Chapter 9

[153]Voir les passages dePræterita(III, 34, 39) cités par M. Bardoux, où Ruskin discute sur la Bible avec un protestant «qui ne se fiait qu'à soi pour interpréter tous les sentiments possibles des hommes et des anges» et où à Turin il entre dans un temple où l'on prêche à quinze vieilles femmes «qui sont, à Turin, les seuls enfants de Dieu».—(Note du Traducteur.)

[153]Voir les passages dePræterita(III, 34, 39) cités par M. Bardoux, où Ruskin discute sur la Bible avec un protestant «qui ne se fiait qu'à soi pour interpréter tous les sentiments possibles des hommes et des anges» et où à Turin il entre dans un temple où l'on prêche à quinze vieilles femmes «qui sont, à Turin, les seuls enfants de Dieu».—(Note du Traducteur.)

[154]Ruskin avait dit autrefois (1856) dans un sentiment d'ailleurs différent: «Cet art du dessin qui est de plus d'importance pour la race humaine que l'art d'écrire, car les gens peuvent difficilement dessiner quelque chose sans être de quelque utilité aux autres et à eux-mêmes et peuvent difficilement écrire quelque chose sans perdre leur temps et celui des autres.» (Modern Painters, IV, XVII, 31, cité par M. de la Sizeranne).—(Note du Traducteur).

[154]Ruskin avait dit autrefois (1856) dans un sentiment d'ailleurs différent: «Cet art du dessin qui est de plus d'importance pour la race humaine que l'art d'écrire, car les gens peuvent difficilement dessiner quelque chose sans être de quelque utilité aux autres et à eux-mêmes et peuvent difficilement écrire quelque chose sans perdre leur temps et celui des autres.» (Modern Painters, IV, XVII, 31, cité par M. de la Sizeranne).—(Note du Traducteur).

[155]Commentaires sur les Galates, chap. III.—(Note de l'Auteur.)

[155]Commentaires sur les Galates, chap. III.—(Note de l'Auteur.)

[156]Allusion essentiellement ruskinienne à l'étymologie du mot: Sophie; ici c'est à peine un calembour, mais le lecteur a pu voir au dernier chapitre à propos de la signification délicatement «Saline» du mot Salien et dans les jeux de mots avec «Salés» et «Saillants» jusqu'où pouvait aller la manie étymologique de Ruskin. Pour nous en tenir au passage ci-dessus (Sophie-Sagesse), il trouve son explication (et avec lui tous les jeux de mots de Ruskin, même les plus fatigants), dans les lignes suivantes deSesame and lilies, Of kings treasuries, 15: Il (l'homme instruit) est savant dans la descendance des mots, distingue d'un coup d'œil les mots de bonne naissance des mots canailles modernes, se souvient de leur généalogie, de leurs alliances, de leurs parentés, de l'extension à laquelle ils ont été admis et des fonctions qu'ils ont tenues parmi la noblesse nationale des mots, en tous temps et en tous pays», etc. Je n'ai pas le temps de montrer qu'il y a là encore une forme d'idolâtrie et de celles à la tentation de qui un homme de goût a le plus de peine à ne pas succomber.—(Note du Traducteur.)

[156]Allusion essentiellement ruskinienne à l'étymologie du mot: Sophie; ici c'est à peine un calembour, mais le lecteur a pu voir au dernier chapitre à propos de la signification délicatement «Saline» du mot Salien et dans les jeux de mots avec «Salés» et «Saillants» jusqu'où pouvait aller la manie étymologique de Ruskin. Pour nous en tenir au passage ci-dessus (Sophie-Sagesse), il trouve son explication (et avec lui tous les jeux de mots de Ruskin, même les plus fatigants), dans les lignes suivantes deSesame and lilies, Of kings treasuries, 15: Il (l'homme instruit) est savant dans la descendance des mots, distingue d'un coup d'œil les mots de bonne naissance des mots canailles modernes, se souvient de leur généalogie, de leurs alliances, de leurs parentés, de l'extension à laquelle ils ont été admis et des fonctions qu'ils ont tenues parmi la noblesse nationale des mots, en tous temps et en tous pays», etc. Je n'ai pas le temps de montrer qu'il y a là encore une forme d'idolâtrie et de celles à la tentation de qui un homme de goût a le plus de peine à ne pas succomber.—(Note du Traducteur.)

[157]«Tous les dimanches, si ce n'est plus souvent, le plus grand nombre des personnes bien pensantes en Angleterre reçoit avec reconnaissance, de ses maîtres, une bénédiction ainsi formulée: «La grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, l'amour de Dieu et la communion du Saint-Esprit soient avec vous.» Maintenant je ne sais pas quel sens est attribué dans l'esprit public anglais à ces expressions. Mais ce que j'ai a vous dire positivement est que les trois choses existent d'une façon réelle et actuelle, peuvent être connues de vous, si vous avez envie de les connaître, et possédées si vous avez envie de les posséder.» Suit le commentaire de ces trois mots (Lectures on Art, IV, § 125).—(Note du Traducteur.)

[157]«Tous les dimanches, si ce n'est plus souvent, le plus grand nombre des personnes bien pensantes en Angleterre reçoit avec reconnaissance, de ses maîtres, une bénédiction ainsi formulée: «La grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, l'amour de Dieu et la communion du Saint-Esprit soient avec vous.» Maintenant je ne sais pas quel sens est attribué dans l'esprit public anglais à ces expressions. Mais ce que j'ai a vous dire positivement est que les trois choses existent d'une façon réelle et actuelle, peuvent être connues de vous, si vous avez envie de les connaître, et possédées si vous avez envie de les posséder.» Suit le commentaire de ces trois mots (Lectures on Art, IV, § 125).—(Note du Traducteur.)

[158]Voyez le dernier paragraphe de la page 43 de l'Autel des Esclaves.Chose curieuse, au moment où je revois cette page pour l'impression, on m'envoie une découpure du journal le Chrétien où il y a un commentaire de l'éditeur évangélique orthodoxe qui pourra, dans l'avenir, servir à définir l'hérésie propre de sa secte; il oppose actuellement, dans son audace extrême, le pouvoir du Saint-Esprit à l'œuvre du Christ (je voudrais seulement avoir été à Matlock et avoir entendu l'aimable sermon du médecin).«On a pu assister, samedi dernier, dans le Derbyshire, à un spectacle intéressant et quelque peu inaccoutumé: Deux Amis vêtus à l'ancienne mode—dans le costume original des Quakers,—prêchant au bord de la route un vaste et attentif auditoire, à Matlock. L'un d'eux qui a, comme médecin, une bonne clientèle dans le comté, et se nomme le Dr Charles-A. Fox, fit un énergique appel à ses auditeurs, les pressant de veiller à ce que chacun vécût docilement à la lumière du Saint-Esprit qui est en lui. «Le Christ, au dedans de nous, était l'espoir de la gloire, et c'était parce qu'il était suivi dans le ministère du Saint-Esprit que nous étions sauvés par Lui qui devenait ainsi le commencement et la fin de la loi. Il recommanda à ses auditeurs de ne pas bâtir leur maison sur le sable en croyant au libre et facile évangile qu'on prêche habituellement sur les routes, comme si nous devions être sauvés en «croyant ceci ou cela». Rien, excepté l'action du Saint-Esprit dans l'âme de chacun, ne pourrait nous sauver, et prêcher quoi que ce soit hormis cela était simplement abuser les simples et les crédules de la manière la plus terrible.«Il serait déloyal de critiquer un discours d'après un si court extrait, mais nous devons exprimer notre conviction à savoir que c'est l'obéissance du Christ jusqu'à la mort, la mort sur la croix, bien plutôt que l'action du Saint-Esprit en nous, qui constitue la bonne nouvelle pour les pécheurs.—Ed.»En regard de ce morceau éditorial de la presse théologique moderne en Angleterre, je placerai simplement le 4°, 6° et 13° versets des Romains (en mettant en italique les expressions qui sont d'une plus haute importance et qui sont toujours négligées): «afin quela justice de laLOIsoit accomplie en nous, qui marchons non selon la chair mais selon l'esprit... Car avoir l'esprittournéaux choses de la chair, c'est la mort, mais aux choses de l'esprit, c'est la vie, et la paix... Car, si vous vivez pour la chair, vous mourrez; mais, sic'est par l'espritque vous mortifiez les actes du corps, vous vivrez.»Il serait bon pour la chrétienté que le service baptismal appliquât ce qu'il fait profession d'abjurer.—(Note de l'Auteur.)

[158]Voyez le dernier paragraphe de la page 43 de l'Autel des Esclaves.Chose curieuse, au moment où je revois cette page pour l'impression, on m'envoie une découpure du journal le Chrétien où il y a un commentaire de l'éditeur évangélique orthodoxe qui pourra, dans l'avenir, servir à définir l'hérésie propre de sa secte; il oppose actuellement, dans son audace extrême, le pouvoir du Saint-Esprit à l'œuvre du Christ (je voudrais seulement avoir été à Matlock et avoir entendu l'aimable sermon du médecin).

«On a pu assister, samedi dernier, dans le Derbyshire, à un spectacle intéressant et quelque peu inaccoutumé: Deux Amis vêtus à l'ancienne mode—dans le costume original des Quakers,—prêchant au bord de la route un vaste et attentif auditoire, à Matlock. L'un d'eux qui a, comme médecin, une bonne clientèle dans le comté, et se nomme le Dr Charles-A. Fox, fit un énergique appel à ses auditeurs, les pressant de veiller à ce que chacun vécût docilement à la lumière du Saint-Esprit qui est en lui. «Le Christ, au dedans de nous, était l'espoir de la gloire, et c'était parce qu'il était suivi dans le ministère du Saint-Esprit que nous étions sauvés par Lui qui devenait ainsi le commencement et la fin de la loi. Il recommanda à ses auditeurs de ne pas bâtir leur maison sur le sable en croyant au libre et facile évangile qu'on prêche habituellement sur les routes, comme si nous devions être sauvés en «croyant ceci ou cela». Rien, excepté l'action du Saint-Esprit dans l'âme de chacun, ne pourrait nous sauver, et prêcher quoi que ce soit hormis cela était simplement abuser les simples et les crédules de la manière la plus terrible.

