V

—La belle affaire! s'écria le Français en riant. C'est là le mariage! Un peu plus, un peu moins, c'est toujours la même histoire. C'est ennuyeux pour les pauvres gens qui n'ont pas le moyen de faire deux ménages; mais, quand on est milord…

—Quand on est milord, on n'est pas pour cela un homme sans principes, repartit l'Anglais d'un ton qui révéla tout à coup une certaine supériorité de caractère; si j'avais abandonné milady, elle aurait eu le droit de se plaindre et peut-être celui de manquer à ses devoirs. Je n'ai pas voulu faire de ma femme une femme délaissée. Je voyais bien (et je l'ai vu très-vite) qu'elle ne me trouvait plus ni beau, ni aimable; ni intéressant. Elle avait bien assez à rougir en elle-même de m'avoir aimé si follement. Ça, je n'y pouvais rien; mais je n'ai pas voulu qu'elle fût humiliée dans le monde, et je ne l'ai pas quittée. Je ne l'ai jamais quittée, ce qui l'ennuie bien, et moi aussi!

L'Anglais soupira, le Français se mit à rire.

—Ne riez pas! reprit milord d'un ton sévère: je suis malheureux, très-malheureux! Ce qu'il y a de pire, c'est que milady, douce comme un agneau avec tout le monde, est un tyran avec moi. Elle croit que sa fortune a payé le droit de m'opprimer. Je n'ai pas eu le bonheur de la rendre mère, et, pour cela aussi, je suis humilié dans son coeur. Et, encore un fléau!… elle est jalouse de moi. Arrangez cela! Elle ne m'aime plus du tout, et nous ne sommes plus d'un âge à nous permettre ce ridicule. Eh bien, elle m'accuse de mauvaises moeurs, moi qui, pour ne pas lui donner prise sur ma conscience, ai dépensé tant de volonté à me sevrer de tout plaisir illicite! Vous voyez, je ne bois même pas! Et, quand je vais rentrer à l'hôtel, elle va me dire que je suis ivre… Je suis là avec vous, un ancien camarade, parlant raison et philosophie: elle m'accuse, en ce moment-ci, j'en suis sûr, de faire quelque débauche eu mauvaise compagnie… Et, si elle nous voyait ici, tête à tête, dînant avec sobriété, elle trouverait encore moyen de s'indigner. Elle dirait que le choix de ce petit restaurant de planches sur les roches estshocking, et que nous devrions être dans le pavillon le plus élégant de laRéserve… Comme si lescloviset les moules fraîches n'étaient pas aussi bons ici! Je déteste le confort, moi! Tout ce qui ressemble au luxe me rappelle ma femme. Heureusement, elle s'est imaginé de prendre avec elle une nièce très-belle, pour aller en Italie, et, comme elle craint que je ne la trouve pas laide… oh! mon Dieu, cela suffirait pour amener l'orage! elle me laisse un peu plus de liberté depuis quelque temps. C'est à cela que je dois le plaisir d'être avec vous. Voulez-vous venir fumer un cigare? Allons au vent, pour que mes habits ne sentent pas le tabac!

Ils sont sortis, et, moi, je suis rentré dans la ville, à tâtons, par les sentiers coupés dans la roche. La mer n'avait plus que des plaintes harmonieuses, et cette harmonie dans les ténèbres avait un charme étrange. Mais je voulais vous écrire, et me voilà relisant vos lettres, vous serrant la main, et vous disant que vous êtes le meilleur des amis, mon meilleur ami, à moi!

Mercredi 14.

Le mistral a recommencé hier et cette nuit.Le Castorne veut pas sortir du port. J'ai pris le parti de faire de longues promenades pour remplir ces deux journées, et je vous écris au crayon sur une feuille de mon album, des hauteurs de Saint-Joseph. Je suis à quelques heures de marche de la ville; et, tandis que le froid y fait rage, je me baigne ici dans les rayons d'un vrai soleil d'Italie. Je viens de traverser une immense vallée et d'atteindre le pied des collines qui la ferment. Elles ne sont pas assez élevées pour l'abriter; mais, dans leurs plis étroits, on trouve tout à coup une chaleur ardente et une végétation africaine. Pour vous qui vivez avec les fleurs, je remarque les plantes que je foule. Elles sont toutes aromatiques; c'est le thym, le romarin, la lavande et la sauge qui dominent. Les courts gazons sont jonchés de petits soucis d'un or pâle et d'une senteur de térébenthine.

Cette région-ci est admirable, et je comprends que la Provence soit si vantée. Ses formes sont étranges, austères, parfois grandioses. Elles attestent des efforts géologiques d'une grande puissance. En certains endroits, ce sont des crêtes déchiquetées qui sortent brusquement du sol et qui dressent d'immenses lignes de fortifications naturelles, quelquefois triples, sur la lisière des plateaux. Ces traînées de roches calcaires, aussi blanches que le plus beau marbre de Carrare, dont elles sont, je crois, cousines germaines, ressemblent à des vagues soudainement cristallisées, et quelques-unes sont penchées comme si elles pliaient encore sous le vent. Ailleurs, sur une étendue de plusieurs milles, les collines sont des escaliers naturels où la terre végétale est soutenue par des strates de pierre d'une régularité inouïe. On pourrait fort bien s'imaginer que chacune de ces collines était surmontée d'un palais magique, et que ces degrés gigantesques ont été taillés par la main des fées pour je ne sais quels êtres en proportion avec la nature primitive. Ce sont les gradins des amphithéâtres de quelque race de titans… Mais la science dit holà à la fantaisie, et se charge d'expliquer ces craquements formidables, ces exhaussements subits, ces soulèvements et ces écroulements, tous ces vomissements d'entrailles qui rayent la surface terrestre d'accidents incompréhensibles Elle voit tout cela d'un oeil aussi tranquille que nous les gerçures d'une pomme ou les rugosités d'une coque de noix.

J'ai souvent pensé, avec les poëtes, que la science de ces faits était le bourreau de la poésie. Resté ignorant, j'avoue que je regrette parfois de savoir même l'infiniment peu que je sais. Mais, hier et aujourd'hui, j'ai compris que j'avais tort. Les peintres ne doivent pas être si poëtes que cela. La science regarde et mesure l'immensité. Le peintre doit-il être autre chose qu'un oeil qui voit? Or, pour voir, il faut comprendre.

Je connais, depuis hier, un peintre qui s'en va à Rome et avec qui je voyagerai probablement. Nous étions partis ensemble ce matin, pour la promenade; mais il s'est arrêté au bout d'une heure, pour dessiner un petit coin qui lui plaisait. Je sais que, devant la vaste nature, le paysagiste ne peut que choisir le petit coin approprié aux convenances de son métier; mais, avant de s'en emparer, n'est-il pas nécessaire de comprendre l'ensemble, la charpente de ce grand corps qui, dans chaque contrée, a une physionomie, une âme particulière? Le petit coin peut-il nous révéler quelque chose, tant que l'ensemble ne nous a encore rien dit? Il y a là, je crois, plus que des accidents de lignes et des effets de lumière. Il y a des formes, une couleur générale dont il me semble que j'aurais besoin de m'imprégner. Si je m'écoutais, je resterais quelque temps ici; mais l'Italie! c'est mon rêve, et, puisqu'il m'appelle, il faut le suivre.

Voici pourtant sous mes yeux et autour de moi un pays splendide. Je me rappelle ces paroles de Michelet à l'oiseau qui émigre: «Là, derrière un rocher, dit-il en parlant de la Provence, tu trouverais, je t'assure, un hiver d'Asie ou d'Afrique.» C'est vrai. La terre ici est saine et sèche. Après ces pluies et ces brumes de notre hiver de Paris, je suis tout étonné d'être couché sur l'herbe et de voir, dans le chemin, les troupeaux soulever des flots de poussière. Les pins maritimes se balancent sur ma tête dans une brise qui sent l'été. L'immense vallée qui me sépare de la mer est comme une rade de fleurs et de pâle verdure. Ce ne sont qu'amandiers blancs, abricotiers rosés, pêchers roses, et les oliviers au ton indécis flottant comme des nuages au milieu de toute cette hâtive floraison. Marseille, comme une reine des rivages, est là-bas assise au bord des flots bleus. La mer paraît encore méchante, car, malgré le chaud et le calme qui m'enveloppent ici, je vois bien les masses d'écume que le mistral fouette autour des âpres rochers du golfe, et même je distingue la rayure des lames, bien plus gigantesques encore que, de près, on ne se l'imagine, puisque, à la distance de plusieurs lieues, j'en suis le dessin et j'en saisis le mouvement.

15 mars.

Me voilà enfin surle Castor, en vue des côtes d'Italie. La journée a été claire et fraîche à bord. Les rivages escarpés sont toujours magnifiques. Ce soir, le vent est tombé, la brume a envahi les horizons. Trois goëlands, qui nous suivaient au coucher du soleil et s'obstinaient à vouloir percher sur la banderole de fumée noire que notre vapeur lance à intervalles égaux, se sont enfin décidés à nous quitter après des cris d'adieu d'une douceur étrange. Le phare de Nice perce le brouillard. Presque personne n'est malade. Pour moi, je n'aurai jamais le plus petit malaise en mer, je sens cela. J'ai un coin pour vous écrire, et je vais vous raconter les incidents de la journée.

