à Marseille, à Toulon, sur le pas des portes. De grosses femmes hébétées et fardées, une fleur de papier dans les cheveux, attendaient le client, assises sur des chaises, ou bien dormassaient, le menton appuyé sur leurs bras nus... Je me suis rappelé la difficulté d'accéder jusqu'aux bassins, le défaut d'air, de lumière de ces bouges, leur désordre puant, la misère et la saleté.

À cette époque, ce n'était déjà plus les splendeurs orientales du Rideck, que je n'ai pas connues, dont Anvers fut si fier, dont quelques vieux Anversois m'ont parlé, avec de lyriques enthousiasmes...

—Tout s'en va, monsieur... Hélas! tout s'en va...

Il paraît que la municipalité en faisait les honneurs aux étrangers de distinction, comme nous faisons aux délégations anglaises, italiennes, norvégiennes, aux étudiants, aux blanchisseuses des pays amis, aux rois des pays alliés, les honneurs de notre Louvre, de notre Sorbonne, de notre Opéra, de nos Académies... Dès qu'un personnage célèbre, un prince plus ou moins couronné, débarquait à Anvers, vite au Rideck!... C'était le complément obligé des banquets et de toutes fêtes. Même le dimanche, après dîner, des familles entières, pères, mères, filles et garçons, nièces et cousins, et leurs camarades, et leurs bonnes, venaient s'y promener, sans gêne, en leurs plus riches atours... On disait aux enfants: «Si vous êtes bien sages toute la semaine, si vous travaillez avec assiduité, on vous mènera, dimanche, au Rideck!». La messe, les vêpres, des gâteaux et le Rideck, voilà ce qu'on pouvait appeler un beau dimanche... Nul ne songeait à s'en offenser... Bien au contraire...

Le Rideck, c'était des petites boutiques, pittoresquement aménagées, où l'on vendait des produits exotiques, des petits cafés où l'on dansait des danses nègres, au son des banjos... et des petites cases où l'on vendait de la chair jaune, rouge, cuivrée, noire et même blanche. Et quels parfums!... Les jours de visites, on s'arrangeait pour que tout cela fût décent et ressemblât à quelque exposition coloniale.

—Colonisons... Il en restera toujours quelque chose...

Je n'ai pas vu ces spectacles familiaux. Je n'en parle que sur la foi des souvenirs évoqués par des notables d'Anvers... Mais j'ai vu—je m'en souviens avec une grande tristesse—j'ai vu, la nuit, dans les rues chaudes, la pantomime de la luxure internationale et son aviditéeffrénée qui bousculait, en criant, les filles de toutes races... J'ai vu des matelots de tous pays, bras noués, entre les murs des ruelles, braillant et courant, comme de grands enfants fous... Je ne les ai pas vus qu'à Anvers, je les ai vus à Hambourg, au Havre, à Marseille, et, le samedi soir, je les ai vus surtout à Toulon. Tous les mêmes, d'où qu'ils viennent, tous pareils avec leurs mufles de poisson sur leurs cous nus... Et, dans les taudis pleins de fumées sonores, j'ai vu les brutes affalées, ceux qui n'avaient plus la force de boire... ceux qui n'avaient plus la force d'embrasser et de se battre... et des colosses endormis, débraillés, la tête roulant sur les genoux compatissants d'une négresse, qu'ornait, dans les cheveux, un peigne doré, et qu'habillait, aux reins, une mince écharpe de gaze rouge.

Je me rappelle, en ce temps-là, une négresse. C'était une Dahoméenne, de Kotonou. Son corps long, fin et souple, d'un noir profond, avait des transparences d'or. Elle reposait sur un matelas de soie jaune, nue, toute frottée de parfums violents qui vous prenaient à la gorge. Un gros dahlia pourpre fleurissait sa chevelure laineuse. Des anneaux de cuivre cerclaient ses bras. Et son rire était d'une blancheur aveuglante. Des coutelas à manche de bois peint, des masques de féticheurs, deux petites idoles de terre bleue, une cruche à long bec, couverte de dessins enfantins, ornaient l'étroite chambre... Elle savait un peu de français, n'ayant pas connu de l'Europe que les bouges d'Anvers... Toute jeune, elle avait servi, à Bordeaux, dans la famille d'un armateur, puis à Paris, dans une maison publique... Un commissionnaire en viande humaine l'avait emmenée à Anvers... Il y faisait trop froid. Il y faisait trop gris. Elle ne s'y plaisait pas.

