Chapter 7

[102]«Ne laissez pas le soleil se coucher sur votre colère» (saint Paul, Épître aux Éphésiens, IV, 26).—(Note du Traducteur.)

[102]«Ne laissez pas le soleil se coucher sur votre colère» (saint Paul, Épître aux Éphésiens, IV, 26).—(Note du Traducteur.)

[103]Lire comme exemple l'article de M. Plinsoll sur les mines de charbon.—(Note de l'Auteur.)

[103]Lire comme exemple l'article de M. Plinsoll sur les mines de charbon.—(Note de l'Auteur.)

[104]Décapité en 1535, sur l'ordre de Henri VIII, pour avoir refusé de prêter le serment de suprématie.—(Note du Traducteur.)

[104]Décapité en 1535, sur l'ordre de Henri VIII, pour avoir refusé de prêter le serment de suprématie.—(Note du Traducteur.)

[105]Dans tout ce portrait de Clovis se fait jour, chez Ruskin, une tendance à ne pas donner de la dureté une interprétation morale trop défavorable, tendance qui existe aussi, il me semble, chez Carlyle (voir dans Carlyle,Cromwell, etc.). En ceci, il y a, je crois, deux choses. D'abord, une sorte de don historique ou sociologique qui sait découvrir dans des actions en apparence identiques une intention morale différente, selon le temps et la civilisation, et apparenter les formes extrêmement diverses que revêt une même moralité ou immoralité à travers les âges. Ce don existe à un très haut degré chez des écrivains comme Ruskin, et plus encore chez George Eliot. Il existe aussi chez M. Tarde. Deuxièmement une sorte de goût de l'imagination assez naturel chez un lettré très bon pour la sauvagerie inculte. Ce goût se reconnait même parfois jusque dans les lettres de Ruskin, à une certaine affectation de dureté et de non-conformisme. Lire dans le livre de M. de la Sizeranne, page 61, la réponse de Ruskin à un révérend endetté: «Vous devriez mendier d'abord; je ne vous défendrais pas de voler si cela était nécessaire. Mais n'achetez pas de choses que vous ne puissiez payer. Et de toutes les espèces de débiteurs les gens pieux qui bâtissent des églises sont, à mon avis, les plus détestables fous. Et vous êtes, de tous, les plus absurdes, etc., etc.»—(Note du Traducteur.)

[105]Dans tout ce portrait de Clovis se fait jour, chez Ruskin, une tendance à ne pas donner de la dureté une interprétation morale trop défavorable, tendance qui existe aussi, il me semble, chez Carlyle (voir dans Carlyle,Cromwell, etc.). En ceci, il y a, je crois, deux choses. D'abord, une sorte de don historique ou sociologique qui sait découvrir dans des actions en apparence identiques une intention morale différente, selon le temps et la civilisation, et apparenter les formes extrêmement diverses que revêt une même moralité ou immoralité à travers les âges. Ce don existe à un très haut degré chez des écrivains comme Ruskin, et plus encore chez George Eliot. Il existe aussi chez M. Tarde. Deuxièmement une sorte de goût de l'imagination assez naturel chez un lettré très bon pour la sauvagerie inculte. Ce goût se reconnait même parfois jusque dans les lettres de Ruskin, à une certaine affectation de dureté et de non-conformisme. Lire dans le livre de M. de la Sizeranne, page 61, la réponse de Ruskin à un révérend endetté: «Vous devriez mendier d'abord; je ne vous défendrais pas de voler si cela était nécessaire. Mais n'achetez pas de choses que vous ne puissiez payer. Et de toutes les espèces de débiteurs les gens pieux qui bâtissent des églises sont, à mon avis, les plus détestables fous. Et vous êtes, de tous, les plus absurdes, etc., etc.»—(Note du Traducteur.)

[106]La légende s'empara plus tard de ce rapprochement et les murs d'Angoulême, après la bataille de Poitiers, passent pour être tombés aux sons des trompettes de Clovis. «Un miracle, dit Gibbon, qui peut être réduit à la supposition que quelque ingénieur clérical aura secrètement ruiné les fondations du rempart.» Je ne puis trop souvent mettre nos honnêtes lecteurs en garde contre l'habitude moderne de réduire toute histoire quelconque à la «supposition que», etc. La légende est, sans doute, l'expansion naturelle et fidèle d'une métaphore.—(Note de l'Auteur.)

[106]La légende s'empara plus tard de ce rapprochement et les murs d'Angoulême, après la bataille de Poitiers, passent pour être tombés aux sons des trompettes de Clovis. «Un miracle, dit Gibbon, qui peut être réduit à la supposition que quelque ingénieur clérical aura secrètement ruiné les fondations du rempart.» Je ne puis trop souvent mettre nos honnêtes lecteurs en garde contre l'habitude moderne de réduire toute histoire quelconque à la «supposition que», etc. La légende est, sans doute, l'expansion naturelle et fidèle d'une métaphore.—(Note de l'Auteur.)

[107]Allusion, me dit Robert d'Humières, à ce proverbe anglais: «L'Ethiopien ne peut changer sa peau ni le léopard ses taches.»—(Note du Traducteur.)

[107]Allusion, me dit Robert d'Humières, à ce proverbe anglais: «L'Ethiopien ne peut changer sa peau ni le léopard ses taches.»—(Note du Traducteur.)

[108]Augustin Thierry, d'après la grammaire des langues germaniques de Grimm donnait: «Hlodo-wig célèbre guerrier, Hildebert, brillant dans les combats, Hlodo-mir chef célèbre».—Note du Traducteur.

[108]Augustin Thierry, d'après la grammaire des langues germaniques de Grimm donnait: «Hlodo-wig célèbre guerrier, Hildebert, brillant dans les combats, Hlodo-mir chef célèbre».—Note du Traducteur.

[109]Quand? car cette tradition, comme celle du vase, implique l'amitié de Clovis et de saint Rémi, et un singulier respect de la part du roi pour les chrétiens de Gaule, bien que lui-même ne fût pas encore converti.—(Note de l'Auteur.)

[109]Quand? car cette tradition, comme celle du vase, implique l'amitié de Clovis et de saint Rémi, et un singulier respect de la part du roi pour les chrétiens de Gaule, bien que lui-même ne fût pas encore converti.—(Note de l'Auteur.)

[110]C'est une preuve curieuse de l'absence, chez les historiens médiocres, du plus léger sens de l'intérêt véritable de la chose qu'ils racontent, quelle qu'elle soit, que ni dans Gibbon, ni dans MM. Bussey et Gaspey, ni dans la savanteHistoire des Villes de France, je ne puis trouver, dans les recherches les plus consciencieuses que me permet de faire ma matinée d'hiver, quelle ville était en ce temps la capitale de la Burgondie ou au moins dans laquelle de ses quatre capitales nominales—Dijon, Besançon, Genève et Vienne—fut élevée Clotilde. La probabilité me paraît en faveur de Vienne (appelée toujours par MM. B. et G. «Vienna» avec l'espoir de quel profit pour l'esprit de leurs lecteurs peu géographes, je ne puis le dire) surtout parce qu'on dit que la mère de Clotilde a été «jetée dans le Rhône avec une pierre au cou». L'auteur de l'introduction de laBourgognedans l'Histoire des Villesest si impatient d'avoir à donner son petit coup de dent à ce qui peut, en quoi que ce soit, avoir rapport à la religion, qu'il oublie entièrement l'existence de la première reine de France, ne la nomme jamais, ni, comme tel, le lieu de sa naissance, mais fournit seulement à l'instruction des jeunes étudiants ce contingent bienfaisant que Gondebaud «plus politique que guerrier, trouva au milieu de ses controverses théologiques avec Avitus, évêque deVienne, le temps de faire mourir ses trois frères et de recueillir leur héritage».Le seul grand fait que mes lecteurs auront tout avantage à se rappeler, c'est que la Bourgogne, en ce temps-là, par quelque roi ou tribu victorieuse que ses habitants puissent être soumis, comprend exactement la totalité de la Suisse française, et même allemande, jusque Vindonissa à l'est, la Reuss, de Vindonissa au Saint-Gothard, en passant par Lucerne, étant sa limite effective à l'est; qu'à l'ouest, il faut entendre par Bourgogne tout le Jura, et les plaines de la Saône, et qu'au sud elle comprenait toute la Savoie et le Dauphiné. Selon l'auteur de la Suisse historique, le messager de Clovis fut d'abord envoyé à Clotilde, déguisé en mendiant, tandis qu'elle distribuait des aumônes à la porte de Saint-Pierre à Genève, et c'est de Dijon qu'elle partit et s'enfuit, en France, poursuivie par les émissaires de son oncle.—(Note de l'Auteur).