«Il serait déloyal de critiquer un discours d'après un si court extrait, mais nous devons exprimer notre conviction à savoir que c'est l'obéissance du Christ jusqu'à la mort, la mort sur la croix, bien plutôt que l'action du Saint-Esprit en nous, qui constitue la bonne nouvelle pour les pécheurs.—Ed.»

En regard de ce morceau éditorial de la presse théologique moderne en Angleterre, je placerai simplement le 4°, 6° et 13° versets des Romains (en mettant en italique les expressions qui sont d'une plus haute importance et qui sont toujours négligées): «afin quela justice de laLOIsoit accomplie en nous, qui marchons non selon la chair mais selon l'esprit... Car avoir l'esprittournéaux choses de la chair, c'est la mort, mais aux choses de l'esprit, c'est la vie, et la paix... Car, si vous vivez pour la chair, vous mourrez; mais, sic'est par l'espritque vous mortifiez les actes du corps, vous vivrez.»

Il serait bon pour la chrétienté que le service baptismal appliquât ce qu'il fait profession d'abjurer.—(Note de l'Auteur.)

[159]Cf. «Vous êtes peut-être surpris d'entendre parler d'Horace comme d'une personne pieuse. Les hommes sages savent qu'il est sage, les hommes sincères qu'il est sincère. Mais les hommes pieux, par défaut d'attention, ne savent pas toujours qu'il est pieux. Un grand obstacle à ce que vous le compreniez est qu'on vous a fait construire des vers latins toujours avec l'introduction forcée du mot «Jupiter» quand vous étiez en peine d'un dactyle. Et il vous semble toujours qu'Horace ne s'en servait que quand il lui manquait un dactyle. Remarquez l'assurance qu'il nous donne de sa piété:Dis pieta mea, et musa, cordi est, etc. » (Val d'Arno, chap. IX, § 218, 219, 220, 221 et suiv.). Voyez aussi: «Horace est exactement aussi sincère dans sa foi religieuse que Wordsworth, mais tout pouvoir de comprendre les honnêtes poètes classiques a été enlevé à la plupart de nos gentlemens par l'exercice mécanique de la versification au collège. Dans tout le cours de leur vie, ils ne peuvent se délivrer complètement de cette idée que tous les vers ont été écrits comme exercices et que Minerve n'était qu'un mot commode à mettre comme avant-dernier dans un hexamètre et Jupiter comme dernier. Rien n'est plus faux... Horace consacre son pin favori à Diane, chante son hymne automnal à Faunus, dirige la noble jeunesse de Rome dans son hymne à Apollon, et dit à la petite-fille du fermier que les Dieux l'aimeront quoiqu'elle n'ait à leur offrir qu'une poignée de sel et de farine,—juste aussi sérieusement que jamais gentleman anglais ait enseigné la foi chrétienne à la jeunesse anglaise, dans ses jours sincères (The Queen of the air, I, 47, 48). Et enfin: «La foi d'Horace en l'esprit de la Fontaine de Brundusium, en le Faune de sa colline et en la protection des grands Dieux est constante, profonde et effective» (Fors Clavigere, lettre XCII, 111.)—(Note du Traducteur.)

[159]Cf. «Vous êtes peut-être surpris d'entendre parler d'Horace comme d'une personne pieuse. Les hommes sages savent qu'il est sage, les hommes sincères qu'il est sincère. Mais les hommes pieux, par défaut d'attention, ne savent pas toujours qu'il est pieux. Un grand obstacle à ce que vous le compreniez est qu'on vous a fait construire des vers latins toujours avec l'introduction forcée du mot «Jupiter» quand vous étiez en peine d'un dactyle. Et il vous semble toujours qu'Horace ne s'en servait que quand il lui manquait un dactyle. Remarquez l'assurance qu'il nous donne de sa piété:Dis pieta mea, et musa, cordi est, etc. » (Val d'Arno, chap. IX, § 218, 219, 220, 221 et suiv.). Voyez aussi: «Horace est exactement aussi sincère dans sa foi religieuse que Wordsworth, mais tout pouvoir de comprendre les honnêtes poètes classiques a été enlevé à la plupart de nos gentlemens par l'exercice mécanique de la versification au collège. Dans tout le cours de leur vie, ils ne peuvent se délivrer complètement de cette idée que tous les vers ont été écrits comme exercices et que Minerve n'était qu'un mot commode à mettre comme avant-dernier dans un hexamètre et Jupiter comme dernier. Rien n'est plus faux... Horace consacre son pin favori à Diane, chante son hymne automnal à Faunus, dirige la noble jeunesse de Rome dans son hymne à Apollon, et dit à la petite-fille du fermier que les Dieux l'aimeront quoiqu'elle n'ait à leur offrir qu'une poignée de sel et de farine,—juste aussi sérieusement que jamais gentleman anglais ait enseigné la foi chrétienne à la jeunesse anglaise, dans ses jours sincères (The Queen of the air, I, 47, 48). Et enfin: «La foi d'Horace en l'esprit de la Fontaine de Brundusium, en le Faune de sa colline et en la protection des grands Dieux est constante, profonde et effective» (Fors Clavigere, lettre XCII, 111.)—(Note du Traducteur.)

[160]VoirPræterita, I.—(Note du Traducteur.)

[160]VoirPræterita, I.—(Note du Traducteur.)

[161]Cf.Præterita, I, XII: «J'admire ce que j'aurais pu être si à ce moment-là l'amour avait été avec moi au lieu d'être contre moi, si j'avais eu la joie d'un amour permis et l'encouragement incalculable de sa sympathie et de son admiration.» C'est toujours la même idée que le chagrin, sans doute parce qu'il est une forme d'égoïsme, est un obstacle au plein exercice de nos facultés. De même plus haut (page 224 de la Bible): «toutes les adversités, qu'elles résident dans latentationou dans ladouleur» et dans la préfaceArrows of the Chase.«J'ai dit à mon pays des paroles dont pas une n'a été altérée par l'intérêt ou affaiblie par la douleur.» Et dans le texte qui nous occupechagrinest rapproché defautecomme dans ces passagestentationdepeineetintérêtdedouleur.«Rien n'est frivole comme les mourants,» disait Emerson. À un autre point de vue, celui de la sensibilité de Ruskin, la citation dePræterita: «Que serais-je devenu si l'amour avait été avec moi au lieu d'être contre moi,» devrait être rapprochée de cette lettre de Ruskin à Rossetti, donnée par M. Bardoux: «Si l'on vous dit que je suis dur et froid, soyez assuré que cela n'est point vrai. Je n'ai point d'amitiés et point d'amours, en effet; mais avec cela je ne puis lire l'épitaphe des Spartiates aux Thermopyles, sans que mes yeux se mouillent de larmes, et il y a encore, dans un de mes tiroirs, un vieux gant qui s'y trouve depuis dix-huit ans et qui aujourd'hui encore est plein de prix pour moi. Mais si par contre vous vous sentez jamais disposé à me croire particulièrement bon, vous vous tromperez tout autant que ceux qui ont de moi l'opinion opposée. Mes seuls plaisirs consistent à voir, à penser, à lire et à rendre les autres hommes heureux, dans la mesure où je puis le faire, sans nuire à mon propre bien.»—(Note du Traducteur.)

[161]Cf.Præterita, I, XII: «J'admire ce que j'aurais pu être si à ce moment-là l'amour avait été avec moi au lieu d'être contre moi, si j'avais eu la joie d'un amour permis et l'encouragement incalculable de sa sympathie et de son admiration.» C'est toujours la même idée que le chagrin, sans doute parce qu'il est une forme d'égoïsme, est un obstacle au plein exercice de nos facultés. De même plus haut (page 224 de la Bible): «toutes les adversités, qu'elles résident dans latentationou dans ladouleur» et dans la préfaceArrows of the Chase.«J'ai dit à mon pays des paroles dont pas une n'a été altérée par l'intérêt ou affaiblie par la douleur.» Et dans le texte qui nous occupechagrinest rapproché defautecomme dans ces passagestentationdepeineetintérêtdedouleur.«Rien n'est frivole comme les mourants,» disait Emerson. À un autre point de vue, celui de la sensibilité de Ruskin, la citation dePræterita: «Que serais-je devenu si l'amour avait été avec moi au lieu d'être contre moi,» devrait être rapprochée de cette lettre de Ruskin à Rossetti, donnée par M. Bardoux: «Si l'on vous dit que je suis dur et froid, soyez assuré que cela n'est point vrai. Je n'ai point d'amitiés et point d'amours, en effet; mais avec cela je ne puis lire l'épitaphe des Spartiates aux Thermopyles, sans que mes yeux se mouillent de larmes, et il y a encore, dans un de mes tiroirs, un vieux gant qui s'y trouve depuis dix-huit ans et qui aujourd'hui encore est plein de prix pour moi. Mais si par contre vous vous sentez jamais disposé à me croire particulièrement bon, vous vous tromperez tout autant que ceux qui ont de moi l'opinion opposée. Mes seuls plaisirs consistent à voir, à penser, à lire et à rendre les autres hommes heureux, dans la mesure où je puis le faire, sans nuire à mon propre bien.»—(Note du Traducteur.)

[162]Cf.: «Comme j'ai beaucoup aimé—et non dans des fins égoïstes—la lumière du matin est encore visible pour moi sur ces collines, et vous, qui me lisez, vous pouvez croire en mes pensées et en mes paroles, en les livres que j'écrirai pour vous, et vous serez heureux ensuite de m'avoir cru» (The Queen of the air, III).—(Note du Traducteur.)

[162]Cf.: «Comme j'ai beaucoup aimé—et non dans des fins égoïstes—la lumière du matin est encore visible pour moi sur ces collines, et vous, qui me lisez, vous pouvez croire en mes pensées et en mes paroles, en les livres que j'écrirai pour vous, et vous serez heureux ensuite de m'avoir cru» (The Queen of the air, III).—(Note du Traducteur.)

