II

Revenons-en toujours à cet axiome, en apparence un peu simplet, que, pour aimer les bêtes, il faut les connaître profondément. D’hommes à bêtes comme d’hommes à hommes, la médisance s’exerce surtout par l’incertitude, et c’est dans l’ignorance que la haine ou la terreur ont toujours plongé leurs racines les plus vivaces.

Mais, connaître les bêtes, ce n’est pas seulement les avoir observées avec de bons yeux ; montrer qu’on les connaît, ce n’est pas seulement relater des expériences en s’efforçant de conserver dans son style un peu de l’agrément et de l’émotion qu’on a pu éprouver en les observant ; et, aimer les bêtes, c’est autre chose que de s’intéresser à ce que racontent d’elles les livres, y compris les miens. J’accorde que l’observation seule peut provoquer l’intérêt ou l’amour, mais, pour le chercheur comme pour ses lecteurs, elle demeure impuissante à constituer réellement la connaissance.

Cette fois encore, je n’ai pas l’intention de développer un discours de la méthode en sciences naturelles ; je me contenterai de poser qu’une connaissance de telle ou telle entre les innombrables vies de ce monde n’est valable que dans la mesure où, tandis que nous étudions cette vie, nous ne perdons jamais de vue que le but de toute connaissance est de nous connaître nous-mêmes ; que, réciproquement, quiconque ne s’efforce pas de connaître sa propre nature, il ne connaît rien.

Il est donc nécessaire, dès les premiers regards lancés vers le sol, ou vers les bas-fonds de l’océan aérien, de nous livrer à de perpétuels retours sur notre humaine condition, de nous remettre constamment à notre place dans l’univers terrestre ; et ceci en prenant bien garde que cette place n’est ni absolue ni éternelle, mais varie dans le temps et aussi selon l’animal que nous considérons.

Bref, en cet ordre d’études plus encore que dans tout autre, s’impose un relativisme bien entendu, c’est-à-dire tout ensemble absolu et prudent : un doute provisoire que notre devoir est de prolonger en tous sens et à l’infini.

Ainsi, quand il s’agit d’une vie considérablement plus ancienne et plus évoluée que la nôtre, la vie d’un grillon, par exemple, — ou, d’ailleurs, de n’importe quel insecte, — c’est en scrutant à chaque instant l’abîme qui sépare lemodus vivendide l’insecte et celui de l’homme, que l’on a les meilleures chances, non pas de franchir l’abîme, mais de projeter au-dessus de lui quelques lueurs. Tout au contraire, pour comprendre l’homuncule-volant, dont la réalisation actuelle dut être à peu près contemporaine de la nôtre, on ne saurait trop insister sur ses ressemblances avec nous.

J’ai déjà indiqué quelques-unes de ces ressemblances, mais je réservais les plus précieuses pour le moment où je prévoyais que s’imposerait une réhabilitation de Noctu. C’est ainsi qu’à plusieurs reprises j’ai fait allusion à son langage. A présent, je n’hésite plus à écrire : Noctu parle, Noctu a un langage, un langage embryonnaire, sans doute, mais qui mérite néanmoins d’être tenu pour tel. On pourra se moquer, ou m’objecter que mon amitié pour mon personnage me fait oublier tout ce qui sépare lemotducri. Je persiste dans mon affirmation.

N’a-t-il pas été maintes fois question du langage des singes ? On a noté chez eux, si je ne me trompe, une cinquantaine de syllabes qui, tantôt répétées, tantôt diversement unies entre elles et prononcées sur différents tons, exprimeraient réellement et de manière stable les sentiments que ces bêtes peuvent éprouver. Personnellement, je n’ai guère, hélas ! observé les singes que dans les singeries de nos jardins zoologiques, sur la misère desquels il serait peu généreux de m’appesantir, et je n’éprouve aucune fausse honte à confesser mon incompétence.

Cependant, je me vois contraint d’avouer que, devant ces singes piteusement encagés, je n’ai guère eu l’impression nette de mots proférés et de conversations poursuivies. Il m’a semblé d’ailleurs que leurs « discours » s’adressaient surtout à leurs visiteurs, pour injurier ceux-ci ou quêter d’eux une friandise ; j’ai remarqué en outre que ces discours consistaient uniquement en stridulations gutturales, syllabiquement intranscriptibles, qui variaient d’intensité ou d’insistance selon le degré de fureur ou de gourmandise, et aussi selon les individus, fussent-ils de même race. Or on ne saurait pourtant parler de langage, là où il n’y a pas règle et fixité. Enfin, entre eux, leurs rapports oratoires se bornent à des clameurs de défi ou de joie, à des invitations à la bataille ou au jeu ; en va-t-il différemment chez les chiens et quantité d’autres quadrupèdes mammifères dont les idiomes respectifs se réduisent à deux seuls mots d’une ou deux syllabes, et dont les dictionnaires respectifs sont complets quand on a transcrit, par exemple,miaouououah,pfuttourrroû ?