[110]C'est une preuve curieuse de l'absence, chez les historiens médiocres, du plus léger sens de l'intérêt véritable de la chose qu'ils racontent, quelle qu'elle soit, que ni dans Gibbon, ni dans MM. Bussey et Gaspey, ni dans la savanteHistoire des Villes de France, je ne puis trouver, dans les recherches les plus consciencieuses que me permet de faire ma matinée d'hiver, quelle ville était en ce temps la capitale de la Burgondie ou au moins dans laquelle de ses quatre capitales nominales—Dijon, Besançon, Genève et Vienne—fut élevée Clotilde. La probabilité me paraît en faveur de Vienne (appelée toujours par MM. B. et G. «Vienna» avec l'espoir de quel profit pour l'esprit de leurs lecteurs peu géographes, je ne puis le dire) surtout parce qu'on dit que la mère de Clotilde a été «jetée dans le Rhône avec une pierre au cou». L'auteur de l'introduction de laBourgognedans l'Histoire des Villesest si impatient d'avoir à donner son petit coup de dent à ce qui peut, en quoi que ce soit, avoir rapport à la religion, qu'il oublie entièrement l'existence de la première reine de France, ne la nomme jamais, ni, comme tel, le lieu de sa naissance, mais fournit seulement à l'instruction des jeunes étudiants ce contingent bienfaisant que Gondebaud «plus politique que guerrier, trouva au milieu de ses controverses théologiques avec Avitus, évêque deVienne, le temps de faire mourir ses trois frères et de recueillir leur héritage».

Le seul grand fait que mes lecteurs auront tout avantage à se rappeler, c'est que la Bourgogne, en ce temps-là, par quelque roi ou tribu victorieuse que ses habitants puissent être soumis, comprend exactement la totalité de la Suisse française, et même allemande, jusque Vindonissa à l'est, la Reuss, de Vindonissa au Saint-Gothard, en passant par Lucerne, étant sa limite effective à l'est; qu'à l'ouest, il faut entendre par Bourgogne tout le Jura, et les plaines de la Saône, et qu'au sud elle comprenait toute la Savoie et le Dauphiné. Selon l'auteur de la Suisse historique, le messager de Clovis fut d'abord envoyé à Clotilde, déguisé en mendiant, tandis qu'elle distribuait des aumônes à la porte de Saint-Pierre à Genève, et c'est de Dijon qu'elle partit et s'enfuit, en France, poursuivie par les émissaires de son oncle.—(Note de l'Auteur).

[111]Clovis et Théodoric.—(Note du Traducteur.)

[111]Clovis et Théodoric.—(Note du Traducteur.)

[112]La basilique de Saint-Pierre et Saint-Paul. Voir l'abbé Vidieu,Sainte Geneviève, patronne de Paris.—(Note du Traducteur.)

[112]La basilique de Saint-Pierre et Saint-Paul. Voir l'abbé Vidieu,Sainte Geneviève, patronne de Paris.—(Note du Traducteur.)

1. On a souvent proclamé dans ces derniers temps, comme une découverte toute nouvelle, que l'homme est un produit des circonstances, et on appelle avec insistance notre attention sur ce fait, dans l'espoir, si séduisant aux yeux de certaines personnes, de pouvoir résoudre en une succession de clapotements dans la boue ou de tourbillons de l'air, les circonstances responsables de sa création. Mais le fait plus important que sa nature ne dépend pas comme celle d'un moustique des brouillards d'un marais, ni comme celle d'une taupe des éboulements d'un terrier, mais a été dotée de sens pour discerner, et d'instinct pour adopter les conditions qui lui feront tirer de sa vie le meilleur parti possible est très nécessairement ignoré par les philosophes qui proposent à l'humanité, comme un bel accomplissement de ses destinées, une vie alimentée par le bavardage scientifique dans une cave éclairée par des étincelles électriques, chauffée par des conduites de vapeur, où le drainage est confié à des rivières enfouies, et que l'entremise de races moinsinstruites, et mieux approvisionnées, nourrit d'extrait de bœuf et de crocodile mis en pot[113].

2. De ces conceptions chimiquement analytiques d'un Paradis dans les catacombes, qui n'est troublé dans ses vertus alcalines ou acides ni par la crainte de la Divinité, ni par l'espoir de la vie future, je ne sais jusqu'à quel point le lecteur moderne pourra consentir à s'abstraire quelque temps pour entendre parler d'hommes qui dans leurs jours les plus sombres et les moins sensés cherchèrent par leur labeur à faire du désert même le jardin du Seigneur et par leur amour à mériter la permission de vivre avec lui pour toujours.

Et pourtant jusqu'ici ce n'est jamais que dans un tel travail et dans une telle espérance que l'homme a pu trouver le bonheur, le talent et la vertu; et même à la veille de la nouvelle loi et au seuil du Chanaan promis, riche en béatitudes de fer, de vapeur et de feu, il en est çà et là quelques-uns parmi nous qui dans un sentiment de piété filiale s'arrêteront pour jeter un regard en arrière vers cette solitude du Sinaï, où leurs pères adorèrent et moururent.

3. Même en admettant pour le moment que les larges rues de Manchester, le district qui entoure immédiatement la Banque de Londres, la Bourse et les boulevards de Paris, fassent déjà partie du futur royaume du Ciel où la Terre sera tout Bourse et Boulevards, l'Univers dont nos pères nous entretiennent était divisé selon eux, comme vous le savez déjà, à la fois enzones climatériques, en races, en périodes historiques, et les circonstances dans lesquelles une créature humaine a été appelée à la vie devaient être considérées sous ces trois chefs: Sous quel climat est-il né? De quelle race? À quelle époque?

Il ne saurait être autre chose que ce que ces conditions lui permettent d'être. C'est en se référant à celle-ci qu'il doit être entendu—compris, s'il est possible;—jugé—par notre amour d'abord—par notre pitié, s'il en a besoin, par notre humilité en fin de compte et toujours.

4. Pour en arriver là il est évidemment nécessaire que nous ayons pour commencer des cartes véridiques du monde et pour finir des cartes véridiques de nos propres cœurs; et ni les unes ni les autres de ces cartes ne sont faciles à tracer en aucun temps et moins que jamais peut-être aujourd'hui où l'objet d'une carte est principalement d'indiquer les hôtels et les chemins de fer, et où des sept péchés mortels l'humilité est tenue pour le plus déplaisant et le plus méprisable.

5. Ainsi au début de l'histoire d'Angleterre de Sir Edward Creasy vous trouvez une carte dont l'objet est de mettre en évidence les possessions de la nation britannique, et qui fait ressortir la conduite extrêmement sage et courtoise de M. Fox envers un Français de la suite de Napoléon, quand, «s'avançant vers un globe terrestre d'une dimension et d'une netteté peu communes et l'entourant de ses bras passés à la fois autour des océans et sur les Indes» il lui fît observer dans cette attitude impressionnante que «tant que les Anglais vivraient, ils s'étendraient sur le monde entier et l'enserreraient dans le cercle de leur puissance».

6. Enflammé par l'enthousiasme de M. Fox, Sir Edward qui, à cette exception près, se fait rarement remarquer par sa fougue, nous dit alors «que notre home insulaire est la demeure favorite de la liberté, de la domination et de la gloire».

Il ne se donne pas à lui-même ni à ses lecteurs l'ennui de se demander combien de temps les nations assujetties par le peuple libre que nous sommes et de l'opprobre desquelles est faite notre gloire, pourront trouver leur satisfaction dans cet arrangement du globe et de ses affaires; ou même si dès à présent la méthode qu'il emploie dans le tracé des cartes, ne peut pas suffit à les convaincre de la situation avilisante qu'elles y occupent.

Car la carte, étant dessinée d'après le système de projection de Mercator, se trouve représenter les possessions britanniques en Amérique comme ayant deux fois la dimension des États-Unis et comme considérablement plus grandes que toute l'Amérique du Sud ensemble, tandis que le cramoisi éclatant dont toute notre propriété foncière est teinte ne peut que graver profondément dans l'esprit de l'innocent lecteur l'impression d'un flux universel de liberté et de gloire s'élançant à travers tous ces champs et de tous ces espaces.

Aussi est-il peu probable qu'il aille chicaner sur des résultats aussi merveilleux et chercher à s'instruire sur la nature et le degré de perfection du gouvernement que nous exerçons dans tel lieu ou dans tel autre, par exemple en Irlande, aux Hébrides ou au Cap.