[163]Cf.: «Tout grand symbole et oracle du Paganisme est encore compris au moyen âge et au porche d'Avallon qui est du XIIesiècle, on voit d'un côté Hérodias et sa fille et de l'autre Nessus et Dejanire (Verona and other Lectures: IV,Mending of the Sieve, § 14).—(Note du Traducteur.)

[163]Cf.: «Tout grand symbole et oracle du Paganisme est encore compris au moyen âge et au porche d'Avallon qui est du XIIesiècle, on voit d'un côté Hérodias et sa fille et de l'autre Nessus et Dejanire (Verona and other Lectures: IV,Mending of the Sieve, § 14).—(Note du Traducteur.)

[164]De même dansVal d'Arno, le lion de saint Marc descend en droite ligne du lion de Némée, et l'aigrette qui le couronne est celle qu'on voit sur la tête de l'Hercule de Gamarina (Val d'Arno, I, § 16, p. 13) avec cette différence indiquée ailleurs dans le même ouvrage (Val d'Arno, VIII, § 203, p. 169) «qu'Héraklès assomme la bête et se fait un casque et un vêtement de sa peau, tandis que le grec saint Marc convertit la bête et en fait un évangéliste».Ce n'est pas pour trouver une autre descendance sacrée au Lion de Némée que nous avons cité ce passage, mais pour insister sur toute la pensée de la fin de ce chapitre dela Bible d'Amiens, «qu'il y a un art sacré classique». Ruskin ne voulait pas (Val d'Arno) qu'on opposât grec à chrétien, mais à gothique (p. 161), «car saint Marc est grec comme Héraklès». Nous touchons ici à une des idées les plus importantes de Ruskin, ou plus exactement à un des sentiments les plus originaux qu'il ait apportés à la contemplation et à l'étude des œuvres d'art grecques et chrétiennes, et il est nécessaire, pour le faire bien comprendre, de citer un passage deSaint Mark's Rest, qui, à notre avis, est un de ceux de toute l'œuvre de Ruskin où ressort le plus nettement, où se voit le mieux à l'œuvre, cette disposition particulière de l'esprit qui lui faisait ne pas tenir compte de l'avènement du christianisme, reconnaître déjà une beauté chrétienne dans des œuvres païennes, suivre la persistance d'un idéal hellénique dans des œuvres du moyen âge. Que cette disposition d'esprit à notre avis tout esthétique au moins logiquement en son essence sinon chronologiquement en son origine, se soit systématisée dans l'esprit de Ruskin et qu'il l'ait étendue à la critique historique et religieuse, c'est bien certain. Mais même quand Ruskin compare la royauté grecque et la royauté franque (Val d'Arno, chap.Franchise), quand il déclare dansla Bible d'Amiensque «le christianisme n'a pas apporté un grand changement dans l'idéal de la vertu et du bonheur humains», quand il parle comme nous l'avons vu à la page précédente de la religion d'Horace, il ne fait que tirer des conclusions théoriques du plaisir esthétique qu'il avait éprouvé à retrouver dans une Hérodiade une canéphore, dans un Séraphin une harpie, dans une coupole byzantine un vase grec. Voici le passage deSaint Mark's Rest.«Et ceci est vrai non pas seulement de l'art byzantin, mais de tout art grec. Laissons aujourd'hui de côté le mot de byzantin. Il n'y a qu'un art grec, de l'époque d'Homère à celle du doge Selvo» (nous pourrions dire de Theoguis à la comtesse Mathieu de Noailles), «et ces mosaïques de Saint-Marc ont été exécutées dans la puissance même de Dédale avec l'instinct constructif grec, dans la puissance même d'Athéné avec le sentiment religieux grec, aussi certainement que fut jamais coffre de Cypselus ou flèche d'Érechtée».Puis Ruskin entre dans le baptistère de Saint-Marc et dit: «Au-dessus de la porte est le festin d'Hérode. La fille d'Hérodias danse avec la tête de saint Jean-Baptiste dans un panier sur sa tête; c'est simplement, transportée ici, une jeune fille grecque quelconque d'un vase grec, portant une cruche d'eau sur sa tête... Passons maintenant dans la chapelle sous le sombre dôme. Bien sombre, pour mes vieux yeux à peine déchiffrable, pour les vôtres, s'ils sont jeunes et brillants, cela doit être bien beau, car c'est l'origine de tous les fonds à dômes d'or de Bellini, de Cima et de Carpaccio; lui-même est un vase grec, mais avec de nouveaux Dieux. Le Chérubin à dix ailes qui est dans le retrait derrière l'autel porte écrit sur sa poitrine «Plénitude de la Sagesse». Il symbolise la largeur de l'Esprit, mais il n'est qu'une Harpie grecque et sur ses membres bien peu de chair dissimule à peine les griffes d'oiseaux qu'ils étaient. Au-dessus s'élève le Christ porté dans un tourbillon d'anges et de même que les dômes de Bellini et de Carpaccio ne sont que l'amplification du dôme où vous voyez cette Harpie, de même le Paradis de Tintoret n'est que la réalisation finale de la pensée contenue dans cette étroite coupole.... Ces mosaïques ne sont pas antérieures au XIIIesiècle. Et pourtant elles sont encore absolument grecques dans tous les modes de la pensée et dans toutes les formes de la tradition. Les fontaines de feu et d'eau ont purement la forme de la Chimère et de la Pirène, et la jeune fille dansant, quoique princesse du XIIIesiècle à manches d'hermine, est encore le fantôme de quelque douce jeune fille portant l'eau d'une fontaine d'Arcadie.Cette page n'a pas seulement pour moi le charme d'avoir été lue dans le baptistère de Saint-Marc, dans ces jours bénis où, avec quelques autres disciples «en esprit et en vérité» du maître, nous allions en gondole dans Venise, écoutant sa prédication au bord des eaux, et abordant à chacun des temples qui semblaient surgir de la mer pour nous offrir l'objet de ses descriptions et l'image même de sa pensée, pour donner la vie à ses livres dont brille aujourd'hui sur eux l'immortel reflet. Mais si ces églises sont la vie des livres de Ruskin, elles en sont l'esprit. (Jamais le vers que redit Fantasio: «Tu m'appelles ta vie, appelle-moi ton âme» ne fut d'une application plus juste.) Sans doute les livres de Ruskin ont gardé quelque chose de la beauté de ces lieux. Sans doute, si les livres de Ruskin avaient d'abord créé en nous une espèce de fièvre et de désir qui donnaient, dans notre imagination, à Venise, à Amiens, une beauté que, une fois en leur présence, nous ne leur avons pas trouvée d'abord, le soleil tremblant du canal ou le froid doré d'une matinée d'automne française où ils ont été lus, ont déposé sur ces feuillets un charme que nous ne ressentons que plus tard, moins prestigieux que l'autre, mais peut-être plus profond et qu'ils garderont aussi ineffaçablement que s'ils avaient été trempés dans quelque préparation chimique qui laisse après elle de beaux reflets verdâtres sur les pages, et qui, ici, n'est autre que la couleur spéciale d'un passé. Certes si cette page duRepos de saint Marcn'avait pas d'autre charme, nous n'aurions pas eu à la citer ici. Mais il nous semble que, commentant cette fin du chapitre dela Bible d'Amiens, elle en fera comprendre le sens profond et le caractère si spécialement «ruskinien». Et, rapproché des pages similaires (Voir les notes, pages 213, 214, 338 et 339), il permettra au lecteur de dégager un aspect de la pensée de Ruskin qui aura pour lui, même s'il a lu tout ce qui a été écrit jusqu'à ce jours sur Ruskin, ce charme ou tout au moins ce mérite, d'être, il me semble, montré pour la première fois.—(Note du Traducteur.)

[164]De même dansVal d'Arno, le lion de saint Marc descend en droite ligne du lion de Némée, et l'aigrette qui le couronne est celle qu'on voit sur la tête de l'Hercule de Gamarina (Val d'Arno, I, § 16, p. 13) avec cette différence indiquée ailleurs dans le même ouvrage (Val d'Arno, VIII, § 203, p. 169) «qu'Héraklès assomme la bête et se fait un casque et un vêtement de sa peau, tandis que le grec saint Marc convertit la bête et en fait un évangéliste».

Ce n'est pas pour trouver une autre descendance sacrée au Lion de Némée que nous avons cité ce passage, mais pour insister sur toute la pensée de la fin de ce chapitre dela Bible d'Amiens, «qu'il y a un art sacré classique». Ruskin ne voulait pas (Val d'Arno) qu'on opposât grec à chrétien, mais à gothique (p. 161), «car saint Marc est grec comme Héraklès». Nous touchons ici à une des idées les plus importantes de Ruskin, ou plus exactement à un des sentiments les plus originaux qu'il ait apportés à la contemplation et à l'étude des œuvres d'art grecques et chrétiennes, et il est nécessaire, pour le faire bien comprendre, de citer un passage deSaint Mark's Rest, qui, à notre avis, est un de ceux de toute l'œuvre de Ruskin où ressort le plus nettement, où se voit le mieux à l'œuvre, cette disposition particulière de l'esprit qui lui faisait ne pas tenir compte de l'avènement du christianisme, reconnaître déjà une beauté chrétienne dans des œuvres païennes, suivre la persistance d'un idéal hellénique dans des œuvres du moyen âge. Que cette disposition d'esprit à notre avis tout esthétique au moins logiquement en son essence sinon chronologiquement en son origine, se soit systématisée dans l'esprit de Ruskin et qu'il l'ait étendue à la critique historique et religieuse, c'est bien certain. Mais même quand Ruskin compare la royauté grecque et la royauté franque (Val d'Arno, chap.Franchise), quand il déclare dansla Bible d'Amiensque «le christianisme n'a pas apporté un grand changement dans l'idéal de la vertu et du bonheur humains», quand il parle comme nous l'avons vu à la page précédente de la religion d'Horace, il ne fait que tirer des conclusions théoriques du plaisir esthétique qu'il avait éprouvé à retrouver dans une Hérodiade une canéphore, dans un Séraphin une harpie, dans une coupole byzantine un vase grec. Voici le passage deSaint Mark's Rest.«Et ceci est vrai non pas seulement de l'art byzantin, mais de tout art grec. Laissons aujourd'hui de côté le mot de byzantin. Il n'y a qu'un art grec, de l'époque d'Homère à celle du doge Selvo» (nous pourrions dire de Theoguis à la comtesse Mathieu de Noailles), «et ces mosaïques de Saint-Marc ont été exécutées dans la puissance même de Dédale avec l'instinct constructif grec, dans la puissance même d'Athéné avec le sentiment religieux grec, aussi certainement que fut jamais coffre de Cypselus ou flèche d'Érechtée».

