Chapter 9

Alors, étant l'Élément, étant le Vent, la Tempête, étant la Foudre, vous devez concevoir avec quel mépris, du haut de mon automobile, je considère l'humanité... que dis-je?... l'Univers soumis à ma Toute-Puissance?Pauvre Élément d'ailleurs, à qui il suffit d'une petite charrette en travers du chemin, pour qu'il s'arrête, désarmé et penaud... Pauvre Toute-Puissance qu'une pierre, sur la route, fait culbuter dans le fossé!

Il n'importe... il n'importe.

Puisque je suis l'Élément, je n'admets pas, je ne peux pas admettre que le moindre obstacle se dresse devant le caprice de mes évolutions. Non seulement, il n'est pas de la dignité d'un Élément qu'il s'arrête, s'il ne le veut pas, mais il est absolument dérisoire et inconvenant qu'une vache, un paysan qui se rend au marché, un charretier qui va livrer à la ville des sacs de farine ou de charbon, que tous ces gens qui accomplissent de basses besognes quotidiennes, l'obligent de ralentir sa marche invincible et dominatrice.

—Rangez-vous... Rangez-vous... C'est l'Élément qui passe!

Et non seulement je suis l'Élément, m'affirme l'Automobile-Club, c'est-à-dire la belle Force aveugle et brutale qui ravage et détruit, mais je suis aussi le Progrès, me suggère le Touring-Club, c'est-à-dire la Force organisatrice et conquérante qui, entre autres bienfaits civilisateurs, ripolinise les pensions de famille, perdues au fond des montagnes, et distribue des cabinets à l'anglaise, avec la manière de s'en servir, dans les petits hôtels des provinces les plus reculées...

—Place donc au Progrès!... Place! Place!

Ah! bien oui!

Aux cris de la sirène, les hommes sortent de leurs maisons, quittent leurs champs, s'assemblent, me maudissent, me montrent le poing, brandissent des faux et des fourches, me jettent des pierres. Depuis Jésus, c'est toujours la même histoire. On se dévoue, pour leshommes... Et ils vous lapident, la veulerie des temps ne permettant plus qu'ils vous crucifient!

N'est-ce pas la chose la plus déconcertante, la plus décourageante, la plus irritante que cette obstination rétrograde des villageois, dont j'écrase les poules, les chiens, quelquefois les enfants, à ne pas vouloir comprendre que je suis le Progrès et que je travaille pour le bonheur universel? Dégoûté de cet accueil, furieux de cette incompréhension, je pourrais bien les abandonner à leur sort ridicule, respecter leur morne repos, passer dans leurs villages et sur leurs routes avec une lenteur régressive, une modération de vieille diligence... Mais non... Il ne faut pas que leur stupidité m'empêche d'accomplir ma mission de Progrès... Je leur donnerai le bonheur, malgré eux; je le leur donnerai, ne fussent-ils plus au monde!...

—Place! Place au Progrès! Place au Bonheur!

Et pour bien leur prouver que c'est le Bonheur qui passe, et pour leur laisser du Bonheur une image grandiose et durable, je broie, j'écrase, je tue... Je terrifie! Tout fuit, éperdu, devant moi... Les poteaux télégraphiques eux-mêmes sont pris de panique; les arbres ont le vertige.... l'épilepsie semble convulser les maisons... Dans les champs, je vois les chevaux, à la charrue, se cabrer aussi follement que les chevaux de pierre de Coustou, rompre l'attelage, galoper en secouant leurs crinières horrifiées. Les vaches culbutent dans les fossés... Et derrière le Jupiter, assembleur de poussières que je suis, la route se jonche de voitures brisées et de bêtes mortes...

—Plus vite! Encore plus vite... C'est le Bonheur!

Le jour où je rentrai, enfin, de mon voyage, par la triste Argonne et les lugubres déserts de la ChampagnePouilleuse, je vis, entre La Ferté-sous-Jouarre et Meaux, je vis, de loin, un groupe de gens qui s'agitaient étrangement... Quelqu'un se détacha du groupe et me fit signe d'arrêter...

Une automobile, défoncée, tordue, gisait sur le milieu de la route... À quelques pas, sur la berge, une petite paysanne de douze ans à peine, gisait aussi, la poitrine broyée, la face toute sanglante... Penchée sur elle, une femme tentait de la rappeler à la vie... Elle criait:

—Madeleine!... Ma petite Madeleine!

Je m'approchai, examinai l'enfant, pratiquai sur le thorax des injections d'éther et de caféine, vainement, hélas!

—Elle est morte, dis-je à la mère.

Ses cris devinrent déchirants. Alors, le maître de l'automobile renversée s'approcha à son tour. Il n'avait aucune blessure, lui... Il était nu-tête, ayant perdu sa casquette dans la bagarre. Un peu de poussière blondissait sa barbe noire... Il dit:

—Ne vous désolez pas, ma brave femme. Sans doute, ce qui arrive est fâcheux, et, peut-être, eût-il mieux valu que je n'eusse pas tué votre enfant... Je compatis donc à votre douleur... J'y ai d'ailleurs quelque mérite, car, étant assuré, l'aventure, pour moi, est sans importance et sans dommage... Réfléchissez, ma brave femme. Un progrès ne s'établit jamais dans le monde, sans qu'il en coûte quelques vies humaines... Voyez les chemins de fer, les sous-marins... Je pourrais vous citer des exemples encore plus concluants... Parlons de ce qui nous occupe... Il est bien évident, n'est-ce pas?... que l'automobilisme est un progrès, peut-être le plus grand progrès de ces temps admirables?... Alors, élevez votre âme au-dessusde ces vulgaires contingences. S'il a tué votre fille, dites-vous que l'automobilisme fait vivre, rien qu'en France, deux cent mille ouvriers... deux cent mille ouvriers, entendez-vous?... Et l'avenir?... Songez à l'avenir, ma brave femme! Bientôt s'établiront partout des transports en commun. Vous verrez des petits pays, aujourd'hui isolés, sans la moindre communication, reliés, demain, à tous les centres d'activité... Vous verrez se produire de nouveaux échanges, surgir de nouvelles sources de richesses, toute une vie inconnue, inespérée, ranimer des régions mortes... Dites-vous bien que votre fille s'est sacrifiée pour cela... que c'est une martyre...une martyre du progrès... Et vous serez tout de suite consolée... Maintenant, je vais prendre votre nom et votre adresse... Dès ce soir, j'écrirai à ma Compagnie d'assurances. C'est une excellente Compagnie... Elle vous offrira une petite indemnité... une indemnité, en rapport, bien entendu, avec votre situation sociale, qui me paraît plutôt médiocre... Enfin, soyez tranquille, elle fera les choses convenablement... Le plus à plaindre c'est moi... Regardez ma voiture... Il va falloir que je prenne le chemin de fer, pour rentrer à Paris, ce qui est toujours pénible, pour un véritable automobiliste, comme je suis... Moi aussi je m'en console, en me disant que je travaille pour le progrès, et pour le bonheur universel... Adieu!

Je ne voulus pas infliger à un si parfait chauffeur l'humiliation de rentrer à Paris, en chemin de fer. Je lui offris une place dans ma voiture.

Et, comme la mère, toujours penchée sur le cadavre de son enfant, continuait de sangloter:

—Ah! me dit, tristement, cet éminent collègue, en s'installant, près de moi, le plus confortablement possible... nous aurons bien de la peine à inculquer la véritablenotion du progrès... à ces pauvres gens-là... Ils ont la tê...

Il n'acheva pas sa phrase, qui devait se compléter ainsi: «Ils ont la tête trop dure!» Peut-être, craignit-il que la petite paysanne, étendue sur la route, ne lui donnât un trop facile démenti...

Il était temps que je partisse... Depuis que je sentais le sol, sous mes pieds, mes idées d'automobiliste se brouillaient... Et déjà je commençais à me demander, non sans quelque terreur, si, réellement, j'étais bien le Progrès et le Bonheur?

Un instant encore... et j'eusse certainement ajouté, au dicton des bêtes de la route:

—Et puis, il n'y a rien... Et puis, il n'y a rien... Et puis, il y a l'automobiliste!...

Les lecteurs se rappellent, peut-être, de quelle façon inattendue nous franchîmes la frontière allemande, à Elten, et l'accueil de ce douanier paternel qui, derrière nous, agitait sa casquette, en signe de bon voyage.

Nous allions, vous vous souvenez, à Düsseldorf.

