The Project Gutenberg eBook ofLa Bastille (1370-1789) Histoire, Description, Attaque et Prise

The Project Gutenberg eBook ofLa Bastille (1370-1789) Histoire, Description, Attaque et PriseThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: La Bastille (1370-1789) Histoire, Description, Attaque et PriseAuthor: Auguste CoeuretRelease date: November 15, 2007 [eBook #23484]Language: FrenchCredits: Produced by Chuck Greif and the Online DistributedProofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BASTILLE (1370-1789) HISTOIRE, DESCRIPTION, ATTAQUE ET PRISE ***

This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: La Bastille (1370-1789) Histoire, Description, Attaque et PriseAuthor: Auguste CoeuretRelease date: November 15, 2007 [eBook #23484]Language: FrenchCredits: Produced by Chuck Greif and the Online DistributedProofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net)

Title: La Bastille (1370-1789) Histoire, Description, Attaque et Prise

Author: Auguste Coeuret

Author: Auguste Coeuret

Release date: November 15, 2007 [eBook #23484]

Language: French

Credits: Produced by Chuck Greif and the Online DistributedProofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BASTILLE (1370-1789) HISTOIRE, DESCRIPTION, ATTAQUE ET PRISE ***

Attaché à la Préfecture de la Seine, Officier d'Académie

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HISTOIRE—DESCRIPTION—ATTAQUE ET PRISE

OUVRAGE

ORNT. DE 37 PORTRAITS ET VIGNETTES

medallion

PARIS

J. ROTHSCHILD, EDITEUR

13, RUE DES SAINTS-PÈRES, 13

1890

À TRAVERS

(1370-1789)

LaBastille fut, à l'origine, une des portes fortifiées de l'enceinte de Paris, dite de Charles V.

Ce nom deBastilles'appliquait alors à toute porte de ville flanquée de tours: la bastille Saint-Denis et la bastille Saint-Antoine étaientles deux plus importantes de l'enceinte que le prévôt des marchands, Étienne Marcel, avait entrepris de renforcer en 1357[1]. À sa mort (1erjuillet 1358), le prévôt de Paris, Hugues Aubriot, fut chargé de compléter ces travaux de défense. Aubriot, pour protéger le quartier Saint-Antoine et surtout l'hôtel royal de Saint-Paul contre les attaques possibles du côté de Vincennes, décida de remplacer la porte ou bastille Saint-Antoine par une forteresse dont il posa la première pierre, le 22 avril 1370[2].

Sous le règne du roi Jean, on éleva, à droite et à gauche de l'arcade de la porteSainct Anthoinedeux grosses tours rondes de 73 pieds de haut (24 mètres), séparées de la route de Vincennes par un fossé très profond, de 78 pieds de large (28 mètres).

Plus tard, Aubriot fit édifier deux autres tours semblables, à 72 pieds en arrière des premières et, comme elles, protégées par un fossé large et profond du côté du quartier Saint-Antoine. Ces deux toursquicommandaient bien plus le quartier Saint-Antoine que les glacis extérieurs ne semblent pas avoir été construites pour la défense spéciale de la ville. Cette fortification formait donc un ensemble de deux fortes bastilles parallèles dont la sûreté parut cependant être compromise par les portes de ville qui les traversaient.

C'est alors que l'on boucha ces deux portes, dont les baies restèrent apparentes sur les massifs reliant les tours et que la porte Saint-Antoine fut construite assez loin sur la gauche de cet ensemble, en venant de Paris.

Au-dessus de la voûte qui faisait face à la route de Vincennes, on voyait encore en 1789 les statues de Charles VI et d'Isabeau de Bavière, de deux de leurs fils et de saint Antoine.

Après l'achèvement de la porte Saint-Antoine, le nombre des tours fut porté de quatre à six (1383). Les deux dernières furent, édifiées dans l'espace compris entre la nouvelle porte et les deux tours nord du premier ensemble; dans leur courtine[3], sur la rue Saint-Antoine, on ouvrit l'entrée de la Bastille.

Plan de Paris sous Philippe-AugusteFig. 2. Plan de Paris sous Philippe-Auguste

Enfin, l'ensemble de la forteresse fut complétépar la construction des septième et huitième tours, sur le côté sud, c'est-à-dire du côté de l'arsenal. Ce fut entre ces deux dernières que l'on reporta définitivement l'entrée de là forteresse (1553).

Son fondateur en fut le premier prisonnier.

Enfermé d'abord à la Bastille, Hugues Aubriot fut ensuite transféré dans les cachots du For-l'Évêque, d'où les maillotins le tirèrent pour le mettre à leur tête.

En effet, cette forteresse qui avait été édifiée pour protéger la ville fut presque immédiatement transformée en prison d'État (1417).

Thomas de Beaumont allia le premier ses fonctions de gouverneur militaire de la Bastille à celles de geôlier.

Elle eut cependant un rôle militaire très important; d'abord ses machines de guerre et plus tard son artillerie arrêtèrent souvent la marche de l'envahisseur. On la considéra même, sous Louis XI, comme la clef de la capitale.

Comme Paris, elle passa au pouvoir de plusieurs partis, voire même aux mains des Anglais qui, en 1420, en confièrent la garde et le commandement au duc d'Exeter.

Plus tard, quand le faubourg Saint-Antoine fut construit et que la Bastille se trouva entourée de maisons, elle perdit tout à fait son importance militaire et cette prison fortifiée et armée sembla n'avoir plus que la ville pour objectif. Dès lors, le peuple la prit en haine; elle devint pour luicomme une menace permanente de ses libertés municipales. Aussi, après la fameuse journée des barricades du 26 août 1648, en fait-il donner le commandement au conseiller Broussel qui, nommé prévôt des marchands, en investit son fils Louvière.

;La Bastille et la porte Saint-Antoine vues du faubourg avant 1789Fig. 4—La Bastille et la porte Saint-Antoine vues du faubourg avant 1789

C'est surtout pendant lexviieet lexviiiesiècles que la Bastille fut totalement convertie en prison. On y enfermait, outre les nobles et criminels de lèse-majesté, les bourgeois, les marchands, les roturiers, les assassins et voleurs, les magiciens, les jansénistes, les libraires, les colporteurs, les gens de lettres, etc. On avait à cette époque un moyen bien simple de supprimer, pour quelque temps seulement ou pour toujours, ceux dont on voulait se débarrasser:les lettres de cachet. C'étaient, sous l'ancienne législation, des lettres écrites par ordre du roi, contresignées par un secrétaire d'État, cachetées du sceau royal et au moyen desquelles on exilait ou on emprisonnaitsans jugement. Sous le règne de Louis XIV on endistribua, plus de 80,000.