7. Dans le chapitre qui termine le premier volume desLois de Fiesole, j'ai posé les principes mathématiques du tracé exact des cartes,—principes que pour beaucoup de raisons il est bon que mes jeunes lecteursapprennent et dont le plus important est que vous ne pouvez pas rendre plane l'écorce d'une orange sans l'ouvrir et que vous ne devez pas, si vous dessinez des pays sur l'écorce non entamée, les étendre ensuite pour remplir les vides.

L'orgueil britannique qui ne se refuse pas le luxe de Walter Scott et de Shakespeare à un penny, pourra assurément dans sa grandeur future se rendre possesseur d'univers à un penny pirouettant convenablement sur leur axe. Je peux donc supposer que mes lecteurs pourront suivre sur une sphère pendant que je parlerai du globe terrestre; et sur un tracé convenablement réduit de ses surfaces pendant que je parlerai d'un pays.

8. Si le lecteur peut les avoir maintenant sous les yeux ou au moins recourir à une carte bien dessinée des deux hémisphères avec des méridiens convergents, je le prierai d'abord de remarquer que, bien que l'ancienne division du monde en quatre quartiers soit à peu près effacée aujourd'hui par l'émigration et le câble transatlantique, pourtant la grande question qui domine l'histoire du globe n'est pas de savoir comment il est divisé ici et là, au gré des rentrants et des saillies de terre et de mer mais comment il est divisé en zones de latitude par les lois irrésistibles de la lumière et de l'air. Il n'y a souvent qu'un intérêt très secondaire à savoir si un homme est Américain ou Africain, Européen ou Asiatique; mais c'est un point d'un intérêt extrême et décisif de savoir s'il est Brésilien ou Patagon, Japonais ou Samoyède.

9. Au cours du dernier chapitre j'ai demandé au lecteur de bien retenir la conception de la grande division climatérique qui séparait les races errantesde Norvège et de Sibérie des nations tranquillement sédentaires de Bretagne, de Gaule, de Germanie et de Dacie.

Fixez maintenant cette division dans votre esprit d'une manière définitive en dessinant même grossièrement le cours de deux fleuves, auxquels habituellement pensent peu les géographes, mais qui sont d'une indicible importance dans l'histoire de l'humanité, la Vistule et le Dniester.

10. Ils prennent leur source à trente milles l'un de l'autre[114]et chacun coule, ses trois cents milles (sans compter les détours)—la Vistule au nord-ouest, le Dniester au sud-est; les deux ensemble coupent l'Europe au cou pour ainsi dire et séparent, pour examiner la chose d'une manière plus profonde, l'Europe proprement dite (celle même d'Europe et de Jupiter) le petit fragment éducable, civilisable, et d'une mentalité plus ou moins raisonnable du globe,—du grand désert moscovite, tant Cis-Ouralien que Trans-Ouralien; l'espace chaotique que nous ne pouvons concevoir, occupé depuis des temps indéterminés et sans histoire par des Scythes, des Tartares, des Huns, des Cosaques, des Ours, des Hermines et des Mammouths, avec une épaisseur variable de peau, un engourdissement variable du cerveau et des souffrances diverses selon qu'ils étaient sédentaires ou errants. Aucune histoire valant la peine d'être retracée ne s'y rattache; car la force de la Scandinavie n'a jamais cherché son issue par l'isthme de Finlande, mais a toujours navigué à grand renfort de barques et de rames à travers laBaltique ou en descendant la côte rocheuse ouest; et la pression des glaces sibériennes et russes amène simplement les races réellement mémorables à un plus haut degré de concentration, et les pétrit en masses exploratrices rendues par la nécessité plus farouches.

Mais par ces masses exploratrices, de vraie naissance européenne, notre propre histoire fut façonnée pour toujours; et par conséquent, ces deux fleuves frontière et barrière devront être marqués sur votre carte avec une clarté extrême: la Vistule, avec Varsovie à cheval sur elle à la moitié de son cours, qui se jette, dans la Baltique, le Dniester, dans l'Euxin, le cours de chacun d'eux mesurant en ligne droite une distance égale à celle d'Édimbourg à Londres. Et si on tient compte des méandres[115], la Vistule, 600 milles, le Dniester, 500[116]; mis bout à bout ils forment un fossé de 1.000 milles entre l'Europe et le désert, allant de Dantzick à Odessa.

11. Votre Europe ainsi enfermée par ce fossé dans un espace clair et distinct, vous aurez ensuite à fixer les frontières qui séparent les quatre contrées gothiques, la Bretagne, la Gaule, la Germanie et la Dacie, desquatre contrées classiques, l'Espagne, l'Italie, la Grèce, la Lydie. Il n'y a généralement pas d'autre terme opposé à gothique que classique; je l'emploie volontiers par amour des divisions pratiques et de la clarté, bien que sa signification précise doive rester pour quelque temps encore indéterminée. Mettez bien seulement la géographie dans votre tête et la nomenclature se placera à son heure.

12. En gros, vous avez la mer entre la Bretagne et l'Espagne, les Pyrénées entre la Gaule et l'Espagne, les Alpes entre la Germanie et l'Italie, le Danube entre la Dacie et la Grèce. Vous devez considérer tout ce qui est au sud du Danube comme Grec, diversement influencé par Athènes d'un côté et Byzance de l'autre; puis de l'autre côté de la mer Égée, vous avez la vaste contrée absurdement appelée Asie Mineure (car nous pourrions tout aussi bien appeler la Grèce, l'Europe Mineure, ou la Cornouailles, l'Angleterre Mineure), mais dont il faut se souvenir comme étant la «Lydie» la contrée qui éveille la passion et tente par la richesse, qui enseigna aux Lydiens la mesure en musique et adoucit le langage grec sur les confins de l'Ionie, qui a donné à l'histoire ancienne tout ce qui se rattache à Troie, et à l'histoire chrétienne, la grandeur et le déclin des sept Églises[117].

13. Placés au sud en face de ces quatre pays, mais séparés d'eux par la mer ou le désert, il y en a quatre autres, dont il est aussi facile de se souvenir—le Maroc, la Libye, l'Égypte et l'Arabie.

Le Maroc consiste essentiellement dans la chaîne de l'Atlas, et dans les côtes qui en dépendent; le plus simple est de vous le rappeler comme comprenant le Maroc moderne et l'Algérie, avec, comme dépendance, le groupe des îles Canaries.

La Lybie, de même, comprendra la Tunisie moderne, Tripoli: vous la ferez commencer à l'ouest avec Hippone, la ville de saint Augustin; sa côte colonisée par Tyr et par la Grèce, la partage en deux districts, celui de Carthage et celui de Cyrène. L'Égypte, le pays du fleuve, et l'Arabie, le pays sans fleuve, resteront dans votre esprit comme les deux grands foyers méridionaux de religion non chrétienne.

14. Vous avez ainsi, faciles à se rappeler clairement, douze contrées à jamais distinctes de par les lois naturelles, et formant trois zones du nord au sud, toutes saines et habitées, mais les races de l'extrême nord habituées à supporter le froid, celles de la zone centrale rendues plus parfaites par la jouissance d'un soleil semblable l'été et l'hiver, celles de la zone sudentraînées à supporter la chaleur. En faisant maintenant un tableau de leurs noms:

BretagneGauleGermanieDacieEspagneItalieGrèceLydieMarocLybieÉgypteArabie

vous aurez sous la forme la plus simple la carte du théâtre de tout ce qui, dans l'histoire profane, est utile à connaître.

Puis finalement vous avez à connaître parfaitement en tant qu'elle a été pour tous ces pays la source d'une inspiration que toutes les âmes qui en ont été douées ont tenue pour un pouvoir sacré et surnaturel, la petite région montagneuse de la Terre Sainte, avec la Philistie et la Syrie sur ses flancs, toutes deux les puissances du châtiment, mais la Syrie étant elle-même au début l'origine de la race élue: «Mon père fut un Syrien prêt à périr[118]» et la Syrienne Rachel devant toujours être regardée comme la véritable mère d'Israël.