Nous avions quitté les chemins briquetés de Hollande. Le pays était toujours très plat, très vert, mi-polders, mi-champs de cultures, avec, çà et là, de petits villages tranquilles, entourés joliment de bouquets de bois, et des petites maisons basses—fermes et laiteries—aux façades chaulées, aux toits de tuiles, dont le rouge jouait discrètement, sous un ciel gris perle, très profond et très doux.

Ce n'était plus la Hollande et ce n'était pas encore l'Allemagne. C'était un reste de Hollande dans très peu d'Allemagne, quelque chose d'intermédiaire qui donnait au paysage je ne sais quoi de plus gentiment mélancolique, un charme de chose très jeune ou très ancienne—je ne saurais dire—assez émouvant.

Et la route unie, sans une courbe, sans un ressaut, invitait à la vitesse.

Nul obstacle nulle part. Pas un caniveau, pas un dos d'âne: une piste bien entretenue de vélodrome. Scrupuleusement, les voitures que nous dépassions tenaient leur droite, et les charretiers, attentifs à leurs chevaux, nous saluaient au passage, sans servilité, presque en camarades.

Brossette me dit:

—Quel dommage, monsieur, que nous soyons en Allemagne!

—Pourquoi donc, Brossette?

—Parce que je n'aime point ces gens-là... Et puis, monsieur, parce que voilà une route épatante où nous ferions facilement du quatre-vingt-dix... plus, peut-être...

Et, après un silence:

—C'est curieux!... Monsieur est bien sûr, au moins, que nous sommes en Allemagne?

—Voyons!... Et la frontière?... Tout à l'heure?

Il haussa les épaules.

—Ça? Une frontière?... Oh! la la!... Givet, oui... voilà une frontière... Mais du moment que monsieur est sûr?

Et il grogna:

—Sale pays, tout de même!

Nous marchions lentement, comme dans une forêt enchantée, une forêt pleine d'embûches, de traquenards, de dangers, une forêt pleine d'ours, de tigres et de lions... Anxieux, nous interrogions l'horizon... Nous fouillions du regard, à droite et à gauche, la campagne, avec la peur de voir tout à coup surgir le casque à pointe du Règlement, avec la terreur de tout ce que devait cacher d'inconnu, de barbare, ce calme insidieux.

Et la 628-E8 était impatiente. On la sentait, toute trémissante d'élans retenus... Elle semblait encapuchonnerson capot, comme un ardent étalon, son encolure, sous le mors qu'il mâche et qui le maîtrise. On eût dit vraiment qu'elle tirait sur le volant, comme un cheval sur ses guides... Je vis à l'horloge municipale d'un village qu'il était quatre heures et demie. Nous avions plus de deux cents kilomètres à faire, avant d'atteindre Düsseldorf, où nous eussions bien désiré arriver avant la nuit.

Pourquoi, à ce moment, songeai-je à la guerre de 70? Pourquoi justement, au lieu de ses horreurs, me revint à l'esprit cet épisode intime et consolant qu'au retour mon père m'avait conté?

Il avait dû loger, pendant un mois, un général prussien, son état-major et sa suite. Très discret, d'une éducation parfaite, d'une bonne grâce très délicate, ce général n'avait pris de notre propriété que ce qui était indispensable à lui et à ses services. Il s'efforçait, par tous les moyens, de rendre moins humiliante, moins pénible, cette occupation, et il veillait à ce que rien—autant que cela était possible—ne fût changé des habitudes de la maison. Il se conduisait comme un hôte bien élevé, non comme un conquérant.

Un matin, il se fit annoncer chez mon père:

—Je viens d'apprendre, monsieur, lui dit-il, que vous avez un fils à l'armée de la Loire?... Est-ce vrai?

—Oui.

—Avez-vous de ses nouvelles?

—Je n'en ai plus depuis longtemps déjà.

—Depuis quand, exactement?

—Depuis Patay... soupira mon père.

—Ah!...

Puis:

—Voulez-vous me permettre de m'informer?... Moiaussi, monsieur, j'ai des enfants... Je sais... Je sais... Cela ne vous désobligera pas que...

—Je vous en serai reconnaissant, au contraire... J'avoue que j'ai de grandes inquiétudes...

Le général demanda quelques renseignements complémentaires... et, saluant:

—À bientôt, j'espère...

Quelques jours après, il se présentait à nouveau... Il était tout souriant:

—J'ai des nouvelles de monsieur votre fils... Il est au Mans... Il se porte très bien. ..Je suis heureux d'avoir pu... Puis:

—Je crois que nous touchons au terme de cette affreuse chose...

Puis encore:

—Voulez-vous me permettre de vous serrer la main?

J'entendais encore mon père me dire qu'il n'avait jamais été plus touché par la bonté d'un homme, et que, jamais, il n'avait serré une main française avec autant de joie qu'il étreignit cette main allemande... C'est que mon père était, lui aussi, un brave homme... Dieu merci, il n'avait rien d'un héros de théâtre.

Sous l'impression de ce souvenir, je m'exaltai:

—Ma foi! tant pis... m'écriai-je tout à coup... Arrivera ce qui pourra... Allons-y, Brossette, allons-y!

L'air était frais, la carburation excellente. La bonne C.-G.-V., lâchée, bondit et roula comme une trombe sur la route.

—L'accélérateur, Brossette!... Nous verrons bien...

—Sale pays! répéta Brossette, en réglant ses gaz et donnant méthodiquement de l'avance à l'allumage.

En quelques minutes, nous fûmes à Emmerich, où nous traversâmes le Rhin, sur un bac à vapeur très puissant; eu quelques autres, à Clèves, dont nous escaladâmesles rues sinueuses et montueuses, à la grande joie des promeneurs—c'était un dimanche,—et sous la conduite d'un petit pâtissier, très fier d'être monté sur le marchepied, et qui nous mit gentiment sur notre chemin, de l'autre côté de la ville.

Ah! quelle route!

Quelle route que cette route où nous mena le petit pâtissier de Clèves, la plus belle de ces belles routes du Rhin, construites par Napoléon, pour les affreux défilés de la guerre, et où, maintenant, passe ce que l'automobilisme apporte avec lui de civilisation moins rude, de sociabilité universelle et d'avenir pacificateur.

Elle était, cette route, bordée d'une double rangée de magnifiques ormes, avec du printemps très tendre, très jeune, entre leurs branches, une poussière de printemps, à peine rose, à peine verte, à la pointe de leurs branches; elle était large, étalée, comme notre avenue des Champs-Élysées, douce et unie comme si elle eût été tendue de soie, et toute droite, si droite qu'on n'en voyait pas le bout, sinon, là-bas, tout là-bas, aux confins du ciel, un tout mince ruban jaune, un tout petit trait de pastel jaune que nous ne pouvions jamais atteindre... Et le soleil de cette fin de journée faisait avec les entrelacs de l'ombre, comme un tapis, tel que n'en tissèrent jamais les plus subtils artisans de la Perse.

Sur ce sol merveilleux, la machine, emportée au rythme d'un ronflement léger, régulier, infiniment doux-bruit d'ailes ou souffle de vent lointain—glissait, volait, ainsi qu'un oiseau rapide qui rase la surface immobile d'un lac.

Brossette ne disait plus rien, ne répondait plus à mes questions. Il était grave, regardait la route d'un œil légèrement bridé, et il écoutait chanter la belle chanson des cylindres.

Les champs me frappèrent par leur terre grasse, leur air cossu, leurs belles cultures, l'abondance de leurs troupeaux. Les villages, très propres, les seuils lavés, les fenêtres claires, les portes aux cuivres luisants avaient un aspect d'aisance tranquille. Partout cela sentait le travail, la sécurité, la richesse, je ne dis pas le bonheur, car le bonheur, c'est autre chose. Il ne se voit pas tout de suite aux yeux des hommes, comme le bien-être aux fenêtres des maisons. Il ne se voit qu'à la longue, il ne se voit pas souvent, il ne se voit presque jamais.

Nous prîmes de «la benzine» dans une petite ville dont je n'ai pas retenu le nom, ville de cinq mille habitants, à peu près, rebâtie, presque toute neuve, avec des rues larges, coupées de places ombragées, et des maisons où semblait régner un confort solide. Deux ponts, l'un tout neuf, l'autre très vieux, enjambaient, le premier, d'une seule courbe, le second, de deux arches gothiques, les deux bras d'une rivière, que bordaient de petites industries qu'à leur air actif et coquet l'on pressentait prospères.

Comme dans toute l'Allemagne, les édifices administratifs s'imposaient aux contribuables par leur monumentalité un peu effrayante, d'un goût horrible souvent, d'une opulence orgueilleuse et bien assise, toujours. Je m'étonnais grandement de voir, dans un endroit si peu important, tant de magasins de toute sorte, des boutiques de luxe, des soies drapées, des velours à traîne, des maroquineries étincelantes, des bijoux, des étalages de victuailles enrubannées, des charcuteries architecturales, ornées, comme des églises, un jour defête. Partout l'abondance, la sensualité, la richesse.