Parmi les prisonniers les plus célèbres de la Bastille, il faut citer: Antoine de Chabanne, le duc de Nemours, le maréchal de Biron, Fouquet, Pélisson, Rohan, Lally-Tollendal, le maréchal duc de Richelieu, l'abbé de Bucquoy, Latude et le fameux prisonnier au Masque de fer.

lettre

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Constantin de Renneville[4]qui resta fort longtemps à la Bastille nous apprend dans ses mémoires, qu'à force de changer les prisonniers de cachots, ce qui était un système, leur individualitése perdait facilement;ils n'étaient bientôt plus qu'un numéro logé dans tel cachot ou à tel étage de telle tour. Parfois aussi, on se contentait simplement de les écrouer sous un nom d'emprunt. C'est ainsi, par exemple, que l'on disait: «la troisième Bazinière» pour le prisonnier du troisième étage de la tour de la Bazinière.

À ce sujet, Renneville raconte «qu'il entrevit en 1705, dans une des salles de la Bastille, un homme dont il ne put jamais savoir le nom. Il apprit seulement par le porte-clefs chef Rû que ce prisonnier anonyme était un ancien élève des Jésuites,enfermé depuis l'âge de seize ans, pour avoir composé deux vers satiriques contre ses maîtres!—D'abord embastillé, il fut bientôt envoyé aux îles Sainte-Marguerite, sous la garde du bourreau de Louvois, le sieur de Saint-Mars qui, nommé gouverneur de la Bastille, l'y ramena ainsi que l'homme au Masque de fer». Ce malheureux jeune homme, coupable d'une gaminerie, n'était autre que François Seldon, descendant d'une riche famille irlandaise qui l'avait envoyé à Paris, chez les Jésuites, étudier et apprendre tout ce qui fait un parfait gentilhomme. Pendant lestrente annéesqu'il resta dans les fers, sa famille, quin'avait jamais pu obtenir de ses nouvelles, s'éteignit complètementet ce furent ses geôliers qui furent ses libérateurs.

Le jeune Seldon dans sa prison, d'après le dessin d'une des chambres de la Bastille (Tour de la Comté) conservé au Musée Carnavalet.Fig. 8.—Le jeune Seldon dans sa prison, d'après le dessin d'une des chambres de la Bastille (Tour de la Comté) conservé au Musée Carnavalet.

En effet, pour ne pas laisser en déshérence l'immense fortune de Seldon, le père Riquelet lui promit la liberté s'il signait l'engagement de laisser la gestion et l'administration de ses biens à la compagnie de Jésus. Seldon signa, mais en ajoutant à l'acte rédigé par l'habile révérend père: «quand je serai sorti de la bastille», phrase omise,peut-êtreà dessein, car seule elle pouvait obliger la compagnie à tenir ses engagements.L'élève des Jésuites avait battu ses maîtres.

Aussi facilement qu'ils avaient obtenu la lettre de cachet,les bons pèresobtinrent du roi l'ordre de mise en liberté. Seldon, n'ayant plus de fortune lui appartenant, ne put se marier; mais, en revanche, il fit attendre longtemps le capital de son bien à ses délicats libérateurs.

Les étrangers n'étaient pas, on le voit, à l'abri de la Bastille. Très souvent même les rois de France rendirent aux souverains voisinsle serviced'embastiller leurs sujets qui avaient espéré trouver aide et protection sur le sol français. C'est ainsi que Claude-Louis Caffe fut enfermé à la Bastille et remis ensuite aux autorités sardes pour être interné au fort de Miollans, prison d'État du duc de Savoie.

Citons encore les noms de Mahé de la Bourdonnais, du maréchal Bassompierre, de Voltaire qui y vint deux fois en 1717 et en 1726, de l'avocat Linguet qui fit une si curieuse description de ce lugubre édifice; enfin du prévôt de Beaumont qui, soit à Vincennes, à Charenton ou à la Bastille, resta vingt-deux ans au secret et dont la famille ignora le sort pendant dix années.

Il faudrait bien des pages pour citer seulement le nom de tous ceux qui furent enfermés et moururent dans cette geôle. Que serait-ce, s'il était possible d'y ajouter celui de tous ceux qu'on y fit disparaître sans qu'il restât la moindre trace de leur passage.

Il était, en effet, peu facile d'en sortir, moins encore de s'en évader.—Les plus célèbres évasions furent celles d'Antoine de Chabanne, comte de Dammartin, sous Louis XI, pendant la Ligue du bien public (1465); celle de l'abbé de Bucquoy (1709), qui s'était également évadé du For-l'Evêque et qui écrivit en Hanovre l'histoire de ses évasions (1719); enfin celles de Latude et de son camarade d'Alègre, dans la nuit du 25 février 1756.

Il existe au Musée Carnavalet une estampe de la fin de 1791 ou du commencement de 1792, éditée à Paris, chez Bance, rue Saint-Severin, nº 25, représentant Latude et d'Alègre dans leur prison et au-dessous on lit cette légende:

seconde évasion de la bastille de m. delatude, ingénieur

Effectuée la nuit du 25 au 26 février 1756.

«M. Delatude[5], détenu à la Bastille dans une même chambre avec M. d'Alègre, étoit résolu detout tenter pour pouvoir s'en évader. Dix piés d'épaisseur des murs de cette prison, des grilles de fer aux fenêtres et à la cheminée, une multitude de gardes, des fossés souvent pleins d'eau, entourés de murs fort élevés; ces terribles obstacles ne furent point capables de le détourner de cet étonnant dessein. Mais à peine son génie actif et pénétrant, aidé des connaissances profondes qu'il avoit dans les mathématiques lui eut-il fait découvrir qu'il y avoit entre son plancher et celui de la chambre d'au-dessous de lui un intervalle ou tambour de 4 piés et demi de hauteur, lieu qu'il jugea propre à resserrer tout ce qu'il falloit furtivement créer et établir pour rendre sa fuite possible et celle de son compagnon, qu'il ne doute plus du succès. Ce fut alors que tout hors de lui il montra à M. d'Alègre sa male qui contenoit en chemises et autres effets en toile, de quoi leur produire 1.400 piés de cordes indispensables pour former les échelles sans lesquelles leur fuite ne pouvoit avoir lieu: et c'est là le moment où l'artiste a placé le sujet de son estampe. D'après cela, l'industrie la plus surprenante, ainsi que la plus constamment et la plus habilement dirigée, met M. Delatude en état, endix-huit mois de tems, de se voir possesseur des échelle de corde et de bois dont il ne pouvoit se passer: il a de même, avec une peine et des souffrances qu'on se représenteroit difficilement, enlevé les quatre grilles de fer du haut de la cheminée, desquelles il s'en réserve deux pour percer les murs des fossés de sortie, etc., etc., etc.»

Fig. 9.—Seconde évasion du chevalier de Latude et de son ami d'Alègre, dans la nuit du 25 au 26 février 1756.Fig. 9.—Seconde évasion du chevalier de Latude et de son ami d'Alègre, dans la nuit du 25 au 26 février 1756.

Portrait du chevalier de Latude, par Vestier.Fig. 10.—Portrait du chevalier de Latude, par Vestier.