Une fois seulement, il y a environ quatre ans, au Jardin d’Acclimatation, j’ai été assez curieusement troublé, — vous en souvenez-vous, Franz Toussaint ? — devant la cage où, sans regarder personne, sans regarder même son épouse en train d’allaiter le plus attristant des bébés, un chimpanzé entonna soudainement une sorte de mélopée lugubre, dont certaines syllabes, distinctes parce que lentement proférées, revenaient comme un refrain à intervalles presque égaux. Le malheureux père, ai-je dit, ne nous regardait pas ; il regardait ses paumes grisâtres, grattant tantôt celle-ci, tantôt celle-là des doigts de son autre main, comme s’il se fût agi de marquer la mesure et le rythme auxquels il entendait qu’obéissent ses paroles ; contrairement à ce qui arrive chez les singes, même anthropomorphes, cela dura relativement longtemps, — de trois à cinq minutes… Et je ne pouvais m’empêcher de penser aux chants de deuil des peuplades sauvages, à ce que dut être la première élégie du premier poète, car il était impossible de ne pas éprouver, en écoutant cette lamentation, la sensation de je ne sais quoi de réfléchi, de composé, de voulu.

Or, si primitif que soit un poème, on ne saurait guère en concevoir la possibilité là où manqueraient absolument les mots.

Peut-être, dans l’humanité elle-même, le monologue, l’expression lyrique et désintéressée, modulée ou chantée, a-t-elle précédé le dialogue courant, la conversation utilitaire. J’ai donc connu un chimpanzé qui était probablement, dans son genre, un grand poète élégiaque, mais je n’ai jamais vu ou entendu des singes causer entre eux, au sens que nous donnons à ce mot quand il s’agit de nous.

Il se peut qu’il n’en soit pas de même lorsqu’ils vivent en liberté, par couples et même quelquefois par tribus, dans les forêts vierges du Gabon, de la Guinée ou de la Malaisie, et j’envie les explorateurs ou les savants qui sont allés se faire sur place une opinion pour ou contre le réalité des idiomes simiesques. Mais, à ceux qui voudront se convaincre que les hommes ne sont pas les seuls êtres terrestres capables de parler, ou plutôt de converser entre eux, il ne sera pas besoin de lointains et périlleux voyages. Qu’ils se penchent, après avoir procédé comme je l’ai indiqué, sur un nid de chauves-souris, qu’ils aient la patience d’accoutumer les hôtes de ce nid à leur visage.

Leur patience, je jure qu’ils ne la regretteront pas.

Car c’est bien d’une conversation qu’il s’agit ici, ou plutôt de conversations fréquentes, interminables : ces pauvres gens, désœuvrés malgré eux durant la plus grande partie du jour, font bien ce qu’ils peuvent pour rester tranquilles, dormir et ménager leurs réserves de chaleur interne ; mais, surtout quand l’enfant va naître ou est né, trop d’espoirs, trop d’inquiétudes aussi rôdent autour de leurs frêles cœurs ; et, dès trois ou quatre heures de l’après-midi, ils ne peuvent plus être maîtres de leur langue.

A noter que, dès qu’un intrus de mon espèce est parvenu à se rendre familier, ils font preuve vis-à-vis de lui d’une insolente indifférence ; discutent à son nez de leurs petites affaires tout comme s’il n’était pas là, et ne s’occupent guère plus de lui, s’il sait ne point bouger et se taire, que pour lui rappeler son devoir, qui est de leur apporter au déclin du jour, ou même plus tôt, une sérieuse provende d’insectes à point.

Moins habile ou subtil que les savants qui vont jusqu’à distinguer une cinquantaine de syllabes pour certains idiomes simiesques, je n’ai guère catalogué dans ma mémoire auditive, après avoir des heures et des ans assisté à de conjugales ou ménagères palabres de chauves-souris, qu’une douzaine de sonorités différentes. Mais, différentes, ces sonorités le sont très nettement, et il en est deux ou trois qui se répètent dans des circonstances assez précises et définies pour qu’une ébauche de traduction devienne ici possible.

Ainsi de la sonorité qui signifie la faim et de celle qui signifie la colère ; je serai moins affirmatif à propos de celle qui signifierait la peur, car elle serait aussi celle de la tendresse ; d’ailleurs, que peur et tendresse se confondent dans l’âme des homuncules-volants, cela paraîtrait-il tellement extraordinaire aux hommes qui savent réellement chérir ?