Puis Ruskin entre dans le baptistère de Saint-Marc et dit: «Au-dessus de la porte est le festin d'Hérode. La fille d'Hérodias danse avec la tête de saint Jean-Baptiste dans un panier sur sa tête; c'est simplement, transportée ici, une jeune fille grecque quelconque d'un vase grec, portant une cruche d'eau sur sa tête... Passons maintenant dans la chapelle sous le sombre dôme. Bien sombre, pour mes vieux yeux à peine déchiffrable, pour les vôtres, s'ils sont jeunes et brillants, cela doit être bien beau, car c'est l'origine de tous les fonds à dômes d'or de Bellini, de Cima et de Carpaccio; lui-même est un vase grec, mais avec de nouveaux Dieux. Le Chérubin à dix ailes qui est dans le retrait derrière l'autel porte écrit sur sa poitrine «Plénitude de la Sagesse». Il symbolise la largeur de l'Esprit, mais il n'est qu'une Harpie grecque et sur ses membres bien peu de chair dissimule à peine les griffes d'oiseaux qu'ils étaient. Au-dessus s'élève le Christ porté dans un tourbillon d'anges et de même que les dômes de Bellini et de Carpaccio ne sont que l'amplification du dôme où vous voyez cette Harpie, de même le Paradis de Tintoret n'est que la réalisation finale de la pensée contenue dans cette étroite coupole.

... Ces mosaïques ne sont pas antérieures au XIIIesiècle. Et pourtant elles sont encore absolument grecques dans tous les modes de la pensée et dans toutes les formes de la tradition. Les fontaines de feu et d'eau ont purement la forme de la Chimère et de la Pirène, et la jeune fille dansant, quoique princesse du XIIIesiècle à manches d'hermine, est encore le fantôme de quelque douce jeune fille portant l'eau d'une fontaine d'Arcadie.

Cette page n'a pas seulement pour moi le charme d'avoir été lue dans le baptistère de Saint-Marc, dans ces jours bénis où, avec quelques autres disciples «en esprit et en vérité» du maître, nous allions en gondole dans Venise, écoutant sa prédication au bord des eaux, et abordant à chacun des temples qui semblaient surgir de la mer pour nous offrir l'objet de ses descriptions et l'image même de sa pensée, pour donner la vie à ses livres dont brille aujourd'hui sur eux l'immortel reflet. Mais si ces églises sont la vie des livres de Ruskin, elles en sont l'esprit. (Jamais le vers que redit Fantasio: «Tu m'appelles ta vie, appelle-moi ton âme» ne fut d'une application plus juste.) Sans doute les livres de Ruskin ont gardé quelque chose de la beauté de ces lieux. Sans doute, si les livres de Ruskin avaient d'abord créé en nous une espèce de fièvre et de désir qui donnaient, dans notre imagination, à Venise, à Amiens, une beauté que, une fois en leur présence, nous ne leur avons pas trouvée d'abord, le soleil tremblant du canal ou le froid doré d'une matinée d'automne française où ils ont été lus, ont déposé sur ces feuillets un charme que nous ne ressentons que plus tard, moins prestigieux que l'autre, mais peut-être plus profond et qu'ils garderont aussi ineffaçablement que s'ils avaient été trempés dans quelque préparation chimique qui laisse après elle de beaux reflets verdâtres sur les pages, et qui, ici, n'est autre que la couleur spéciale d'un passé. Certes si cette page duRepos de saint Marcn'avait pas d'autre charme, nous n'aurions pas eu à la citer ici. Mais il nous semble que, commentant cette fin du chapitre dela Bible d'Amiens, elle en fera comprendre le sens profond et le caractère si spécialement «ruskinien». Et, rapproché des pages similaires (Voir les notes, pages 213, 214, 338 et 339), il permettra au lecteur de dégager un aspect de la pensée de Ruskin qui aura pour lui, même s'il a lu tout ce qui a été écrit jusqu'à ce jours sur Ruskin, ce charme ou tout au moins ce mérite, d'être, il me semble, montré pour la première fois.—(Note du Traducteur.)

[165]«Le grec lui-même sur ses poteries ou ses amphores mettait un Hercule égorgeant des lions» (la Couronne d'olivier sauvage, traduction Elwall, p. 44).—(Note du traducteur.)

[165]«Le grec lui-même sur ses poteries ou ses amphores mettait un Hercule égorgeant des lions» (la Couronne d'olivier sauvage, traduction Elwall, p. 44).—(Note du traducteur.)

[166]Allusion au XIVelivre des Songes où Samson déchire un jeune lion «comme s'il eût déchiré un chevreau sans avoir rien en sa main». «Et voici, quelques jours après, il y avait dans le corps du lion un essaim d'abeilles et du miel... Et il leur dit: «De celui qui dévorait est procédée la nourriture, et la douceur est sortie de celui qui est fort» (Songes, XIV, 5-20).—(Note du Traducteur.)

[166]Allusion au XIVelivre des Songes où Samson déchire un jeune lion «comme s'il eût déchiré un chevreau sans avoir rien en sa main». «Et voici, quelques jours après, il y avait dans le corps du lion un essaim d'abeilles et du miel... Et il leur dit: «De celui qui dévorait est procédée la nourriture, et la douceur est sortie de celui qui est fort» (Songes, XIV, 5-20).—(Note du Traducteur.)

[167]Contre un lion (I Samuel, XVII, 34-38).—(Note du Traducteur.)

[167]Contre un lion (I Samuel, XVII, 34-38).—(Note du Traducteur.)

[168]Daniel. (Voir Daniel, chap. VI).—(Note du Traducteur.)

[168]Daniel. (Voir Daniel, chap. VI).—(Note du Traducteur.)

[169]Allusion probable à Virgile:«Nec magnos metuent armenta leones.»(Églogues, IV, 22.)(Note du Traducteur.)

[169]Allusion probable à Virgile:

«Nec magnos metuent armenta leones.»

(Églogues, IV, 22.)

(Note du Traducteur.)

[170]« On ne nuira point, et on ne fera aucun dommage à personne dans toute la montagne de ma Sainteté» (Isaïe, XI, 9).—(Note du Traducteur.)

[170]« On ne nuira point, et on ne fera aucun dommage à personne dans toute la montagne de ma Sainteté» (Isaïe, XI, 9).—(Note du Traducteur.)

[171]«Pour ce qui est de ce jour et de cette heure, personne ne le sait.» (Saint-Mathieu, XXIV, 36).—(Note du Traducteur.)

[171]«Pour ce qui est de ce jour et de cette heure, personne ne le sait.» (Saint-Mathieu, XXIV, 36).—(Note du Traducteur.)

[172]Voir la même idée dans Renan,Vie de Jésus, et notamment pages 201 et 295. Renan prétend que cette idée est exprimée par Jésus et s'appuie sur saint Matthieu, VI, 10, 33;—saint Marc, XII, 34;—saint Luc, XI, 2; XII, 31; XVII, 20, 21. Mais les textes sont bien vagues, excepté peut-être saint Marc, XII, 34, et saint Luc, XVII, 21.—(Note du Traducteur.)

[172]Voir la même idée dans Renan,Vie de Jésus, et notamment pages 201 et 295. Renan prétend que cette idée est exprimée par Jésus et s'appuie sur saint Matthieu, VI, 10, 33;—saint Marc, XII, 34;—saint Luc, XI, 2; XII, 31; XVII, 20, 21. Mais les textes sont bien vagues, excepté peut-être saint Marc, XII, 34, et saint Luc, XVII, 21.—(Note du Traducteur.)

[173]Cf. Bossuet,Élévations sur les mystères, IV, 8: «Contenons les vives saillies de nos pensées vagabondes, par ce moyen nous commanderons en quelque sorte aux oiseaux du ciel. Empêchons nos pensées de ramper comme font les reptiles sur la terre... Ce sera dompter des lions que d'assujettir notre impétueuse colère.»—(Note du Traducteur.)

[173]Cf. Bossuet,Élévations sur les mystères, IV, 8: «Contenons les vives saillies de nos pensées vagabondes, par ce moyen nous commanderons en quelque sorte aux oiseaux du ciel. Empêchons nos pensées de ramper comme font les reptiles sur la terre... Ce sera dompter des lions que d'assujettir notre impétueuse colère.»—(Note du Traducteur.)

1. C'est un privilège reconnu à tout sacristain qui aime sa cathédrale, de déprécier par comparaison toutes les cathédrales de son pays qui y ressemblent, et tous les édifices du globe qui en diffèrent. Mais j'aime un trop grand nombre de cathédrales, quoique je n'aie jamais eu le bonheur de devenir sacristain d'aucune, pour me permettre l'exercice facile et traditionnel du privilège en question, et je préfère vous prouver ma sincérité et vous faire connaître mon opinion dès le début, en confessant que la cathédrale d'Amiens n'a pas à tirer vanité de ses tours, que sa flèche centrale[174]est simplement le joli caprice d'un charpentier de village, que son ensemble architectural est, en noblesse, inférieur à Chartres[175], en sublimité à Beauvais, en splendeur décorative à Reims, et à Bourges, pour la grâce des figures sculptées. Elle n'a rien qui ressemble aux jointoiements et aux moulures si habiles des arcades de Salisbury;rien de la puissance de Durham; elle ne possède ni les incrustations dédaliennes de Florence, ni l'éclat de fantaisie symbolique de Vérone. Et pourtant dans l'ensemble et plus que celles-ci, dépassée par elles en éclat et en puissance, la cathédrale d'Amiens mérite le nom qui lui est donné par M. Viollet-le-Duc, «le Parthénon de l'architecture gothique[176]».

