III

Nous sommes en présence de la suprême bataille livrée par une sous-catégorie d’infortunés animaux sacrifiés d’avance. Dans peu de temps, dans une vingtaine de mille années peut-être, le minuscule mammifère volant sera allé rejoindre dans la légende terrestre les poules au bec denté et les lézards volants, grands-pères de ces fabuleux volatiles.

Quelque dix mille années plus tard, les autres mammifères volants auront disparu à leur tour, bien que plus favorisés, tous, jusqu’aux grandes roussettes de Malaisie et aux vampires des bords de l’Amazone : ceux-ci, plus habiles ou plus heureux, hantent des pays où la vie grouille presque tout le long de l’an et où la mort par inanition, durant l’hibernation, ne saurait avoir lieu qu’exceptionnellement ; devenus plus forts, capables de s’attaquer à des bêtes de leur taille durant le jour, à de considérables mammifères (l’homme y compris) quand ceux-ci dorment, ils doivent d’ailleurs ne tenir l’hibernation que pour une nécessité vitale assez rare ; si, comme on me l’affirme, les renards volants de Java ou de Bornéo la pratiquent encore, ce n’est qu’en manière de souvenir atavique, par une sorte de geste traditionnel et rituel. D’ailleurs certaines de ces espèces sont volontiers frugivores ; en outre, les rats, les lapins, les porcs sauvages et tous les autres animaux sur lesquels elles prélèvent l’impôt du sang, vivant pour le moins autant qu’elles, existent pour elles du 1erjanvier à la Saint-Sylvestre, tandis que les insectes volants dont la noctuelle se nourrit meurent ou s’endorment à l’automne et ne renaissent ou ne se réveillent qu’aux approches du printemps ; et alors elle-même, assoupie plus ou moins, a faim, — très faim, et depuis bien des jours déjà.

Je crois que c’est surtout par la faim que la nature décourage les êtres dont elle veut se débarrasser, par la faim qu’elle les invite directement à aller enrichir les collections des paléontologues de l’avenir.

Je sais bien que l’homme, depuis qu’il considère la planète Terre comme son fief, a anéanti ou porté au point de leur agonie beaucoup d’espèces animales, et que sa présomption pourrait lui faire croire de ce fait qu’il participe au conseil dont dépendent les innombrables destinées des êtres vivants de ce monde-ci. Mais il serait par trop humain ou vain de commettre une confusion aussi monstrueuse. Il est probable que, dans quelque vingt mille années, les castors et les hermines, les phoques et les éléphants, les baleines et les grands fauves auront disparu, comme l’humble et falote noctuelle, — et bien d’autres animaux aussi ! Mais leur extermination n’aura pas été produite par les mêmes causes. Hommes que nous sommes, nous pouvons affirmer que si des espèces ont disparu de notre fait, depuis des temps qui sont historiques, parfois même relativement très récents, cela est dû à nos justes terreurs de nous sentir des êtres désarmés, faibles et tout nus, et, ultérieurement — consécutivement peut-être — à ces habitudes de négoce et à ces appétits de lucre qui ont fait régner le besoin de guerroyer au sein même de l’humanité, alors que les loups ne se mangent pas entre eux et que, chez la plupart des autres êtres, le meurtre ou le désir de tuer n’existe que pour des motifs sentimentaux, avant, pendant ou après la saison des amours.

Par peur, par rapacité, parfois aussi « pour le plaisir », voilà donc les raisons pour quoi l’humanité tue et anéantit, plus ou moins consciemment, des êtres et des espèces ; et tous les moyens lui sont bons. La nature, elle, ne tue pas et n’anéantit pas : elle « laisse tomber », expression familière jetée au hasard un peu plus haut, et qui me semble ici acquérir quelque vertu.

Aux grands et aux petits chéiroptères, la nature a donc coupé pour ainsi dire bras et jambes ; mais à Noctu et à diverses variétés analogues de nos climats, elle a en outre quasiment coupé les vivres et, par-dessus le marché, — ainsi que je l’ai indiqué déjà, — l’appétit. Malgré mon désir de ne jamais relire, depuis que j’écris sur certaines bestioles, des œuvres de devanciers illustres, je me verrai quelquefois forcé d’en venir là, notamment quand ma mémoire m’impose des observations d’autres que moi qui risqueraient d’aller à l’encontre des miennes propres, et de m’entraver sur la voie de mes conclusions.

Ainsi me souvient-il d’un passage de Buffon racontant une promenade dans la grotte d’Arcy, où il fut surpris de trouver sur le sol une sorte de terreau, un tas noirâtre composé de fragments d’insectes, mouches ou papillons, qu’il reconnut ensuite pour être de la fiente de chauve-souris. Qu’il y eût de la fiente sur le sol de la grotte, nul doute, puisque des chauves-souris avaient gîté là, mais il y avait surtout, comme je l’ai observé au pied des murs ou des arbres creux, des restes de chasses heureuses qui n’avaient pu être consommés à temps et dont les trop délicates bestioles avaient fait fi ; dans les matières digérées, tout vestige d’ailes ou de pattes, surtout après un assez long temps, eussent été indiscernables au microscope comme à l’œil nu.

De là à conclure à la voracité de la chauve-souris, il n’y avait pour Buffon qu’un pas ; et il l’a si allègrement franchi qu’il affirme que ces bêtes, lorsqu’elles entrent dans une cuisine, s’accrochent, pour les dévorer, aux quartiers de lard qui s’y trouvent suspendus.

Que Noctu s’accroche aux quartiers de lard, cela peut lui arriver, mais ceci comme elle s’accrocherait pour souffler quelques secondes à la corniche d’un bahut ou à la tringle d’un rideau. Quant à se repaître de lard, ou même de viande crue ou cuite dans les cuisines, — comme Buffon le rapporte également, — voilà une solution au problème de l’existence que les chéiroptères européens n’ont jamais envisagée depuis des myriades de siècles, depuis qu’ils sont condamnés à mort. Mais Buffon a une excuse : il observait surtout par correspondance, et j’ai l’impression que les voyageurs ou fonctionnaires coloniaux de son temps, qui répondaient d’ailleurs à ses questions avec tant de bonne grâce et en si bon style, n’étaient pas souvent beaucoup mieux renseignés que lui ; ainsi M. de la Nux lui écrivant en 1772 de l’île Bourbon, à propos des roussettes des archipels indiens, que ces animaux sont exclusivement frugivores ; des livres plus récents m’ont assuré le contraire… Mais j’aime mieux continuer à ne m’occuper jamais, sinon de ce qui ne me regarde pas, — car ceci a parfois son charme, — du moins de ce que je ne regarde pas.

Autre raison d’excuser Buffon : il est excessivement difficile d’observer nos chauves-souris d’Europe en liberté et en captivité.


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