D'abord, mon camarade le peintre, qui me prend pour un petit amateur paresseux, et par qui je trouve assez commode d'être piloté et protégé, m'a tenu compagnie tout le temps, et ne m'a pas fait grâce d'un terme du métier, en me montrant le ciel, la vague et les masses de rochers au milieu desquels le steamer nous promène. Il était tout étonné que je n'eusse aucune notion de l'argot des peintres, qu'il lui plaît d'appeler la langue de l'art. Car il faut vous avouer que, pour passer le temps, je me suis amusé à feindre la plus complète ignorance des us, coutumes et locutions de l'atelier. Il était bien près de me mépriser. Cependant la docilité que j'ai mise à l'écouter l'a un peu mieux disposé en ma faveur. Il m'a montré ensuite ses croquis de Marseille. C'est habilement fait, il y a ce qu'il appellede la patte, unefière patte; mais cela n'est pas plus l'endroit dont je l'ai vu charmé, que tout autre endroit du monde. Les formes y sont, le sentiment n'y est pas. J'ai essayé de le lui faire entendre. À mon tour, je lui parlais une langue qu'il ne comprenait point et qui n'avait pas, comme son argot d'atelier, le mérite d'être amusante.

C'est, du reste, un aimable garçon que ce Brumières. Il a une trentaine d'années, quelques petites ressources qui lui permettent de refaire le voyage de Rome, bien que ses études soient ce qu'il appelle terminées; une jolie figure, de la gaieté qui ressemble à de l'esprit, et un très-agréable caractère.

Comme nous causions de l'itinéraire de notre voyage, unmonsieur des troisièmes, c'est-à-dire un prolétaire voyageant au dernier prix, et qui avait une attitude dantesque, comme s'il se fût agi de naviguer sur l'Achéron, se mêla de notre conversation et nous conseilla de ne pas perdre notre temps à Gênes, ville pour laquelle il affichait un profond mépris.

La figure de cet homme ne m'était pas inconnue.

—Où donc vous ai-je vu? lui demandai-je.

—Il y a deux jours, Excellence, répondit-il en assez bon français. Je jouais de la harpe à laRéserve…

—Ah! c'est vous? Eh bien, où est-elle donc, votre harpe?

—Elle n'est plus! Ils se sont pris de vin, colletés, battus. Dans la bagarre, ma pauvre harpe a eu le ventre écrasé sous une table. Et Dieu sait qu'elle était lourde: il y avait six hommes dessus! Quand ils ont été dessous, il n'y a pas eu moyen de faire entendre qu'ils m'avaient détruit mon gagne-pain. Ce n'est pas qu'ils soient méchants: non, certainement: à jeun, le marin est une bonne pâte d'homme. Mais le rhum,mossiou!que voulez-vous faire contre cela? Ils m'auraient tué! J'ai laissé là ma harpe, et je vais tâcher de faire quelque autre métier. Aussi bien, j'en avais assez, de la musique et de la France. Je suis un Romain, moi, Excellence.

Et, là-dessus, il se redressa de sa hauteur de quatre pieds et demi, taille d'enfant qui ne l'empêche pas de posséder une barbe de sapeur et une chevelure à l'avenant.

—Je suis un Romain, poursuivit-il avec emphase, et j'ai besoin de me retrouver sur les sept collines.

—C'est bien vu, lui dit Brumières, les sept collines doivent avoir besoin de toi! Mais quel métier y faisais-tu, et à quoi vas-tu consacrer tes précieux jours?

—Je ne faisais rien! répondit-il, et je compte ne rien faire, aussitôt que j'aurai amassé quelques sous pour passer l'année.

—Tu n'as donc rien épargné dans ta vie errante?

—Pas même de quoi payer mon passage surle Castor; maisilsme connaissent et ne me parleront pas d'argent avant Civita-Vecchia.

—Mais alors?…

—Alors, à la garde de Dieu! répondit-il avec philosophie. Peut-être VosExcellences me donneront-elles un petit secours…

—Ah! tu mendies? s'écria Brumières. Tu es bien Romain, nous n'en pouvons plus douter. Tiens, voilà mon aumône. Fais le tour de l'établissement.

—Rien ne me presse! peu à peu! reprit le bohémien en me tendant une main, tandis que, de l'autre, il mettait dans sa poche les cinquante centimes de Brumières.

—Si c'est là le type romain…, dis-je à mon compagnon, quand le harpiste se fut éloigné.

—C'est le type abâtardi; et pourtant cet homme dégénéré est encore très-beau; que vous en semble?

Il ne me semblait pas du tout. Cette énorme barbe grossissant encore le volume d'une tête trop grosse pour le corps grêle et court; ce nez de polichinelle surmonté de gros sourcils ombrageant des yeux trop fendus; cette bouche de sot emportant violemment le menton dans tous ses mouvements, me faisaient l'effet d'une caricature de médaille antique; mais mon ami Brumières paraît habitué à ces laideurs-là, et j'ai remarqué que toutes les figures qui me semblaient grotesques avaient de l'attrait pour lui, pourvu qu'elles eussent ce qu'il appelle de la race.

Au milieu du nombreux personnel qui encombrele Castor, nous nous sommes pourtant trouvés d'accord sur la beauté d'une femme. C'est un personnage assez mystérieux qui a, je crois, troublé la cervelle de mon camarade. Il veut que ce soit une princesse grecque; soit. D'abord, nous l'avions prise pour une femme de chambre élégante, parce qu'elle était venue, au milieu du déjeuner, chercher quelques mets qu'elle a emportés elle-même dans sa chambre; mais nous l'avons vue ensuite assise sur le pont, donnant des ordres en italien à une vraie suivante. Puis une dame âgée est apparue à ses côtés, celle sans doute qui était malade, une tante ou une mère, et elles ont parlé anglais comme si elles n'eussent fait autre chose de leur vie.

Brumières ne persiste pas moins à croire Grecque la belle personne qui captive son attention. C'est, en effet, un type oriental: les cils sont d'une longueur et d'une finesse inouïes; les yeux, longs et doux, ont une forme tout à fait inusitée chez nous; le front est élevé, avec des cheveux plantés bas; la taille est d'une élégance et d'un mouvement magnifiques; enfin, c'est, à coup sûr, une des plus belles femmes, sinon la plus belle femme que j'aie jamais vue…

Je reprends mon bavardage après deux heures d'interruption. C'est un singulier être, à mon sens, que ce Brumières. Il se prétend positivement amoureux, et ce que je vous racontais de lui en plaisanterie, il faut peut-être le prendre au sérieux maintenant. Il a causé avec sa princesse, c'est ainsi qu'il persiste à l'appeler. Il prétend qu'elle est romanesque, étrange, délicieuse. Elle était revenue seule sur le pont et s'est laissé parler des étoiles (que l'on n'aperçoit pas), de la phosphorence de la mer, qui est, en effet, superbe en ce moment-ci; des merveilles de Rome, qu'elle connaît mieux que Brumières lui-même, ce qui, selon lui, n'est pas peu dire: enfin, elle va à Rome sans s'arrêter, et mon cerveau brûlé, qui devait s'arrêter à Gênes, ne veut plus s'arrêter nulle part. Au moment où il devenait trop curieux, la princesse a eu froid, et s'en est allée rejoindre sa vieille parente, ou sa maîtresse, car rien ne prouve encore qu'elle ne soit pas lectrice ou dame de compagnie.

L'enthousiasme subit du jeune peintre nous a entraînés à parler de l'amour, et ses théories me semblent violentes à digérer. Comme je montrais quelque doute à l'endroit de la qualité de la dame, il s'est presque fâché, assurant qu'il connaissait le monde, les femmes particulièrement, et que celle-ci appartenait à la plus haute aristocratie.

—Soit, lui disais-je, vous vous y connaissez certainement mieux que moi; mais, quand, par miracle, vous vous tromperiez, qu'importe que votre héroïne soit riche ou pauvre, noble ou bourgeoise? Ce n'est pas de son rang et de sa fortune que vous seriez amoureux, j'imagine; ce serait d'elle-même. Le peintre ne demande pas au cadre ce qu'il doit penser de la peinture.

—Eh! eh! m'a-t-il répondu, le cadre, quand il est beau, n'est pas une vaine présomption pour la valeur de l'image. Bien certainement, on peut aimer une femme sans argent et sans aïeux; cela m'est arrivé aussi bien qu'à vous probablement, aussi bien qu'à tout le monde; mais, quand une femme intelligente et belle joint à ses charmes l'attrait des biens et des grandeurs, elle est complète parce qu'elle vit dans son milieu naturel, dans une atmosphère de poésie faite pour elle.

—Je vous accorde cela pour la vue. Il devait être beau de regarder passer Desdemona traînant sa robe brodée d'or et de perles sur les tapis d'Orient du palais ducal. Cléopâtre, couchée sur les coussins de pourpre de sa galère, me ferait certainement ouvrir les yeux, et, si j'avais vu pareille chose, je passerais peut-être ma vie à m'en souvenir; mais, pour souhaiter d'être l'époux de Desdemona on l'amant de Cléopâtre, je croirais utile d'être Othello le victorieux ou Antoine le magnifique. Tel que je suis, sans nom, sans richesse et sans gloire, je me tiendrais à distance de ces divinités pour lesquelles il faut des héros, ou de ces diablesses auxquelles il faut des millions. Donc, que votre héroïne soit une reine ou une aventurière, regardez-vous vous-même, ou regardez dans votre poche avant de monter sur le piédestal d'où l'idole plongera toujours sur vous.