«Nos deux prisonniers arrivés enfin au momentpérilleux de leur départ, avec le secours de leurs échelles de corde et de bois, favorisé par une corde de réserve particulière, réussissentbientôt à transporter par la cheminée de leur chambre sur la tour appeléedu Trésorleurs propres effets et les choses destinées à leur évasion. Enfin, après les dangers les plus alarmans, M. Delatude, éloigné tout au plus de 6 toises d'une sentinelle, est déjà descendu sain et sauf dans le fossé. M. d'Alègre et leurs bagages ne tardent point à y être aussi. Tous deux se pressent d'aller droit à la muraille qui sépare le fossé de la Bastille de la porte Saint-Antoine. Ils n'hésitent pas à entrer, dans l'eau glacée, jusqu'aux aisselles: ils ne se dérobent à la vue des rondes major qui, avec de grands fallots passent à 10 ou 12 piés au-dessus de leurs têtes, qu'en s'accroupissant dans l'eau jusqu'au menton. Mais l'heureux résultat de leurs travaux fut qu'en moins de 8 heures et demie ils eurent percé la muraille qui, au rapport du major, était de 4 piés et demi d'épaisseur. Parvenus à leur grande satisfaction dans le grand fossé de la porte Saint-Antoine, ils se crurent hors de danger, lorsqu'après à peine 25 pas de marche, ils tombèrent tous les deux à la fois dans un aqueduc qui étoit au milieu du fossé. Là, M. d'Alègre dut à la présence d'esprit de M. Delatude d'être enlevéde ce précipice dans lequel ils avoient 10 piés d'eau au-dessus de leurs têtes. À trente pas de ce lieu, absolument libres, et n'ayant plus d'obstacles à craindre, cette terrible nuit, il est permis de le dire, finit pour ces deux courageux amis. Leur premier soin fut de se jetter à genoux et de remercier Dieu de la grâce qu'il venoit de leur faire. M. Delatude a été détenu pendant l'espace de trente-cinq années successivement à la Bastille, à Vincennes et dans diverses autres prisons.»

«Vers qui ont été mis au Louvre, au bas du portrait de M. Masers, chevalier Delatude, ingénieur, par M.C. de G..., avocat:

Victime d'un pouvoir injuste et criminel,masersdans les cachots eut terminé sa vie,Si l'art du despotisme aussi fin que cruelAvoit pu dans les fers enchaîner son génie.»

Ce portrait de Latude est de M. Vestier, académicien. Il fut exposé au Louvre et figure au Livret du Salon de 1791 sous le numéro 109 (Musée Carnavalet).

Après la prise de la Bastille on trouva, dans les archives de cette prison un billet de Latude à Mmede Pompadour; il était ainsi conçu: «Le25 de ce mois de septembre 1760, à quatre heures du soir, il y aura cent mile heures que je souffre.»

Visiter un prisonnier était chose à peu près impossible et si l'un de ces malheureux obtenait la permission de lire ou l'autorisation d'écrire à sa famille, il considérait cette faveur inespérée comme un suprême bonheur. Ajoutons toutefois que les lettres ne parvenaient jamais à leur adresse. On en a trouvé en 1789 qui avaient plus de cent ans de date!

Le régime des prisonniers, nous dit Charpentier, l'auteurde la Bastille dévoilée, «consistait en une livre de pain et une bouteille de mauvais vin par jour; au dîner (11 heures du matin), du bouillon et deux plats de viande; au souper (6 heures du soir), une tranche de rôti, du ragout et de la salade, mais le tout détestable. Le maigre au beurre rance ou à l'huile nauséabonde.—Le régime du pain et de l'eau n'était, dit-il; appliqué qu'aux vulgaires criminels».

M. Ravaisson, dans son important ouvrage «Les Archives de la Bastille» n'est pas tout à fait de l'avis de Charpentier: «À la Bastille, dit-il, la nourriture était saine et abondante, les repasque le gouverneur faisait servir auraient fait envie à plus d'un bourgeois aisé, et si la cuisine excitait les plaintes des prisonniers, c'est que le gouverneur en était chargé et que se plaindre d'un geôlier, c'est toujours un soulagement pour ceux qu'il tient sous sa garde.»

Nous ne pouvons être absolument de cet avis, car c'est de l'ensemble des récits faits ou écrits par les prisonniers eux-mêmes qu'il faut tirer la triste vérité.

On sait aujourd'hui, sans aucun doute, que l'on était traité,moralement et matériellement, à la Bastille selon les ordres du ministre qui vous y envoyait; et, comme les pourvoyeurs de cet antre mystérieux du despotisme craignaient surtout les indiscrétions au sujet du régime intérieur, on n'avait d'égards que pour ceux qui devaient en sortir un jour: pour les princes et les grands seigneurs; pour les gens de lettres et les avocats qui ont toujours été d'incorrigibles indiscrets.

On doit aussi ajouter que la nourriture des prisonniers dépendait du plus ou moins d'avarice du gouverneur qui, dans les derniers temps, réalisait plus de 60.000 livres de rentes sur ses pensionnaires.

C'est pour cela que la haute noblesse et les grands dignitaires du royaume, simplement détenus, jouissaient à la Bastille de grandes faveurs: ils pouvaient y garder leurs officiers, leurs secrétaires, leurs valets; se réunir et se promener soit sur les tours, soit dans le jardin du bastion; leur table était fort bien servie, le plus souvent, il est vrai, à leurs frais, et le gouverneur ne leur parlait jamais qu'avec une extrême courtoisie, debout et le chapeau bas.

C'est aussi pour ces mêmes raisons que Marmontel[6]et Morellet assurent y avoir été traités en grands seigneurs; que Voltaire dit y avoir subi une détention relativement douce; que Fréron put y continuer la publication de son journall'Année littéraire; tandis que Linguet se plaint amèrement et fulmine contre le régime de cette prison.

Il n'en était pas de même pour les malheureux que l'indifférence du roi, la haine d'un ministre, l'incapacité des juges ou la basse vengeance des puissants condamnaient à une vie de privations et de tortures. Souvent aussi, nous dit Décembre-Alonnier:«Ce n'était ni le roi, ni le ministre, ni le parlement qui jetaient une foule de malheureux à la Bastille: c'était un favori ou même le favori d'un favori qui faisait écrouer ses ennemis personnels ou simplement ceux qui le gênaient, au moyen de lettres de cachet en blanc; confisquant ainsi et comme à plaisir la vie et la liberté de citoyens innocents.» Toutes ces pauvres victimes végétaient dans des cachots malsains, sans air, presque sans nourriture et constamment en but à la barbarie et à l'avarice des geôliers subalternes qui les enchaînaient par le cou, par les pieds, par les mains, les rivaient en quelque sorte aux murs des culs de basses-fosses, véritables oubliettes où ils les laissaient pourrir.

Nous ne voulons pour preuve de ces infâmes traitements que cette lettre laissée comme un stigmate indélébile par Pellissery et dans laquelle il se plaint au major de Losme de l'avarice et de la cruauté du gouverneur de Launay:

Statue de Voltaire.Fig. II.—Statue de Voltaire.