Ce qui est parfaitement naturel de la part de cette créature ataviquement affamée, c’est que la sonorité par laquelle elle exprime la faim, demeure, pour l’observateur, la plus indiscutable, la plus distincte. La chauve-souris habituée à moi qui me rappelle à l’ordre quand je néglige de lui fournir sa pitance, et la chauve-souris inconnue qui entreprend dans les airs sa chasse quotidienne, tiennent exactement le même discours ; celle-ci l’adresse au ciel souvent ingrat, celle-là à l’horrible géant qui subvient à ses besoins pour des motifs inconnus, par chance rare et merveilleuse, peut-être parce qu’il est assez subtil pour juger comme la bestiole qu’une certaine paresse est préférable à de pauvres et vains labeurs… Mais, que le mot de la faim soit prononcé à l’adresse du ciel ou du géant,il est le mêmechez toutes les noctuelles par moi observées, — libres, demi-captives ou captives, et à peine plus prolongé chez les ratons-volants, — et à peine raccourci et plus gravement émis chez les roussettes.

Quand c’est en naviguant sous le ciel que Noctu et ses cousines le répètent, il s’accompagne parfois d’un autre mot, très différemment modulé, qui m’a tout l’air soit d’un appel, soit d’un avertissement, — invitation à ne pas s’écarter ou à rentrer au gîte, signalement d’une proie que l’époux ou l’épouse, ou un ami, a manquée et qu’il serait bon, néanmoins, de ne point laisser définitivement fuir. — Ce dernier mot, en tout cas, vous ne l’entendrez jamais sur les babines des chauves-souris observées au nid et nourries par vous. Il faut bien admettre ici, jusqu’à un certain point, cette fixité et cette stabilité qui permettent de donner le nom de langage à une série, si rudimentaire soit-elle, de sonorités vocales dans le gosier d’un animal.

Série rudimentaire : douze sonorités en tout, à une ou deux unités près !… Mais que l’on relise cette émouvanteHistoire des Voyages, chère à M. Bergeret et célèbre grâce à lui, où sont relatées toutes les expéditions maritimes qui, du commencement duXVIesiècle à la moitié duXVIIIe, contribuèrent à chasser le mystère de notre étroite planète, et à diminuer l’étendue du domaine que l’homme considère comme son fief. Seize gros volumes chez Didot, libraire, quai des Augustins, à l’enseigne de la Bible d’or, Paris ; seize gros volumes dont l’édition, après la mort ou le renoncement de la veuve Didot, fut laborieusement poursuivie jusqu’auXXepar Arkstée et Merkus, d’Amsterdam, puis par Rozet et Maradan, Parisiens, puis par un certain Panckoucke qui était peut-être, en somme, d’origine britannique, — car c’était l’époque où la France perdait avec tant de nonchalante bonne grâce son titre de dominatrice des mers et son empire colonial…

Vingt gros volumes, qui me semblent plus courts que bien des romans et que je ne me lasserai probablement jamais de relire ! On y trouve de ces descriptions nues et saisissantes, comme seuls en peuvent concevoir des yeux merveilleusement neufs ; les pays gâtés ou perdus revivent avec leur faune et leur flore vierges, leurs ressources et leurs habitants encore anonymes, ou dénommés, quelle que fût leur couleur, quels que fussent leurs usages, Indiens… Mais les bêtes sont-elles moins mystérieuses pour les sages d’aujourd’hui que ne l’étaient alors les « Indiens » pour les beaux aventuriers du monde ?

Or, à chaque récit de voyage en Océanie, en Patagonie, en bien d’autres lieux encore, reviennent, refrains apitoyés, à peine méprisants ou ironiques, des phrases comme :

« Il ne paroît point que le parler des gens de ce pays comporte plus de cent mots, et encore, selon les accents qu’ils y mettent ou la plus ou moins grande rapidité avec laquelle ils les prononcent, ces mots peuvent-ils changer de sens du tout au tout. Nous essayerons néanmoins de donner un échantillon de leur langage : ainsiturosignifie nourriture, mais signifie aussi beau temps, comme si c’étoit le beau temps qui leur apportoit la nourriture… »

Ceci est noté dans le relation du voyage de Kolben au pays des Hottentots (1713). Cet explorateur hollandais avait fait un long séjour dans leur pays, et remarquait, en fin de compte, que « la prononciation des Hottentots est accompagnée de tant de vibrations, de tours et d’inflexions de langue, qu’elle ne paroît qu’un bégayement aux oreilles des étrangers… Il est fort difficile, et peut-être impossible, pour un étranger d’apprendre jamais leur langage… »

A l’encontre de la plupart des gens de me génération, je suis assez fier d’avoir été jadis fort en grammaire, et même fort en thème ; cette vertu peu fréquente prépare des joies tranquilles, inattaquables, dont on peut être assuré pour toute une vie, et qui vous valent dans le secret du cœur mûri de bien savoureuses satisfactions. Ceci dit, rien d’étonnant à ce que j’eusse rêvé, dès que je connus bien Noctu, d’établir, un jour dans l’avenir, un lexique et peut-être même une syntaxe de la langue qui lui est propre. Risquer aujourd’hui pareille tentative serait puérilité de ma part.