—Ainsi, mon cher, reprit-il, vous raisonnez avec l'amour? Tous croyez qu'il suffit de se dire: «Je ne dois pas désirer cette femme,» pour n'y plus songer? Ce serait bien facile! Ou vous êtes singulièrement blasé, ou vous ne savez ce que c'est qu'une passion qui vous envahit. Et d'ailleurs, ajouta-t-il après avoir attendu vainement ma réponse, il n'y a pas de rang et de richesse qui tiennent! Non, il n'y a pas même d'intelligence, de fierté ou de pruderie qui défende une femme contre la volonté d'un homme. Je vous accorde que nous voilà très-laids, avec nos paletots et nos guêtres de voyageurs, avec nos poches mal garnies, nos noms roturiers, nos célébrités d'artiste, dont personne encore ne se doute. Pour arriver à faire les aimables sur un pied d'égalité avec des Cléopâtre on des Desdemona, il nous faudrait d'autres habits, d'autres séductions, d'autres museaux, peut-être, car je vois bien que c'est notre état ou notre apparence d'inégalité qui vous choque; mais c'est trop de modestie… ou trop d'orgueil! Je me moque de tout ça, moi. Je vaux ce que vaux, et, si je parviens à me faire aimer jamais d'une merveille de beauté, de luxe et d'esprit, je me dirai que je le méritais et qu'elle ne pouvait pas faire un meilleur choix, puisque avec rien j'ai su conquérir celle qui avait tout. J'y ai souvent pensé; j'ai frisé de grandes aventures, et vous verrez que j'en attraperai un belle, un jour ou l'autre. Ces choses-là arrivent toujours à qui s'y croit destiné, jamais à qui doute de soi-même.

Là-dessus, nous nous sommes souhaité le bonsoir, et, enveloppé de son manteau râpé, le bon jeune homme s'est endormi sur un banc, dans sa confiance et dans son bonheur, dans sa raison peut-être! Ce qui me choque et m'étourdit dans cette estime de soi que rien ne justifie, c'est peut-être là, tout de bon, le moyen grossier, mais toujours sûr, de réaliser ses rêves. Mais où diable va-t-on chercher de pareils rêves?

Passé Gênes, 16 mars, onze heures du soir.

Toujours à bord duCastor!Mais j'ai passé une magnifique journée. Ce matin, je me suis éveillé à six heures, après avoir un peu dormi, bien malgré moi, car c'est un vrai plaisir, pour qui n'en a pas l'habitude, d'entendre, de voir et de sentir le flot, même dans les ténèbres. Je dis voir, parce que les sillages phosphorescents dessinent mille arabesques changeantes autour des flancs du navire. On s'hébète à regarder cela, il me semble que je ne m'en lasserais jamais.

Je m'étais assoupi ayant froid, je me suis éveillé ayant chaud. Le soleil brillait déjà, le soleil d'Italie! C'est lui que j'ai salué le premier, et ensuite j'ai été libre de saluer leGigante. Vous connaissez par les gravures et par le daguerréotype cette riante entrée du port de Gênes, cette colonnade des jardins du palais Doria, et cette statue colossale (qui n'est pas celle d'André) qui, de la colline où elle se tient depuis si longtemps sur ses grosses jambes, semble, d'un air bonhomme, vous souhaiter la bienvenue. Je vous ferai donc grâce de cette description. Le premier aspect de la ville a, vous le savez, plus d'étrangeté que de beauté; mais c'est une étrangeté souriante; et, ici, le moyen âge n'a rien laissé d'imposant, rien de lugubre non plus.

On vous fait attendre le débarquement pendant deux mortelles heures, et ensuite, pour vous permettre de passer une journée sur le territoire sarde, on vous rançonne sous prétexte devisa, sans compter le temps qu'on vous prend encore à vous faire attendre le bon plaisir de la police et des ambassades. L'accueil n'a rien d'hospitalier, je vous jure, pour les pauvres diables. Enfin, il m'a été possible de pénétrer dans la ville et d'y chercher, à tout hasard, un coin pour déjeuner. Mon camarade Brumières n'avait pas voulu débarquer, sa princesse grecque ne débarquant pas. Je l'ai donc laissé tout le jour surle Castor, occupé à tâcher de renouer la conversation avec l'objet de ses pensées et à tirer les vers du nez à ses domestiques. Et puis il est un peu comme le harpiste, il méprise Gênes, il méprise tout ce qui n'est pas Rome et les sept collines.

Le hasard m'a conduit devant la porte du café de laConcordia. La vue du petit jardin m'a tenté. Je me suis fait servir le café sous des orangers, de véritables orangers couverts d'oranges, au milieu de plates-bandes fleuries auxquelles le soleil donnait des tons resplendissants. Mais ne soupirez pas trop. Le climat de cette région est, sinon aussi froid, du moins aussi variable que le nôtre. Nos déplorables printemps de ces dernières années ont eu ici leur contre-coup, et j'entendais dire autour de moi que cette belle journée était la première de l'année. J'en ai remercié le ciel, qui m'a permis de voir ainsi l'ancienne reine de la Méditerranée dans toute sa splendeur. En tant que cité commerçante, progressive et civilisée, elle est bien détrônée aujourd'hui par Marseille; mais, comme arrangement et distribution pittoresques, il y a la différence d'une belle aventurière à une belle bourgeoise. La première un peu follement accoutrée et mêlant des ornements exquis à des parures risquées, mais ayant ces grâces qui entraînent ou ces originalités qui plaisent; l'autre plus sage, plus soumise à la mode, décente, riche, propre, mais ressemblant à tout le monde.

En somme, l'aspect général de Gênes n'est pas satisfaisant, mais le détail est souvent adorable. Les maisons peintes sont décidément une laide chose; heureusement, la mode s'en perd. La ville, jetée sur des plans inégaux, n'a ni queue ni tête, mais lesbellesrues sont curieuses et amusantes. On appelle ici les belles rues celles qui sont bordées de beaux palais; par malheur, elles sont si étroites, que ces beaux palais y sont enfouis. On passe en admirant les portes et les dessous de la construction; mais il faut se tordre le cou pour voir l'édifice, et encore, ne se fait-on, quelque part qu'on se mette, qu'une idée vague de ses proportions et de son élégance.

Il faudrait consacrer une journée à chacune de ces demeures d'un style varié au dedans comme au dehors. Cette variété étonne, éblouit, amuse et fatigue. Il y a beaucoup de marbres, beaucoup de fresques, beaucoup de dorures, et tout cela a coûté beaucoup d'argent. C'est petit et mignon à l'extérieur. Au dedans, les salles sont vastes et l'on s'étonne qu'elles tiennent dans des palais qui semblent tenir eux-mêmes si peu de place. Plus loin, il y a de belles promenades bordées de vilaines petites maisons; des églises riches et encombrées de choses précieuses et coûteuses; et puis des sentiers à pic, bordés de hautes maisons très-laides, des passages noirs qui s'ouvrent tout à coup sur des verdures éblouissantes, puis le roc à pic devant et derrière soi; puis la mer vue d'en haut et toujours belle; des fortifications gigantesques, interminables; des jardins sur les toits; des villas jetées au hasard sur les collines environnantes, profusion de bâtisses criardes, qui, vues de loin, gâtent le cadre naturel de la ville; enfin, c'est incohérent: ce n'est pas une cité, c'est un amas de nids que toutes sortes d'oiseaux sont venus construire là, chacun faisant à sa tête et s'emparant de la place et des matériaux qui lui plaisaient. Si on ne se disait pas que c'est l'Italie, on se persuaderait volontiers que ce n'est pas ce que l'on attendait; mais il faut ne point penser à cela, et plutôt se livrer à cette influence de désordre et de caprice qui rend un peu fou à première vue.

Après avoir couru deux ou trois heures, tantôt choqué, tantôt ravi, je suis entré dans quelques palais. Ah! mon ami, que j'ai vu de beaux Van Dyck et de beaux Véronèse! Mais les étranges intérieurs que ceux de ces nobles Génois! Quels drôles de petits détails attestent l'incurie ou l'absence du goût! quelles croûtes de portraits modernes, quels mesquins petits meubles, quelles plaisantes acquisitions de la veille au milieu de ces chefs-d'oeuvre, de ces décorations splendides et de ces raretés rapportées par les ancêtres voyageurs ou trafiquants éclairés! Comme la petite faïence anglaise jure à côté de la monumentale potiche de Chine, et comme nos colifichets d'industrie française à bon marché d'il y a dix ans sont étonnés de se trouver mêlés à ces vieux marbres et à ces fières peintures!

Il semble que les descendants des illustrissimes navigateurs aient pris en dégoût tout ce luxe de pirates, ou que la lassitude du cérémonial ait gagné les têtes, comme celle de mon Anglais de laRéserve. Peut-être ont-ils perdu quelque chose de plus que le goût de la magnificence, le goût du beau. On va jusqu'à dire que, dans certains palais, des toiles de grands maîtres ont été vendues aux étrangers par des gardiens infidèles, remplacées par des copies médiocres, et que les propriétaires ne s'en sont pas encore aperçus.