«Vous n'ignorez pas, monsieur, que depuis sept ans, je suis enfermé dans le triste appartement que j'occupe dans ce château, large de dix pieds en tous sens dans son octogone, élevé de près de vingt, situé sous la terrasse des batteries, d'où jene suis pas sorti la valeur de cinq heures en diverses reprises. Il y règne un froid horrible en hiver malgré le feu médiocre qu'on y fait dans cette saison, toujours avec du bois sortant de l'eau[7]; sans doute par un raffinement d'humanité, pour rendre inutile le faible mérite ou l'assistance d'avoir un peu de feu pour tempérer le régime de l'appartement. Dans la belle saison, je n'ai respiré l'air qu'à travers une fenêtre percée dans une muraille épaisse de cinq pieds et grillée de doubles grilles en fer, à fleur de mur, tant en dedans qu'en dehors de l'appartement. Vous n'ignorez pas encore que je n'ai jamais eu, depuis le 3 juin 1777 jusqu'au 14 janvier 1784, qu'un méchant lit; je n'ai jamais pu faire usage du garniment, tant il était déchiré, percé de vers, chargé de vilenie et de poussière, et une méchante chaise de paille des plus communes, dont le dossier rentrait en dedans du siège et brisait les épaules, les reins et la poitrine.

Pour couronner les désagréments d'une situation aussi triste, on a eu la cruauté de ne me monter tous les hivers que de l'eau puante etcorrompue telle que celle que la rivière verse, dans ses inondations, dans les fossés de ce château, où elle grossit ses ordures et sa malpropreté de tous les immondices que versent dans les fossés les divers ménages logés dans l'arsenal de même que dans le château.»

Pour mettre le comble à ces atrocités, pendant plus de trente mois avant votre arrivée, l'on ne m'a jamais servi que du pain le plus horrible du monde, dont j'ai été cruellement incommodé, accompagné, les trois quarts du temps, de tous les rebuts et dessertes de la table des maîtres et des domestiques, et le plus souvent de ces restes puants et dégoûtants qui vieillissent et se corrompent dans les armoires d'une cuisine.

À l'égard du pain, tous le printemps, tout l'été, tout l'automne de l'année dernière, jusqu'au 15 décembre, l'on ne m'a monté que du pain le plus horrible du monde, pétri de toutes les balayures de farines du magasin du boulanger dans lequel j'ai constamment trouvé mille graillons, gros comme des pois et des fèves, d'un levain sec et dur, jaune et moisi, qui désignait assez que ce pain était commandé exprès et qu'il était tout composé des échappées ou restants quis'attachent contre le bois de la machine où l'on pétrit et que l'on râclait soigneusement après qu'elles s'étaient aigries. Moi, qui ne suis pas difficile à contenter, nombre de fois j'ai eu de la peine de manger la seule moitié de la croûte du dessus, bien sèche et bien émiettée.

«J'ai eu plusieurs fois la démangeaison de vous en parler, mais n'ayant rien pu gagner à l'égard de l'eau, même depuis votre arrivée, et mes plaintes à ce sujet m'ayant occasionné une scène des plus désagréables avec Monsieur le Gouverneur, j'ai gardé le silence pour éviter toute nouvelle altercation. J'attribue la violente secousse de douleurs et de convulsions que j'ai ressenties dans tous mes membres le 19 octobre dans la nuit et qui me tiennent en crainte d'une paralysie dans le bras droit et dans les jambes, à ce mauvais pain; je lui attribue cette crise de même que les ressentiments que j'ai encore quelques fois et l'horrible dépôt qui s'était formé dans mes jambes, dans mes pieds et mes mains tout cet hiver, ayant eu constamment six doigts de mes deux mains empaquetés et mes deux jambes depuis deux doigts au-dessus de la cheville, et les cinq doigts des pieds percés chacun de quinze à vingttrous. M. le chirurgien à qui je les ai montrés plusieurs fois, pourra vous confirmer cette vérité.»

Le seul crime de Pellissery était d'avoir critiqué le ministère Maurepas, au sujet de ses opérations financières, dans une brochure intitulée:Erreurs et désavantages des emprunts des7janvier et9février1777.

De la Bastille, après avoir refusé sa liberté au prix d'une place d'espion dans les finances, Pellissery fut enfermé à Charenton où il était encore en 1789.

Pour compléter ces tristes tableaux d'un despotisme éhonté, nous empruntons à l'avocat-journaliste Linguet l'émouvante description de sa prison:

«En hiver, dit-il, ces caves funestes sont des glacières, parce qu'elles sont assez élevées pour que le froid y pénètre; en été ce sont des poêles humides, où l'on étouffe, parce que les murs en sont trop épais pour que la chaleur puisse les sécher.

Le peu de lumière que, dans les belles journées, y laisse transpirer l'unique lucarne grillée, ne peut servir qu'à en faire mieux distinguer l'obscurité.

Quartier Saint-Paul, les Tournelles et la Bastille vers 1540Fig. 12.—Quartier Saint-Paul, les Tournelles et la Bastille vers 1540.

«Il y en a une partie, et la mienne était de ce nombre, qui donne directement sur le fossé oùse dégorge le grand égout de la rue Saint-Antoine; de sorte que, quand on le nettoie, on en été dans les jours de chaleur un peu continuée, ou après chaque inondation, accident assez commun au printemps et en automne dans ces fossés creusés au-dessous du niveau de la rivière, il s'en exhale une infection pestilentielle. Une fois engouffrée dans ces boulins, que l'on appelle chambres, elle ne se dissipe que très lentement.

«C'est dans cette atmosphère qu'un prisonnier respire; c'est là que, pour ne pas étouffer entièrement, il est obligé de passer les jours et souvent les nuits, collé contre lagrille intérieure, qui l'écarte même du trou taillé en forme de fenêtre, par laquelle coule jusqu'à lui une ombre de jour et d'air. Ses efforts pour en pomper un peu de nouveau par cette sarbacane étroite ne servent souvent qu'à épaissir autour de lui la fétidité qui le suffoque.

«En hiver, malheur à l'infortuné qui ne peut pas se procurer l'argent nécessaire pour suppléer à ce qu'on distribue de bois au nom du roi. Autrefois il se délivrait sans compte et sans mesure, en raison de la consommation de chacun. On ne chicanait pas des hommes d'ailleursprivés de tout, et réduits à une immobilité si cruelle, sur la quantité de feu qu'ils croyaient nécessaire pour décoaguler leur sang engourdi par l'inaction, ou volatiliser les vapeurs condensées sur leurs murailles. Le prince voulait qu'ils jouissent de ce soulagement, ou de cette distraction, sans en restreindre la dépense.