Gothique, vous entendez; gothique dégagé de toute tradition romane[177]et de toute influence arabe; gothique pur, exemplaire, insurpassable et incritiquable, ses principes propres de construction étant une fois compris et admis.

2. Il n'y a pas aujourd'hui de voyageur instruit qui n'ait quelque notion du sens de ce qu'on appelle communément et justement «pureté de style» dans les formes d'art qu'ont pratiquées les nations civilisées, et il n'y en a qu'un petit nombre qui soient ignorants des intentions distinctives et du caractère propre du gothique. Le but d'un bon architecte gothique était d'élever, avec la pierre extraite du lieu où il avait à bâtir, un édifice aussi haut et aussi spacieux que possible, donnant à l'œil l'impression de la solidité que le raisonnement et le calcul garantissaient, tout celasans y passer un temps trop prolongé et fatigant, et sans dépense excessive et accablante de travail humain.

Il ne désirait pas épuiser pour l'orgueil d'une cité les énergies d'une génération ou les ressources d'un royaume; il bâtit pour Amiens avec les forces et les finances d'Amiens, avec la chaux des rochers de la Somme[178]et sous la direction successive de deux évêques;dont l'un présida aux fondations de l'édifice et l'autre y rendit grâces pour son achèvement. Son but d'artiste, ainsi que pour tous les architectes sacrés de son époque dans le Nord, était d'admettre autant de lumière dans l'édifice que cela était compatible avec sa solidité; de rendre sa structure sensible à la raison et magnifique, mais non pas singulière ni à effet, et d'ajouter encore à la puissance de cette structure à l'aide d'ornements suffisants à l'embellir, sans toutefois se laisser aller dans un enthousiasme déréglé à en exagérer la richesse, ou dans un moment d'insolente ivresse ou d'égoïsme à faire montre de son habileté. Et enfin il voulait faire de la sculpture de ses murs et de ses portes, un alphabet et un épitomé de la religion dont la connaissance et l'inspiration permît de rendre en dedans de ses portes un culte acceptable au Seigneur dont la Crainte était dans Son Saint Temple et dont le trône était dans le Ciel[179].

3. Il n'est pas facile au citoyen du moderne agrégat de méchantes constructions, et de mauvaises vies tenues en respect par les constables, quenousnommons une ville—dont il est convenu que les rues les plus larges sont consacrées à encourager le vice et les étroites à dissimuler la misère—il n'est pas facile, dis-je, à l'habitant d'une cité aussi méprisable de comprendre le sentiment d'un bourgeois des âges chrétiens pour sa cathédrale. Pour lui, le texte tout simplement et franchement cru: «Là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d'eux[180]», était étendu à une promesse plus large, s'appliquant à un grand nombre d'honnêtes et laborieuses personnes assembléesen son nom. «Il sera mon peuple et je serai son Dieu[181]», et ces mots recevaient pour eux un sens plus profond de cette croyance gracieusement locale et simplement aimante que le Christ, comme il était un Juif au milieu des Juifs, un Galiléen au milieu des Galiléens était aussi partout où il y avait de ses disciples, même les plus pauvres, quelqu'un de leur pays, et que leur propre «Beau Christ d'Amiens» était aussi réellement leur compatriote que s'il était né d'une vierge picarde.

4. Il faut se souvenir cependant,—et ceci est un point théologique sur lequel repose beaucoup du développement architectural des basiliques du Nord,—que la partie de l'édifice dans laquelle on croyait que la présence divine était constante, comme dans le Saint des Saints juif, était seulement le chœur clos, devant lequel les bas côtés et les transepts pouvaient devenir le Lit de Justice du roi, comme dans la salle du trône du Christ; et dont le maître-autel était protégé toujours des bas côtés qui l'entouraient à l'est par une clôture du travail d'ouvrier le plus fini, tandis que, de ces bas côtés rayonnait une suite de chapelles ou de cellules, chacune dédiée à un saint particulier. Cette conception du Christ dans la société de ses saints (la chapelle la plus à l'est de toutes étant celle consacrée à la Vierge) se trouvait à la base de la disposition entière de l'abside avec ses supports et ses séparations d'arcs-boutants et de trumeaux; et les formes architecturales ne pourront jamais vraiment nous ravir, si nous nesommes pas en sympathie avec la conception spirituelle d'où elles sont sorties[182]. Nous parlons follement et misérablement de symboles et d'allégories: dans la vieille architecture chrétienne, toutes les parties de l'édifice doivent être lues à la lettre; la cathédrale est pour ses constructeurs la Maison de Dieu[183], elle est entourée, comme celle d'un roi terrestre, de logements moindres pour ses serviteurs; et les glorieuses sculptures du chœur, celles de son enceinte extérieure[184], et à l'intérieur, celles de ses boiseries que, presque instinctivement, un curé anglais croirait destinées à la glorification des chanoines, étaient en réalité la manière du charpentier amiénois de rendre à son Maître-Charpentier[185]la maison confortable[186]; et non moins de montrer son talent natif et sans rival de charpentier, devant Dieu et les hommes.

Quoi que vous vouliez voir à Amiens, ou soyez forcé de laisser de côté sans l'avoir vu, si les écrasantes responsabilités de votre existence et la locomotion précipitée qu'elles nécessitent inévitablement vous laissaient seulement un quart d'heure sans être hors d'haleine pour la contemplation de la capitale de la Picardie, donnez-le entièrement au chœur de la cathédrale.

Les bas-côtés et les porches, les fenêtres en ogives et les roses, vous pouvez les voir ailleurs aussi bien qu'ici, mais un tel ouvrage de menuiserie, vous ne le pouvez pas[187]. C'est du flamboyant dans son plein développementjuste au moment où le XVesiècle vient de finir. Cela a quelque chose de la lourdeur flamande mêlée à la plaisante flamme française; mais sculpter lebois est la joie du Picard depuis sa jeunesse et autant que je sache jamais rien d'aussi beau n'a été taillé dans les bons arbres d'aucun pays du monde entier. C'est en bois doux et d'un jeune grain, du chêne, traité et choisipour un tel travail, et qui résonne encore comme il y a quatre cents ans. Sous la main du sculpteur il semble se modeler comme de l'argile, se plier comme de la soie pousser comme de vivantes branches, jaillir comme une vivante flamme. Les dais couronnant les dais, les clochetons jaillissant des clochetons, cela s'élance et s'entrelace en une clairière enchantée, inextricable, impérissable, plus pleine de feuillage qu'aucune forêt et plus pleine d'histoire qu'aucun livre.

Je n'ai jamais été capable de décider quelle était vraiment la meilleure manière d'approcher la cathédrale pour la première fois. Si vous avez plein loisir, si le jour est beau et si vous n'êtes pas effrayé par une heure de marche, la vraie chose à faire serait de descendre la rue principale de la vieille ville, traverser la rivière et passer tout à fait en dehors vers la colline calcaire[188], où la citadelle plonge ses fondations et à qui elle emprunte ses murailles; gravissez-la jusqu'au sommet et regardez en bas dans le «fossé» sec de la citadelle ou plus véritablement la sèche vallée de la mort; elle est à peu près aussi profonde qu'un vallon du Derbyshire (ou, pour être plus précis, que la partie supérieure de l'Heureuse valléeà Oxford, au-dessus du Bas-Hinksey); et de là, levez les yeux jusqu'à la cathédrale en montant les pentes de la cité. Comme cela vous vous rendrez compte de la vraie hauteur des tours par rapport aux maisons, puis en revenant dans la ville trouvez votre chemin pour arriver à sa montagne de Sion[189], par n'importe quelles étroites rues de traverse et lesponts que vous trouverez; plus les rues seront tortueuses et sales, mieux ce sera, et que vous arriviez d'abord à la façade ouest ou à l'abside, vous les trouverez dignes de toutes les peines que vous aurez prises pour les atteindre.

Mais, si le jour est sombre comme cela peut quelquefois arriver, même en France, depuis quelques années, ou si vous ne pouvez ou ne voulez marcher, ce qui est une chose possible aussi à cause de tous nos sports athlétiques, lawn-tennis, etc.,—ou s'il faut vraiment que vous alliez à Paris cet après-midi et si vous voulez seulement voir tout ce que vous pouvez en une heure ou deux—alors en supposant cela, malgré ces faiblesses, vous êtes encore une gentille sorte de personne pour laquelle il est de quelque importance de savoir par où elle arrivera à une jolie chose et commencera à la regarder. J'estime que le meilleur chemin est alors de monter à pied, de l'Hôtel de Franceou de la place du Périgord, la rue des Trois-Cailloux vers la station de chemin de fer. Arrêtez-vous un moment sur le chemin pour vous tenir en bonne humeur, et achetez quelques tartes ou bonbons pour les enfants dans une des charmantes boutiques de pâtissier qui sont sur la gauche. Juste après les avoir passées, demandez le théâtre; et aussitôt après vous trouverez également sur la gauche trois arcades ouvertes sous lesquelles vous pourrez passer, vous laisserez derrière vous le Palais de justice, et monterez droit au transept sud qui a vraiment en soi de quoi plaire à tout le monde.

Il est simple et sévère en bas, délicatement ajouré et dentelé au sommet et paraît d'un seul morceau, quoiqu'il ne le soit pas. Chacun doit aimer l'élan et la ciselure transparente de la flèche qui est au-dessuset qui semble se courber vers le vent d'ouest—bien que ce ne soit pas. Du moins sa courbure est une longue habitude contractée graduellement, avec une grâce et une soumission croissantes, pendant ces trois derniers cents ans. Et, arrivant tout à fait au porche, chacun doit aimer la jolie petite madone française qui en occupe le milieu avec sa tête un peu de côté, et son nimbe mis un peu de côté aussi comme un chapeau seyant. Elle est une madone de décadence en dépit ou plutôt en raison de toute sa joliesse[190]et de son gaisourire de soubrette; et elle n'a rien à faire ici non plus, car ceci est le porche de Saint-Honoré, non le sien; rude et gris, saint Honoré avait coutume de se tenir làpour vous recevoir; il est maintenant banni au porche nord où jamais n'entre personne.