Je ne vous affirme nullement le fait; mais, pour vous résumer mon impression générale, je vous dirai qu'ici tout est surprise charmante ou brusque déception. Si j'eusse été en humeur de travailler, le pittoresque m'eût pourtant retenu; il est à chaque pas, dans une ville aussi raboteuse; il faudrait s'arrêter devant toutes ces ruelles qui se tordent et se précipitent d'un plan à l'autre, passant sous des arcades multipliées qui relient les maisons entre elles et projettent, sur ces profondeurs brillantes, des ombres d'un velouté et d'une transparence inouïs. Oh! s'il ne s'agissait que de peinture, la vie tout entière d'un artiste minutieux pourrait bien se consumer devant une de ces ruelles à perspective mouvementée! Mais il s'agit d'autre chose; il s'agit d'avancer, de comprendre, de vivre si faire se peut!

Pendant que j'avalais Gênes des yeux, des jambes et de l'esprit, mons Brumières poursuivait sa déesse. Mais voilà où Recommence l'aventure, qui, j'espère, va vous faire oublier l'informe esquisse que je viens de mettre sous vos yeux.

Quand, à huit heures du soir, je suis remonté, affamé et harassé, surle Castor, j'ai trouvé le pont tellement encombré de beau monde, qu'on eût dit d'une fête. Ce bruit et cette foule venaient d'un notable surcroît de passagers à bord; des Anglais, toujours des Anglais, et puis quelques Français et quelques indigènes, ces derniers ayant amené là toute leur famille et tous leurs amis, qui, en manière d'adieux, causaient gaiement avec eux, en attendant le moment de lever l'ancre.

Au milieu de cette bagarre, que rendaient plus étourdissante les chanteurs et guitaristes ambulants postés dans des barques autour duCastor, et tendant leurs casquettes aux passagers, j'eus le temps de remarquer, encore une fois, que le Génois était expansif, babillard, enjoué, commère et avenant. Cela était, du moins, écrit sur toutes les figures et dans toutes les intonations de ceux qui parlaient le patois. Les prêtres surtout me parurent gais et sémillants, ressemblant fort peu, dans leurs allures, à ceux de France. On voit qu'ils sont mêlés plus que les nôtres à la société locale et à ses préoccupations temporelles. Pourtant, l'opinion générale est ici en grande réaction contre eux, à ce que l'on m'a dit.

Enfin, le son de la cloche nous délivra de tous les visiteurs qui s'envolèrent sur leurs barques, envoyant de gais adieux et de bons souhaits à l'équipage, et, quand l'ordre eut un peu agrandi l'espace, je pus chercher et retrouver mon ami Brumières, tandis que le steamer se remettait en marche.

—J'ai passé une sotte journée, me dit-il; ma princesse à dormi tout le temps dans sa cabine, d'où elle est enfin sortie, parfumée et coiffée à ravir, il n'y a pas plus d'une heure. J'ai réussi à l'accoster; mais sa chère tante, n'ayant plus le mal de mer, est venue me l'enlever; vous pouvez les voir là-bas qui se moquent de nous!

Je regardai la tante, qui m'avait paru vieille, hier, mais qui, débarrassée de ses coiffes et de l'affreux abat-jour vert que les Anglaises mettent maintenant en voyage autour de la passe de leur chapeau, est une assez jolie femme grasse, sur le retour. Laprincesseavait, en effet, arrangé ses magnifiques cheveux bruns d'une façon très-artiste et daignait nous les laisser admirer, en tenant à la main son petit chapeau de paille à rubans de velours vert. Du reste, ces deux dames ne me paraissaient faire aucune attention à nous.

—Et, maintenant, dis-je à Brumières, puisque vous étiez si intrigué, vous savez du moins qui elles sont? vous avez eu le temps de vous en enquérir?

—La tante est une Anglaise pur sang, répondit-il. La nièce n'est peut-être pas sa nièce. Voilà tout ce que je sais. Leurs bagages sont au fond de la cale; pas un nom, des chiffres tout au plus, sur leurs nécessaires de voyage. Le domestique ne sait pas un mot de français, et je ne sais pas un mot d'anglais! Quant à la soubrette italienne, elle est malade, à ce que prétend Benvenuto.

—Qui ça, Benvenuto?

—Votre harpiste! il s'appelle Benvenuto, l'animal! J'espérais qu'il me serait utile. Il avait flairé ma préoccupation sentimentale, et, venant au-devant de mes désirs, il se mettait au service de ma passion avec cette inimitable courtoisie et cette délicieuse pénétration qui caractérisent certaine classe d'hommes très-employés et très-répandus en Italie… sur les sept collines, particulièrement; mais je soupçonne le drôle d'avoir bu mabonne-mainet de ronfler sous quelque malle. Bref, je ne sais rien du tout, sinon que l'on va à Rome, ce qui laisse mon espérance intacte. Si cette diable de mer que voilà coulante comme de l'huile pouvait se courroucer un peu, j'espérerais que la tante retournerait vite à ses oreillers… Mais qu'est-ce que vous avez, mon cher, et à qui est-ce que je parle?

—A quelqu'un qui vous écoute d'une oreille, mais qui, de l'autre, reconnaît une voix… Tenez, mon cher, cette dame qui emmène votre princesse en Italie est bien sa tante, c'est miladytrois étoiles. Je ne connais que son nom de baptême, Harriet; mais je sais qu'elle a épousé par amour un cadet de famille qui s'est laissé enrichir de huit cent mille livres de rente, un très-bon et très-honnête homme, pas gai tous les jours; mais ceci ne fait rien à l'affaire. Votre héroïne est bien réellement une personne de grande maison, et peut-être l'héritière future de cette grande fortune, car milord et milady n'ont pas d'enfants.

—Zadig! s'écria Brumières transporté de joie, où diable avez-vous appris tout cela?

—Vous voyez bien, repris-je en lui montrant un Anglais chauve, à pantalon grillagé, qui s'était approché assez respectueusement des deux femmes, que voilà milord qui parle à sa femme!

—Ça? C'est le domestique!

—Je vous jure que non; et, s'il n'a pas voulu vous répondre, c'est que vous ne lui êtes pas présenté, et que, devant milady, il ne veut pas paraître ce qu'il est, un homme sans morgue et parlant te français aussi facilement que vous et moi.

—Encore une fois, Zadig, expliquez-vous!

Je refusai de m'expliquer, autant pour me divertir de l'étonnement de mon camarade, que pour obéir à un sentiment, peut-être exagéré, de délicatesse. J'avais surpris les secrets du ménage de lordtrois étoiles, en écoutant, avec une attention dont je pouvais bien me dispenser, ses confidences à un ami, à travers une cloison du cabaret de laRéserve. Je crois que je devais m'en tenir là, et ne pas les divulguer.

Maintenant, mon ami, vous allez aussi me traiter de Zadig et me demander comment je reconnaissais un homme dont je n'avais pas aperçu la figure. Je vous répondrai que d'abord sa voix, sa prononciation, ses intonations tristes et comiques à la fois m'étaient restées dans l'oreille d'une façon toute particulière. Si je voulais me faire valoir comme devin, j'ajouterais qu'il est certains traits, certaines physionomies et certaines tournures qui s'adaptent si parfaitement à certaines manières de s'exprimer, et à certaines révélations de caractère et de situation, qu'il n'y a pas moyen de les méconnaître. Mais, pour rester dans l'exacte vérité, je dois vous avouer qu'au moment où je quittais le cabaret de laRéserve, je m'étais trouvé face à face sur l'escalier extérieur avec les deux personnages, au moment où un garçon leur présentait sa lanterne pour allumer leurs cigares. L'un me parut un officier de marine; l'autre, c'était l'homme à front chauve, à casquette vernie renversée en arrière, à pantalon grillagé, que je voyais en ce moment échanger quelques paroles avec milady. Leur conversation ne fut pas longue. Je ne l'entendis pas; mais, à coup sûr, je la traduirais ainsi: «Vous avez fumé?—Je vous jure que non.—Je vous jure que si.» Et milord s'éloigna d'un air résigné, sifflota un moment, en regardant les étoiles, et s'en alla fumer derrière la cheminée de la chaudière. Il n'y eût peut-être pas songé, mais sa femme venait de lui en donner l'envie.

Brumières, enchanté de mes découvertes, vient de voir un autre de ses souhaits exaucé: le temps s'est brouillé, la mer s'est fait sentir plus rude. Lady Harriet a quitté le pont. La nièce, qui paraît d'une solidité à toute épreuve, est restée sur le banc avec la femme de chambre, et j'ai laissé mon camarade tournant autour d'elles. Je vous écris du salon, où, en ce montent, je vois apparaître milordtrois étoilesavec un très-vilain chien jaunâtre que je le soupçonne d'avoir acheté à Gênes pour se faire renvoyer plus souvent par sa femme. Ils se font mutuellement (milord et son chien) de grandes amitiés. Pauvre lordtrois étoiles! Il sera peut-être aimé, au moins, de ce chien-là! Mais le roulis augmente et il me devient difficile d'écrire. La nuit se fait maussade en plein air, et je vais me reposer des rues perpendiculaires et du terrible pavé de briques de Gênes la Superbe.