«L'intention est sans doute encore la même: les procédés sont changés. Le gouverneur actuel (de Launay) a fixé la consommation de chaque reclus àsix bûches grosses ou petites. On sait qu'à Paris les bûches d'appartement ne sont que la moitié de celles du commerce, parce qu'elles sont sciées par le milieu. Elles n'ont qu'environ dix-huit pouces de longueur. L'économe distributeur a soin de faire choisir dans les chantiers ce qu'il est possible de trouver de bois plus mince, et, ce qui est aussi incroyable que vrai, de plus mauvais. Il fait prendre, par préférence, les fonds des piles, les restes de magasins, dépouillés par le temps et l'humidité de tous leurs sels et abandonnés pour cette raison à bas prix.....Six de ces allumettes composent la provision de vingt-quatre heures pour un habitant de la Bastille!

«On demandera ce qu'ils font quand elle estdisparue: ils font ce que leur conseilleen propres termesl'honnête gouverneur:ils souffrent!»

Voilà ce qu'était le régime de la Bastille sous Louis XVI, car Pellissery et Linguet ne furent ni mieux ni plus mal traités que les autres prisonniers de ce temps.

Remontons maintenant au règne de Louis XIV et terminons par le récit d'un acte de basse monstruosité.

Après la révocation de l'édit de Nantes (1685)[8], les persécutions religieuses commencèrent. On enferma nombre de huguenots à Vincennes, au Châtelet, à la Bastille.

L'un d'eux, Jean Cardel (de Tours) resta dix-neuf ans dans les cachots de Vincennes, chargé de fers et accablé de coups par ordre du gouverneur, le sieur Bernaville, auquel la Reynie (Lieutenant général de police) avait recommandé ce prisonnier: «Faites tous vos efforts, lui avait-il dit, afin de convertir M. Cardel, pour qui j'ai une considération toute particulière.» Bernaville, qui prenait les conseils du père Lachaise, jésuite français, confesseur du roi, traduisitconvertirpartorturer.

Jean Cardel dans son cachotFig. 13.—Jean Cardel dans son cachot, d'après un dessin des cachots de la Bastille conservé au musée Carnavalet.

Transféré à la Bastille, Cardel y trouva quelquepitié dans son gouverneur M. de Baisemeaux. Mais sous le gouvernement du sieur Benigne d'Auvergne de Saint-Mars, secondé par son neveu, un soudard du nom de Corbé, le malheureux Cardel fut replongé dans les fers.Ce martyr y resta en tout trente années.

Son seul crime fut, à la vérité, son continuel refus d'abjurer sa religion!

Saint-Mars le fit enfermer presque nu dans le plus hideux des cachots où, pendant les crues de la Seine, il resta de longs jours avec de l'eau jusqu'au cou!

Quand on le trouva mort sur sa paille, véritable fumier, il était enchaîné par les reins, par les mains et par les pieds.La clémence du gouverneur lui avait, paraît-il, épargné le carcan qui, à lui seul, pesait 60 livres!

De telles atrocités dignes des geôliers de la féodalité et des bourreaux de l'inquisition se passent de commentaires.

Il nous suffit de livrer à la réprobation universelle ceux qui les exécutèrent, ceux qui les ont commandées et ceux qui les ont laissées faire.

Un seul hommeosatenter d'adoucir les souffrances des prisonniers; malheureusement il resta trop peu de temps au département de Paris. Cethomme de bien, c'était le premier président de la cour des aides, directeur de la librairie, M. Lamoignon de Malesherbes, qui, devenu ministre, eut pour premier souci de visiter les prisons: «Il en fit sortir tous ceux qui étaient innocents ainsi que ceux qui, par la longueur de leur captivité se trouvaient trop punis et ordonna que des soins délicats et des attentions touchantes consolassent les infortunés que leurs délits bien constatés l'empêchaient de faire élargir.»

Comme on le voit, par les lettres et récits que nous venons de reproduire, le régime de la Bastille n'était pas ce qu'ont dit certains auteurs, car son histoire serait un long martyrologe.

Tontes ces ignominies, qui commençaient à se répandre dans le public, jointes à la tyrannie croissante du pouvoir qui l'opprimait chaque jour davantage, devaient bientôt faire éclater la juste colère du peuple.

Jeter bas cette mystérieuse et lugubre prison, la terreur et la menace de quatre siècles, fut dès lors son unique cri, son unique espérance!

La prise de la Bastille, par le peuple de Paris, fut donc, outre un acte d'humanité, une habile mesure stratégique.

Quandil fut décidé que la porte Saint-Antoine serait reportée en dehors de la forteresse, qui devait être ainsi complètement isolée, on la construisit sur la gauche de la Bastille, en venant de Paris, et en arrière du fossé qui protégeait déjà le rempart.

En 1380, elle affectait la forme d'une construction massive, plus haute que large, à quatre faces. La face qui regardait l'extérieur était ornée de quatre tourelles ou échauguettes au-dessus d'une voûte unique munie d'un pont-levis. Ce dernier reposait sur un pont dormant reliant la porte à la contrescarpe près de laquelle il était lui-même coupé par un autre pont-levis; entre ces deux ponts-levis, une herse.

La Bastille et la porte Saint-Antoine vues du Faubourg vers 1380Fig. 15.—La Bastille et la porte Saint-Antoine vues du Faubourg vers 1380, d'après un dessin conservé au Musée Carnavalet.

En 1573, ce système de ponts fut remplacé par un seul pont dormant en pierres terminé, du côté du faubourg, par une vaste demi-lune ornée de statues placées aux tournants nord et sud du fossé extérieur. À cette même époque, la porte fut transformée en un magnifique arc de triomphe, sous lequel Henri III passa, le 4 septembre 1573, à son retour de Pologne; cet arc fut remanié en 1660.—Plus tard, en 1671, l'architecte Blondel le restaura et le compléta au moyen des deux portes «qui sont aux côtés de celle du milieu qui est laplus grande[9]», de statues et de bas-reliefs, pour l'entrée de Louis XIV à Paris, ainsi que l'indique l'inscription de l'attique ainsi conçue: «Ludovico Magno, Præfectus et Ædiles, anno 1672.»

La Porte Saint-Antoine, démolie en 1788Fig. 16.—La Porte Saint-Antoine, démolie en 1788, rue du Faubourg d'après les dessins du Musée Carnavalet.

Cet arc-porte ne subit plus de transformations jusqu'à sa démolition en 1788; on ouvrit alors un boulevard sur la rue du Rempart[10]et, à la place du Bastion Saint-Antoine, des fossés et du jardin desArbalestriersdevenus rue Amelot, on commença à élever tout un quartier neuf (1788-1789).