Et je me disais:

—Ces objets ne sont pas là, pour le simple plaisir de la montre. Il y a donc, dans ce petit pays, des gens qui les désirent et qui les achètent.

Je me disais encore, non sans mélancolie:

—Comme je suis loin de la France, des petites villes de France, de leurs rues mortes, de leurs maisons lézardées, de leurs boutiques sordides et fanées!... Chez nous, on ne travaille qu'à Paris, dans quelques grands centres, quelques villes du Nord, et dans le Sud-Est... Le reste s'étiole et meurt chaque jour. D'immenses richesses dorment inexploitées, partout. Qui donc, par exemple, songe à arracher aux Pyrénées le secret de leurs métaux? Qui donc oserait confier des capitaux improductifs à cette jeunesse hardie qui, faute de trouver chez elle l'emploi de son activité et de sa force, est contrainte de s'expatrier et de travailler à l'enrichissement des autres pays?... Comme je suis loin ici, de ces bons Français, rentiers et gogos, qui se disent toujours la lumière et la conscience du monde, et que je vois perpétuellement assis au seuil de leurs boutiques, devant la porte de leur demeure, abrutis et amers, crevant de leur paresse, s'appauvrissant de leur épargne, passant leurs lourdes journées à s'envier, se diffamer les uns les autres! Nul effort individuel, nul élan collectif... Quand je reviens dans des régions traversées quelques années auparavant, je les retrouve un peu plus sales, un peu plus vieilles, un peu plus diminuées; et chacun s'est enfoncé, un peu plus profondément, dans sa routine et dans sa crasse. Ce qui tombe n'est pas relevé. On met des pièces aux maisons, comme les ménagères en mettent aux fonds de culotte de leur homme. On ne crée rien. C'est à peine si on redresse un peu ce qui est par trop gauchi,si on remplace aux toits les ardoises qui manquent, les portes pourries, les fenêtres disloquées... N'ayant rien à faire, rien à imaginer, rien à vendre, rien à acheter, ils économisent... Sur quoi, mon Dieu!... Mais sur leurs besoins, leurs joies, leur dignité humaine, leur instruction, leur santé... Affreuses petites âmes, que ce grand mensonge antisocial, l'épargne, a conduites à l'avarice, qui est, pour un peuple, ce que l'artériosclérose est pour un individu. Ce n'est pas de leur bas de laine que la France a besoin, mais de leurs bras, de leur cerveau, de leur travail et de leur joie... Et ce n'est pas leur faute, après tout... On ne leur a jamais dit: «Vivez! Travaillez!» On leur a toujours dit: «Épargnez!» Ils épargnent...

J'évoquai la petite ville où je suis né, et que j'avais revue, quelques mois auparavant... Oh! comme elle pesa à mon enfance! Quels souvenirs d'ennui mortel j'en ai gardés! Et comme elle fatigue encore, souvent, mes nuits des cauchemars persistants qu'elle m'apporte! Quelle cure longue et pénible il m'a fallu suivre, pour me laver de tous les germes mauvais qu'elle avait déposés en moi! Eh bien, je l'ai revue... Depuis cinquante ans, rien n'y est changé. Ni les êtres, ni les choses. Pas une maison nouvelle ne s'est élevée; pas une industrie—si petite soit-elle—ne s'y est fondée. Sur la rivière, le même moulin broie toujours la même farine... Ce sont les mêmes boutiques avec les mêmes enseignes, et, je crois bien, les mêmes marchandises. On ne peut pas dire que les gens y soient morts... car les fils, ce sont les pères... Et j'ai retrouvé les mêmes visages tristes, les mêmes tics d'autrefois, la même lourdeur sommeillante, la même morne stupidité... On me dit: «Vous savez bien... un tel est parti depuis quinze ans... Il a on ne sait quelle fabrique àMadagascar!... C'était sûr qu'il tournerait mal!...»

Il n'y a que les cabarets qui donnent à cela l'illusion de la vie. Et c'est de la mort!

Ah! oui! combien j'ai douce souvenance!...

Nous repartîmes.

Gorgée d'essence neuve, la machine avait encore gagné en force et en vitesse. Ce n'était plus une machine, c'était l'Élément lui-même, non pas l'Élément aveugle et brutal qui hurle, fracasse et détruit tout ce qu'il touche, mais l'Élément soumis, discipliné, qui conquiert le temps, l'espace, le bonheur humain, l'avenir; l'Élément qui obéit, comme un petit enfant, aux mains savantes, à la volonté supérieure de l'homme.

Brossette me dit:

—Alors, monsieur, cette fois, nous sommes bien en Allemagne?...

—En Prusse, même... en Prusse Rhénane, mon bon Brossette...

Je lui montrai un poteau indicateur, sur lequel était écrit, en gros caractères noirs, à la suite d'une flèche, ces mots:Krefeld... 50 kilomètres...

—Épatant!... fit-il... Mais c'est un pays épatant!... Et si nous marchons toujours de ce train-là... monsieur... bien sûr que nous serons à Berlin... avant l'armée française!

Je m'étais bien promis de m'arrêter à Krefeld. Je voulais y visiter quelques-unes de ces belles manufactures qui produisent du velours de coton, pour le mondeentier... Mais quoi! Düsseldorf n'était qu'à quarante kilomètres... Rien ne m'obligeait, ce soir-là, au contraire, tout me déconseillait de pousser jusqu'à Düsseldorf, sinon l'impérieux besoin, l'impérieux et stupide besoin de conquérir des kilomètres, encore... Je brûlai Krefeld, dont le développement économique, le mouvement et la vie me parurent une chose prodigieuse... Affaires et plaisirs, tout y était... Ville charmante, propre, colorée. Les rues étaient pleines de monde... Et ce monde semblait joyeux... Une foule gaie, voilà un spectacle rare...

Qu'on excuse ce souvenir personnel... Moi aussi, je m'amusai à voir que, ce soir-là, on jouaitLes affaires sont les affaires, au théâtre municipal...

À quelques kilomètres au delà de Krefeld, un petit incident de route que je note, parce qu'il est caractéristique des moeurs allemandes, m'a laissé, dans l'esprit, en même temps qu'une légère impression de remords, une impression aussi de douceur très douce et très jolie.

Devant nous, un petit cheval trottinait, traînant une petite charrette vernie que conduisait une jeune paysanne. Le cheval prit peur—les chevaux sont partout les mêmes—et, les oreilles dressées, se mit brusquement au galop. J'arrêtai la machine, mais l'animal effrayé ne se calma point. Il gagnait à la main, comme disent les cochers. Au risque de se tuer, la jeune fille sauta maladroitement de la voiture, et roula sur la route... Je me précipitai à son secours, aidai à la relever... Elle était blonde, très fraîche, presque luxueusement habillée...

Dès qu'elle fut debout, elle s'efforça de sourire... s'excusa:

—C'est ce vilain petit cheval... Mon Dieu, qu'il est bête!... Il a peur de tout... Excusez bien.

Je lui demandai si elle était blessée, si elle souffrait.

—Non... non... fit-elle doucement... oh! non!... Je n'ai rien... Excusez, n'est-ce pas?

Elle avait relevé sa jupe avec décence et découvert à l'un de ses genoux une écorchure légère. Je courus chercher, dans ma trousse de pharmacie, un peu d'eau oxygénée, avec quoi je lavai la plaie, qui saignait à peine... Elle protestait, et riait, comme si on l'eût chatouillée:

—Ce n'est rien... ce n'est rien... Tiens, mais ça pique...

Et, de plus en plus rieuse:

—C'est ce maudit cheval... répéta-t-elle... Et comme je suis fâchée de vous causer tant d'embarras!

Brossette avait ramené le cheval, le calmait par de bonnes paroles... Comme nous aidions la jeune paysanne à remonter en voiture:

—Je suis bien reconnaissante... bien reconnaissante... disait-elle.

Et avec un regard suppliant:

—Ah! monsieur, ne parlez pas de ça... Ne le dites à personne... Parce que, si on savait, chez nous... eh bien, jamais plus, je ne pourrais aller, toute seule, à Krefeld, avec mon petit cheval...

Elle avait pris les guides:

—Là! là!... Tu vas te tenir tranquille, maintenant... Petit imbécile!... Excusez encore... Excusez bien...

Une demi-heure après, nous franchissions le Rhin, sur l'immense pont de Düsseldorf.