Cela eut lieu il y a longtemps, au XIVesiècle, quand le peuple commença à trouver le christianisme tropgrave, imagina pour la France une foi plus joyeuse et voulut avoir partout des Madones-soubrettes aux regards brillants, laissant sa propre Jeanne d'Arc aux yeux sombres se faire brûler comme sorcière; et depuis lors les choses allèrent leur joyeux train, tout droit, «ça allait, ça ira», jusqu'aux plus joyeux jours de la guillotine. Mais pourtant ils savaient encore sculpter au XIVesiècle, et la Madone et son linteau d'aubépine en fleurs[191]sont dignes que vous les regardiez, et plus encore les sculptures aussi délicates et plus calmes[192]qui sont au-dessus et qui racontent la propre histoire de saint Honoré, dont on parle peu aujourd'hui dans le faubourg parisien qui porte son nom.

Je ne veux pas vous retenir maintenant pour vous raconter l'histoire de saint Honoré (trop content seulement de vous laisser à cet égard quelque curiosité si c'était possible[193]), car certainement vous êtes impatients d'entrer dans l'église, et vous ne pouvez pas y entrerd'une meilleure manière que par cette porte. Car toutes les cathédrales de quelque importance produisent à peu près le même effet quand vous y pénétrez par la porte ouest; mais je n'en connais pas d'autre qui montre autant de sa noblesse du transept intérieur sud; la rose en face est d'une exquise finesse de réseau et d'un éclat charmant; et les piliers des bas-côtés du transept forment des groupes merveilleux avec ceux du chœur et de la nef. Vous vous rendrez aussi mieux compte de la hauteur de l'abside, si elle se découvre à vous comme vous allez du transept à la nef centrale que si vous la voyez tout à coup de l'extrémité ouest de la nef; là il serait presque possible à une personne irrévérente de trouver la nef étroite plutôt que l'abside haute. Donc, si vous voulez me laisser vous conduire, entrez à cette porte du transept sud et mettez un sou dans la sébile de chacun des mendiants qui sont là à demander; cela ne vous regarde pas de savoir s'il convient qu'ils soient là ou non—ni s'ils méritent d'avoir le sou—sachez seulement si vous-même méritez d'en avoir un à donner et donnez-le gentiment et non comme s'il vous brûlait les doigts. Puis étant une fois entré, donnez-vous telle sensation d'ensemble qu'il vous plaira—en promettant au gardien de revenir pour voir convenablement (seulement pensez à tenir votre promesse), et, durant le premier quart d'heure, ne voyez que ce que votre fantaisie vous conseillera, mais du moins, comme je vous l'ai dit, regardez l'abside de la nef et toutes les parties transversales de l'édifice en partant de son centre. Alors vous saurez, quand vous retournerez dehors, dans quel but a travaillé l'architecte et ce que ses contreforts et le réseau de ses verrières signifient, car il faut toujours se représenterl'extérieur d'une cathédrale française, excepté sa sculpture, comme l'envers d'une étoffe qui vous aide à comprendre comment les fils produisent le dessin tissé ou brodé du dessus[194].

Et si vous ne vous sentez pas pris d'admiration pour ce chœur et le cercle de lumière qui l'entoure, quand vous levez les regards vers lui du milieu de la croix, vous n'avez pas besoin de continuer à voyager à la recherche de cathédrales, car la salle d'attente de n'importe quelle station est un endroit bien mieux fait pour vous; mais, s'il vous confond et vous ravit d'abord, alors plus vous le connaîtrez, plus votre étonnement grandira. Car il n'est pas possible à l'imagination et aux mathématiques unies de faire avec du verre et de la pierre quelque chose de plus noble ou de plus puissant que cette procession de verrières, ni rien qui donne plus l'impression de la hauteur et dont la hauteur réelle ait été déterminée par un calcul aussi réfléchi et aussi prudent.

9. Du pavé à la clef de voûte il n'y a que 132 pieds français—environ 130 anglais. Songez seulement, vous qui avez été en Suisse—que la chute du Staubbach à 900 pieds[195]. Bien mieux, le rocher de Douvres au-dessous du château, juste où finit la promenade, est deux fois aussi haut, et les petits cokneys qui paradent sur l'asphalte à la polka militaire, se croient, je pense, aussi grands; mais avec les petits logements, huttes et cahutes qu'ils ont mis autour, ils ont réussi à le faireparaître de la grandeur d'un four à chaux moyen. Pourtant il a deux fois la hauteur de l'abside d'Amiens! et il faut une solide construction pour qu'en ne se servant que de morceaux de chaux comme ceux qu'on peut extraire dans le voisinage de la Somme, on arrive à faire durer 600 ans une œuvre seulement moitié moins haute.

10. Cela demande une bonne construction, dis-je, et vous pouvez même affirmer la meilleure qui fut jamais ou sera vraisemblablement vue de longtemps sur le sol immuable et fécond où l'on pouvait compter que se maintiendrait à jamais un pilier quand il avait été bien édifié, et où des nefs de trembles, des vergers de pommes, et des touffes de vigne, fournissaient le modèle de tout ce qui pouvait le plus magnifiquement devenir sacré dans la permanence de la pierre sculptée. Du bloc brut placé sur l'extrémité du Bethel druidique àcetteMaison du Seigneur et cette porte du Ciel au bleu vitrage[196], vous avez le cours entier et l'accomplissement de tout l'amour et de tout l'art des architectes religieux du nord.

11. Mais remarquez encore et attentivement que cette abside d'Amiens n'est pas seulement la meilleure, mais la première chose exécutée parfaitement en ce genre par la chrétienté du nord. Aux pages 323 et 327[197]du tome VI de M. Viollet-le-Duc vous trouverez l'histoire exacte du développement de ces ogives à travers lesquelles vient briller en ce moment à vos yeux la lumière de l'orient, depuis les formes moins parfaites, les premières ébauches de Reims; et l'apogée de la parfaitejustesse fut si éphémère, qu'ici, de la nef au transept, bâti seulement dix ans plus tard, il y a déjà un petit changement dans le sens non de la décadence mais d'une précision plus grande qu'il n'est absolument nécessaire[198]. Le point où commence la décadence on ne peut pas, parmi les charmantes fantaisies qui suivirent, le fixer exactement; mais exactement et indiscutablement nous savons que cette abside d'Amiens est la première œuvre d'une parfaite pureté de vierge—le Parthénon, encore en ce sens,—de l'architecture gothique.

12. Qui la bâtit, demanderons-nous? Dieu et l'homme est la première et la plus fidèle réponse. Les étoiles dans leur cours la bâtirent et les nations. L'Athéné des Grecs a travaillé ici, et le Père des dieux romains, Jupiter, et Mars Gardien. Le Gaulois a travaillé ici, et le Franc, le chevalier normand, le puissant Ostrogoth, et l'Anachorète amaigri d'Idumée.

L'homme qui la bâtit effectivement se préoccupait peu que vous le sachiez jamais, et les historiens ne le glorifient pas; tous les blasons possibles de coquins et de fainéants, vous pouvez les trouver dans ce qu'ils appellent leur «histoire»; mais c'est probablement la première fois que vous lisez le nom de Robert de Luzarches. Je dis, il se préoccupât peu, nous ne sommes pas sûrs qu'il se préoccupât du tout. Il ne signe son nom nulle part, autant que je sache. Vous trouverez peut-être çà et là dans l'édifice des initialesrécemment gravées par de remarquables visiteurs anglais désireux d'immortalité. Mais Robert le constructeur ou au moins le maître de la construction, n'a gravé les siennes dans aucune pierre. Seulement quand, après sa mort, la pierre angulaire de la cathédrale eût été découverte avec des acclamations, pour célébrer cet événement on écrivit la légende suivante, rappelant le nom de tous ceux qui avaient eu leur part ou leur parcelle du travail,—dans le milieu du labyrinthe qui alors existait dans les dallages de la nef. Il faut que vous la lisiez d'une voix légère; elle fut gaiement rimée pour vous par la pure gaieté française qui ne ressemblait pas le moins du monde à celle duThéâtre des Folies.

En l'an de Grâce mil deux centEt vingt, fut l'œuvre de cheensPremièrement encomenchie.A donc y ert de cheste evesquieEvrart, evêque bénis;Et, Roy de France, LoysQui fut fils Philippe le Sage.Qui maistre y est de l'œuvreMaistre Robert estoit nomésEt de Luzarches surnomés.Maistre Thomas fu après luiDe Cormont. Et après, son filzMaistre-Regnault, qui mestreFist a chest point chi clieste lectreQue l'incarnation valoitTreize cent, moins douze, en faloit.

13. J'ai écrit les chiffres en lettres, autrement le mètre n'eût pas été clair.—En réalité, ils étaient représentés ainsi «IIC et XX» «XIIIC moins XII». Je cite l'inscription d'après l'admirable petit livre de M. l'abbé Rozé:Visite à la Cathédrale d'Amiens—(Sup.Lib. de Mgr l'Évêque d'Amiens, 1877),—que chaque voyageur reconnaissant devrait acheter, car je vais seulement en voler un petit morceau çà et là. Je souhaiterais seulement qu'il y eût eu aussi à voler une traduction de la légende; car il y a un ou deux points à la fois de doctrine et de chronologie sur lesquels j'aurais aimé avoir l'opinion de l'abbé. Toutefois, le sens principal de la poésie vers par vers, nous paraît être ce qui suit:

En l'an de grâce douze centVingt, l'œuvre tombant alors en ruineFut d'abord recommencée,Alors était de cet évêchéÉverard l'Évêque béniEt roi de France LouisQui était fils de Philippe le Sage.Celui qui était maître de l'œuvreÉtait appelé Maître RobertEt nommé de plus de Luzarche.Maître Thomas fut après luiDe Cormont. Et après lui son filsMaître Reginald qui pour être misÀ ce point-ci, fit ce texteQuand l'Incarnation fut vérifiéeTreize cents moins douze qu'il s'en fallait.

De cette inscription, tandis que vous êtes là où elle était jadis (elle a été mise ailleurs quand on a poli l'ancien pavé, dans l'année même je le constate avec tristesse, de mon premier voyage sur le continent, en 1828, alors que je n'avais pas encore tourné mon attention vers l'architecture religieuse), quelques points sont à retenir—si vous avez encore un peu de patience.