Près d'elle, un soir de mélancolie sinistre, j'essayais d'évoquer son pays, les sanglants mystères de la brousse, les rudes chemins semés d'épines où les amazones courent, pieds nus, pour s'entraîner à la douleur, les plaines toutes rouges, les maisons de boue rose, les palais et les temples avec leurs toits plats, pavés de crânes humains. Mais c'était très difficile. Curieuse, indiscrète et bavarde, elle ne me laissait pas un instant de répit.... Elle me racontait toutes sortes d'histoires ridicules que, d'ailleurs, j'avais peine à suivre et à comprendre. Des souvenirs de Paris, surtout, tantôt puérils, tantôt obscènes, des attrapades, des batteries avec ses camarades de prostitution... Enfin, elle parla de son pays pour m'en décrire, comme elle pouvait, les splendeurs regrettées... C'était une nuit d'été, étouffante... La fenêtre était ouverte... j'entendais, tandis qu'elle parlait, des musiques bizarrement ululantes, qui venaient d'un taudis voisin...

De tout son verbiage inutile, sans couleur, sans accent, sans imprévu, je n'ai retenu que ceci, que je traduis, ou plutôt que je commente fidèlement:

—Vous ne pouvez vous faire une idée de ce qu'est le palais de notre grand roi, à Kotonou... Ce palais est d'une beauté inouïe, et tous vos monuments, à côté de lui, ne sont que de misérables cahutes... Il a de grands murs épais, tout roses. Presque pas de fenêtres. On y pénètre, par une porte basse, en demi-cercle, que gardent des guerrières, effrayamment tatouées... Ce qu'il a surtout de remarquable, c'est le toit... un toit plat entièrement couvert, ou mieux, entièrement pavé de têtes coupées... C'est un travail minutieux, très difficile... Il y faut d'habiles artistes qui sachent arranger ces têtes comme de la marqueterie, comme de la mosaïque... Le Roi, qui est lui-même un artiste et quipossède un goût merveilleux, exige que ce soit très beau, et très bien fait, de façon que la pluie ne tombe jamais dans son palais... Il veut, sous peine de mort, que ces têtes soient aussi imperméables que la tuile d'Europe, ou le chaume de la paillote hindoue. L'aspect en est vraiment féerique, le soir, au soleil couchant, et l'odeur délicieuse... Par les vents du nord, elle se répand sur la ville, comme une pluie de parfums. Mais ce genre de toiture, quoiqu'on fasse, n'est pas très solide. Du moins, elle ne dure pas longtemps. Soit que les têtes se désagrègent sous l'action de la putréfaction, soit que les vautours parviennent à en chaparder quelques-unes, des fissures ne tardent pas à se produire, par où la pluie s'infiltre et s'égoutte dans l'intérieur du palais... Alors, notre grand Roi envoie par tout le royaume ses féticheurs les plus fidèles. Le visage couvert de leurs masques horrifiants, à corne rouge, un lourd coutelas en main, ils crient, ils hurlent: «Le toit du Roi se dépave!... Le toit du Roi se dépave!...» Aussitôt les massacres s'organisent... Les poitrines des sujets viennent, d'elles-mêmes, s'offrir au couteau... Partout, la terre, pourtant si rouge de notre pays, rougit encore sous les flots de sang... «Le toit du Roi se dépave!...» Et le palais reprend bien vite un aspect tout neuf, éclatant, vraiment royal...