Düsseldorf.

Donc, la première ville d'Allemagne où nous séjournâmes un peu, ce fut—je ne m'en vante pas—Düsseldorf.Et, dès mon arrivée, je regrettai de ne m'être pas arrêté à Krefeld.

Nous descendîmes, ainsi qu'il convient, au Bradenbrager-Hof.

Tout ce que je dirai de cet hôtel peut s'appliquer exactement à la ville, à toute la ville neuve, du moins, qui est, comme on sait, la ville, par excellence, du modern-style. Quand j'aurai décrit l'hôtel, j'aurai décrit la ville, ses rues, ses maisons chamarrées, ses boutiques luxueuses... sauf le Rhin, le large et beau Rhin qui s'obstine à repousser la collaboration de M. Vandevelde, et à conserver un style très ancien. En simplifiant, de la sorte, ma besogne, cela me permettra, par la suite, de ne pas prolonger en moi et en vous, chers lecteurs, cette espèce de cauchemar affolant qu'infligèrent à notre imagination, passionnée de belles lignes et de belles formes, tant de Belges exaspérés et novateurs... Car, à quoi bon vous le cacher?—nous nous heurtons, partout ici, au lyrisme décoratif de M. Vandevelde. Après avoir mis à l'envers les maisons et les meubles de la pauvre Belgique, il est venu s'installer à Weimar... C'est de là qu'il déverse, sur toute l'Allemagne, les produits de ses fantaisies carnavalesques qui l'ont enfin amené à découvrir la quadrature du cercle et la circonférence du carré.

Maupassant possédait, entre autres curiosités, un valet de chambre qui le servit fidèlement. C'était d'ailleurs un domestique fort avisé en toutes choses. Il avait de la littérature. Un jour, il dit à son maître, sur un ton grave et réservé:

—J'ai lu ce matin l'article de monsieur... Il est bien...

—Ah! je vois qu'il ne te plaît pas...

—Mon Dieu!

—Que lui reproches-tu?

—Je dois le dire à monsieur... Monsieur manque quelquefois de chic pour ses qualificatifs... Ils sont trop simples... Ils ne peignent pas assez exactement les objets... Ainsi dans l'article de ce matin, monsieur dit d'une orchidée qu'elle est belle. Sans doute, une orchidée est belle... Mais ce n'est pas la beauté... la beauté vague qui fait le caractère de l'orchidée... L'orchidée, monsieur, est étrange, maladive, perverse, fallacieuse, déconcertante... Moi, j'aurais écrit: «la déconcertante orchidée»... Je dis ça à monsieur...

—Mais tu as raison... avoua Maupassant que les réflexions de son valet de chambre amusaient toujours. Sais-tu que tu es épatant?...

—Oh! monsieur!

—Mais si... Et où as-tu appris tout ça?

Alors, il se rengorgea, et, très sérieux:

—Monsieur, répondit-il... monsieur sait bien qu'avant de servir chez monsieur, j'ai servi trois ans chez un poète belge!...

Et, après un petit silence, négligemment:

—Monsieur n'oublie toujours pas mes palmes pour le 1erjanvier?...

Modern-style.

Le Bradenbrager-Hof, qui, je ne sais pourquoi, m'a rappelé le valet de chambre de Maupassant, est un de ces grands hôtels, comme on en trouve dans les moindres villes d'Allemagne, et comme nous n'en avons qu'à Paris et dans quelques villes d'eaux, un de ces caravansérails nouveaux et art nouveau d'Occident, construitspar les Belges et les Suisses, pour les habitudes de confort des Américains et des Anglais... Des salons, plus ou moins Louis XV et Louis XVI, y alternent avec des fumoirs de paquebot. Rien n'y est plus droit, plus d'équerre, plus d'aplomb. Tout ce qui est rond y devient carré, tout ce qui est carré y devient rond. Je veux dire que rien n'y est rond, ni carré, ni ovale, ni oblong, ni triangulaire, ni vertical, ni horizontal. Tout tourne, se bistourne, se chantourne, se maltourne; tout roule, s'enroule, se déroule, et brusquement s'écroule, on ne sait pourquoi ni comment. Ce ne sont que festons de cuivre verni, qu'astragales de bois teinté, ellipses de faïence polychrome, volutes de grès flammé, trumeaux de cuir gaufré, frises de nymphéas hirsutes, de pavots en colère et de tournesols juchés sur les moulures des stylobates, comme des perroquets sur leurs perchoirs... Des larves plates et minces dorment à l'entrée des serrures; des embryons, des têtards montent, se glissent en ondulations visqueuses, le long des portes, des fenêtres, des tiroirs, des chanfreins. Les cheminées sont des bibliothèques; les bibliothèques, des paravents; les paravents, des armoires, et les armoires, des canapés. L'électricité jaillit aussi bien des parquets que des plafonds, d'ampoules de cristal taillé en fleurs de rêve ou en bêtes de cauchemar; elle court, chahute, bostonne, virevolte, cakewalke, dans les girandoles et les lustres, qui ont la danse de Saint-Guy. Les meubles ont l'air d'avoir bu, et semblent inviter la livrée aux pires excès d'acrobatie. Et, pour qu'on ne s'y trompe pas, sur les façades dissymétriques, creusées de trous profonds et renflées de bosses énormes où toutes les matières connues, juxtaposées, se neutralisent et s'annulent, les balustrades des balcons sont soutenues par des sarabandes frénétiques de points d'interrogation.

Ces sortes d'hôtels, si hostiles par tous les détails de leur esthétique, ont du moins ceci de précieux, qu'ils offrent au voyageur le plus délicat et le plus raffiné les plus complètes ressources de toilette et d'hygiène. En procédant à un minutieux lavage, dans un cabinet muni de tous les appareils désirables d'hydrothérapie, je ne pouvais m'empêcher de songer que, par là encore, j'étais bien loin de notre belle France où, presque partout, même dans les plus grandes villes, les hôtels conservent jalousement les habitudes de la race, la tare héréditaire où se reconnaît, mieux que par son esprit, un véritable Français de France: la malpropreté. Malpropreté monarchique et catholique à qui Louis XIV donna le caractère d'une vertu, et la force d'émulation d'un concours. Chamfort ne raconte-t-il pas qu'un gentilhomme, ayant observé que les abords du palais de Versailles étaient empuantis d'urine, ordonna à ses domestiques et à ses vassaux de «pisser» abondamment autour de son château?

Que de fois, arrivant le soir, dans un hôtel de Normandie, par exemple, j'ai dû m'enfuir devant les saletés de la chambre, les draps douteux, les poussières accumulées des rideaux, les crasses pullulantes des tapis, et, surtout, devant ces odeurs ammoniacales qui, des couloirs, par les fentes des portes, s'infiltrent, pénètrent, imprègnent tous les objets!... Que de fois me suis-je résigné à coucher dans mon auto, comme un forain dans sa roulotte, à l'entrée des villes, sous les arbres des promenades, et mieux, en plein champ, où l'on respire un air moins mortellement humain!...

Et je me souvenais qu'un jour, dans une ville du Morvan, descendu à l'hôtel, un petit hôtel coquet, récemment remis à neuf, selon l'Évangile du Touring-Club, je m'étonnai de voir combien étaient ignominieusementtenus ces réduits intimes, aux lambris de faïence, qui, pourtant, s'il fallait en croire la marque de fabrique, arrivaient directement d'Angleterre. Vivement, je me plaignis au patron qui me répondit d'un air découragé:

—Ah! ne m'en parlez pas, monsieur...

—Mais si... mais si... au contraire, je veux vous en parler...

—Que voulez-vous? Ce n'est pas de ma faute, je vous assure... Je veille pourtant, je veille... Mais les Français, qui savent tant de choses, ne savent pas c.... Ça, ils ne le savent pas!... Ce sont des cochons, monsieur...

Il s'emporta:

—Vous avez bien vu?... J'ai collé des affiches... des affiches, où j'explique la façon de se servir de ces appareils... Eh bien, non... Ils ne veulent pas... Ils montent toujours dessus... C'est dégoûtant!...

Et il ajouta, car ce Morvandiau était, malgré tout, optimiste:

—Peut-être qu'avec tous ces sports... oui, enfin... avec l'automobile, apprendront-ils à c... comme tout le monde. J'ai confiance dans les sports, monsieur... Mais, sapristi!... il y a à faire... il y a à faire...

—À faire autrement, grommelai-je.

Mon ami von B...