14. «L'œuvre» c'est-à-dire l'Œuvre propre d'Amiens, sa cathédrale, était «déchéant», tombant en ruine pour la—je ne puis pas dire tout de suite si c'était la—quatrième,cinquième ou quantième fois—dans l'année 1220. Car c'était une chose extraordinairement difficile pour le petit Amiens qu'un travail pareil fût bien exécuté tant le diable travaillait durement contre lui. Il bâtit sa première église épiscopale (guère plus que le tombeau-chapelle de Saint-Firmin) vers l'an 330, juste à côté de l'endroit où est la station du chemin de fer sur la route de Paris[199]. Mais après avoir été lui-même à peu près détruit, avec sa chapelle et le reste, par l'invasion franque, s'étant ressaisi et ayant converti ses Francs, il en bâtit une autre, et une cathédrale proprement dite, dans l'emplacement de l'actuelle, sous l'évêque Saint-Save (Saint-Sauve ou Salve). Mais même cette véritable cathédrale était toute en bois, et les Normands la brûlèrent en 881. Reconstruite, elle resta debout deux cents ans; mais fut en grande partie détruite par la foudre en 1019. Rebâtie de nouveau, elle et la ville furent plus ou moins brûlées ensemble par la foudre en 1107. Mon auteur dit tranquillement: «Un incendie provoqué par la même cause détruisit la ville, et une partie de la cathédrale.» La «partie» ayant été rebâtie encore une fois, le tout fut de nouveau réduit en cendres, «réduit en cendre; par le feu du ciel en 1218, ainsi que tous les titres, les martyrologes, les calendriers, et les archives de l'évêché et du chapitre».

C'était alors la cinquième cathédrale, d'après mon compte, qui était en «cendres» selon M. Gilbert—en ruine certainement—déchéante—et une ruine qui eût été l'absolu découragement pour les habitants d'une villemoins vivante,—en 1218. Mais ce fut plutôt un grand stimulant pour l'évêque Évrard et son peuple que la vue de ce terrain qui s'offrait à eux dégagé comme il l'était; et la foudre (feu de l'enfer, pas du ciel, reconnu pour une plaie diabolique, comme en Égypte) devait être bravée jusqu'au bout. Ils ne mirent que deux ans, vous le voyez, à se reprendre et ils se mirent à l'œuvre en 1220, eux, et leur évêque, et leur roi, et leur Robert de Luzarches. Et cette cathédrale qui vous reçoit en ce moment sous ses voûtes fut ce que surent faire leurs mains dans leur puissance.

16. Leur roi était «adonc», à cette époque, Louis VIII qui est encore désigné sous le nom de fils de Philippe-Auguste ou de Philippe le Sage, parce que son père n'était pas mort en 1220; mais il doit avoir abandonné le gouvernement du royaume à son fils, comme son propre père l'avait fait pour lui; le vieux et sage roi se retirant dans son palais et de là guidant silencieusement les mains de son fils, très glorieusement encore pendant trois ans.

Mais, ensuite—et ceci est le point sur lequel j'aurais surtout désiré avoir l'opinion de l'abbé—Louis VIII mourut de la fièvre à Montpensier en 1226. Et la direction entière des travaux essentiels de la cathédrale, et le principal honneur de sa consécration, comme nous le verrons tout à l'heure, émana de saint Louis, pendant une durée de quarante-quatre ans. Et l'inscription fut placée «à ce point-ci» par le dernier architecte, six ans après la mort de Saint Louis. Comment se fait-il que le grand et saint roi ne soit pas nommé?

Je ne dois pas, dans cet abrégé pour le voyageur, perdre du temps à donner des réponses conjecturales aux questions que chaque pas ici fera surgir du templesaccagé. Mais celle-ci en est une très grave; et doit être gardée en nos cœurs jusqu'à ce que nous puissions peut-être en avoir l'explication. D'une chose seulement nous sommes sûrs, c'est qu'au moins l'honneur aussi bien pour les fils des rois que pour les fils des artisans est toujours donné à leurs pères; et que, semble-t-il, le plus grand honneur de tous, est donné ici à Philippe le Sage. De son palais, non de parlement, mais de paix, sortit dans les années où ce temple fut commencé d'être bâti, un édit de véritable pacification: «Qu'il serait criminel pour tout homme de tirer vengeance d'une insulte ou d'une injure avant quarante jours à partir de l'offense reçue—et alors seulement avec l'approbation de l'Évêque du Diocèse.» Ce qui était peut-être un effort plus avisé pour mettre fin au système féodal pris dans son sens saxon[200]qu'aucun de nos projets récents destinés à mettre fin au système féodal pris dans son sens normand.

18. «À ce point-ci». Le point notamment du Labyrinthe incrusté dans le pavé de la cathédrale: emblème consacré d'un grand nombre de choses pour le peuple, qui savait que le sol sur lequel il se tenait était saint, comme la voûte qui était au-dessus de sa tête. Surtout, c'était pour lui un emblème de noble vie humaine,—aux portes étroites, aux parois resserrées, avec une infinie obscurité et l'inextricabilis errorde tous côtés, et, dans ses profondeurs, la nature brutale à dompter.

19. C'est cette signification depuis les jours les plus fièrement héroïques et les plus saintement législateurs de la Grèce, que ce symbole a toujours apporté aux hommes versés dans ses traditions: pour les écoles des artisans il signifiait de plus la noblesse de leur art et sa filiation directe avec l'art divinement terrestre de Dédale, le bâtisseur de labyrinthes, et le premier sculpteur à qui l'on doit une représentation pathétique[201]de la vie humaine et de la mort.

20. Le caractère le plus absolument beau du pouvoir de la vraie foi chrétienne-catholique est en ceci qu'elle reconnaît continuellement pour ses frères—bien plus pour ses pères, les peuples aînés qui n'avaient pas vu le Christ; mais avaient été remplis de l'Esprit de Dieu; et avaient obéi dans la mesure de leur connaissance à sa loi non écrite. La pure charité et l'humilité de ce caractère se voient dans tout l'art chrétien, selon sa force et sa pureté de race, mais il n'est nulle part aussi bien et aussi pleinement saisi et interprété que par les trois grands poètes chrétiens-païens, le Dante, Douglas de Dunkeld[202], et Georges Chapman. La prière par laquelle le dernier termine l'œuvre de sa vie est, autant que je sache, la plus parfaite et la plus profonde expression de la religion naturelle qui nous ait été donnée en littérature;et si vous le pouvez, priez-la ici, en vous plaçant sur l'endroit où l'architecte a écrit un jour l'histoire du Parthénon du christianisme.

21. «Je te prie, Seigneur, père et guide de notre raison, fais que nous puissions nous souvenir de la noblesse dont tu nous a ornés et que tu sois toujours à notre main droite et à notre gauche[203], tandis que se meuvent nos volontés; de sorte que nous puissions être purgés de la contagion du corps et des affections de la brute et les dominer et les gouverner; et en user, comme il convient aux hommes, ainsi que d'instruments. Et alors que tu fasses cause commune avec nous pour le redressement vigilant de notre esprit et pour sa conjonction, à la lumière de la vérité, avec les choses qui sont vraiment.

«Et en troisième lieu, je te prie, toi le Sauveur, de dissiper entièrement les ténèbres qui emprisonnent les yeux de nos âmes, afin que nous puissions bien connaître qui doit être tenu pour Dieu, et qui pour mortel.Amen[204].»

Et après avoir prié cette prière ou au moins l'avoir lue avec le désir d'être meilleur (si vous ne le pouvez pas, il n'y a aucun espoir que vous preniez à présent plaisir à aucune œuvre humaine de haute inspiration, que ce soit poésie, peinture ou sculpture) nous pouvons nous avancer un peu plus à l'ouest de la nef, au milieu de laquelle, mais seulement à quelques yards de son extrémité, deux pierres plates (le bedeau vous les montrera), l'une un peu plus en arrière que l'autre, sont posées sur les tombes des deux grands évêques, dont toute la force de vie fut donnée, avec celle de l'architecte, pour élever ce temple. Leurs vraies tombes sont restées au même endroit; mais les tombeaux élevés au-dessus d'elles, changés plusieurs fois de place, sont maintenant à votre droite et à votre gauche quand vous regardez en arrière vers l'abside, sous la troisième arche entre la nef et les bas côtés.

23. Tous deux sont en bronze, fondus d'un seul jet et avec une maîtrise insurpassable, et à certains égards inimitable, dans l'art du fondeur.

«Chef-d'œuvres de fonte, le tout fondu d'un seul jet, et admirablement[205].» Il n'y a que deux tombeaux semblables qui existent encore en France, ceux des enfants de saint Louis. Tous ceux du même genre, et il y en avait un grand nombre dans toute grande cathédrale française ont été d'abord arrachés des sépultures qu'ilscouvraient, afin d'ôter à la France la mémoire de ses morts; et ensuite fondus en sous et centimes, pour acheter de la poudre à canon et de l'absinthe à ses vivants,—par l'esprit de Progrès et de Civilisation dans sa première flamme d'enthousiasme et sa lumière nouvelle, de 1789 à 1800.

Les tombeaux d'enfants, placés chacun d'un côté de l'autel de saint Denis, sont beaucoup plus petits que ceux-ci, quoique d'un plus beau travail. Ceux auprès de qui vous êtes en ce moment sontles deux seuls tombeaux de bronze de ses hommes des grandes époques, qui subsistent en France!

24. Et ce sont les tombes des pasteurs de son peuple, qui pour elle ont élevé le premier temple parfait à son Dieu; celle de l'évêque Évrard est à votre droite et porte gravée autour de sa bordure cette inscription[206]:

Celui qui nourrit le peuple, qui posa les fondations de ceMonument, aux soins de qui la cité fut confiéeIci dans un baume éternel de gloire repose Évrard.Un homme compatissant à l'affligé, le protecteur de la veuve,de l'orphelinLe gardien. Ceux qu'il pouvait, il les réconfortait de ses dons.Aux paroles des hommes,Si douces, un agneau; si violentes, un lion; si orgueilleuses,un acier mordant».