Elle était toute triste, maintenant. Sans doute, sa pensée était envolée, là-bas; son idéal—tout le monde a son idéal—l'avait reprise et reconquise... Elle marchait le long des fossés qui entourent sa belle ville de Kotonou... Les chacals glapissaient autour d'elle... Et elle respirait délicieusement l'odeur natale qui monte des charniers...

J'allumai une cigarette... Elle se taisait et ne regardait plus rien... Je restai là à considérer ce corps debronze précieux, étendu sur le matelas de soie jaune. Le gros dahlia pourpre qui fleurissait sa chevelure laineuse se fanait, devenait tout noir... Et j'écoutais les musiques qui s'aigrissaient dans les bouges... les dévalées de matelots ivres, les chants, les cris, les colères, les batailles sauvages de la rue... Car il faut toujours à la débauche, comme à la royauté, des gestes de meurtre, et beaucoup de sang...

Il ne reste presque plus rien de tout cela, aujourd'hui... Ces quartiers immondes ont été en partie démolis. À la place où étaient ces ruelles, s'élèvent des maisons d'affaires, à enseignes dorées... Et l'on a bâti des docks, dans lesquels s'empilent d'autres marchandises.

Anvers prospère.

Il a prospéré continûment, grâce à son puissant outillage économique, à son sens pratique du commerce servi par toutes sortes d'adjuvants, tels que les sociétés d'études coloniales et les banques qui pullulent et travaillent; grâce à la pénétration chaque jour plus profonde, à l'organisation chaque jour plus méthodique, du continent africain, qui ouvre, au trafic, des marchés nouveaux, à l'aventure guerrière, un champ plus vaste, où toutes les violences individuelles, administratives, sont d'autant mieux tolérées qu'elles ont pour complices l'ignorance des uns et le silence de tout le monde... Il a prospéré aussi, grâce à sa situation avancée dans les terres, comme tous les grands ports,abrités sur les fleuves, prospèrent au détriment des rades et des havres inutiles.

Marseille n'a pas diminué, Le Havre n'a pas été battu par Rouen pour d'autres raisons. Pour la même raison, Paris un jour battra Rouen, et Lyon sera peut-être, un jour plus lointain, le plus grand port français... J'entrevois très bien le jour merveilleux, le jour de féerie scientifique, où Bâle, qui est déjà le plus grand marché de poisson de mer, deviendra le plus grand port de l'Europe, quand, aidés des Allemands, les Suisses auront fait franchir, en tunnels, en ascenseurs, leurs montagnes aux fleuves et aux canaux et amené, enfin, en dépit des anciennes plaisanteries d'opérette, une colossale flotte marine dans leur République.

Là-bas, à l'embouchure de l'Escaut, c'est en vain que Flessingue s'épuise à vouloir devenir, même à demeurer un port. Les Hollandais n'ont pas épargné l'argent. Les bassins ont été agrandis; d'autres ont été creusés. Tout y est pourvu des dernières inventions de la science... Vous pressez un bouton électrique, et, à un kilomètre de là, des écluses s'entr'ouvrent aussitôt, mais pour ne laisser passer que de l'eau et, quelquefois, que du vent... On a jeté dans la mer un môle magnifique, de hautes terrasses de granit blanc, auxquelles on accède par de splendides escaliers de temple babylonien... On s'attend toujours à y voir apparaître, cuirassée d'or et voilée d'argent, Semiramis. Mais un port n'est pas un décor d'opéra; les bassins et les môles, si formidables qu'ils soient, ne suffisent pas à créer un port. Il y faut aussi des bateaux. Etpour qu'il y ait des bateaux, il faut tout un mécanisme financier et commercial qui manque douloureusement à Flessingue... Aussi, l'herbe pousse autour des bassins, l'herbe pousse sur le môle. Les grues, aux longs bras inemployés, se rouillent... Et les docks sont vides... En vain les phares fouillent la mer, et les pilotes y font la chasse... En vain, sitôt que paraît au large un mât, une volute de fumée, une forme grise, on s'apprête... Et l'espoir, mille fois déçu, renaît... Toute la ville accourt sur le môle... On escalade joyeusement les marches de pierre... On braque des lorgnettes, on agite des mouchoirs. On crie:

—Cette fois, c'est pour Flessingue!