Bien que notre C.-G.-V. fût douce au possible et nous transportât comme sur une pile de coussins, on aspire au repos, après dix heures de route. Il semble cependant qu'on ne sente vraiment sa fatigue qu'en s'enfonçantdans les tapis crème et les tapis roses de ces vestibules où tout tourne et qui fulgurent d'éclats.

Comme je titubais sur des rosaces lie-de-vin, et tâchais de me retenir à des dossiers belliqueux, j'eus la surprise de reconnaître mon ami von B..., un Allemand que j'ai souvent rencontré en Allemagne, mais plus encore à Paris.

—J'arrive d'Essen, en auto, me dit von B... Dînons ensemble.

Je ne pouvais trouver meilleur compagnon, ni personne de mieux informé des choses d'Allemagne, et qui sût mieux les exprimer, en excellent français.

J'acceptai avec joie.

Mon ami, le baron von B..., en véritable Allemand, est un philosophe, grand amateur de musique, à moins que ce ne soit un musicien, grand amateur de philosophie. On ne sait jamais, avec les Allemands. Pourtant il n'est pas qu'amateur de philosophie; il l'a professée jadis, avec succès, dans une célèbre université, et, jeune encore, il a pris sa retraite, pour vivre sa philosophie dans le monde. C'est un personnage singulier, tout à fait fin, et qui n'a pas usurpé sa réputation de causeur brillant. Tout au plus pourrait-on lui reprocher un peu trop de bavardage... Je ne sais si ce sont ses études ou ses travaux, quelque fonction que j'ignore, ou tout simplement sa naissance qui lui donnent accès près de l'Empereur. Je crois lui avoir entendu dire qu'il avait été son condisciple, à l'université de Bonn... Mais, tant d'Allemands, et même tant de Français, se vantent d'avoir été les condisciples de l'Empereur, à l'université de Bonn, que cela ne serait pas une explication de l'intimité qui existe entre Guillaume et mon ami von B... Von B... aime l'Empereur, ou plutôt l'homme privé qu'est l'Empereur; du moins, il l'affirme. Mais iljuge l'Empereur très librement, parfois très sévèrement. Il y a donc tout profit à l'entendre.

Ajouterai-je—et il aura tout de suite conquis vos sympathies—que c'est un automobiliste fervent, un automobiliste de la première heure?

Vingt minutes après notre rencontre, nous étions attablés.

Je réclamai de la cuisine allemande. Le maître d'hôtel suisse-italien qui, dans cette salle effrayamment belge, vint nous présenter un menu, décoré de femmes laurées à la Bœcklin, et imprimé en lettres d'un gothique hargneux, parut fort scandalisé. Von B... vint à son secours, en m'expliquant qu'il n'existe pas de cuisine allemande, sinon chez quelques très vieilles familles poméraniennes, et que, dans aucun hôtel, dans aucun restaurant allemand, on ne peut se faire servir autre chose que de la mauvaise cuisine française.

Il me dit en riant:

—Mais, mon cher, vous ne savez donc pas que l'Allemagne est, peut-être, le seul pays du globe où il soit tout à fait impossible de manger... par exemple... de la choucroute?

Ce soir-là, en fait de produits allemands, l'Allemagne ne députa à notre dîner que deux de ces longues bouteilles de vin du Rhin, penchées dans des seaux à glace, et dont les goulots d'or bruni affleuraient à la nappe.

Je commençai par vanter l'accueil que reçoivent ici les automobilistes; ensuite, je m'extasiai sur les belles routes, ces admirables routes dont on m'avait fait si peur en France. Von B... répondit:

—Il n'y a qu'en France, d'où nous arrivent relativement peu de touristes, lesquels sont pour la plupart des Belges, des Anglais, des Américains, qu'on ignore ces choses-là... Il est parfaitement exact que, chez nous, on n'embête pas les touristes par des règlements prohibitifs. On m'assure pourtant qu'il en est de terribles... Mais on se garde bien de les appliquer. La circulation est absolument libre, mieux encore, elle est protégée... On a l'ordre d'être extrêmement aimable, et cet ordre, venant de haut, est toujours et partout obéi. Je sais aussi—il m'en a quelquefois parlé—que l'Empereur rêve de doter l'Allemagne entière de routes pareilles à celles du Rhin, de faire, en quelque sorte, de l'Allemagne, la plus belle piste automobile du monde... Oh! sous ce rapport, il a d'autres idées que M. Loubet. Votre excellent M. Loubet en est venu à trouver que même le cheval est un véhicule de progrès bien trop hardi, bien trop moderne; il préfère s'en tenir désormais aux mules des chansons castillanes. L'âge aidant, nous le verrons peut-être dans une petite voiture à âne. Son attitude agressive envers l'automobilisme est celle d'un petit bourgeois borné, peureux, misonéiste. Guillaume, lui, a parfaitement compris qu'il y a là une industrie énorme, dont les bénéfices sont incalculables, qu'il se doit, comme chef de l'État, de l'encourager, de la protéger et, s'il le peut, de l'accaparer, pour le bien de son pays. Cela n'est pas douteux. Mais il y a autre chose. Malgré nos assurances ouvrières qui sont, je crois bien, les plus libérales du monde—et ce n'est pas beaucoup dire,—malgré notre transformation économique, nous sommes restés, par bien des côtés, un pays féodal, un pays de castes. La noblesse y tient toujours le haut du pavé, et aussi la richesse, qui est une sorte de noblesse aussi puissante et plus active que l'autre. Il n'y a pasque les officiers qui, sur notre sol asservi, fassent sonner insolemment leurs éperons et leurs sabres. Au village, le hobereau est maître; à l'usine, le patron tient ses ouvriers comme des serfs... Nous avons—ce que l'on ne croirait plus possible que dans les opérettes—nous avons une loi de lèse-majesté.

Ici, von B... pouffa de rire:

—Remarquez que, cette loi, les magistrats l'appliquent férocement, plus encore par conviction que par courtisanerie... Voilà pourquoi, en plus des idées de conquêtes commerciales, caressées par l'Empereur, les automobilistes ont raison chez nous... Ils ont raison comme la voiture de maître a raison du fiacre, comme le militaire a raison du pékin... Ce sont les barons de la route. La route leur appartient par droit féodal, comme elle appartient chez vous aux charretiers, par droit électoral. Et puis, l'Allemand, qui est pourtant un très brave homme, n'a aucune sympathie pour l'écrasé. L'écrasé a toujours tort, n'étant le plus souvent qu'un infirme, un pauvre diable, rien du tout. D'ailleurs, je dois dire que l'accident est infiniment plus rare ici, où il n'y a pas de règlement, qu'en France, où il y en a tant et de si vexatoires.

Il conta:

—Figurez-vous, mon cher... l'année dernière, à Paris, en haut de l'avenue Friedland, une jeune fille, traversant la chaussée, glissa sur le pavé et tomba sous les roues de mon automobile. Je me précipitai; je la relevai. Elle était très pâle, toute maculée de boue. Heureusement, elle n'avait rien... rien... Tout à fait rassuré, je remontais dans la voiture, quand la mère, qui se démenait sur le trottoir, cria: «Non... non... arrêtez-le!... Un agent!... Un agent!» La jeune fille déclara bravement que c'était de sa faute... qu'elle avait étéimprudente... qu'elle avait glissé... qu'elle n'avait rien, etc... La mère tirait sa fille par le bras; elle clamait, furieuse: «Tais-toi donc!... Mais tais-toi donc!... Qui te demande quelque chose?» Et elle s'adressa à la foule, assemblée subitement autour de nous, et qui n'avait rien vu: «Oui! oui!» dit la foule, donnant instinctivement raison à la mère... Un agent survint. Malgré les déclarations réitérées de cette jeune fille, éprise de justice, procès-verbal me fut aussitôt dressé... Quinze jours après, on me condamnait à douze cents francs de dommages et intérêts... Mais je ne regrette rien, car il me fut donné, à cette occasion, de relever un trait de votre caractère imaginatif, romanesque, qui m'a beaucoup amusé. En sortant de l'audience, un avocat, derrière moi, disait le plus sérieusement du monde: «Cette déposition de la jeune fille est louche... Il y a sûrement quelque chose là-dessous... Ce doit être l'amant!» C'est égal, en Allemagne, une telle condamnation était impossible...