Samedi 17 mars. Toujours à bord duCastor

Il est onze heures du soir, et je reprends mon journal. Brumières est toujours amoureux, milord toujours silencieux, Benvenuto toujours obséquieux. Mon camarade s'est obstiné à ne pas débarquer à Livourne, où nous nous sommes arrêtés ce matin, après une nuit assez dure, malgré les allures douces et solides duCastor. Il a fait tout aujourd'hui un temps de Paris, gris, humide, et froid par-dessus le marché. Beau ciel d'Italie, où es-tu? J'ai bien le projet de revoir ces villes que je traverse au pas de course; mais j'avoue que je n'y peux pas tenir, et qu'ayant la liberté de rester dans les ports, chose fort triste et nauséabonde, du moment que l'on se sent emprisonné dans une forêt de bâtiments qui ne sont pas tous propres à regarder, j'aime mieux payer l'impôt d'arrivée à toutes les polices locales, et voir quelque chose qui remplisse activement ma journée. Cela me fait faire des dépenses extravagantes pour un gueux de peintre; mais je suis relevé de mon serment, et l'abbé Valreg est résigné à me laisser vivre.

Je n'avais pas fait trois pas dans la ville de Livourne, que vingt voiturins se disputaient l'honneur de me conduire à Pise. J'avais manqué l'heure du petit chemin de fer qui y transporte en peu d'instants, et j'allais me laisser rançonner, lorsque Benvenuto s'est dressé à mes côtés comme une providence, pour faire le marché, sauter sur le siége et me servir de cicerone. Comment avait-il débarqué? qui l'avait préservé des formalités coûteuses et ennuyeuses que je venais de subir? Dieu le sait! Il y a aussi une providence pour les bohémiens.

Nous avons traversé ces grands terrains d'alluvion tout récemment sortis de la mer. Vous vous souvenez de ce fait, qu'au temps d'Adrien, Pise était à l'embouchure de l'Arno, dont elle est aujourd'hui éloignée de trois lieues. Il n'y a, au bord de ces terrains qui gagnent toujours, que des oliviers maigres, des taillis marécageux, des champs inondés, couverts de goëlands; puis des cultures trop bien alignées, des villages sans caractère. Mais Pise en a de reste. C'est solennel, vide, largement ouvert, nu, froid, triste et, en somme, assez beau. J'ai déjeuné en toute hâte et couru aux monuments. La basilique gréco-arabe et son baptistère isolé, la tour penchée, leCampo-Santo, tout cela, sur une immense place, est très imposant. Je ne vous dirai pas comme ferait unguideimprimé, que ceci ou cela est admirable ou défectueux au point de vue du goût ou des règles. Les chefs-d'oeuvre ont des défauts; à plus forte raison ces édifices bâtis, ornés ou enrichis à diverses époques, chacune apportant là son progrès ou sa décadence. Chacun y a apporté sa volonté ou sa puissance; voilà ce qu'il y a de certain et ce qui peut toujours être regardé avec un certain respect ou avec un certain intérêt. Ces grands ouvrages qui ont absorbé le travail, la richesse et l'intelligence de plusieurs générations sont comme des tombes élevées à la mémoire des idées, tombes couvertes de trophées qui, tous, sont l'expression de l'idéal d'un siècle.

La tour penchée est une jolie chose, nonobstant l'accident qui l'a rabaissée au rôle de curiosité; mais l'accident lui-même a eu des suites illustres. Il a servi à Galilée pour ses expériences et ses découvertes sur la gravitation. Les portes de Ghiberti, vous les savez par coeur. Nous travaillons aussi bien aujourd'hui; mais nous imitons beaucoup et inventons peu. Honneur donc aux vieux maîtres! Pourtant les fresques d'Orcagna m'ont peu flatté. C'est un cauchemar grotesque, et j'ai eu besoin de m'adresser les réflexions ci-dessus énoncées, pour les regarder sans dégoût. Les autres fresques duCampo-Santosont moins barbares, mais bien mal conservées et successivement retouchées ou changées. Il faut y chercher celles de Giotto, avec les yeux de la foi. Quelques compositions, les siennes peut-être, sont bien naïves, bien jolies, sans qu'il y ait pourtant motif de pamoison, comme Brumières m'en avait menacé.

CeCampo-Santoest, en somme, un lieu qui vous reste dans l'âme après qu'on en est sorti. Il ne serait pas bien aisé de dire pourquoi précisément, car c'est une construction ruinée ou inachevée, couverte en charpente. Le cadre d'élégantes colonnettes du préau n'est pas une merveille qui n'ait été surpassée en Espagne, dans d'autres cloîtres, dont j'ai vu les dessins. La collection d'antiques auxquels le cloître sert de musée est très mutilée et n'approche pas, dit-on, d'une des moindres galeries de Rome. Il y a là, en somme, peu de très beaux débris; mais il y a de tout, et ce vaste cloître où un pâle rayon de soleil est venu un instant dessiner les ombres portées de la découpure gothique, ces profondeurs où gisent mystérieusement des tombes romaines, des cippes grecs, des vases étrusques, des bas-reliefs de la renaissance, de lourds torses païens, de fluettes madones du Bas-Empire, des médaillons, des sarcophages, des trophées, et ces fameuses chaînes du défunt port de Pise, conquises et rendues par les Génois; l'herbe fine et pâle du préau, où quelques violettes essayaient de fleurir; tout, jusqu'à cette charpente sombre qui ne finit rien, mais qui ne gâte rien, compose un lieu solennel, plein de pensées, et d'un effet pénétrant. Fiez-vous donc à vos belles photographies, qui nous faisaient dire: «L'effetembellit tout; la réduction aussi embellit peut-être les objets.» Non! la magie du soleil n'est pas la seule magie duCampo-Santo. On le regarde sans trop d'ébahissement, mais on l'emporte avec soi.

La cathédrale est un autre musée, encore plus précieux, des arts sacrés et profanes. Les mosaïques byzantines des voûtes sont d'un grand effet; mais la mosaïque de marbre du pavé central m'a donné un certain frisson de respect. C'est la même que celle du temple d'Adrien. Elle était là, servant au culte des dieux antiques, avant qu'une église eût remplacé le temple; elle avait été foulée, usée déjà par les prêtres de ce dieu Mars dont la statue est là aussi, baptisée du titre et du nom de Saint-Ephèse. Ah! si ces pavés pouvaient parler! que de choses ils nous raconteraient que notre imagination s'inquiète de ressaisir!

Mais les eaux de l'Arno ou les croupes des monts pisans en ont vu davantage, me direz-vous.—Je vous répondrai que nous ne sommes jamais tentés d'interroger la nature brute sur les destinées humaines. Nous savons qu'elle gardera son secret; mais, du moment que, de ses flancs, une pierre est sortie pour être travaillée et employée par la main de l'homme, cette pierre devient un monument, un être, un témoin, et nous la retournons dans tous les sens pour y trouver une inscription, une simple trace qui soit une voix ou une révélation.

C'est là, je crois, en dehors de l'effet pittoresque, le grand attrait des ruines, la curiosité! J'avoue que je suis très-las des réflexions imprimées, sur les destins de l'homme et la chute des empires. Ce fut la grande mode, il y a quelque quarante ans, sous notre empire à nous, depleurerles vicissitudes des grandes époques et des grandes sociétés. Pourtant, nous étions nous-mêmes grande société et grande époque, et nous touchions aussi à des désastres, à des transformations, à des renouvellements. Il me semble que regretter ce qui n'est plus, quand on devrait sentir vivement que l'on doit être quelque chose, est une flânerie poétique assez creuse. Le passé qui, en bien comme en mal, a eu sa raison d'être, ne nous a pas laissé ces témoignages, ces débris de sa vie, pour nous décourager de la nôtre. Il devrait, en nous parlant par ses ruines, nous crier:Agis et recommence, au lieu de cet éternelContemple et frémis, que la mode littéraire avait si longtemps imposé au voyageur romantique des premiers jours du siècle.

L'illustre Chateaubriand fut un des plus puissants inventeurs de cette mode. C'est qu'il était une ruine lui-même, une grande et noble ruine des idées religieuses et monarchiques, qui avaient fait leur temps. Il eut des velléités généreuses comme il convenait à une belle nature d'en avoir. L'herbe essaya souvent de pousser et de reverdir sur ses voûtes affaissées; mais elle s'y sécha malgré lui, et, comme un temple abandonné de ses dieux, sa grande pensée s'écroula dans le doute et le découragement.

Mais me voici bien loin de Pise. Non, pas trop cependant: je me disais ces choses-là en traversant ces grandes rues où l'herbe pousse, et en regardant ces vieux palais bizarres qui se mirent dans l'Arno d'un air solennel et ennuyé. Pise tout entier est unCampo-Santo, un cimetière où les édifices, vides d'habitants, sont debout comme des mausolées. Sans les Anglais et les malades de tous les pays froids, qui viennent en certains moments de l'année, lui rendre un peu d'aisance, la ville, je crois, finirait comme doivent finir les petites républiques d'aristocrates: elle mourraitda se.