La porte Saint-Antoine dont nous donnons lareprésentation est décrite en ces termes par Piganiol de la Force (1742), t. IV, p. 422:

«On prétend que cette porte fut bâtie sous le règne d'Henry II pour servir d'arc de triomphe à la mémoire de ce prince. D'autres assurent qu'elle fut élevée pour l'entrée du Roy Henri III revenant de Pologne, mais je n'ai vu nulle part la preuve ni de l'un, ni de l'autre de ces deux sentimens. Ce qu'il y a de constant, c'est qu'il y avait ici une porte l'an 1671 lorsque François Blondel fut chargé de la restaurer. Cet ingénieur, qui n'était pas moins habile dans l'architecture que dans les autres parties des mathématiques, conserva l'ancien ouvrage de cette porte, et continua de chaque côté l'Ordre Dorique dont on l'avoit décorée. Ce monument a neuf toises de largeur sur sept ou huit de hauteur. À la porte ou ouverture qui était au milieu, Blondel en ajouta deux autres, une de chaque côté qui ont presque la même hauteur et la même largeur, et qui rendent l'entrée de la ville plus facile aux voitures......

«La face qui est du côté du faubourg (et que représente notre dessin) est ornée de refands etd'un grand entablement Dorique qui règne sur toute la largeur, et lequel est surmonté d'un Attique, en manière de piédestal continu, aux extrémités duquel sont deux obélisques.

«Dans les niches pratiquées entre les pilastres, sont deux statues qui représentent les suites heureuses de la Paix faite entre la France et l'Espagne en 1660. Celle qui est à main droite tient une anchre au bas de laquelle il y a un dauphin. Cette figure est allégorique à l'Espéranceque la France avoit conçue de cette paix qui avoit été cimentée par le mariage du roy Louis XIV avec Marie-Thérèse d'Autriche Infante d'Espagne. L'autre statue est laSûretépublique qui est désignée par cette figure qui s'appuye sur une colonne avec une attitude et un visage si tranquilles, qu'elle fait connoître qu'elle n'a plus rien à craindre. Ces deux statues sont deFrançois Anguière, et des chefs-d'œuvre.

«Au-dessus de ces niches sont deux vaisseaux qui sont allégoriques à celui que la ville de Paris porte dans l'écusson de ses armes.

«Sur une espèce de console formée par la saillie de la clef de la voûte du grand portique, est un buste du Roy Louis XIV, fait d'après le naturelparGirard Vanopstal, sculpteur, et qui a été peint en bronze pour le détacher du corps de la maçonnerie.

«Deux figures qui représentent la Seine et la Marne, sont à demi-couchées sur les impostes, et sont regardées comme des chefs-d'œuvre de sculpture[11]. Les uns disent qu'elles sont de MaîtrePonceet les autres deJean Gougeon. Ce qu'il y a de plus constant, c'est que leur excellence fit qu'on les conserva lorsqu'en 1660 on rebâtit cette porte.

L'attique est formé par une grande table de marbre noir au-dessus de laquelle sont les armes de France et de Navarre, en deux écussons joints ensemble, entourés des coliers des ordres de Saint-Michel et du Saint-Esprit, et surmontées d'une couronne fermée. Deux trophées d'armes achèvent de remplir le vuide de ce fronton, au-dessus duquel sont deux statues à demi-couchées, vêtues de long, et ayant des tours sur leurs têtes. Celle qui tient sur ses genoux une couronne fermée et fleurdelisée, représente laFrance. L'autre tient un petit bouclier et quelques dards, et désigne l'Espagne. Elles se donnent la main en signe d'amitié et d'alliance.

«L'himen qui est plus haut, au milieu d'un attique en manière de piédestal continu, semble approuver et confirmer cette union qu'il a fait naître. D'une main il tient son flambeau allumé, et de l'autre un mouchoir. Les extrémités de ce piédestal continu sont terminées par deux pyramides, aux pointes desquelles sont des fleurs de lys doubles et dorées de même que les boules qui portent ces pyramides. Tontes ces figures sont deVanopstal, et de quatre pieds plus grandes que le naturel.

«L'inscription qui est gravée en lettres d'or sur la grande table de marbre noir dont j'ai parlé, explique toute cette composition en nous disant que la paix des Pyrénées a été faite et cimentée par les armes victorieuses de Louis XIV, par les heureux conseils de la Reine Anne d'Autriche sa mère, par l'auguste mariage de Marie-Thérèse d'Autriche et par les soins assidus du Cardinal Mazarin.

«Voici les termes dans lesquels cette inscription est conçue:

PacivictricibusLVDOVICI XIV.Armis.Felicibus ANNÆ conciliisaugustis.M. THERESIÆ nuptiis,assiduis Julii Cardinalis MAZARINICurisPortæ fondatæ æternumfirmatæPræfectus Urbis ÆdilesquesacravereAnno M. DC. LX

«Les deux portes qui sont aux côtés de cette du milieu qui est la plus grande, n'ont été percées qu'en 1672. Comme il paroit par les inscriptions qui sont dans deux tables de l'attique sur l'une desquelles on lit:

LUDOVIGO MAGNOPræfectus et ÆdilesAnno R. S. H.[12]1672.

«Sur l'autre de ces deux portes est écrit:

Quod Urbem auxit,Ornavit, Locupletavit.P. C.[13].

«Avant de quitter cette porte, je dois remarquer qu'elle est bâtie sur une des culées duPont Dormant, ainsi nommé à cause que l'eau qui est dessous ne coule point, et est une eau dormante.»

Enfin, on construisit les deux corps de garde avec fontaine publique, de la place Saint-Antoine et devant la Bastille (rue Saint-Antoine en face de l'entrée de la forteresse).

medallion

En1789, la Bastille se composait de huit grosses tours rondes de 73 pieds de haut avec des murs de 6 pieds d'épaisseur. Elles étaient reliées par des massifs de même hauteur et de 10 pieds de large.—L'ensemble de ces tours et de ces massifs affectait la forme d'un parallélogramme irrégulier, légèrement en saillie du côté du faubourg. Les plates-formes garnies de créneaux et de machicoulis étaient armées de 15 pièces de canons.

Un fossé large et profond l'isolait complètement.

C'est en 1553, quand on modifia une partie des fortifications de la capitale, que fut construit, telqu'il était en 1789, le bastion[14]destiné a protéger la Bastille en croisant ses feux avec celui de la poudrière[15]et celui de Saint-Antoine[16].

Chaque tour avait son nom: la tourde la Chapelle(À du plan, page 60) et celle duTrésor(B) furent les premières édifiées. Peu après on construisit la tourde la Liberté(C) et cellede la Bertaudière(D). À cet ensemble de quatre tours on ajouta cellesdu Coin(E) etdu Puits(F). Enfin la tour de laComté(G) et celle de la Bazinière (H) furent élevées les dernières.

Tour de la Chapelle.—C'est dans cette tour, qu'au XVesiècle, se trouvait la chapelle de la Bastille qui fut ensuite transférée dans l'épaisseur du massif entre la tour de la Liberté et celle de la Bertaudière (P). Linguet en décrit ainsi l'intérieur: «Dans le mur d'un de ses côtés, celui qui faisait face à l'autel, il y avait six petites niches sans jour niair. On y enfermait le prisonnier, qui ne pouvait voir l'officiant que par une lucarne vitrée et grillée, semblable à un tuyau de lunette. En revanche, il avait devant les yeuxun tableau représentant Saint Pierre aux liens.»