L'anglais dans ses meilleurs jours, ceux d'Élisabeth, est une langue plus noble que ne fut jamais le latin; mais son mérite est dans la couleur et l'accent, non pas dans ce qu'on pourrait appeler la condensation métallique ou cristalline. Et il est impossible de traduire la dernière ligne de cette inscription en un nombre aussi restreint de mots anglais. Remarquez d'abord que les amis et ennemis de l'évêque sont mentionnés comme tels en paroles, non en actes, parce que les paroles orgueilleuses, ou moqueuses, ou flatteuses des hommes sont en effet ce que sur cette terre les doux doivent savoir supporter et bien accueillir rieurs actes, c'est aux rois etaux chevaliers à s'en occuper; non que les évêques ne missent souvent la main aux actes aussi; et dans la bataille, il leur était permis de frapper avec la masse, mais non avec l'épée, ni la lance—c'est-à-dire non de «faire couler le sang». Car il était présumé qu'un homme peut toujours guérir d'un coup de masse (ce qui cependant dépendait de l'intention de l'évêque qui le donnait). La bataille de Bouvines, qui est en réalité une des plus importantes du moyen âge fut gagnée contre les Anglais, (et en outre contre les troupes auxiliaires d'Allemands qui marchaient sous Othon,) par deux évêques français (Senlis et Bayeux)—qui tous deux furent les généraux des armées du roi de France, et conduisirent ses charges. Notre comte de Salisbury se rendit à l'évêque de Bayeux en personne.

25. Notez de plus qu'un des pouvoirs les plus mortels et les plus diaboliques des mots méchants, ou pour le mieux nommer, du blasphème, a été développé dans les temps modernes par les effets de l'«argot», quelquefois d'intention très innocente et joyeuse. L'argot, dans son essence, est de deux sortes. Le «Latin des Voleurs», langage spécial des coquins employé pour ne pas être compris; l'autre, le meilleur nom à lui donner serait peut-être le Latin des Manants!—les mots abaissants ou insultants inventés par des gens vils pour amener les choses qu'eux-mêmes tiennent pour bonnes à leur propre niveau ou au dessous.

Le plus grand mal certainement que peut faire cette sorte de blasphème consiste en ceci qu'il rend souvent impossible d'employer des mots communs sans y attacher un sens dégradant ou risible. Ainsi je n'ai pas pu terminer ma traduction de cette épitaphe, comme a pu le faire le vieux latiniste, avec l'image absolumentexacte: «À l'orgueilleux une lime», à cause de l'abus du mot dans le bas anglais qui garde, mais méchamment, l'idée du XIIIesiècle. Mais la forceexactedu symbole est ici dans son allusion au travail du joaillier taillant à facettes. Un homme orgueilleux est souvent aussi un homme précieux et peut être rendu plus brillant à la surface, et la pureté de son être intérieur mieux découverte, par un bon limage.

26. Telles qu'elles sont, ces six lignes latines—expriment—au mieux mieux[207]—l'entier devoir d'un évêque[208]—en commençant par son office pastoral—Nourrirmon troupeau—quipavitpopulum. Et soyez assuré, bon lecteur que ces temps-là n'auraient jamais été capables de vous dire ce qu'était le devoir d'un évêque, ou de tout autre homme, s'ils n'avaient pas eu chaque homme à sa place, l'ayant bien remplie et ne l'avaient pas vu la bien remplir. La tombe de l'évêque Geoffroy est à votre gauche et son inscription est:

«Regardez, les membres de Godefroy reposent sur leurhumble couche.Peut-être nous en prépare-t-il une moindre ou égale.Celui qu'ornèrent les deux lauriers jumeaux de la médecineEt de la loi divine, les deux ornements lui convinrent.Resplendissant homme d'Eu, par qui le trône d'AmiensS'est élevé dans l'immensité, puisses-tuêtre encore plusgrand dans le ciel. »

Amen.

Et maintenant enfin—cet hommage rendu et cette dette de reconnaissance acquittée—nous nous détournerons de ces tombes et nous irons dehors à une des portes ouest—et de cette manière nous verrons graduellement se lever au-dessus de nous l'immensité des trois porches et des pensées qui y sont sculptées.

27. Quelles dégradations ou changements elles ont eu à subir, je ne vous en dirai rien aujourd'hui, excepté la perte «inestimable» des grandes vieilles marches datant de la fondation, découvertes, s'étendant largement d'un bout à l'autre pour tous ceux qui venaient, sans murailles, sans séparations, ensoleillées dans toute leur longueur par la lumière de l'ouest, la nuit éclairées seulement par la lune et les étoiles, descendant raides et nombreuses la pente de la colline—finissant une à une, larges et peu nombreuses au moment d'arriver au sol et usées par les pieds des pèlerins pendant six cents ans. Ainsi les ai-je vues une première et une deuxième fois—maintenant de telles choses ne pourront jamais plus être vues.

Dans la façade ouest, elle-même, au dessus, il ne reste pas beaucoup de la vieille construction; mais dans les porches, à peu près tout—excepté le revêtement extérieur actuel avec sa moulure de roses dont un petit nombre de fleurs seulement ont été épargnées çà et là. Mais la sculpture a été soigneusement et honorablementconservée et restaurée sur place, les piédestaux et les niches restaurés çà et là avec de la terre glaise, et certains que vous voyez blancs et crus, entièrement resculptés; néanmoins, l'impression que vous pouvez recevoir du tout est encore ce que le constructeur a voulu et je vous dirai l'ordre de sa théologie sans plus de remarques sur le délabrement de son œuvre.

Vous vous trouverez toujours bien, en regardant n'importe quelle cathédrale, de bien fixer vos quatre points cardinaux dès le début; et de vous rappeler que, quand vous entrez, vous regardez et avancez vers l'est, et que, s'il y a trois porches d'entrée, celui qui est à votre gauche en entrant est le porche septentrional, celui qui est à votre droite, le porche méridional. Je m'efforcerai dans tout ce que j'écrirai désormais sur l'architecture d'observer la simple règle de toujours appeler la porte du transept du nord la porte nord; et celle qui, sur la façade ouest, est de ce même côté nord, porte septentrionale, et ainsi pour celles des autres côtés.

Cela épargnera à la fin beaucoup d'imprimé et de confusion, car une cathédrale gothique a presque toujours ces cinq grandes entrées, qui sont faciles à reconnaitre, si on y prend garde au début, sous les noms de la porte centrale (ou porche), porte septentrionale, porte méridionale, porte nord et porte sud.

Mais, si nous employons les termes droite et gauche, nous devrons toujours en les employant nous considérer comme sortant de la cathédrale et descendant la nef—tout le côté et les bas côtés nord du bâtiment étant par conséquent son côté droit et le côté sud, son côté gauche. Car nous n'avons le droit d'employer ces termes de droite et de gauche que relativement àl'image du Christ dans l'abside ou sur la croix, ou bien à la statue centrale de la façade ouest, que ce soit celle du Christ, de la Vierge ou d'un saint. À Amiens cette statue centrale, sur le «trumeau» ou pilier qui supporte et partage en deux le porche central, est celle du Christ Emmanuel[209]—Dieuavecnous. À sa droite et à sa gauche occupant la totalité des parois du porche central, sont les apôtres et les quatre grands prophètes.

Les douze petits prophètes se tiennent côte à côte sur la façade, trois sur chacun de ses grands trumeaux. Le porche septentrional est dédié à saint Firmin, le premier missionnaire chrétien à Amiens.

Le porche méridional à la Vierge.

Mais ceux-ci sont tous deux conçus comme en retrait derrière la grande fondation du Christ et des prophètes; et les étroits enfoncements où ils sont réfugiés[210]masquent en partie leur sculpture, jusqu'au moment où vous y entrez. Ce que vous avez d'abord à méditer et à lire, c'est l'Écriture du grand porche central et la façade elle-même.

Vous avez donc au centre de la façade l'image du Christ lui-même vous recevant:

«Je suis le chemin, la vérité et la vie[211].»

Et la meilleure manière de comprendre l'ordre despouvoirs subalternes sera de les considérer comme placés à la main droite et à la gauche du Christ; ceci étant aussi l'ordre que l'architecte adopte dans l'histoire de l'Écriture sur la façade—de façon qu'elle doit être lue de gauche à droite, c'est-à-dire de la gauche du Christ à la droite du Christ, comme Lui les voit. Ainsi donc, en prenant les grandes statues dans l'ordre:

D'abord, dans le porche central, il y a six apôtres à la droite du Christ, six à Sa gauche.

À Sa gauche, à côté de Lui, Pierre; puis par ordre en s'éloignant, André, Jacques, Jean, Matthieu, Simon; à Sa droite, à côté de Lui, Paul; et successivement, Jacques l'évêque, Philippe, Barthélemy, Thomas et Jude. Ces deux rangées symétriques des apôtres occupent ce qu'on peut appeler l'abside ou la baie creusée du porche, et forment un groupe à peu près demi-circulaire, clairement visible quand on s'approche. Mais sur les côtés du porche, non pas sur la même ligne que les apôtres, et ne se voyant pas distinctement tant qu'on n'est pas entré dans le porche, sont les quatre grands prophètes. À la gauche du Christ, Isaïe et Jérémie; à sa droite, Ézéchiel et Daniel.

Puis sur le devant, en prenant la façade dans toute sa longueur—lisez par ordre, de la gauche du Christ à Sa droite—viennent les séries des douze petits prophètes, trois sur chacun des quatre trumeaux du temple, commençant à l'angle sud avec Osée, et finissant avec Malachi.

Quand vous regardez la façade entière en vous plaçant devant elle, les statues qui remplissent les porches secondaires sont ou obscurcies dans leurs niches plus étroites ou dissimulées l'une derrière l'autre de façon à ne pas être vues.

Et la masse entière de la façade est vue, littéralement, comme bâtie sur la fondation des apôtres et des prophètes, Jésus-Christ lui-même étant la pierre angulaire. Et ceci à la lettre; car le porche en s'ouvrant forme un profond «angulus» et le pilier qui est au milieu est le sommet de l'angle.


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