—Anvers est perdu! C'est bien pour Flessingue...

—Vive Flessingue!

—À bas Anvers!...

Le navire approche, s'engage dans la passe:

—Le voilà!... le voilà!

—Je vous dis que c'est pour Flessingue.

Mais non... Le navire a passé... C'est toujours pour Anvers...

Les navires ont l'air de se moquer de ces foules entassées sur le môle de ce port maudit, où il n'entre guère que le petit bateau de Breschens, qui amène, deux fois par semaine, les touristes étrangers qui viennent visiter la Zélande, les parcs de Goès, le marché de Middelbourg et ses belles filles rieuses, à la coiffe dorée, aux bras trop rouges...

En haut du môle, dominant la mer et gardant l'Escaut, le superbe amiral Ruyter, en bronze, ne commande plus qu'à des souvenirs... Il a l'air de se dire, mélancoliquement:

—Ah! si j'avais encore ma flotte, qui défit si bien les Français!...

Oui... mais voilà, il n'a plus de flotte, le pauvre amiral Ruyter... Il n'a plus rien que sa gloire... et les deux pauvres bachots de Breschens et de Terneusen... Et encore, ils sont belges!...

Il est vrai que Flessingue est un port de pêche ravissant, avec sa flottille serrée de barques aux voiles rouges et son pittoresque marché de crevettes...

Toute la richesse d'Anvers n'a pas sa grâce.

Fantômes.

Je serais un pauvre homme, je me sentirais presque aussi dénué de sensibilité et d'imagination qu'un auteur dramatique de ce temps, si je disais que je suis entré en Hollande, sans angoisse.

Bien au contraire, le cœur me battait fort et, longtemps avant la frontière, mes yeux s'ouvraient tout grands, vers l'horizon désiré. J'étais très ému, il ne m'en coûte rien de l'avouer. Et, voyez l'ironie des choses, je roulais sans m'en douter, depuis une dizaine de kilomètres, sur la terre néerlandaise, que j'étais toujours dans l'attente du choc... Aux tristes emblaves, aux sables stériles, aux boqueteaux chétifs que nous traversions, comment-l'eussè-je reconnue? Nous serions peut-être arrivés à Dordrecht, nous croyant toujours en Belgique, si un paysan, interrogé, ne m'eût crié, avec un orgueil farouche et d'une voix violente, en frappant le sol de ses lourds sabots:

—Nidreland!... Nidreland!Ah! il avait bien sa patrie à la semelle de ses sabots, celui-là!

Il nous fallut faire demi-tour et regagner la frontière pour nous mettre en règle avec la douane, que j'avais si lestement brûlée. On ne badine pas avec la douane en Hollande.

Je n'en étais que plus impatient de franchir cette zone sans caractère et de revoir le pays clair et uni, conquis sur l'eau, c'est-à-dire sur l'élément le plus fuyant, le plus cruellement impitoyable; impatient de retrouver ces villages vernis et fleuris, réfugiés sur les digues, comme des inondés qui se pressent sur les hauts talus des champs, et ces villes lustrées qui débordent d'abondance, et l'immensité translucide de ces ciels mouvants, et ce printemps si vert, avec son soleil pâle et son éclatante passementerie de tulipes.

J'eus beaucoup de peine à faire comprendre au douanier ma distraction. C'était un colosse, avec une poitrine plate et un ventre proéminent. Il portait un haut képi bleu, mathématiquement cylindrique. Fort de ce képi, il m'expliqua que les frontières étaient des frontières, qu'on n'entrait pas en Hollande comme dans un moulin. Sans aucun respect pour les recommandations, pour tous les papiers réglementaires dont s'étais muni, il fouilla la voiture de fond en comble, me fit déposer une grosse somme d'argent. Finalement, en roulant de gros yeux, il déclara qu'il en référerait au ministre des Digues.

Le ministre des Digues!... Quel délicieux pays!...