Tour du Trésor.—Ainsi nommée lorsque Henri IV y déposa les économies destinées à créer le Trésor de l'État. Marie de Médicis, pendant sa régence, dilapida les 15.870.000 livres d'argent comptant qui s'y trouvaient[17].

Sur la partie extérieure du massif qui reliait ces deux tours, on voyait encore en 1789 l'arcade qui fut la première porte Saint-Antoine. Le vide en avait été comblé tout en ménageant dans l'épaisseur de la voûte un certain nombre de chambres.

Tour de la Liberté.—Ce nom, qui semble un euphémisme, lui fut donné vers 1380, à la suite d'un assaut des Parisiens, qui crièrent pour la première fois: «Liberté! liberté!!» C'est dans cette même tour, dit l'historien anonyme de Charles VI, que leprévôt de Paris, Hugues Aubriot, avait été enfermé «pour y faire pénitence perpétuelle au pain de tristesse et à l'eau de douleur, comme fauteur d'infidélité judaïque, comme hérétique, etc., etc.»

Au rez-de-chaussée de cette tour se trouvait la chambre de la question qui fut supprimée quand Louis XVI abolit la torture. Il paraît, cependant, qu'un certain Alexis Danouilh y fut mis, en 1783 à la question ordinaire et extraordinaire.

Tour de la Bertaudière.—Elle devait son nom à un certain Bertaud, maçon, qui se tua en tombant de sa plate-forme pendant sa construction. Son troisième étage servit de prison au Masque de fer, pendant cinq années.

Tour de la Bazinière.—En 1663, un sieur de la Bazinière, trésorier de l'Epargne, y fut enfermé; elle conserva son nom.

Tour de la Comté.—On ne connaît par l'origine de ce nom.

Tour du Coin.—Cette tour tirait son nom de sa situation au coin de la rue Saint-Antoine.

Tour du Puits.—C'était au pied de cette tour qu'avait été creusé le puits de la Bastille.

Les tours de la Chapelle, du Trésor, de la Liberté, de la Bertaudière, de la Comté et de la Bazinière avaient leur entrée sur une cour de 120 pieds de long sur 72 de large appelée cour d'honneur, grande cour ou cour des prisons. Trois des côtés de cette cour étaient formés par les tours et les courtines; une construction moderne, d'aspect bourgeois, hante de trois étages, édifiée en 1761, sous le règne de Louis XV, ainsi que l'indiquait une inscription en lettres d'or sur marbre noir, en formait le quatrième côté.

Le rez-de-chaussée de cette construction, surélevé de quelques marches, était occupé par la Salle du Conseil (I du plan, page 60) où le lieutenant général de police interrogeait les prisonniers et par la Bibliothèque (K) installée en 1383.—Entre ces deux pièces principales se trouvaient des chambres de domestiques, le logement du porte-clefs chef et le passage qui faisait communiquer la cour d'honneur et la cour des cuisines.

Au premier étage et au-dessus de la Salle du Conseil se trouvait l'appartement du Lieutenant du roi; au second celui du major; au troisième ceux du chirurgien et de l'aumônier. Au premier, au second et au troisième étages au-dessus de la Bibliothèqueil y avait des chambres destinées à des prisonniers de distinction punis par leur famille, ou à des prisonniers malades soignés à leurs frais.

Sur le côté gauche de la cour d'honneur, entre la Bertaudière et la Bazinière, on remarquait des constructions sur pilotis (n) où étaient conservées les Archives de la Forteresse, et, un peu plus loin (e), l'entrée de la chapelle. À droite l'entrée de quelques chambres construites dans l'ancienne porte de ville entre les tours du Trésor et de la Chapelle, puis leCabinet: salle basse et obscure, véritable cachot où était obligé de s'enfermer, en toute hâte, le prisonnier qui se promenait dans la cour lorsque la sentinelle qui le surveillait, entendant venir quelqu'un, lui criait: «Au Cabinet!» Les prisonniers ne devaient, ni voir, ni être vus de personne. À ce propos, Linguet écrit: «J'ai souvent compté que sur une heure, durée de la plus longue promenade il y avait trois quarts d'heure consommés dans l'inaction cruelle et humiliante du cabinet.»

C'est en effet dans la cour d'honneur que certains prisonniers obtenaient l'insigne faveur de passer une heure au plus par jour, surtout depuis que le comte de Launay avait été nommé gouverneur.

Avant lui, les prisonniers pouvaient se promener au grand air sur les tours et dans le jardin du bastion.

Alléguant le petit nombre de ses gardiens et autres faux prétextes, de Launay supprima ces promenades. La vérité, c'est que ce despote orgueilleux et avare, qui mesurait l'eau, le pain et le feu à ses prisonniers, avait loué le jardin du bastion à des maraîchers, ainsi que les fossés extérieurs.

C'est encore dans la cour d'honneur que se trouvait la fameuse horloge de la Bastille, autre emblème de la cruauté de ses pourvoyeurs. Voici, du reste, ce que dit Linguet de son odieuse ornementation: «On y a pratiqué un beau cadran; mais devinera-t-on quel en est l'ornement, quelle décoration l'on y a jointe? des fers parfaitement sculptés! Il a pour support deux figures enchaînées par le col, par les mains, par les pieds, par le milieu du corps: les deux bouts de ces ingénieuses guirlandes, après avoir couru tout autour du cartel, reviennent sur le devant former un nœud énorme; et pour prouver qu'elles menacent également les deux sexes, l'artiste guidé par le génie du lieu, ou par des ordres précis, a eugrand soin de modeler un homme et une femme[18]: voilà le spectacle dont les yeux d'un prisonnier qui se promène sont récréés: une grande inscription gravée en lettres d'or sur un marbre noir lui apprend qu'il en est redevable à M. Raymond Gualbert de Sartines, etc.»

Horloge de la BastilleFig. 19.—Horloge de la Bastille. (Musée Carnavalet.)

Quand le ministre Breteuil eut connaissance du mémoire de Linguet, il voulut voir lui-même cette horloge et, dès qu'il la vit: «Dans deux heures je veux que ces chaînes soient enlevées»; deux heures après les statuettes en étaient délivrées.

De l'autre côté du bâtiment moderne, dont il a été parlé plus haut, se trouvait lacour des Cuisinesoucour du Puits, longue de 72 pieds, large de 42.Les tours du Coin et du Puits y avaient leur entrée.—Dans le massif qui reliait ces deux tours, on voyait les chambres des porte-clefs, des gens de cuisine, des domestiques de certains prisonniers et celles de quelques détenus. Le sous-sol en était occupé par des cachots les plus malsains de la Bastille (c, c') ne prenant air et jour que par une étroite barbacane donnant sur le fossé où s'ouvrait la bouche de l'égout de la rue Saint-Antoine. C'est dans un de ces cachots que mourut Jean Cardel.

Il y avait aussides oubliettesà la Bastille; elles avaient été construites par Louis XI,dans la tour de la Liberté!