Il n'y pas tant à gémir sur ses destinées; elle a eu ses beaux jours, alors que sa constitution était un grand progrès relatif. Elle a été rivale de Gênes, de Venise et de Florence; elle a été reine de Corse et de Sardaigne, reine de Carthage, cette autre ruine dont elle devait partager le destin. Elle a eu cent cinquante mille habitants, de grands artistes, une marine, de grands capitaines, des colonies, des conquêtes, d'immenses richesses et tout l'enivrement de la gloire. Elle a bâti des monuments qui durent encore et que le monde vient encore saluer. Mais les temps sont venus où ces petites sociétés si vivaces et si ardentes, au lieu d'être des foyers d'expansion, des sources bienfaisantes, se transformèrent en foyers d'absorption, en abîmes attirant la sève des nations sans vouloir la rendre, en nids de vautours ou de pirates. Dès lors leur décadence et leur abandon furent décrétés là-haut. Jupiter ne lance plus de foudres; mais Dieu a mis au coeur des sociétés le ver rongeur de l'égoïsme qui les dévore quand elles le nourrissent trop bien. Les voisins jaloux ou irrités ont livré des luttes acharnées; la mer, en se retirant, a accueilli de nouveaux hôtes sur ses rivages. Livourne s'est élevée dans des idées toutes positives, et, moins jalouse d'art et de magnificence, a prédominé par le trafic. Les outrages, inséparables compagnons du malheur, sont venus frapper l'orgueil des fiers Pisans. La noble république fut vendue, violée, pillée, disputée comme une proie, ravagée par la famine, par la peste, par la misère. Elle n'est plus, et la belle Italie du passé s'est vendue et perdue comme elle, pour avoir trop caressé dans son sein des intérêts rivaux, pour avoir dû sa splendeur et sa gloire à des passions étroites et non à des sentiments généreux.

Requiescat in pace!Je vous ai trop promené avec moi dans ce champ de repos. Il faut que je vous ramène auCastorà travers la campagne, qu'un peu de soleil est venu égayer. J'ai pu, en me retournant, saluer lesmonti pisani, que les nuages m'avaient voilés ce matin, et qui font aux monuments de la ville un cadre assez beau. Je ne sais si, par un temps clair, on voit d'ici les Apennins, dont ces monts pisans sont une côte rompue et détachée.

Benvenuto m'a été d'un grand secours. Il est savant à sa manière et bavard avec un certain esprit. J'apprends avec lui à entendre l'italien, que je sais un peu, mais dont la musique est trop neuve à mon oreille pour que je la comprenne d'emblée complètement. Cela viendra, j'espère, en peu de jours.

Me revoici en mer, voyant passer comme des rêves, la Corse, l'île d'Elbe, le rocher de Monte-Christo, qu'un roman plein de feu a rendu populaire, et qu'un Anglais vient d'acheter pour s'y établir.

Ces écueils des côtes de France et d'Italie font, dit-on, la passion des Anglais. Le génie de l'insulaire rêve partout un monde à créer, une domination intelligente ou fantasque à établir. Au reste, je comprends le prestige qu'exercent sur l'imagination ces petites solitudes battues des vagues. Quelques-unes ont assez de terre végétale pour nourrir des pins, et, lorsqu'elles sont creusées en amphithéâtre dans un bonne direction, des villas peuvent s'y élever et des jardins y fleurir à l'abri des vents et des flots qui rongent l'enceinte extérieure. La chaleur doit y être tempérée en été, et le continent est assez voisin pour qu'on n'y soit pas trop privé des relations sociales. Pourtant, je crois de tels asiles dangereux pour la raison. Cette mer environnante vous défend trop de l'imprévu, elle vous rend trop sûr d'une indépendance dont on n'a que faire dans la solitude.

Brumières vient me souhaiter le bonsoir. MissMédoraest de race grecque, il ne s'était pas trompé. Son père, marié à la soeur de lady Harriet, était un Athénien pur sang. Elle est orpheline. Elle est amoureuse de Raphaël et de Jules Romain. Elle est très-anxieuse de recevoir la bénédiction du pape, bien qu'elle ne soit pas du tout dévote. Sa suivante s'appelleDaniella. Voilà le résumé de ses épanchements.

Rome, 18 mars.

Enfin, mon ami, m'y voilà! mais ce n'est pas sans peine et sans aventure, comme vous allez voir.

Je ne m'attendais certainement pas à une Italie aussi complète. On m'avait dit qu'il n'y était plus question de brigands depuis l'occupation française, et il est de fait, m'assure-t-on, que, grâce à nous,l'ordreest aussi bien établi que possible dans un pays où le brigandage est comme une nécessité fatale. Ceci m'a été expliqué assez péremptoirement, et je vous l'expliquerai plus tard. Vous êtes pressé d'ouïr mon aventure. Je vais tâcher pourtant de vous la faire attendre un peu, pour la rendre plus piquante. Écoutez donc, ce n'est pas tous les jours qu'on en a une pareille à raconter!

Débarqués, ce matin, à Civita-Vecchia, après nos adieux auCastoret à son excellent capitaine, M. Bosio, nous avons déjeuné dans une auberge, des fenêtres de laquelle, plongeant sur le rempart, nous avons pu voir des soldats français se livrer à leurs exercices quotidiens avec cette aisance qui les caractérise. Encore des visites de police sur le bâtiment, encore les douanes sur le rivages; encore des visas, des impôts et des heures d'attente: toujours le voyageur arraché à sa première impression, à son innocente fantaisie de courir à droite ou à gauche sur la terre qu'il vient de toucher. Le voyageur est partout suspect, il est partout susceptible d'être un bandit, ce qui n'a jamais empêché aucun bandit de débarquer, et aucun voyageur de trouver des bandits indigènes ou autres, là où il y en a pour l'attendre. Mais je vous assure que les bandits gâtent bien moins les voyages que les précautions prises contre les honnêtes gens. Les douanes sont aussi une vexation barbare. On s'en sauve ici avec de l'argent; mais c'est encore une chose blessante de ne pouvoir s'en sauver avec sa parole. Les montagnes et les mers ne sont rien pour l'homme; mais il s'arrange pour être à lui-même son obstacle et son fléau sur la terre que Dieu lui a donnée.

Une diligence attendait que toutes ces formalités fussent remplies pour nous transporter à Rome, en huit heures; ce qui, moyennant quatre relais et de bons chevaux, me sembla exorbitant pour faire quatorze lieues. Mais c'est ainsi! On perd une bonne heure à chaque relais, les postillons ne voulant partir qu'après avoir rançonné les voyageurs. Il y a bien un conducteur qui est censé les faire marcher quand même; mais il s'en garde bien: il partage probablement avec eux. Il vous dit philosophiquement que vous ne leur devez rien, mais qu'il ne peut pas les faire obéir. On est donc à la discrétion de ces drôles, qui vous insultent si vous ne voulez pas céder à leur ton d'insolence, et qui exigent que vous ayez sur vous la monnaie qui leur convient. Tant pis pour vous si, arrivant de Livourne avec celle qu'on vous a échangée, vous n'avez pas eu la précaution de vous munir depaulsromains. Ils enfourchent leurs chevaux et restent immobiles jusqu'à ce que vous leur ayez promis de faire en sorte de les satisfaire au relais suivant. Peu importe que tous les autres voyageurs aient subi leurs prétentions; un seul, empêché ou récalcitrant, arrête le départ. Une bande de voyous qui ont aidé à l'attelage, sont là autour de la voiture, réclamant aussi, avec des grimaces, des langues tirées en signe de haine et de mépris, vous traitant desingeset deporcssi, par malheur, dans votre aumône, il s'est trouvé un souétranger, un sou ayant cours à deux lieues de là.

Je ne vous parle pas des mendiants de profession, c'est-à-dire du reste de la population, traînant sur les chemins ou grouillant dans les villages. Leur misère paraît si horrible et si réelle, qu'on n'hésite pas à leur donner ce qu'on peut; mais leur nombre accroît, en un clin d'oeil, dans une telle proportion, qu'en faisant à chacun la part bien mince, il faudrait être deux ou trois mille fois plus riche que je ne suis pour ne pas faire de mécontents.—Et puis il ne faut qu'un coup d'oeil pour voir que cette malheureuse engeance a tous les vices, toutes les abjections de la misère: paresse, fourberie, abandon de soi-même, malpropreté et nudité cyniques, haine sans fierté superstition sans foi ou basse hypocrisie. Ces mendiants se battent ou se volent les uns les autres de la même main qui égrène le chapelet bénit. Il n'est pas saint dans le calendrier qu'ils n'invoquent, en mêlant à leur litanie plaintive de grotesques ordures, quand ils croient qu'on ne les comprend pas.

Tel est l'accueil, tel est le spectacle qui attendent le passager dès qu'il a mis le pied sur les États de l'Église. J'avais entendu raconter tout cela. Je croyais à de l'exagération, à de la mauvaise humeur. Je n'aurais pas pu m'imaginer l'existence d'une population n'ayant rien, ne faisant rien, et vivant littéralement de l'aumône des étrangers.

Nous avions suivi quelque temps les rives de la mer, courant assez vite sur un chemin tortueux, parmi des monticules sans arbres, mais couverts d'une végétation sauvage, luxuriante. Pour la première fois, j'ai vu des anémones roses percer les touffes de bruyère. Il y a là une profusion et une variété de plantes basses qui attestent la fertilité de ces plages incultes. Un peu plus loin, nous vîmes quelques essais de culture.