J'appris qu'un Américain, qui s'était présenté à la douane sans papiers, était retenu à l'auberge du village et gardé comme un prisonnier. On avait consigné sa machine. Depuis six jours, se saoulant et dormant,dormant et se saoulant, il attendait que le ministre des Digues voulût bien lui envoyer les autorisations nécessaires... Son mécanicien, un gai lascar de Paris, vint nous voir... Je l'exhortai à la patience...

—Oh! fit-il, j'suis pas pressé... Le patelin n'est pas joli... joli... mais j'couche avec la femme du douanier... C'est bien son tour, dites?...

Depuis que j'étais venu en Hollande, pour la première fois, il y avait tant d'années... tant d'années... que je n'osais plus les compter... Les années qu'on a vécues paraissent, à distance, de plus en plus belles, à mesure qu'en nous s'affaiblit avec l'expérience, et s'éteint avec l'illusion, la faculté d'espérer le bonheur. Du moins, à présent, saurai-je comment les pays vieillissent... Hélas!... ils vieillissent à mesure que nous vieillissons. Tous les êtres et toutes les choses n'ont pas d'autre vieillesse que la nôtre... Ils n'ont pas, non plus, d'autre mort que la nôtre, puisque, quand nous mourons, c'est toute l'humanité, et c'est tout l'univers qui disparaissent et meurent avec nous.

Si l'on n'avait pas appris l'art cruel de faire des miroirs, et que les femmes dussent passer leur vie au bord des rivières, chacun de nous ne verrait vieillir que les autres... Il se croirait toujours le jeune homme qui courait follement au bonheur, ou même l'enfant, le petit enfant qui ne pensait qu'à jouer, dont les larmes coulaient pour un rien, et pour un rien, aussi, étaient séchées. Chaque âge, n'étant plus que l'adolescence—sans amertume—d'un autre âge, nous resterions perpétuellement adolescents... Mais, pour n'être pas détrompés, il faudrait ne retourner jamais, à quinzeans d'intervalle, dans un pays où l'on aurait vécu trop heureux... C'est alors qu'apparaissent, dans une mélancolie amère, toutes nos rides, tous nos cheveux blancs, et tout ce qui s'est fané sur nous, tout ce qui s'est flétri en nous.

Il n'est pas de miroir d'une eau plus pure, partant plus implacable.

Je ne me doutais pas de cela—du moins, je ne pensais pas à cela—quand l'idée me vint de retourner en Hollande, et je m'imaginais joyeusement que j'allais la revoir, comme autrefois, mirer sa blonde jeunesse, son luxe paisible et mon bonheur, dans l'eau toujours pareille de ses canaux.

C'est au printemps aussi que nous étions partis naguère, tout au début du printemps, d'un printemps alerte et doux, dont il nous semblait que son enchantement devait durer toute la vie. Je m'en souviens bien, et je sais maintenant d'où venait mon illusion et ce qui l'excuse.

Tout le temps de notre voyage, nous étions remontés toujours vers le nord, au-devant de la floraison des lilas. Avant de partir, nous en avions respiré à Paris les derniers bouquets, et, à mesure que nous avancions sur la route, ils avaient recommencé de fleurir... Ils fleurissaient, fleurissaient devant nous, et refleurissaient, sans se lasser.

—C'est le printemps!... c'est toujours le printemps!... ne cessaient-ils de nous dire, au passage, dans les petites cours, dans les petits jardins, sur le rebord des fenêtres où leurs tiges coupées trempaient dans l'eau d'un pot bleu...

Et ils avaient beau se faner, nous les retrouvions plus loin, plus jeunes, plus frais, leurs brins à peine entr'ouverts...

—C'est le printemps!... C'est toujours le printemps!...

Pour des êtres jeunes et heureux, qui ne croient qu'au miracle—puisqu'ils sont eux-mêmes le miracle—et qui ne veulent écouter aucune des voix de la vie, l'illusion naîtrait d'un moindre prodige...

Et maintenant?... Je n'étais plus très rassuré...