15. Et rappelez-vous dans toute étude future des rapports de ces contrées entre elles, que vous ne devez jamais permettre à votre esprit de se préoccuper des variations accidentelles d'une délimitation politique. Peu importe, qui gouverne un pays, peu importe le nom qu'on lui donne officiellement ou ses frontières conventionnelles, des barrières et des portes éternelles y sont placées par les montagnes et les mers, et les nuages et les étoiles les courbent sous le joug de loiséternelles. Le peuple qui y est né est son peuple, fût-il mille et mille fois conquis, exilé ou captif. L'étranger ne peut pas être son roi, l'envahisseur son maître et, bien que des lois justes, qu'elles soient instituées par les peuples ou par ceux qui les ont conquis, aient toujours la vertu et la puissance qui sont l'apanage de la justice, rien ne peut assurer à aucune race, ni à aucune classe d'hommes de bienfaits durables que la flamme qui est dans leur propre cœur, allumée par l'amour du pays natal.

16. Naturellement, en disant que l'envahisseur d'un pays ne pourra jamais le posséder, je parle seulement d'invasions telles que celles des Vandales en Libye ou telle que le nôtre aux Indes; là où la race conquérante ne peut pas devenir un habitant permanent. Vous ne pourrez pas appeler la Libye Vandalie, ou l'Inde Angleterre, parce que ces pays sont temporairement sous la loi des Vandales et des Anglais, pas plus que vous ne pourrez appeler l'Italie sous les Ostrogoths, Gothie, ou l'Angleterre sous Canut, Danemark. Le caractère national se modifie lorsque l'invasion ou la corruption viennent l'affaiblir, mais si jamais il vient à reprendre son éclat dans une vie nouvelle il faut que cette vie soit façonnée par la terre et le ciel du pays lui-même. Des douze noms de pays donnés à présent dans leur ordre, nous en verrons changer un seul, en avançant dans notre histoire; la Gaule deviendra exactement la France lorsque les Francs viendront l'habiter pour toujours. Les onze autres noms primitifs nous serviront jusqu'à la fin.

17. Un moment de patience encore pour jeter un coup d'œil vers l'Extrême-Orient, et nous aurons établi les bases de toute la géographie qui nous estnécessaire. De même que les royaumes du nord sont séparés du désert scythe par la Vistule, ceux du sud sont séparés des dynasties «Orientales» proprement dites par l'Euphrate, qui «plongeant pendant une partie de son cours dans le Golfe Persique va des rives du Béloutchistan et de l'Oman aux montagnes d'Arménie, et forme une immense cheminée d'air chaud dont la base» (ou ouverture) «est sur les tropiques tandis que son extrémité atteint le 37edegré de latitude nord.

«C'est pour cela que le Simoun lui-même (le spécifique et gazeux Simoun) rend à l'occasion visite à Mossoul et à Djezirat Omer, pendant que le baromètre à Bagdad atteint en été une hauteur capable d'ébranler la foi d'un vieil Indien lui-même[119].»

18. Cette vallée dans les anciens jours formait le royaume d'Assyrie comme la vallée du Nil formait celui d'Égypte. Nous n'avons pas dans cette étude à nous occuper de son peuple qui ne fut vis-à-vis des juifs rien qu'ennemi, la nation même de la captivité, inexorable comme l'argile de ses murailles, ou la pierre de ses statues; et après la naissance du Christ, la marécageuse vallée n'est plus qu'un champ de bataille entre l'Ouest et l'Est. Au delà du grand fleuve, la Perse, l'Inde et la Chine forment «l'Orient Méridional». La Perse doit être exactement conçue comme le pays qui s'étend du Golfe Persique aux chaînes de montagnes qui dominent et alimentent l'Indus, elle est la vraie puissance de vie de l'Orient aux jours de Marathon, mais n'aeu d'influence sur l'histoire chrétienne que par l'intermédiaire de l'Arabie; quant aux tribus asiatiques du nord, Modes, Bactres, Parthes et Scythes, devenus plus tard les Turcs et les Tartares, nous n'avons pas à nous en préoccuper avant le jour où ils viennent nous envahir chez nous, dans notre propre territoire historique.

19. Employant les termes «gothique» et «classique» pour séparer simplement des zones septentrionales et centrales notre propre territoire, nous pouvons avec tout autant de justice nous servir du mot arabe[120]pour toute la zone du sud. L'influence de l'Égypte disparaît peu après le IVesiècle, tandis que celle de l'Arabie, puissante dès le début, grandit au VIesiècle sous la forme d'un empire dont nous n'avons pas encore vu la fin[121]. Et vous pourrez apprécier de la manière la plus juste le principe religieux sur lequel est édifié cet empire en vous souvenant que, tandis que les Juifs prononçaient eux-mêmes la déchéance de leur pouvoir prophétique en exerçant la profession de l'usure sur toute la terre, les Arabes revenaient à la simplicité de la prophétie, telle qu'elle était à ses commencements auprès dupuits d'Agar[122]et ne sont pas d'ailleurs des adversaires du Christianisme, mais seulement des fautes ou des folies des chrétiens. Ils gardent encore leur foi en un seul Dieu, celui qui parla à Abraham[123]leur père, et sont dans cette simplicité, bien plus véritablement ses enfants que les chrétiens de nom, qui vécurent et vivent seulement pour discuter dans des conciles vociférants ou dans un schisme furieux les rapports du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

20. Comptant sur mon lecteur pour bien retenir désormais, et sans faire de confusion, la notion des trois zones, Gothique, Classique et Arabe, chacune divisée en quatre pays clairement reconnaissables à travers tous les âges de l'histoire ancienne ou moderne, je dois lui simplifier une autre notion encore, celle de l'EmpireRomain (Voyez la note du dernier paragraphe), au point de vue où il a à s'en occuper. Son extension nominale, ses conquêtes temporaires ou ses vices internes n'ont pour ainsi dire pas d'importance historique; seul, l'empire réel correspond à quelque chose de vrai, est un exemple de loi juste, de discipline militaire, d'art manuel, donné à des races indisciplinées, et comme une traduction de la pensée grecque en un système plus concentré et plus assimilable à elles. La zone classique, du commencement à la fin de son règne effectif, repose sur ces deux éléments: l'imagination grecque avec la règle romaine; et les divisions ou les dislocations des IIIeet IVesiècles nefont que laisser paraître d'une manière toute naturelle leurs différences, quand le système politique qui les dissimulait fut mis à l'épreuve par le christianisme.

Les historiens semblent ordinairement aussi avoir presque entièrement perdu de vue que dans les guerres des derniers Romains avec les Goths, les grands capitaines goths étaient tous chrétiens; et que la forme vigoureuse et naïve que la foi naissante prenait dans leurs esprits est un sujet d'étude plus important à approfondir que les guerres inévitables qui suivirent la retraite de Dioclétien, ou que les schismes confus et les crimes de la cour lascive de Constantin.

Je suis forcé cependant de noter les conditions dans lesquelles les derniers partages arbitraires de l'empire eurent lieu afin qu'ils éclaircissent pour vous au lieu de l'embrouiller, l'ordre des nations que je voudrais fixer dans votre mémoire.

21. Au milieu du IVesiècle vous avez politiquement ce que Gibbon appelle «la division finale des empires d'Orient et d'Occident». Ceci signifie surtout que l'empereur Valentinien, cédant, non sans hésitation, à ce sentiment qui dominait alors dans les légions, que l'empire était trop vaste pour rester dans les mains d'un seul, prend son frère comme collègue, et partage, non pas à proprement parler leur autorité, mais leur attention, entre l'Orient et l'Occident.

À son frère Valens il assigne l'extrêmement vague «Préfecture de l'Est, du Danube inférieur aux confins de la Perse», pendant qu'il réserve à son propre gouvernement immédiat les «préfectures toujours en guerre d'Illyrie, d'Italie et de Gaule, depuis l'extrémité de la Grèce jusqu'au rempart calédonien et du rempart de Calédonie au pied du mont Atlas.» Ceci veutdire, en prose moins poétiquement rythmée (Gibbon eût mieux fait de mettre tout de suite son histoire en hexamètres), que Valentinien garde sous sa propre surveillance toute l'Europe et l'Afrique romaine et laisse la Lydie et le Caucase à son frère. La Lydie et le Caucase ne formèrent jamais et ne pouvaient pas former un empire d'Orient, c'étaient simplement des sortes de colonies, utiles pour l'impôt en temps de paix, dangereuses par le nombre en temps de guerre. Il n'y eut jamais du VIIesiècle avant au VIIesiècle après Jésus-Christ qu'un seul empire romain[124], expression du pouvoir sur l'humanité d'hommes tels que Cincinnatus[125]ou Agricola; il expire quand leur race et leur caractère expirent; son extension nominale, son éclata un moment quelconque, n'est rien de plus que le reflet plus ou moins lointain sur les nuages de flammes s'élevant d'un autel où leur aliment était de nobles âmes. Il n'y a aucune date véritable de son partage, il n'y en a pas de sa destruction. Que le Dacien Probus ou le Norique Odoacre soit sur le trône, la force de son principe vivant est seule à considérer, demeurant dans les arts, dans les lois, dans les habitudes de la pensée, régnant encore en Europe jusqu'au XIIesiècle; régnant encore aujourd'hui comme langue et comme exemple sur tous les hommes cultivés.