La conversation dévia. Nous en vînmes à parler des constructeurs d'automobiles, de la fabrication automobile. Il dit:

—Quand on a vu chez nous l'essor que prenait cette industrie,—vous l'avez créée, mais elle vous échappera, un jour ou l'autre, parce que vous êtes un drôle de peuple, séduisant en diable, mais peu tenace et léger,—l'Empereur a tout fait pour la développer également en Allemagne. Il n'est pas de choses qui ne l'intéressent, et il voudrait que l'Allemagne fût la première en tout, partout et toujours. Cela le pousse parfois à des actes désordonnés et vraiment comiques. Il est comme ces parents qui n'ont de cesse que leurs enfants aient tous les prix de leur classe, dussent-ils les abrutir, pour le restant de leur vie... Ce n'est pas, quoi qu'ondise, l'argent qui nous manque, et vous êtes les premiers, sans le savoir, probablement, à donner à nos banques tout l'argent qu'elles veulent bien prendre aux vôtres; ce n'est pas la force motrice, que nous avons à bien meilleur marché que vous; ce n'est pas, non plus, la persévérance ni même l'entêtement familier à nos têtes carrées... Non, c'est quelque chose de particulier, d'inimitable et d'un peu fluide, comme dirait votre Rostand: la spontanéité imaginative, le goût, l'esprit... Oui, voilà... vous avez du goût et de l'esprit... Vos ouvriers sont spirituels, et, spirituels, ils sont adroits... En France, c'est un de mes plaisirs que de causer avec eux... Tenez... nos chauffeurs... ce sont parfois, rarement, des espèces d'ingénieurs vaniteux et gourmés, le plus souvent, des domestiques... Vos chauffeurs, à vous, ce sont de véritables compagnons de route, alertes et gais... Ah! si nous avions des ouvriers, comme les vôtres, je vous assure que vous n'en mèneriez pas large, en France.

Pour répondre à des compliments si flatteurs, et que ma modestie jugeait exagérés, j'eusse voulu parler de Wagner, de Bismarck et de Nietzsche. Le moment m'eût paru propice pour une apologie de Goethe, de Heine, de Beethoven ou de Schiller... Je n'étais pas en verve. Je me bornai à louer, assez gauchement, le Pisporter et les voitures allemandes.

—Sans doute, acquiesça von B... nous avons, non pas des bonnes voitures, mais une bonne voiture... Nous avons la Mercédès... J'ai une Mercédès... Il faut bien!...

Après un temps:

—Il faut bien! répéta-t-il, non sans mélancolie... La Mercédès est vite, solide, un peu grossière de mécanisme, trop compliquée... Les pannes en sont terribles...Au bout de six mois d'usage, elle se dérègle, et fait un bruit de ferrailles... et aussi—c'est peut-être ce nom espagnol qui me le suggère—un bruit de castagnettes fort désagréable... Enfin, elle est bonne... On lui doit certains progrès, d'ingénieux dispositifs, dont les constructeurs français ont tiré profit. L'allumage, par exemple, y est excellent; les roulements en sont célèbres... Tous comptes faits, elle ne vaut pas certainement vos grandes marques, ce qui, avec sa cherté, explique son succès chez vous... Elle ne vaut pas la massive et robuste Panhard, la Renault, la Dietrich, ni l'admirable C.-G.-V., si souple, si endurante et si simple, avec son mécanisme bien portant et joli, le fini merveilleux de son travail, sa régularité de marche si tenace, ses organes toujours frais et ardents, même après les plus folles randonnées... Oh! je la connais bien!... J'ai l'honneur d'être grand ami de la princesse de Hohenlöhe, qui possède deux C.-G.-V. Elle me prend quelquefois à son bord. C'est un enchantement... L'hiver dernier, nous sommes allés du fond de la Silésie—et par quelles routes!—jusqu'à Cannes, sans accroc... Je rêve de cette voiture-là, qui, par surcroît, est belle comme un bel objet d'art.

—Mais, dis-je, il vous est facile de transformer ce rêve en une solide réalité de cinquante chevaux...

—Non... ce n'est pas facile... répliqua von B... La princesse, elle, parbleu! est assez grande dame pour qu'on lui permette de se fournir où elle veut... Mais, moi?... Au Château, mon cher, on voit, d'un très mauvais œil, les produits de provenance française... Tenez... la jeune femme du Kronprinz a fait scandale, à Berlin. Vous savez qu'elle a été élevée par sa mère, la grande-duchesse Anastasie de Russie, presque complètement en France. Quatre mois de l'année à Cannes, où lesMecklembourg possèdent une propriété magnifique... trois mois à Paris, le reste en Russie et en Allemagne... en Allemagne, le moins possible. La grande-duchesse, qui a de la tête et ses préférences, raffole de la rue de la Paix. On a eu beau lui faire des représentations, c'est à Paris qu'elle a commandé le trousseau de mariage de sa fille... L'Empereur fut outré... Il ne dissimula aucunement sa colère et son dépit, si bien que la petite princesse, qu'on avait joyeusement accueillie tout d'abord, pensa perdre de sa popularité. Après des scènes de famille, un peu humiliantes, dit-on, elle a dû promettre de s'habiller dorénavant, des pieds à la tête, à Berlin. Je plains la charmante enfant. Elle a infiniment de grâce. On va la fagoter.

—Bah! m'écriai-je, Paris valant bien une messe, la couronne impériale d'Allemagne...

—Ne vaut pas, interrompit vivement von B..., qu'on soit condamnée à un cordonnier allemand, quand on a le pied joli...

Un soir, à table, un gros financier allemand vantait, devant ses convives français, avec un enthousiasme choquant, la supériorité morale, commerciale, militaire, scientifique de son pays. Eut-il conscience de son mauvais goût devant tous les visages qui se glaçaient?... Voulut-il se faire pardonner? Il prit tout à coup, à la pointe de son couteau, le menu morceau d'un exquis camembert, et dit, en souriant:

—Par exemple... nous n'avons pas chez nous de pareils fromages. Sous le rapport des fromages, je concède que vous nous êtes très supérieurs...

Von B... est un peu, mais avec plus de grâce, comme cet Allemand, et comme beaucoup d'étrangers qui, aufond, méprisent la France pour sa frivolité agressive et vantarde, et qui l'admirent seulement—en la méprisant toujours—pour l'élégance de ses femmes, de ses modes, pour la qualité unique de ses plaisirs et de sa corruption. Patriote, quoiqu'on dise, je me serais bien gardé de lui enlever cette dernière illusion.

Le restaurant se vidait... Et, comme on nous apportait une troisième bouteille d'un vin de Moselle mousseux, je vis, à une table, voisine de la nôtre, devant un général superbe, raide, monocle à l'œil, éclatant, très rouge d'être sanglé, plus rouge d'avoir énormément bu, je vis deux officiers, deux capitaines de cavalerie, qui, en s'inclinant, venaient de faire sonner leurs talons. Et je le regardai, le vieux brave, qui, sans broncher, les laissait plus d'une minute dans une humiliante immobilité, le coude levé à hauteur de la tempe, les fesses indécemment tendues au bord du dolman bleu de ciel. Après quoi, d'un geste sec, il les congédia:

Alors, je dis à von B...:

—Mon ami... parlez-moi de l'Empereur d'Allemagne.

Le Surempereur.

—L'Empereur? me dit von B... après un temps, et avec une légère grimace... Ma foi! je me sens fort embarrassé pour vous parler de lui... Si bien qu'on croie connaître un homme,—surtout un homme de ce calibre-là,—on ne le connaît jamais complètement, et l'on risque d'être injuste envers lui... Et puis... diable!

Il tira de la glace la bouteille en robe de buée, remplit nos verres de ce vin pétillant qui fait, dans labouche, comme un joli petit bruit de mer sur les galets, et il reprit:

—Voyez-vous, mon cher, pour comprendre notre Empereur, il faut savoir, il ne faut jamais perdre de vue qu'il date de laGründerzeit... et que nous, nous n'en datons plus... du moins, pas tous.

—De la...? Comment dites-vous?... De la...? fis-je, après avoir vidé mon verre.