Après le dernier relais, comme nous étions en pleine campagne romaine, le postillon s'arrêta court. Il avait oublié son manteau. On voulut le faire marcher, on invoqua l'autorité du conducteur.

—Impossible, dit celui-ci; un homme qui se trouverait, sans manteau, revenir à la nuit dans la campagne de Rome, serait un homme mort.

Il paraît que cela est certain; mais quelque chose de certain aussi, c'est que, tout en dépêchant un gamin pour lui aller chercher son manteau, le compère lui avait parlé bas avec un sourire expressif. Cela signifiait: «Prends ton temps;» car l'enfant s'en alla lentement, se retourna, et, sur un signe d'intelligence, ralentit encore sa marche. Cet homme avait-il, pour agir ainsi, une autre raison que celle de se venger de Brumières, lequel l'avait menacé de mettre pied à terre pour le corriger de quelque parole impertinente à son adresse? C'est ce que j'ignore, ce que nul de nous ne saura jamais.

Comme il faisait beau temps, et que l'incident, vu tous ceux qui l'avaient précédé, menaçait d'être interminable, je calculai devoir arriver à Rome en même temps que la diligence; je descendis et pris les devants sur lavia Aurélia. Brumières avait voulu m'en empêcher.

—Cela ne se fait guère, m'avait-il dit: bien que depuis longtemps, dit-on, on n'ait dévalisé personne, on ne voyage pas seul et à pied dans ces parages. Ne perdez pas trop de vue la diligence.

Je le lui promis, mais je l'oubliai vite. Il ne me semblait pas possible, d'ailleurs, qu'aux portes d'une capitale, en plein jour et sur un sol complètement découvert, on ne pût pas faire impunément quelque mauvaise rencontre.

J'étais, depuis une demi-heure environ, seul dans le désert qui s'étend jusqu'aux portes de la ville; désert affreux, sans grandeur pour le piéton qui, à chaque instant, perdu dans les mornes ondulations du terrain, ne voit qu'une suite de monticules verdâtres, où errent, de loin en loin, des troupeaux abandonnés tout le jour à eux-mêmes, sur un sol non moins abandonné de l'homme. Quelque paysagiste que l'on soit, on a le coeur serré, en voyant qu'ici la nature elle-même est une ruine muette et délaissée.

Le soleil baissait rapidement, et, de temps à autre, j'apercevais le dôme de Saint-Pierre dans la brume, moins imposant, à coup sûr, que je ne l'avais rêvé, terne, lugubre, semblable à un mausolée dominant un vaste cimetière. D'une des médiocres hauteurs où je pus atteindre, je me souvins de l'avertissement de Brumières; mais je cherchai en vain la diligence, et, comme il commençait à faire frais, je poursuivis ma route.

Un peu plus loin, quelques pierres sortant de l'herbe attirèrent mon attention. C'était un vestige de ces constructions antiques dont la campagne est semée; mais, comme c'était le premier que je voyais tout près de la route, je m'en approchai et m'arrêtai machinalement pour le regarder. J'étais auprès d'une petite butte déchirée à pic, et, par l'effet du hasard, je me trouvais caché à quatre escogriffes de mauvaise mine, adossés au revers de cet accident de terrain. Le sol herbu avait amorti le bruit de mes pas, et, au moment où j'allais m'éloigner sans me douter de leur présence, je les aperçus tapis dans les broussailles comme des lièvres au gîte. Il y avait quelque chose de si mystérieux dans leur attitude et dans leur silence, que je crus devoir me tenir sur mes gardes. Je me retirai doucement, de manière à mettre tout à fait le pli du terrain entre eux et moi. Au même moment, j'entendis, sur le chemin que je venais de franchir, un bruit de roues, et, pensant que c'était la diligence, j'allais abandonner mon système de précautions, lorsqu'à ce même bruit mes quatre gaillards se relevèrent sur leurs genoux, rampèrent comme des serpents dans le petit creux qui aboutissait à la route et se trouvèrent à portée du véhicule, qui approchait rapidement et qui n'était pas la diligence, mais bien une voiture de louage traînée par de bons chevaux de poste.

Je reconnus aussitôt cette voiture pour y avoir vu transporter, à Civita-Vecchia, le bagage de lady Harriet et de sa famille. C'était une grande calèche ouverte. Un domestique, dépêché quelques jours d'avance pour l'envoyer, de Rome, au-devant des illustres voyageurs, était resté à la ville pour achever de préparer leur logement. J'ai su ce détail après coup. Il n'y avait donc, dans la calèche que lord B*** (je sais son nom maintenant), sa femme et sa nièce. La femme de chambre italienne était sur le siége.

Le projet de mes bandits me parut assez clair, et je me demandai aussitôt comment je pourrais m'y opposer. Rongés par la misère ou par la fièvre, ils ne me paraissaient pas bien solides, sauf un grand chenapan qui n'avait ni le type ni le costume indigènes, et qui me sembla fortement constitué. Je n'avais pour arme qu'une canne à tête de plomb, et je regardais attentivement ce qu'ils traînaient dans l'herbe avec précaution. Quand ils se redressèrent à demi dans le fossé, je vis que c'était simplement de gros bâtons, circonstance qui acheva de me donner confiance dans le succès de ma défense. Ils devaient avoir quelques couteaux sous leurs habits, car ils ne paraissaient pas gens à se permettre un grand luxe de pistolets. Il s'agissait de ne pas leur donner le temps de faire usage de ces lames, bonnes ou mauvaises.

J'avais l'avantage de me trouver sur les derrières sans avoir été aperçu. Pendant que je faisais ces réflexions, me débarrassant de mon caban qui m'eût gêné, la calèche arrivait au lieu marqué pour le coup de main. Le postillon, sur une brève sommation, arrêtait ses chevaux, se jetait à genoux et se tournait la face contre terre avec une résignation vraiment édifiante. Cela réduisait d'un tiers les moyens de la défense. Je crus devoir agir prudemment; et, comme lord B***, ouvrant la portière avec flegme, regardait devant lui à combien d'ennemis il avait affaire, je lui fis signe de ne pas résister encore, ce qu'il comprit avec un admirable sang-froid. Il mit donc pied à terre en leur disant avec un sourire calme:

—Dépêchez-vous, mes bons amis: la diligence est derrière nous.

Cette menace parut ne pas les inquiéter, et, voyant qu'il n'y avait pas tentative de résistance, que les femmes ne criaient pas, et que, d'elle-mémes, elles descendaient précipitamment pour leur abandonner la calèche, ils parlèrent d'accommodement à l'amiable; et cela, dans des termes d'une courtoisie comique, rendant grâce à lagentilezza del cavaliereet hommage à la beauté des dames.

En ce moment, j'étais sur leurs talons, et, m'adressant au grand chenapan, qui ne disait rien et tenait son bâton levé sur la tête de lord B*** par manière d'intimidation, je déchargeai sur la sienne un si bon coup de ma canne, qu'il tomba comme mort.

Ramasser le bâton qui s'échappait de cettemain défaillante, et en assommer le bandit obséquieux qui traitait avec lord B*** fut pour ce dernier l'affaire d'un instant. Le troisième larron, qui tenait les chevaux, ne m'attendit pas: il prit la fuite. Le quatrième ne fit guère mieux, et, après avoir essayé de montrer son couteau, disparut également.

Nous restions là avec un homme qui demandait grâce, un autre, étendu à terre, qui ne donnait pas signe de vie, un postillon, toujours prosterné, qui ne voulait rien voir de ce qui se passait, et trois femmes plus ou moins évanouies sur les bras.

Quand le drôle terrassé par lord B*** vit qu'il ne lui restait aucun espoir de sortir de ses mains, il prit le parti ingénieux de s'évanouir aussi. C'était nous créer un embarras, dans le cas où nous eussions voulu le faire prisonnier.

—Je connais ces histoires-là, me dit lord B***, qui ne me parut nullement ému; si nous nous arrêtons à attendre la diligence, qui est encore loin et au pas, nous risquons de voir arriver du renfort à ces gens-ci, et alors, la vengeance se mêlant de l'affaire, nous n'en sortirons pas vivants. Si nous avançons, nous laissons échapper ces messieurs, qui ne sont peut-être pas si morts qu'ils en ont l'air. Le mieux est de retourner vers la diligence et de la forcer à marcher vite jusqu'ici, où nous aviserons à faire constater le fait et à nous emparer de ces deux blessés avant qu'ils aient pu se relever.

C'était le meilleur avis possible. Il fallut rosser le postillon pour le faire revenir de son émotion. Dans l'opinion de son mari, lady Harriet aurait peut-être eu besoin du même stimulant pour retrouver le marchepied de la voiture. Elle avait la tête perdue. La nièce était d'un calme héroïque. Lord B*** voulut me faire monter avec elle. Je m'y refusai. Après avoir remis sur son cheval le postillon éperdu, et lui avoir fait tourner bride, je sautai sur le siége auprès de la soubrette, dont la frayeur ne se manifestait que par des torrents de larmes.

Je n'eus guère le temps de m'occuper de ses nerfs.