22. Mais, pour le partage nominal fait par Valentinien,remarquons la définition que donne Gibbon (je suppose que c'est la sienne et non celle de l'empereur) de l'empire romain d'Europe en «Illyrie, Italie et Gaule». Je vous ai dit déjà que vous devez tenir tout ce qui est au sud du Danube pour grec. Les deux principales régions situées immédiatement au sud du fleuve sont la Mœsie inférieure et supérieure formées de la pente des montagnes Thraces au nord jusqu'au fleuve, avec les plaines qui les séparent du fleuve. Vous devrez faire attention à cette région à cause de l'importance qu'elle a eue en formant l'alphabet mœso-gothique dans lequel «le grec est de beaucoup l'élément principal[126]», fournissant seize lettres sur vingt-quatre. L'invasion gothique sous le règne de Valens est la première qui établisse une nation teutonne en deçà de la frontière de l'empire; mais elle ne fait par là que venir se placer plus immédiatement sous son influence spirituelle. Son évêque, Ulphilas, adopte cet alphabet mœsien, aux deux tiers grec, pour sa traduction de la Bible, et cette traduction le répand partout et assure sa durée jusqu'à l'extinction ou l'absorption de la race gothique.

23. Au sud des montagnes thraces, vous avez la Thrace elle-même et les pays confusément appelés Dalmatie et Illyrie, bordant l'Adriatique, et allant à l'intérieur des terres dans la direction de l'est, jusqu'aux montagnes qui servent de ligne de partage des eaux. Je n'ai jamais pu me former par moi-même une notion très claire de ce qu'étaient, à aucune époque déterminée, les peuples de ces régions; mais ils peuvent tous être considérés en masse commedes Grecs au nord, plus ou moins de sang et de dialecte grec suivant le degré de leur proximité avec la Grèce proprement dite; bien que ne partageant pas sa philosophie et ne se soumettant pas à sa discipline. Mais il est en tous cas bien plus exact de parler en bloc de toutes ces régions illyriennes, mœsiennes et macédoniennes, comme étant toutes grecques, que de parler avec Gibbon ou Valentinien de la Grèce et de la Macédoine comme étant toutes illyriennes[127].

24. Dans la même généralisation impériale ou poétique nous trouvons l'Angleterre réunie à la France sous le terme de Gaule et limitée par «le rempart calédonien». Tandis que, dans nos propres divisions, la Calédonie, l'Hibernie et le pays de Galles sont dès le début considérées comme des parties essentielles de la Bretagne[128]et leur lien avec le continent conçucomme formé par l'établissement des Bretons en Bretagne et pas du tout par l'influence romaine au-delà de l'Humber.

25. Ainsi, repassant encore une fois l'ordre de nos contrées et remarquant seulement que les Iles Britanniques bien que situées pour la plupart, si on regarde les degrés, très au nord de tout le reste de la zone nord, sont placées par l'influence du Gulf Stream sous le même climat, vous avez, à l'époque où commence notre histoire de la chrétienté, la zone gothique pas encore convertie, et n'ayant même encore jamais entendu parler de la foi nouvelle. Vous avez la zone classique qui en a connaissance à des degrés divers et de plus en plus, la discutant et s'efforçant de l'éteindre, et votre zone arabe, qui en est le foyer et le soutien, enveloppant la Terre Sainte de la chaleur de ses propres ailes et chérissant (cendres du Phénix[129]qui s'est consumé pour toute la terre) l'espoir de la Résurrection[130].

26. Ce qu'eût été le cours, ou même le sort, du Christianisme, s'il n'avait été prêché qu'oralement, au lieu d'être soutenu par sa littérature poétique, pourrait être l'objet de spéculations profondément instructives,—si le devoir d'un historien était de réfléchir au lieu de raconter. La puissance de la foi chrétienne fut toujours fondée en effet sur les prophéties écrites et lesrécits de la Bible; et sur les interprétations que les grands ordres monastiques donnèrent de leur signification beaucoup plus par leur exemple que par leurs préceptes. La poésie et l'histoire des Testaments Syriens furent fournies à l'Église latine par saint Jérôme pendant que la vertu et l'efficacité de la vie monastique sont résumées dans la règle de saint Benoît. Comprendre la relation de l'œuvre accomplie par ces deux hommes avec l'organisation générale de l'Église, est de première nécessité pour l'intelligence de la suite de son histoire.

Dans son chapitre XXXVII, Gibbon prétend nous donner un aperçu de l'«Institution de la vie monastique» au IIIesiècle. Mais la vie monastique a été instituée quelque peu plus tôt et par beaucoup de prophètes et de rois. Par Jacob quand il prit la pierre pour oreiller[131]; par Moïse quand il se détourna pour contempler le buisson ardent[132]; par David avant qu'il eût laissé «ce petit troupeau de brebis dans le désert[133]» et par le prophète qui «fut dans les déserts jusqu'au moment de paraître devant Israël[134]». Nous en voyons la première «institution» pour l'Europe sous Numa, dans ses vierges vestales et son collège des Augures, fondés sur la conception d'origine étrusque et devenue romained'une vie pure consacrée au service de Dieu et d'une sagesse pratique conduite par lui[135].

La forme que l'esprit monastique prit plus tard tint beaucoup plus à la corruption du monde dont il était forcé de s'écarter, soit dans l'indignation, soit par épouvante, qu'à un changement amené par le christianisme dans l'idéal de la vertu et du bonheur humains.

27. «L'Égypte» (M. Gibbon commence ainsi à nous rendre compte de la nouvelle institution!), «la mère féconde de la superstition, fournit le premier exemple de la vie monastique.» L'Égypte eut ses superstitions comme les autres pays; mais elle fut si peu la mère de la superstition qu'on peut dire que la foi d'aucun peuple—entre les races imaginatives du monde entier—ne connut peut-être aussi peu le prosélytisme que la sienne. Elle ne prévalut pas même sur le plus proche de ses voisins pour lui faire adorer avec elle des chats et des cobras; et je suis seul, à ce que je crois, parmi les écrivains récents à conserver l'opinion d'Hérodote[136]sur l'influence qu'elle a exercée sur la théologie archaïque de la Grèce. Mais cette influence, si influence il y eut, consista seulement à en ébaucher la forme et non à lui donner des rites; de sorte que dans aucun cas et pour aucun pays, l'Égypte ne fut la mère de la superstition: tandis que sans discussion possible, elle fut pour tous les peuples, et pour toujours, la mère de la géométrie, de l'astronomie, de l'architecture et de la chevalerie. Elle fut pour les éléments matériels et techniques maîtresse de littérature, enseignant à des auteurs qui auparavant ne pouvaient qu'écorcher, la cire et le bois, à fabriquer le papier et à graver le porphyre. Elle fut la première à exposer la loi du Jugement du Péché après la Mort. Elle fut l'Éducatrice de Moïse; et l'Hôtesse du Christ.

28. Il est à la fois probable et naturel que dans un tel pays les disciples de toute nouvelle doctrine spirituelle l'amenèrent à une perfection qu'elle n'eût pas atteinte parmi les guerriers illettrés ou dans les solitudes tourmentées par les tempêtes du Nord. Ce serait pourtant une erreur absurde que d'attribuer à l'ardeur isolée du monachisme égyptien la puissance future de la fraternité des cloîtres. Les anachorètes des trois premiers siècles s'évanouissent comme les spectres de la fièvre, lorsque les lois rationnelles, miséricordieuses et laborieuses des sociétés chrétiennes sont établies; et les récompenses clairement reconnaissables de la solitude céleste sont accordées à ceux-là seulement qui cherchent le désert pour sa rédemption[137].