—Gründerzeit... laGründerzeit... l'époque des fondateurs, des vainqueurs—excusez-moi—de 71. Les fondateurs de 71, ce furent, peut-être, des colosses, mais, à coup sûr, des parvenus. Ils étaient partis pour la frontière Prussiens et pauvres; ils s'en revinrent de Paris Allemands et milliardaires... Rien ne développe les pires instincts comme le triomphe. Il nous emplit de nous-mêmes et nous empêche de penser... La Victoire n'a pour fils que des brutes. Songez aux armées de Napoléon, surtout, à tant de ces colonels de trente ans, de la fin de l'Empire, aux douteux demi-soldes, qui, pour n'avoir pas eu le temps de passer maréchaux, crevèrent aventuriers... Nous sommes faits pour réfléchir... L'habitude du malheur force l'homme à se replier sur soi... C'est en ce sens qu'il est une école d'intelligence et de générosité... Quelqu'un qui réussit—même un philosophe—cesse de penser... En 71, c'était un peuple tout entier, habitué à recevoir des coups, qui rentra ivre de la nouveauté d'en avoir donné... J'admire les hommes qui résistent à l'infortune; j'admire bien davantage ceux qui résistent au succès... ce sont des héros. N'oubliez donc pas que ces vainqueurs s'en revenaient de France, non seulement glorieux, mais milliardaires. L'ère des milliards date de 71... C'est un mot qui n'était pas en usage... Le milliard des émigrés?... Oui, je sais bien...Mais ce milliard des émigrés, ce n'était pas un milliard, ce n'était que beaucoup de millions... Le milliard n'est véritablement entré dans la langue courante que depuis le traité de Francfort. Une aventure pareille!... Songez donc! On perdrait la tête à moins... Alors, on se mit à faire l'Allemagne, à la construire... Chez nous, on n'est pas économe... on aime à manger bruyamment, à beaucoup boire... et on aime à bâtir. On mangea, on but, Dieu sait!... Et puis on bâtit!... On construisit des forts et des canons; des ports, des navires et des canons; des routes, des canaux et des canons... et puis des casernes, et puis des usines, et puis des palais, et toujours des canons. On rebâtit, du nord au sud, Berlin. Il fallait bien une capitale pour l'Empire qu'on venait de se donner... On rebâtit, du nord au sud, toute l'Allemagne... Il fallait bien des villes en harmonie avec la capitale qu'on bâtissait... Et l'on ne s'est pas arrêté de bâtir... On bâtit toujours, et de plus en plus grand. Le goût des statues colossales, des universités géantes, des gares-forteresses, des postes babyloniennes, des boutiques-cathédrales, des brasseries Walhalla, des casernes-abbayes, tout ce monumentalisme hyperbolique date de laGründerzeit... Si laGründerzeitdisparaît peu à peu de l'âme des hommes, elle survit dans l'âme des pierres... Et Guillaume II, à qui ne manque plus, dans sa garde-robe, que l'uniforme du dieu Mercure, à qui le caducée irait bien mieux que les sabres et les aigles d'or de ses casques, date pourtant, lui aussi et tout entier, de ces années de mégalomanie, de ces ivresses de parvenus, avec leur enflure, leur tapage, leur clinquant, et leur grandeur de camelote. Il était bien jeune en 70, mais, quand on n'a pas en soi de quoi les refaire, on garde, toute sa vie, les idées qu'on vous a mises en tête avant vingt ans.

Von B... respira, un moment. J'admirais son endurance à dire tant de paroles. Il continua en souriant:

—Le vieux Guillaume... «l'inoubliable grand-père»... oui... ah! je me souviens... On avait eu beau le couronner Empereur à Versailles, il était rentré à Berlin bon roi de Prusse, comme devant... Ce n'était qu'une espèce de hobereau heureux, dont Napoléon III avait fait un conquérant malgré lui... Il faut dire qu'il était bien servi... Roon, Roon, surtout,—on ne parle que de Bismarck et de Moltke—mais il faut que vous lisiez Roon... celui qui mettait Bismarck en avant, le dirigeait, et ne se défiait que de son ivrognerie... Quelqu'un, ma foi, de génie!... Oui, Guillaume était mieux que bien servi... Ce maître, après tout débonnaire, avait des domestiques ambitieux. Ils lui avaient déjà apporté d'assez bonnes affaires... J'entends: les duchés, Sadowa... Ces succès lui suffisaient, car ce brave homme n'a jamais fait figure de conquérant; du conquérant, il n'avait pas l'âme sauvage et violente. Savez-vous qu'il ne passa le Rhin qu'en rechignant?... C'était trop... Il avait peur... Savez-vous aussi que bombarder Paris lui parut une énormité?... Bombarder Paris!... Il aurait mieux aimé rentrer chez lui... Il fallut le prier, le supplier, lui arracher, tout au moins, par ruse, l'ordre de tirer le premier coup de canon... Oh! ce n'est pas lui qui eût jamais pensé à des milliards!... Ce n'est, d'ailleurs, qu'à force de champagne—ça, c'est la vérité—que Bismarck se monta, peu à peu, jusqu'au chiffre qui devait étonner le monde et qui, tout d'abord, lui semblait, à lui-même, chimérique... Mais oui, mon cher, toute l'histoire est à refaire... je vous assure... toute l'histoire de ces hommes et de ce temps... et de tous les temps, le diable m'emporte!S'il n'avait pas été le parfait ivrogne qu'il fut, je me demande ce qu'aurait bien pu faire Bismarck... Il n'avait de hardiesse que dans le vin... Le bon hobereau de Guillaume laissa donc travailler ses serviteurs;—les vieux domestiques finissent souvent par commander... Mais le succès ne le changea pas... Il y a comme cela, dans pas mal de familles, de ces grands-pères qui ont fait fortune, pour ainsi dire, malgré eux, et qui continuent de fumer la même pipe et de boire la même bière qu'ils aimaient à l'époque des débuts...

Il ne s'interrompit pas de parler, pour me verser à boire...

—Le curieux, voyez-vous, c'est que notre vieux «inoubliable grand-père» n'a eu que tard son «fils à papa»... Il ne l'a trouvé qu'à la troisième génération... Le pauvre Fritz n'eut pas le temps, s'il en avait eu l'envie, de profiter de l'aventure de 70, d'en jouir... On le connaît peu... et c'est dommage... Une belle figure, en somme... Il était de goûts modestes, timide, très sérieux, cultivé, aimé des écrivains, des artistes... Il ne voulait déjà pas aller à Sadowa, et, quand il y fut, presque à son corps défendant, il s'y révéla grand capitaine... Destinée curieuse!... De cet humanitaire,—excusez ce mot horrible,—de cet homme qui détestait la guerre, la fatalité n'a fait qu'un guerrier... Ce simple et ce doux accomplit aussi, en 70, plus de besogne qu'il ne fit de bruit... Il était ennemi du tapage, du faste... Et, s'il est vrai, comme on le raconte, un peu dramatiquement, qu'une vaincue, vengeant sur lui les siens, l'empoisonna, je parie que ça n'aura pas été une cocodette, ni même une cocotte... Sa femme, de sentiments très nobles, influa aussi beaucoup sur lui... En bonne fille de la reine Victoria, elle ne demandait qu'à vivre bourgeoisement...

Von B... haussa un peu le ton:

—Par exemple, son fils ne lui a jamais été tendre. Vous avez vu?... Il lui a campé sa statue, comme en pénitence, à la porte d'un musée... On dirait que Guillaume Il n'a jamais songé qu'à rabaisser le rôle de son père, de Sadowa à Wissembourg... On dirait qu'il ne l'a mis sur ce cheval tranquille, entre cette ruelle et ce pont, que pour ne lui laisser rien plus à conquérir, devant la postérité, qu'une cimaise... Frédéric ne parlait jamais de ses campagnes... En avait-il honte?... En tout cas, les braillards de 71 lui surent toujours mauvais gré de ce silence, de cette retenue... Guillaume lui-même ne peut encore accepter que son père ne lui ai point fait assez honneur... Il rougit de lui, et le pousse hors de l'histoire, comme d'autres mauvais fils renvoient et claquemurent, dans sa chambre, la vieille maman qu'ils ne veulent point laisser voir, parce qu'elle n'est pas assez bien mise. À moins qu'il s'agisse d'une rancune pire... et qu'il ne reproche à la mère son sang, au père son imprudence, à tous les deux le rachitisme dont son orgueil souffre cruellement... Oh! je l'ai bien souvent senti... Ce silencieux et ce réservé, ce n'était pas le père qu'il fallait à ce fils fanfaron; ce malade couronné n'était pas l'Empereur que voulait laGründerzeit... Pas plus le fils que la nation, froissés dans leur pire orgueil, n'ont pu pardonner sa simplicité et son cancer à ce héros pacifique... C'est donc Guillaume Il qui est vraiment, avec l'éclat et le bruit qu'il fallait à laGründerzeit, le premier nouvel Empereur d'Allemagne... Il se carre sur le trône impérial, qu'il n'a pas conquis... qu'on n'a même pas conquis pour lui... Bénéficiaire, sans coup férir, d'une épopée, il caracole sur les champs de manœuvres, pour se persuader et faire croire que l'épopée continue... C'estbien...comprenez-vous? «Sa Majesté le Fils aux papas».