Cette cour du Puits était un véritable foyer d'infection toujours entretenu par les détritus de toutes sortes qu'on y laissait séjourner et pourrir.

Bien que de même hauteur, toutes les tours de la Bastille n'avaient pas le même nombre d'étages.

Les tours du Trésor et de la Chapelle n'avaient que deux étages et pas de cachots inférieurs; les tours de la Liberté et de la Bertaudière avaient trois étages et des cachots.

Au contraire, les quatre tours du Coin, du Puits, de la Comté et de la Bannière avaient cinq étages de prisons et des cachots; les deux étages supérieurs avaient des doubles planchers, l'un en chêne, l'autre en sapin, séparés par un bourrage.

L'étage supérieur se nommait «la Calotte», nom qui lui venait de la forme de son plafond voûté en dôme comme celui des cachots inférieurs[19]; les calottes étaient aussi redoutées que les cachots. C'était l'étage le plus malsain de la tour: en hiver il s'y formait une couche de glace sur les parois des murs; en été, le plomb des plates-formes y entretenait une chaleur intolérable. L'excès de ces deux températures était également meurtrier.

On accédait aux différents étages des tours par un escalier tournant, particulier à chacune d'elles et muni de plusieurs portes dans sa hauteur.

L'intérieur des prisons affectait la forme octogonale. Ces pièces étaient assez grandes (15 à 20 pieds de haut et à peu près autant de large) pour y loger de 3 à 4 prisonniers; moins inhabitables que les calottes, elles étaient cependant très chaudes en été et très froides en hiver.

L'ameublement, nous dit l'auteur de laBastille dévoilée, se composait: «d'un lit de serge verteavec rideaux semblables; une paillasse et un matelas; une table ou deux, deux cruches, un chandelier et un gobelet d'étain; deux ou trois chaises, une fourchette, une cuiller et l'assortiment complet d'un briquet; par faveur spéciale de petites pincettes très faibles et deux grosses pierres en guise de chenêts».

Toutes les chambres des tours avaient une cheminée garnie, dans son intérieur, de forts barreaux de fer. Dans les autres chambres on installait quelquefois un poêle.

Les fenêtres qui donnaient air et jour dans ces prisons méritent une description spéciale.—Dans le principe, «elles formaient d'assez grandes baies et chaque chambre en avait deux on trois, ce qui aidait à la circulation de l'air, prévenant ainsi l'humidité et l'infection». Mais le zèle d'un gouverneurbien pensantles fit réduire à une, qu'il transforma en longue meurtrière garnie de trois grilles: une en dedans du mur, une au milieu de son épaisseur et la troisième en dehors: cette dernière était souvent munie d'une hotte en bois.—Par un rafinement de cruauté ces grilles, d'un pouce d'épaisseur, étaient disposées de manière que les barreaux de l'une fussent exactement sur les videsde l'autre. Grâce à cet ingénieux moyen, leurs mailles de quatre pouces de large se trouvaient ainsi réduites à deux pouces à peine.—Enfin pour arriver au vitrage intérieur de quelques-unes de ces meurtrières, il fallait monter trois marches de un pied chacune et dans l'épaisseur du mur se trouvait ménagé un petit espace formant le cabinet d'aisances.

Les cachots, horribles caves situées à dix-neuf pieds au-dessous du niveau de la cour des prisons et à cinq pieds au-dessus du fond du fossé, avaient unameublementbeaucoup plusmodeste: un peu de paille, une pierre en guise de siège, des chaînes, des carcans et une cruche!

Les malheureux qu'on y enfermait ne pouvaient vivre longtemps dans ces cloaques, sur une terre toujours boueuse où pullulaient les rats, les crapauds, les araignées et nombre d'autres animaux, aussi immondes.

L'ensemble de la forteresse était protégé par deux larges et profonds fossés, presque toujours à sec, sauf pendant les fortes crues de la Seine: le fossé extérieur qui entourait le bastion, et le fossé de la Bastille qui l'entourait spécialement, l'isolant même de son bastion.

quartier saint antoine

Le fossé de la Bastille était limité par un mur de 36 pieds de haut (12 mètres) qui lui servait de contrescarpe.—Sur tout le contour intérieur de ce mur régnait une galerie en balcon, soutenue par des potences en bois; on l'appelait:les rondes. En effet, sur ce balcon se promenaient quatre sentinelles surveillées par de fréquentes rondes d'officiers. Ces sentinelles avaient pour consigne de garder à vue la forteresse et de tirer impitoyablement sur quiconque chercherait à s'en évader.

Pour assurer leur vigilance, on les forçait à sonner une cloche toutes les heures pendant le jour; tous les quarts d'heure pendant la nuit.

La communication entre le bastion et la Bastille avait été assurée dès 1553 au moyen d'un pont dormant appuyé sur une culée en pierres qui faisait partie de ce bastion et relié à la forteresse par un pont-levis servant de porte à la baie ouverte dans le massif qui joignait la tour de la Comté à celle du Trésor.—Quand le sieur de Launay supprima les promenades sur le bastion, il fit démolir le pont dormant et lever le pont-levis; voilà pourquoi, en 1789, il ne restait de cet ensemble que la culée en pierre.

Enfin, sur l'extérieur du mur de contrescarpe dufossé de la Bastille, étaient adossées de petites boutiques d'artisans louées par le gouverneur.

Maintenant, pour arriver à l'intérieur de la Bastille, il fallait franchir une quantité d'obstacles que nous allons énumérer:

D'abord, rue Saint-Antoine, en face de la rue des Tournelles, on passait sous une voûte, au-dessus de laquelle se trouvaient des locaux servant de magasins d'armes[20]. On se trouvait alors dans une cour beaucoup plus longue que large appelée: «Cour du passage»[21], facilement accessible au public, à la condition expresse de n'y pas stationner. Une sentinelle faisait du reste respecter cette consigne et en chassait le public, à l'arrivée d'un prisonnier.

Six des petites boutiques d'artisans dont nous avons déjà parlé en formaient le côté gauche; le côté droit se composait de magasins et de constructions servant de caserne aux invalides. Danscette cour il y avait la porte (O) du petit arsenal derrière laquelle se trouvait la «Cour de l'Orme[22]».

PLAN DE LA BASTILLE EN 1789Fig. 21.—PLAN DE LA BASTILLE EN 1789. (D'après Caffiéri, Musée Carnavalet.)(agrandir)

A. Tour de la chapelle; B. Tour du Trésor; C. Tour de la liberté; D. Tour de la Bertaudière; E. Tour du coin; F. Tour du Puits; G. Tour de la Comté; H. Tour de la Bazinière; I. Salle du Conseil; J. Bastion et jardin du bastion; K. Bibliothèque; L. Escalier du fossé extérieur ou du bastion; M. Donjon du bastion; N. Guérites du chemin de ronde; O. Porte du Petit arsenal; P. Chapelle; R. Corps de garde de l'avancée; T. Tambour intérieur X. Entrée de la Bastille rue Saint-Antoine.


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