29. «La récompense clairement reconnaissable», je le répète et avec une énergie voulue. Aucun homme ne possède d'équivalent pour apprécier, encore moins pour juger d'une manière certaine, jusqu'à ce qu'il ait eu le courage de l'essayer lui-même, les résultats d'une vie de renoncement sincère; mais je ne crois pas qu'aucune personne raisonnable voulût ou osât nier les avantages à la fois de corps et d'esprit qu'elle a ressentis durant les périodes où elle a été accidentellement privée de luxe, ou exposée au danger. L'extrême vanité de l'Anglais moderne qui fait de lui-même un Stylite momentané sur la pointe d'un Horn[138]ou d'une Aiguille et sa confession occasionnelle du charme de la solitude dans les rochers, dont il modifie néanmoins l'âpreté en ayant son journal dans sa poche et à la prolongation de laquelle il échappe avec reconnaissance grâce a la plus prochaine table d'hôte, devrait nous rendre moins dédaigneux de l'orgueil, et plus compréhensifs de l'état d'âme dans lequel les anachorètes des montagnes d'Arabie et de Palestine se condamnaient à une vie de retraite et de souffrance sans autre réconfort que des visions surnaturelles ou l'espoir céleste. Que des formes pathologiques de l'état mental soient la conséquence nécessaire d'émotions excessives et toutes subjectives, quelles que soient d'ailleurs ces émotions, revient à l'esprit quand on lit les légendes du désert; mais ni les médecins ni les moralistesn'ont encore essayé de distinguer les états morbides de l'intelligence[139]où vient finir un noble enthousiasme de ceux qui sont les châtiments de l'ambition, de l'avarice ou de la débauche.

30. Laissant de côté pour le moment toute question de cette nature, mes jeunes lecteurs doivent retenir en somme, ce fait que durant tout le IVesiècle, des multitudes d'hommes dévoués ont mené des vies de pauvreté et de misère extrême pour s'efforcer d'arriver à une connaissance plus intime de l'Être et de la Volonté de Dieu. Nous n'avons aucune lumière qui nous permette de savoir utilement ni ce qu'ils souffrirent ni ce qu'ils apprirent. Nous ne pouvons pas apprécier l'influence édifiante ou réprobatrice de leursexemples sur le monde chrétien moins zélé; et Dieu seul sait jusqu'où leurs prières furent entendues ou leurs personnes agréées. Nous pouvons seulement constater avec respect que dans leur grand nombre pas un seul ne semble s'être repenti d'avoir choisi cette sorte d'existence, aucun n'a péri par mélancolie ou suicide; les souffrances auxquelles ils se condamnèrent eux-mêmes, ils ne se les infligèrent jamais dans l'espoir d'abréger les vies qu'elles rendent amères ou qu'elles purifient; et les heures de rêve ou de méditation sur la montagne ou dans la grotte paraissent rarement s'être traînées pour eux aussi lourdement que celles que, sans vision ni réflexion, nous passons nous-mêmes sur le quai et sous le tunnel.

31. Mais quelque jugement qu'on doive porter après un dernier et consciencieux examen, sur les folies ou les vertus de la vie d'anachorète, nous serions injustes envers Jérôme si nous le regardions comme son introducteur dans l'Ouest de l'Europe. Il l'a traversée lui-même comme une phase de la discipline spirituelle; mais il représente dans sa nature entière et dans son œuvre finale, non pas l'inactivité chagrine de l'Ermite, mais le labeur ardent d'un maître et d'un pasteur bienfaisants. Son cœur est dans une continuelle ferveur d'admiration ou d'espérance—restant jusqu'à la fin non seulement aussi impétueux que celui d'un enfant mais aussi affectueux; et les contradictions du point de vue protestant qui ont dénaturé ou dissimulé son caractère se reconnaîtront dans un obscur portrait de sa réelle personnalité lorsque nous arriverons a comprendre la simplicité de sa foi, et sympathiser un peu avec la charité ardente qui peut si facilement être froissée jusqu'à l'indignation et n'est jamais contenue par le calcul.

32. Le peu de confiance que doivent nous inspirer les éditions modernes dans lesquelles nous le lisons peut se démontrer en comparant les deux passages dans lesquels Milman a exposé d'une façon entièrement différente les principes dirigeants de sa conduite politique. «Jérôme commence (!) et finit sa carrière en moine de Palestine; il n'arriva,il n'aspiraà aucune dignité dans l'Église. Bien qu'ordonné prêtre contre son gré, il échappa à la dignité épiscopale qui fut imposée aux prêtres les plus distingués de son temps.» (Histoire du Christianisme, Liv. III).

«Jérôme chérissait en secret l'espérance si même ce n'était pas l'objet avoué de son ambition, de succéder à Damas comme évêque de Rome. Le refus qui fut opposé à l'aspirant si singulièrement impropre à cette situation par ses passions violentes, sa façon insolente de traiter ses adversaires, son manque absolu d'empire sur soi-même, sa faculté presque sans rivale d'éveiller la haine, doit-il être attribué à la sagesse instinctive et avisée de Rome? (Histoire du Christianisme Latin, Liv. I, chap. II.)

33. Vous pouvez observer comme un caractère très fréquent de la «sagesse avisée» de l'esprit protestant clérical, qu'il suppose instinctivement que le désir du pouvoir et d'une situation n'est pas seulement universel dans le clergé, mais est toujours purement égoïste dans ses motifs. L'idée qu'il soit possible de rechercher l'influence pour l'usage bienfaisant qu'on peut en faire ne se présente pas une fois dans les pages d'un seul historien ecclésiastique d'époque récente. Dans nos études des temps passés nous mettrons tranquillement hors de cause, avec la permission des lecteurs, tous les récits des «espérances chéries en secret» et nous donneronsfort peu d'attention aux raisons de la conduite des hommes du moyen âge qui paraissent logiques aux rationalistes, et probables aux politiciens[140]. Nous nous occuperons seulement de ce que ces singuliers et fantastiques chrétiens du passé dirent d'audible et firent de certain.

La vie de Jérôme ne commence en aucune façon comme celle d'un moine de Palestine; Dean Milman ne nous a pas expliqué comment celle d'aucun homme le pourrait; mais l'enfance de Jérôme en tout cas fut tout autre que recluse, ou précocement religieuse. Il était né de riches parents vivant de leur propre bien; c'est peut-être le nom de sa ville natale au nord de l'Illyrie (Stridon) qui s'est adouci aujourd'hui en Strigi, près d'Aquileja[141]. En tout cas c'était sous le climatvénitien et en vue des Alpes et de la mer. Il avait un frère et une sœur, un bon grand-père, un précepteur désagréable, et était encore un jeune homme faisant ses études de grammaire à la mort de Julien en 363.

Un jeune homme de dix-huit ans qui avait été bien commencé dans tous les établissements d'études classiques,mais très loin d'être un moine, pas encore un chrétien ni même disposé du tout à remplir les chargestrop sévères pour lui de la vie romaine elle-même! et contemplant sans aversion les splendeurs mondainesou sacrées qui brillaient à ses yeux durant les années de collège qu'il passait dans la capitale.

Car «le prestige et la majesté du paganisme étaient encore concentrés à Rome, les divinités de l'ancienne foi trouvaient leur dernier refuge dans la capitale de l'Empire. Pour un étranger Rome offrait encore l'aspect d'une cité païenne. Elle renfermait 132 temples et 180 plus petites chapelles ou autels encore consacrés à leur Dieu tutélaire et servant à l'exercice public du culte. Le Christianisme ne s'était jamais aventuré à s'emparer de ces quelques monuments qui eussent pu être transformés à son usage, encore moins avait-il le pouvoir de les détruire. Les édifices religieux étaient sous la protection du préfet de la ville et le préfet était habituellement un païen: en tout cas il n'eut souffert aucune atteinte à la paix de la ville, aucune violation de la propriété publique.

«Dominant toute la ville de ses tours, le Capitole, dans sa majesté inattaquée et solennelle, avec ses 30 temples ou autels, qui portaient les noms les plus sacrés des annales religieuses et civiles de Rome, ceux de Jupiter, de Mars, de Romulus, de César, de la Victoire. Quelques années après l'avènement de Théodose à l'empire d'Orient les sacrifices s'accomplissaient encore comme rites nationaux aux frais du public,les pontifes en faisaient l'offrande au nom du genre humain tout entier.L'orateurpaïen va jusqu'à déclarer que l'Empereur aurait craint en les abolissant, de mettre en danger la sûreté de l'État. L'empereur portait encore le titre et les insignes du Souverain Pontife; les consuls avant d'entrer en fonctions montaient au Capitole, les processions religieuses passaient à travers les rues encombrées et le peuple se pressait aux fêtes et aux représentations qui faisaient encore partie du culte païen[142].»