Von B... s'arrêta un instant, et, comme effrayé de ce qu'il avait osé dire, ajouta, plus lentement:

—Mon cher, il y a, en Guillaume, deux êtres très différents et qui semblent s'exclure: l'homme, qui est charmant et que j'aime beaucoup; l'empereur, que je déteste, car je le juge détestable. Je le vois moins depuis quelques années. Il me gêne de plus en plus... Et je crains bien que l'empereur ne finisse par me détacher, tout à fait, de l'homme... J'en aurai de la tristesse. L'homme est agréable, séduisant, très gai, très simple, très loyal, très généreux, et il est fidèle à ses amis... Oui,—cela vous semble un paradoxe,—il a des amis, de vrais amis, dont quelques-uns, des gens obscurs, désintéressés et qui, comme moi, n'attendent rien de sa toute-puissance.

Il dit textuellement:

—C'est un bon garçon... un bon garçon allemand!...Vous voyez ça?...

Et il poursuivit:

—À l'entendre, dans l'intimité, causer familièrement, sans morgue, sans apparat, le corps renversé sur le dossier d'un fauteuil bas, les jambes haut croisées, fumant sa pipe et riant aux éclats, on ne pourrait jamais s'imaginer que c'est là cet autocrate redoutable, encombrant et falot, qui emplit, qui surmène, qui terrorise l'Europe et le monde du fracas de sa personnalité.

S'étant reculé pour donner à sa chaise, sur laquelle il se balançait, plus de champ, il fit encore une digression:

—Étrange bonhomme!... Ce Guillaume II intime, fils d'une Anglaise, c'est encore un jeune patricien anglais, qui a passé par Bonn, au lieu d'avoir passé par Oxford, et qui fait son possible pour demeurer un homme de sport. S'il pouvait, je crois bien qu'il monteraiten course, ou concourrait pour des prix de canotage. Mais son britannisme est trop mêlé; ce n'est que de l'anglomanie. L'oncle rit un peu de ces prétentions et le neveu enrage. D'ailleurs, du sport?... comment ferait-il?

Ici, von B... parla plus bas:

—Il a mille ingéniosités pour dissimuler le bras qui ne lui a pas poussé tout à fait... Mais, que voulez-vous?... Regardez-le, regardez même ses photographies, il a beau prendre et faire prendre toutes les précautions, pour que cela ne se voie pas... c'est...

Et il susurra le mot dans mon oreille.

—C'est un manchot honteux... mais c'est un manchot!...

Il s'arrêta, un instant sur ce mot, pour me le laisser savourer. Et, à la joie dont son visage s'éclaira, je sentis, en dépit de ses déclarations précédentes, toute la haine qu'il avait pour l'Empereur... Il dit alors, d'un ton plus détaché:

—Il a une culture intellectuelle assez étendue, mais des plus vagues. Contrairement au personnage de Molière qui avait des clartés de tout, Guillaume a des ombres de tout. Il ne connaît bien d'une façon précise et détaillée—c'est là un trait important de son caractère et de sa politique—que la géographie, car la géographie, c'est le commerce... Autrefois, c'était une joie de discuter avec lui une question de littérature, de philosophie, de morale. Il ne nous imposait nullement ses idées, qui, vous n'en doutez pas, sont réactionnaires et des plus bourgeoises; il acceptait, tout naturellement, qu'on ne fût pas de son avis. Il se plaisait même aux controverses les plus vives, et, quand il se sentait battu, jamais il n'eût songé à vous lancer sa couronne impériale à la tête, comme dernier argument, pour avoirraison. Je suppose qu'il se rattrapait ensuite sur ses généraux et ses ministres.

Von B... ricana et choisit longuement un énorme cigare parmi les boîtes que le maître d'hôtel venait de dresser, en pile imposante, sur la table, l'alluma et continua:

—Depuis quelque temps, il a un peu... il a même beaucoup changé. Son agitation s'exaspère, les grimaces, les tics de son visage deviennent presque douloureux. Il a maintenant, en parlant, une sorte de retournement convulsif de la main qu'accompagne un claquement des doigts, dont la répétition est pénible. Son rire, jadis si éclatant, a je ne sais quel timbre faux qui vous trouble et vous gêne... Enfin, il montre moins de tolérance, moins de gentillesse envers ses amis. L'empereur déborde sur l'homme. C'en est fini de nos intimités... Quelques éclaircies, çà et là, mais elles durent peu. On a dit de lui, au début, qu'au rebours de Fénelon, il avait une main de velours dans un gant de fer; ce doit être encore cet enfant terrible de Maximilien Harden, qui nedébinetant son Empereur que parce qu'il en attend trop, ou leSimplicissimus, l'ennemi intime de Guillaume, et qui lui reproche surtout de n'être pas Guillaume le Taciturne. En réalité, il arrive trop souvent, à présent, que la main durcisse jusqu'à paraître d'acier, et qu'il change de gants encore plus que d'uniformes.... J'attribue ce changement à trois causes principales: les tracas, les désillusions de sa politique étrangère, son état de maladie qui le préoccupe plus qu'on ne croit, l'influence sourde, mais lente et tenace, qu'exerce sur lui, malgré lui, l'Impératrice. L'Impératrice a toujours détesté cette sorte de laisser aller bohème qui, chez l'Empereur, où deux mondes opposés sont souvent enconflit, se mêlait, quelquefois, aux raideurs de l'esprit féodal qu'elle nous accusait de pervertir. Oh! elle n'est pas des plus intelligentes, ni des plus sympathiques. Je la tiens pour la personne la plus ennuyeuse qui soit dans le monde. Mon Dieu! je n'exige pas d'une femme qu'elle soit belle; je lui demande d'être gracieuse. Or l'Impératrice manque totalement de ce qui est le plus nécessaire à son sexe, de ce qui fait toute la femme: le charme. Elle a de la vertu... elle est la vertu, et, comme la vertu, elle est triste, un peu bornée, revêche, sectaire, par conséquent sans bonté. Plus qu'à son éducation religieuse, plus qu'à ce qu'il croit être la nécessité politique, Guillaume doit à sa femme cette espèce de piétisme absurde qui donne, souvent, à ses discours une note si comique et si fausse. Elle nous fait beaucoup regretter cette vieille et douce Augusta,—vertueuse, elle aussi, mais plus humainement,—à qui votre Jules Laforgue disait des choses si jolies et lisait des vers français—du Baudelaire, je crois... il n'alla pas jusqu'à Verlaine—qui eussent fait mourir de honte notre Impératrice d'aujourd'hui... Un détail, inconnu chez vous... et qui vous amusera. L'Impératrice s'est attribué, dans l'État, une mission bureaucratique assez singulière... Elle est le censeur des pièces qu'on représente au Schauspielhaus de Berlin. Et je vous assure qu'elle remplit ses fonctions en conscience. Ainsi... tenez... elle raye impitoyablement, sur tous les manuscrits, le mot:Amour, qui lui paraît de la dernière inconvenance. Elle ne le tolère—probablement, par résignation nationale—que dans les drames de Schiller, et aussi, dans les œuvres françaises que jouent, sur le Théâtre Impérial, les tournées de Coquelin, lequel est auSchlosspresque aussi national que Schiller. Et puis, d'être dit en français, peut-être que ce mot indécent offre moins de dangerspour la vertu allemande... Elle a une autre manie, dont on rit beaucoup, entre soi, à Berlin... Quand, par hasard, elle va visiter un musée, elle exige que toutes les nudités des tableaux et des statues soient enlevées, ou voilées, sur son passage...

—Elle «aime des tableaux couvrir les nudités»... déclamai-je.

À quoi von B... riposta:

—Mais, rendons-lui cette justice, elle n'a pas d'«amour pour les réalités»... On raconte même, sur sa vie conjugale, certains détails qui enchanteraient l'âme puritaine de votre monsieur Bérenger... On raconte... Mais ça... comment le savoir?...

Il conclut:

—Avec une pareille conception de la vie, de la littérature et de l'art, vous pensez si l'on s'amuse à la cour. Rien d'assommant comme ces fêtes, ces réceptions, d'un faste si lourd et glacé, d'une étiquette si rigide, d'un ridicule si funèbrement chamarré. Ce qui n'empêche nullement les plus féroces intrigues, et les passions les plus effrénées... Peut-être, de toutes les cours d'Europe, la cour de Berlin est-elle la plus corrompue... Et vous voyez qu'on n'arrive pas toujours à étouffer les énormes scandales qui éclatent... Ah! mon cher...

Je m'apprêtais à recueillir d'amusantes et très sales histoires. Mais von B..., par pudeur nationaliste, peut-être, se déroba et il reprit:

—Il faudrait, pour animer une cour comme la nôtre, une femme qui ait un peu de ce mélange, difficile à définir, de grâce et de fierté... et que vous appelez... l'allure... de l'allure.


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