Allais-je, avant d'aborder à Dordrecht—que nous appelions Dordt—réentendre la sonorité des quais du Rhin, où grouilleraient les ateliers des armateurs et se répercuteraient les coups de marteau des deux rives? Cette terrasse de l'hôtel, d'où l'on voit si bien le soleil se coucher dans le fleuve et le fleuve s'endormir dans la nuit, existait-elle encore? Reverrais-je une petite place de Rotterdam, dont le clair de lune adoucirait aussi tendrement le ton des pierres? Et, à Delft, où les pignons de brique, les vieilles tours penchées, les portes s'ouvrant sur les clairs jardins, les eaux et les visages répètent, sans cesse, le nom magique de Vermeer... à Delft, sur le canal encaissé, le canal ombragé, à peine ombragé des pousses roses d'un tout jeune printemps, retrouverais-je ces jolies barques, toutes pleines de fleurs, pensées en mottes, tulipes en boules rondes, guirlandes de narcisses, qui glissaient mollement, l'une derrière l'autre, remorquées par une petite paysanne blonde, et qui souriait? Recevrais-je encore ce coup de foudre, qui, à La Haye, me fitm'agenouiller devant Rembrandt, comme à Amsterdam j'eus le cœur défaillant, les yeux en larmes, la première fois que j'entendis ces voix divines qui faisaient pénétrer en moi le surhumain génie de Beethoven?... Rembrandt et Beethoven... les deux ferveurs de ma vie!...

Je me demandais tout cela... Et que ne me demandais-je pas encore?

Mais cette fois-ci, comme je vous l'ai dit, nous ne sommes pas entrés en Hollande par le fleuve et ses méandres autour des neuf îles de la Zélande. Nous n'avions plus, pour nous attrister de poésie et de souvenirs, les hantises de l'eau et ses amollissants mirages. Nous sommes entrés par la route, par le solide support de la route. Il n'en fallut pas moins—tant pleurer est le propre de l'homme—il n'en fallut pas moins le rebondissement de la voiture sur un dos d'âne et sur un caniveau, pour me réveiller de ces souvenirs et faire s'effacer leurs dolentes images, et aussi l'image—qui les contenait toutes—du vieux bateau, qui, si lentement, si rêveusement, nous porta d'Anvers à Rotterdam... jadis!...

Par bonheur, il n'est pas de mélancolie dont ne triomphe l'ardent plaisir de la vitesse...

Maintenant, je vois les bandes des cultures virer... La plaine paraît mouvante, tumultueuse, paraît soulevée en énormes houles, comme une mer. Que dis-je?... La plaine paraît folle de terreur hallucinée... Elle galope et bondit, s'effondre tout à coup, dans les abîmes, puis remontent s'élance dans le ciel...

Et elle tourne, tourne, entraînant dans une danse giratoire ses longues écharpes vertes, et ses voiles dorés... Les arbres, à peine atteints, fuient en tous sens, comme des soldats pris do panique...

Le lilas André Theuriet[1].

Quand on va lentement à pied, même en voiture, chaque arbre sur la route est un petit événement. On l'accoste, on reconnaît son essence, on le salue, on lui parle... On dit:

—C'est un chêne!

—Ah! voici un orme... un peuplier... un platane.

—Tiens! un sycomore... qu'est-ce qu'il fait là?

Et l'on sort de son ombre pour entrer dans une ombre nouvelle...

Il vous revient des histoires amusantes...

Un jour—la vie a de ces rencontres,—je me promenais avec M. André Theuriet, au Jardin d'acclimatation. M. Theuriet—on le sait—est l'Amant de la nature. Mieux que personne au monde, il connaît les bois et les sous-bois. C'est même par là qu'il est entré dans la littérature, à l'Académie, dans l'Immortalité... J'étais fier, vous pensez, de marcher aux côtés d'un tel homme, parmi toutes ces choses qu'il connaît si bien... Et j'allais en apprendre des mystères!... Tout à coup, M. Theuriet s'arrêta devant un groupe d'arbustes.

—Ah! ah!... fît-il.

Et il parut intrigué...


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