Là Jérôme a dû entendre parler de ce que toutes les sectes chrétiennes tenaient pour le jugement de Dieu entre elles et leur principal ennemi—la mort de l'empereur Julien. Mais nous ne possédons rien qui nous permette de retracer et je ne veux pas conjecturer le cours de ses propres pensées jusqu'au moment où la direction de sa vie tout entière fut changée par le baptême. Nous devons à la candeur qui est la base de son caractère une phrase de lui, relativement à ce changement qui vaut des volumes d'une confession ordinaire. «Je quittai non seulement mes parents et ma famille mais les habitudes luxueuses d'une vie raffinée.»

Ces mots mettent en pleine lumière ce qui, à nos natures moins courageuses semble l'interprétation exagérée par les nouveaux convertis des paroles du Christ: «Celui qui aime son père et sa mère plus que moi, n'est pas digne de moi[143].» Nous nous contentonsde quitter pour des intérêts très inférieurs notre père ou notre mère, et ne voyons pas la nécessité d'aucun plus grand sacrifice; nous connaîtrions plus de nous-mêmes et du christianisme si nous avions plus souvent à soutenir l'épreuve que saint Jérôme trouvait la plus difficile. J'ai vu que ses biographes lui donnaient çà et là des marques de leur mépris parce qu'il est une jouissance à laquelle il ne fut pas capable de renoncer, celle du savoir; et les railleries habituelles sur l'ignorance et la paresse des moines se reportent dans son cas sur la faiblesse d'un pèlerin assez luxueux pour porter sa bibliothèque dans son havresac. Et il serait curieux de savoir (en mettant comme il est de mode de le faire aujourd'hui l'idée de la Providence entièrement de côté) si, sans cet enthousiasme littéraire qui était dans une certaine mesure une faiblesse du caractère de ce vieillard, la Bible fût jamais devenue la bibliothèque de l'Europe.

Car, c'est, remarquez-le, la signification réelle dans sa vertu première du motBible[144]: non pas livre simplement;mais «Bibliotheca», Trésor de Livres; et il serait, je le répète, curieux de savoir jusqu'à quel point,—si Jérôme, au moment même où Rome, qui l'avait instruit, était dépossédée de sa puissance matérielle, n'avait pas fait de sa langue l'oracle de la prophétie hébraïque, ne s'en était pas servi pour constituer une littérature originale et une religion dégagée des terreurs de la loi mosaïque,—l'esprit de la Bible eût pénétré dans les cœurs des Goths, des Francs et des Saxons, sous Théodoric, Clovis et Alfred.

Le destin en avait décidé autrement et Jérôme était un instrument si passif dans ses mains qu'il commença l'étude de l'Hébreu seulement comme une discipline et sans aucune conception de la tâche qu'il avait à accomplir[145]encore moins de la portée de cet accomplissement. J'aurais de la joie à croire que les parolesdu Christ: «S'ils n'entendent pas Moïse et les Prophètes ils ne seront pas persuadés quand même un mort ressusciterait[146]», hantèrent l'esprit du reclus jusqu'à ce qu'il eût résolu que la voix de Moïse et des Prophètes serait rendue audible aux églises de toute la terre. Mais, autant que nous en avons la preuve, aucune telle volonté ni espérance n'exalta les tranquilles instincts de son naturel studieux. Ce fut moitié par exercice d'écrivain, moitié par récréation de vieillard qu'il se plut à adoucir la sévérité de la langue latine, ainsi qu'un cristal vénitien, au feu changeant de la pensée hébraïque; et le «Livre des livres» prit la forme immuable dont tout l'art futur des nations de l'Occident devait être une interprétation de jour en jour élargie.

Et à ce sujet vous avez à remarquer que le point capital n'est pas la traduction des Écritures grecques et hébraïques en un langage plus facile et plus général, mais le fait de lesavoir présentées à l'Église comme étant d'autorité universelle.Les premiers Gentils parmi les chrétiens avaient naturellement une tendance à développer oralement en l'exagérant ou en l'altérant l'enseignement de l'Apôtre des Gentils jusqu'à ce que leur affranchissement de la servitude de la loi judaïque fît place au doute sur son inspiration; et même après la chute de Jérusalem, à l'interdiction épouvantée de son observance. De sorte que, peu d'années seulement après que le reste des Juifs exilés à Pella eut élu le Gentil Marcus comme évêque, et obtenu l'autorisation de retourner à l'Oelia Capitolina bâtie par Adrien sur la montagne de Sion, «ce devintun sujet de doute et de controverse que de savoir si un homme qui sincèrement reconnaissait Jésus comme le Messie mais qui continuait à observer la loi de Moïse pouvait espérer le salut[147]». «Pendant que d'un autre côté les plus instruits et les plus riches de ceux qui avaient le nom de chrétiens, désignés généralement par l'appellation de «sachant» (Gnostique), avaient plus insidieusement effacé l'autorité des évangélistes en se séparant pendant le cours du IIIesiècle «en plus de cinquante sectes distinctes dont on peut faire le compte, et donnèrent naissance à une multitude d'ouvrages dans lesquels les actes et les discours du Christ et de ses apôtres étaient adaptés à leurs doctrines respectives[148].»

Ce serait une tâche d'une difficulté très grande et sans profit que de déterminer dans quelle mesure le consentement de l'Église générale et dans quelle mesure la vie et l'influence de Jérôme contribuèrent à fixer dans leur harmonie et dans leur majesté restées depuis intactes, les canons des Écritures Mosaïque et Apostolique. Tout ce que le jeune lecteur a besoin de savoir c'est que, quand Jérôme mourut à Bethléem, ce grand fait était virtuellement accompli; et les suites de livres historiques et didactiques qui forment notre Bible actuelle (en comptant les apocryphes) régnèrent dès lors sur la pensée naissante des plus nobles races des hommes qui aient vécu sur le globe, comme un messageque leur adressait directement leur créateur et qui,—renfermant tout ce qu'il était nécessaire pour eux d'apprendre de ses desseins à leur égard,—leur commandait, ou conseillait, avec une autorité divine et une infaillible sagesse ce qui était pour eux le meilleur à faire et le plus heureux à souhaiter.

41. Et c'est seulement à ceux-là qui ont obéi sincèrement à la loi de dire jusqu'où l'espérance qui leur a été donnée par le dispensateur de la loi a été réalisée. Les pires «enfants de désobéissance[149]» sont ceux qui acceptent de la parole ce qu'ils aiment et rejettent ce qu'ils haïssent; cette perversité n'est pas toujours consciente chez eux, car la plus grande partie des péchés de l'Église a été engendrée en elle par l'enthousiasme qui dans la méditation et la défense passionnée de parties de l'Écriture facilement saisies, a négligé l'étude et finalement détruit l'équilibre du reste. Quelles formes revêt et quel chemin suit l'esprit d'opiniâtreté avant qu'il arrive à forcer le sens des Écritures pour la perdition d'un homme? Ceci est à examiner pour ceux qui ont la charge des consciences, pas pour nous. L'histoire que nous avons à apprendre doit absolument être tenue en dehors d'un tel débat, et l'influence de la Bible observée exclusivement sur ceux qui reçoivent la parole avec joie et lui obéissent en vérité.

42. Il y a toujours eu cependant une plus grande difficulté à apprécier l'influence de la Bible qu'à distinguer les lecteurs honnêtes des lecteurs demauvaise foi. La prise du christianisme sur les âmes des hommes devra être considérée, quand nous viendrons à l'étudier de près, sous trois chefs: il y a d'abord le pouvoir de la croix elle-même, et de la théorie du salut, sur le cœur; puis l'action des Écritures judaïques et grecques sur l'esprit; puis l'influence sur la morale, de l'enseignement et de l'exemple de la hiérarchie existante. Et quand on veut comparer les hommes tels qu'ils sont et tels qu'ils pourraient avoir été, ces trois questions doivent se poser séparément dans l'esprit: premièrement qu'eût été le caractère de l'Europe sans la charité et le travail signifiés par «portant la Croix»; puis, secondement, que serait devenue l'intellectualité de l'Europe sans la littérature biblique; et enfin que serait devenu l'ordre social de l'Europe sans la hiérarchie de l'Église.

43. Vous voyez que j'ai réuni les mots «charité» et «travail» sous le terme général de «portant la croix». «Si quelqu'un veut me suivre qu'il renonce à soi-même (par la charité) et porte sa croix (par le labeur) et me suive[150].»

L'idée a étéexactementrenversée par le protestantisme moderne qui voit dans la croix non pas un gibet auquel il doit être cloué mais un radeau sur lequel lui et toutes ses propriétés de valeur[151]seront portés sur les flots jusqu'au paradis.