Et ceci pour les raisons qui laissaient Kolben découragé devant la difficulté, non pas tant de l’interprétation que de la transcription d’une sonorité hottentote. Nul doute que, depuis Kolben, les Hottentots de race pure eux-mêmes, s’il en reste, n’aient profité des bienfaits de la civilisation et acquis un parler plus transcriptible. Mais pour donner sur le papier une sensation auditive exacte des quelques douze mots des chauves-souris d’Europe, il ne suffirait pas d’un jeu de voyelles truquées et de consonnes modifiées parce qu’inexistantes dans la plupart des graphies humaines ; il faudrait tout un système de notations, tenant compte de la quantité et de l’acuité ou de la gravité du son, et je crois avoir dit que je n’entendais rien à l’écriture musicale ; il faudrait enfin, pour un seul mot, des pages d’explications, de précisions et de commentaires. Je ne dis pas que l’étude serait sans intérêt, mais je ne la crois pas indispensable en ce discours et j’aime mieux la signaler à la curiosité des autres chercheurs que l’entreprendre moi-même.

Pourtant, puisque Kolben eut le courage d’écrire le motturo, à propos du parler des Hottentots, au cours de sa relation de voyage, il y aurait quelque pusillanimité à ne pas tenter de noter ici le mot qui se rapporte à un ordre de sentiments et de besoins très proches dans le langage de Noctu.

A titre d’échantillon, je signalerai donc que le mot, ou la phrase, qu’on peut sans hésiter traduire en français parj’ai faim, s’imprimerait approximativement chez nous par :M’vrou-ou-ik; à noter quem’vrouest une syllabe longue,ou, une syllabe très brève, etik, une syllabe demi-longue lancée à un octave au-dessus des deux autres.J’ai très faim, se dit en répétant deux fois la phrase, plus rapidement.Je meurs littéralement de faims’exprime en ajoutant lesm’vrou-ou-ikauxm’vrou-ou-ik, mais avec une telle volubilité qu’ils sont alors produits par une seule émission de voix, les trois syllabes étant liées et fondues en une audacieuse synérèse.

Je pense que cet exemple suffit. Quoique j’aie avoué plus haut tout ce qu’il y a nécessairement de puéril et d’imparfait en de telles notations, — qu’il s’agisse de chauves-souris ou de singes, — je ne regrette pas de m’être laissé aller à ce jeu, en passant. Car ici ressort une réalité infiniment troublante, une incontestable analogie constructive et syntaxique entre le langage de Noctu et les langages humains les plus primitifs. En celui-là comme en ceux-ci, c’est par le redoublement ou la répétition du mot que s’exprime l’énormité ou la quantité considérable de l’objet, comme aussi l’intensité du sentiment ; redoublements et répétitions constituent le superlatif, et déjà sans doute le comparatif, dans ces frustes grammaires.

Les soldats de notre armée noire transposent ces habitudes linguistiques jusque dans notre parler à nous.

Écrivant ceci, je ne puis m’empêcher de penser à mon ami Moussi-Bebeker, tirailleur sénégalais, bambara, pour qui « y a bon », n’était guère qu’une simple formule de politesse, mais qui, lorsqu’il s’agissait d’une satisfaction de qualité rare, et notamment de l’offre d’une bouteille aux environs de notre commun hôpital, multipliait les bon-bon-bon à l’infini, avec une volubilité qui croissait selon l’agrément du vin ou la gravité de sa soif.

Je suis si peu parvenu à lui apprendre l’usage d’un adverbe commetrès, qu’il prit celui-ci, en définitive, pour un synonyme debon. Au terme de nos relations, tout ce que j’avais pu obtenir de lui, c’était qu’il exprimât son contentement par : « Y a très très très… » Pure courtoisie de sa part, désir de s’exprimer en un dialecte qui m’était spécial et auquel je semblais tenir… Mais, du moment qu’il employait l’adverbe très, le mot bon, à sa suite, lui eût fait l’effet d’un pléonasme ridicule.


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