Rencontrer la diligence, l'arrêter, raconter l'aventure, et reprendre les devants pour montrer au conducteur et aux voyageurs la preuve des faits déclarés, tout cela fut accompli en moins d'un quart d'heure. Mais, ô surprise! comme on dit dans les romans; quand nous fûmes sur le lieu du combat, bien reconnaissable pour moi, grâce au fragment de ruine que j'avais exploré à dix pas du chemin, plus de morts, plus de blessés, plus de trace de l'aventure. Pas une goutte du sang de celui à qui j'avais fendu le crâne, pas un haillon enlevé dans la lutte à ses acolytes, pas même l'empreinte du piétinement des chevaux effrayés, ni celle des roues de la voiture sur le sable. Il semblait qu'un coup de vent eût tout balayé, et pourtant il n'y avait pas un souffle dans l'air.

Lord B*** était plus mortifié que surpris. Il était surtout blessé de l'air de doute du postillon de la diligence. Celui de la calèche était muet comme la tombe, défait, tremblant, peut-être désappointé. Brumières et quelques voyageurs ajoutaient foi à ma parole; d'autres se disaient tout bas, en riant, que nous avions rêvé bataille, et qu'une panique nous avait troublé la cervelle. Quelques bergers, à la recherche de leurs troupeaux errants, riaient aussi et juraient n'avoir rien vu, rien entendu. Lord B*** avait fort envie de se mettre en colère et de se livrer à une minutieuse perquisition; mais la nuit approchait, la diligence voulait arriver; lady Harriet, nerveuse et malade, s'impatientait de l'obstination de son mari. Brumières, enchanté de retrouver sa princesse, et jaloux du bonheur que j'avais eu de lui porter secours, profitait de l'occasion pour faire l'empressé autour d'elle. Quand on se remit en marche, je ne sais comment la chose s'était passée, mais j'étais dans la diligence et Brumières dans la calèche avec les dames, milord sur le siége avec la soubrette.

Cette soubrette est, par parenthèse, assez jolie, et, dans le peu de mots que j'avais échangés avec elle sur ce même siége de calèche, je lui avais trouvé la voix douce et un très agréable accent. Je lui avais laissé mon caban pour s'envelopper, car elle était peu vêtue pour affronter l'influenza, c'est-à-dire l'atmosphère de fièvre mortelle qui commence ici à la chute du jour et qui, comme le désert et le brigandage, règne jusqu'au mur d'enceinte de la ville des papes.

Le caban ne me revint en mémoire que lorsque cette jeune fille me le rapporta à la porte Cavalleggieri, où nous nous arrêtâmes tous pour exhiber une fois de plus nos passe-ports. Comme, pour reprendre mon vêtement, je tendais la main, j'y sentis avec beaucoup d'étonnement le baiser d'une bouche fraîche, et, avant que je me fusse rendu compte d'un fait si étrange, la soubrette avait disparu. Brumières, qui arrivait à moi, ne fit que rire de ma stupéfaction.

—C'est une chose toute simple, me dit-il; c'est la manière du pays pour dire merci, et cela ne vous donne pas le droit d'exiger davantage.

C'était plus que je n'aurais jamais songé àexigerd'une jolie femme.

On venait de visiter nos malles pendant une heure, lorsque le conducteur nous annonça que ceci n'était rien, et que nous allions subir une autre visite bien plus longue et bien plus minutieuse à la douane, mais qu'il pouvait nous en dispenser si nous voulions lui donner chacun deux pauls. Nous mourions de faim et nous donnâmes tous; mais, quand nous fûmes à la douane, notre collecte ne servit de rien: le digne homme ne put s'entendre avec les douaniers. Un colloque, peu mystérieux et fort long, s'établit à deux pas de nous. Ils voulaient un paul et demi par tête, et lui, voulait partager seulement par moitié avec eux. On se querella beaucoup; notre homme se piqua, garda le tout, et nous fûmes visités.

Comme nous sortions enfin de ce purgatoire, riant, à force de dégoût, de toutes ces bouffonneries, et nous disposant à chercher un gîte, lord B***, qui, muni d'un laisser-passer, avait disparu depuis longtemps, me frappa amicalement sur l'épaule en me disant:

—Je viens de faire ma déclaration relativement à nos brigands, et de conduire ma femme et ma nièce au logement qui les attendait. A présent, je viens vous chercher de leur part. Est-ce que vous avez ici des parents ou des amis qui vous réclament?

Je ne songeai pas à mentir; mais je remis au lendemain ma visite à ces dames, pour cause de faim et de fatigue.

—Oh! si vous avez faim et sommeil, reprit-il, vous n'irez pas à l'hôtel, où, quel qu'il soit, vous serez mal. Nous avons une bonne chambre pour vous au palais ***, et nous vous attendons pour manger avec nous un bon souper.

Toutes mes excuses furent vaines.

—Je ne rentrerai pas sans vous, me dit-il, et ces dames ne souperont pas tant que nous ne serons pas rentrés.

Je donnai pour prétexte que je ne voulais pas laisser seul mon amiBrumières.

—Qu'à cela ne tienne! votre ami viendra aussi, dit lord B***.

Brumières ne se le fit pas répéter. Nous voilà aussitôt en route, à pied, dans les rues de Rome, suivis defacchiniportant nos malles, et de Benvenuto, qui se regardait comme invité aussi.

Le palais en question me parut bien loin. J'aurais préféré la plus modeste auberge sous la main. C'est une maison trop grande, jadis très-magnifique, aujourd'hui très-délabrée. Je n'ai pas eu le loisir d'en admirer l'architecture extérieure. J'ignore si elle est louée ou prêtée à mes Anglais. Leur majordome se vante de l'avoir rendue aussi confortable qu'il est possible de le faire ici en peu de jours. Si cela est, le confortable n'abonde pas à Rome. Les meubles modernes disparaissent, d'ailleurs, dans ces salles immenses, où l'on gèle encore, en dépit des grands feux allumés depuis trois jours.

Lord B*** nous conduisit avec nos bagages dans une chambre dont il exigeait que je prisse possession; après quoi, nous allâmes trouver lady Harriet et miss Medora dans un salon grand comme une église, et dont le plafond, surchargé de dorures massives et de peintures confuses, était lézardé en mille endroits. Ces dames n'en admirent pas moins le grand caractère de ce local et semblent se plaire à vouloir rajeunir ce vieux luxe évanoui. Beaucoup de bougies, allumées dans des candélabres d'un grand style, éclairaient à peine une table immense copieusement servie, dernière circonstance qui me fût agréable, car j'étais l'être le plus stupidement affamé du monde. Vous connaissez pourtant ma sobriété; mais, j'ignore si c'était l'émotion du combat sur la via Aurélia, ou l'air de la mer avalé à pleins poumons depuis quatre jours, j'étais sourd et quasi muet. Quand cette abrutissante obsession fut calmée, je commençai à faire plus ample connaissance, à l'entremets, avec mes nobles hôtesses et à m'étonner des amitiés et des prévenances dont j'étais l'objet. Ces dames, influencées apparemment par les fresques mythologiques de leur palais, voulaient absolument m'ériger en Jupiter libérateur, en Apollon vainqueur des monstres. Il y avait l'enthousiasme des nerfs chez lady Harriet. Elle a eu tellement peur! Chez miss Medora, il y avait quelque chose d'indéfinissable: une reconnaissance moqueuse, ou une acceptation maligne du service rendu. Peutêtre la digestion d'un si copieux dîner m'a-t-elle embrouillé la cervelle. Je n'ai rien compris à son air, à son regard, à son sourire, à ses éloges exagérés. Quand elle a vu que j'en étais plus étourdi que flatté, elle m'a laissé tranquille et s'est remise à causer peinture avec Brumières. Je la soupçonne de faire des ruines roses et bleues à l'aquarelle.

Quant à lord B***, ses remercîments m'ont été plus agréables, parce qu'ils m'ont paru plus sincères. Comme je lui faisais observer qu'avec sa présence d'esprit et sa manière d'employer le bâton, il se serait probablement tiré d'affaire sans moi:

—Non, me dit-il, je ne crains pas un ou deux hommes, j'en crains trois ou quatre. Je n'ai que deux mains et deux yeux. Je sais que trois de nos adversaires n'en valaient peut-être pas un; mais le quatrième, celui dont vous avez commencé par me débarrasser, en valait peut-être quatre.

Je répliquai que je n'y avais pas grand mérite, l'ayant abattu par surprise.

—Je ne suis pas fort, ajoutai-je. Je n'ai jamais eu l'occasion de savoir si je suis brave. Pour la première fois de ma vie, j'ai reconnu la nécessité de la traîtrise, et je n'en suis pas plus fier pour cela.

—C'est répondre en homme modeste, reprit lord B***, en lançant à sa nièce un regard sévère qui me confirma dans la pensée du mauvais vouloir de la jeune personne à mon égard. Mais, moi, poursuivit-il en me regardant, je sais que je suis fort et hardi, et que pourtant, sans vous, je ne me serais pas défendu.

—Oh! shame!murmura lady Harriet.

—Ma femme dit que c'est une honte, reprit-il. Les femmes trouvent tout naturel qu'on se fasse égorger pour sauver leurs diamants, pendant qu'elles se trouvent mal sur vos bras.


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