44. Aussi c'est seulement aux jours où la Croix étaitreçue avec courage, l'Écriture méditée avec conscience et le Pasteur écouté avec foi, que la pure parole de Dieu, la brillante épée de l'Esprit[152]peuvent être reconnues dans le cœur et dans la main de la Chrétienté. L'effet de la poésie et de la légende bibliques sur sa pensée peut se suivre plus loin à travers les âges de décadence et dans les champs sans limites; donnant naissance pour nous auParadis perdu, non moins qu'à laDivine Comédie;—auFaustde Gœthe et auCaïnde Byron non moins qu'à l'Imitation de Jésus-Christ.

45. Bien plus, l'écrivain qui veut comprendre le plus complètement possible, l'influence de la Bible sur l'humanité, doit être capable de lire les interprétations qui en sont données par les grands arts de l'Europe à leur apogée. Dans chaque province de la chrétienté, proportionnellement au degré de puissance artistique qu'elle possédait, des séries d'illustrations de la Bible parurent progressivement, commençant par les vignettes qui illustraient les manuscrits et, en passant par la sculpture de grandeur naturelle, finissant par atteindre sa pleine puissance dans une peinture pleine de vérité. Ces enseignements et ces prédications de l'Église par le moyen de l'art, ne sont pas seulement une partie des plus importantes de l'action apostolique générale du christianisme, mais leur étude est une partie nécessaire de l'étude biblique, si bien qu'aucun homme ne peut comprendre la pensée profonde de la Bible elle-même tant qu'il n'a pas appris à lire ces commentaires nationaux et n'a pas pris conscience de leur valeurcollective. Le lecteur protestant qui croit porter sur la Bible un jugement indépendant et l'étudier par lui-même n'en est pas moins à la merci du premier prédicateur doué d'un organe agréable et d'une ingénieuse imagination[153]; recevant de lui avec reconnaissance et souvent avec respect quelque interprétation des textes que l'agréable organe ou l'esprit alerte puisse recommander; mais, en même temps, il ignore entièrement, et, s'il est laissé à sa propre volonté, détruit invariablement comme injurieuses les interprétations profondément méditées de l'Écriture qui, dans leur essence, ont été sanctionnées par le consentement de toute l'Église chrétienne depuis mille ans, et dont la forme a été portée à la perfection la plus haute par l'art traditionnel et l'imagination inspirée des plus nobles âmes qui aient jamais été enfermées dans l'argile humaine.

46. Il y a peu de Pères de l'Église chrétienne dont les commentaires de la Bible ou les théories personnelles de son Évangile n'aient pas été, à l'exultation constante des ennemis de l'Église, altérés et avilis par les fureurs de la controverse ou affaiblis et dénaturés par une irréconciliable hérésie. Au contraire, l'enseignement biblique donné à travers leur art par des hommes tels que Orcagna, Giotto, Angelico, Luca della Robbia et Luini, est littéralement vierge de toute trace terrestre des passions d'un jour. Sa patience, sa douceur et son calme sont incapables des erreurs qui viennent de lacrainte ou de la colère; ils peuvent sans danger dire tout ce qu'ils veulent, ils sont enchaînés par la tradition et dans une sorte de solidarité fraternelle à la représentation par des scènes toujours identiques de doctrines inaltérées; et ils sont forcés par la nature de leur œuvre à une méditation et à une méthode de composition qui ont pour résultat l'état le plus pur et l'usage le plus franc de toute la puissance intellectuelle.

47. Je puis en une fois et sans avoir besoin de revenir sur cette question faire ressortir la différence de dignité et de sûreté entre l'influence sur l'esprit de la littérature et celle de l'art[154]en vous reportant à une page qui met d'ailleurs merveilleusement en lumière la douceur et la simplicité du caractère de saint Jérôme, bien qu'elle soit citée, là où nous la trouvons, sans aucune intention favorable,—à savoir dans la jolie lettre de la reine Sophie-Charlotte (mère du père de Frédéric le Grand) au jésuite Vota, donnée en partie par Carlyle dans son premier volume, chap. IV.

«Comment saint Jérôme, par exemple, peut-il être une clef pour l'Écriture?—insinue-t-elle—citant de Jérôme cet aveu remarquable de sa manière de composer un livre, spécialement de composer ce livre,Commentaires sur les Galates, où il accuse saint Pierre et saint Paul tous deux de fausseté et même d'hypocrisie. Le grand saint Augustin a porté contre lui cette fâcheuse accusation (dit Sa Majesté qui donne le chapitreet le paragraphe) et Jérôme répond: «J'ai suivi les commentaires d'Origène, de...»—cinq ou six personnes différentes qui dans la suite devinrent des hérétiques avant que Jérôme en ait fini avec elles.—«Et pour vous confesser l'honnête vérité», continue Jérôme, «j'ai lu tout cela et, après avoir bourré ma tête d'une grande quantité de choses, j'ai envoyé chercher mon secrétaire et je lui ai dicté, tantôt mes propres pensées, tantôt celles des autres sans beaucoup me souvenir de l'ordre, quelquefois des mots, ni même du sens.» Ailleurs (plus loin, dans le même livre[155]) il dit: «Je n'écris pas moi-même: j'ai un secrétaire et je lui dicte ce qui me vient aux lèvres. Si je désire réfléchir un peu, ou exprimer mieux la chose, ou une chose meilleure, il fronce le sourcil et tout son regard me dit assez qu'il ne peut supporter d'attendre.» Voici un vieux gentleman sacré auquel il n'est pas bon de se fier pour interpréter les Écritures, pense Sa Majesté; mais elle ne dit pas—laissant le père Vota à ses réflexions.» Hélas non, reine Sophie, il ne faut nous en rapporter pour cette sorte de chose ni au vieux saint Jérôme ni à aucune autre lèvre ou esprit humains; mais seulement à l'Éternelle Sophia[156], à la Puissance de Dieu et à la sagesse de Dieu. Au moins pouvez-vous voirdans votre vieil interprète qu'il est absolument franc, innocent, sincère, et qu'à travers un tel homme, qu'il soit oublieux de son auteur, ou pressé par son scribe, il est plus que probable que vous pourrez entendre ce que Dieu sait être le meilleur pour vous; et extrêmement improbable que vous vous pervertissiez, si peu que ce soit, tandis que par un maître prudent et exercé aux artifices de l'art littéraire, retirent dans ses doutes, et adroit dans ses paroles, toute espèce de préjugés et d'erreur peut vous être présentée de façon acceptable, ou même être irrémédiablement fixée en vous, bien qu'à aucun moment il ne vous ait le moins du monde demandé de vous fier à son inspiration.

48. Car la seule confiance, à vrai dire, et la seule sécurité que dans de telles matières nous puissions posséder ou espérer, résident dans notre propre désir d'être guidés justement et dans notre bonne volonté à suivre avec simplicité la direction accordée. Mais toutes nos idées et nos raisonnements au sujet de l'inspiration ont été faussées par notre habitude—d'abord de distinguer à tort ou au moins sans nécessité entre l'inspiration des mots et des actes et secondement par ce fait que nous attribuons une force ou une sagesse inspirées à certaines personnes ou certains écrivains seulement au lieu de l'accorder au corps entier des croyants pour autant qu'ils participent à la grâce du Christ, à l'amourde Dieu, à la Communion du Saint-Esprit[157]. Dans la mesure où chaque chrétien reçoit ou refuse les dons multiples exprimés par cette bénédiction générale, il entre dans l'héritage des Saints ou en est rejeté. Dans la mesure exacte où il renie le Christ, courrouce le Père et chagrine le Saint-Esprit, il perd l'inspiration et la sainteté; et dans la mesure où il croit au Christ, obéit au Père, et se soumet à l'Esprit, il devient inspiré dans le sentiment, dans l'action, dans la parole, dans la réception de la parole, selon les capacités de sa nature. Il ne sera pas doué d'aptitudes plus hautes, ni appelé à une fonction nouvelle, mais rendu capable d'user des facultés naturelles qui lui ont été accordées, là où il le faut, pour la fin la meilleure. Un enfant est inspiré comme un enfant, et une jeune fille comme une jeune fille; les faibles dans leur faiblesse même, et les sages seulement à leur heure. Ceci est pour l'Église, et telle qu'on peut la dégager avec certitude, la théorie de l'inspiration chez tous ses vrais membres; sa vérité ne peut être reconnue qu'en la mettant à l'épreuve, mais je crois qu'il n'y a pas souvenir d'un homme qui l'ait éprouvée et déclarée vaine[158].


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