Néanmoins, mon premier mouvement fut une grande terreur et puis un accès de colère irréfrénable. Je courus à elle, je la pris, très-rudement par le bras et je l'entraînai sous la voûte de la caverne, où je la forçai de s'asseoir, pour l'empêcher de recommencer quelque inutile expérience de son courage insensé.
Pour que vous compreniez comment je pouvais entrer dans une caverne où coule un bras de rivière impétueuse, il faut vous représenter la large ouverture de cette caverne, dont une moitié seulement sert de lit à la course des eaux, cette moitié est nécessairement la plus creuse; l'autre également pavée de grands feuillets ondulés et bosselés par les soulèvements volcaniques, vous permet de monter, en tournant, jusque vers l'ouverture supérieure par laquelle le flot s'engage sous la voûte. Ainsi vous remontez, aisément et à couvert, la pente fortement inclinée et tourmentée d'un cours d'eau qui forme une cascade devant vous, et une autre cascade derrière vous. Cela m'expliquait la formidable basse continue que, du temple de la Sibylle, nous entendions monter de l'abîme invisible, tandis que la claire nappe argentée, qui léchait la perpendiculaire du grand rocher, dominait la sauvage harmonie par un chant plus frais et plus élevé.
L'endroit où j'avais fait asseoir, bon gré mal gré, Medora, forme une imposante et bizarre excavation, où pénètre, de l'issue supérieure invisible encore, une lueur bleue d'un effet fantastique. Les voûtes de la caverne où s'enroulent furieusement ces étranges formations minérales dont je vous ai parlé ces prétendues plantes d'un monde antérieur colossal, prennent là le dessin et l'apparence d'un ciel de pierre labouré de ces lourdes nuées moutonneuses qu'imitèrent les statuaires italiens du XVIIe siècle, dans lesgloiresdont ils entourèrent leurs Madones ou leurs saints équestres. En sculpture, c'est fort laid et fort bête; mais, dans ce jeu de la nature, dans ce plafond de caverne éclairé d'un jour frisant et blafard qui en dessine les groupes fuyants et insensés, c'est étrange au point d'être sublime; et, comme si la matière, dans ses transformations successives, se plaisait à conserver les apparences de couleur et de forme de ses premières opérations, on peut très bien se figurer là, au lieu d'un fleuve d'eau qui descend, un fleuve de lave qui monte, et, au lieu d'une voûte de rochers, une voûte de lourdes vapeurs tordues et dispersées par les vents de l'enfer volcanique.
Je fus tellement saisi par l'aspect et le bruit de ce cercle dantesque, qu'à peine eus-je fait asseoir Medora, je l'oubliai complètement. Ma main, crispée par l'émotion qu'elle m'avait causée, tenait pourtant encore la sienne; mais c'était une sollicitude toute machinale, et je restai pétrifié comme le ciel de la grotte, curieux d'abord de comprendre à ma manière la scène étrange qui m'environnait, et puis ravi, pénétré, transporté dans le rêve d'un monde inconnu, enchaîné comme on l'est quand on n'a pas une parole pour formuler ce que l'on éprouve, et que l'on n'a pas auprès de soi un être vraiment sympathique, avec qui l'on puisse échanger le regard qui dit tout ce que l'on peut se dire.
Je ne sais pas si son examen extatique dura une minute ou un quart d'heure. Lorsque je retrouvai la notion de moi-même, je vis que je tenais toujours la main de Medora, et qu'à force d'être comprimée dans la mienne, cette pauvre belle main, un vrai modèle de forme et de tissu, était devenue bleuâtre. Je fus honteux de ma préoccupation, et, me retournant vers ma victime, je voulus lui demander pardon. Je ne sais ce que je lui dis ni ce qu'elle me répondit. Le bruit du torrent roulant devant nous, ne nous permettait pas d'entendre le son de notre propre voix; mais je fus frappé de l'expression froide et hautaine de ces grands yeux d'un bleu sombre attachés sur les miens. Je ne pouvais exprimer mon repentir que par une pantomime, et je pliai un genou pour me faire comprendre. Elle sourit et se leva. Sa figure avait encore une expression ironique et courroucée, du moins à ce qu'il me sembla. Elle ne retira pourtant pas sa main, que je tenais toujours, mais non plus de manière à la meurtrir, et, comme son regard se portait vers le torrent, le mien s'y reporta aussi. On a beau se dire qu'on reviendra voir à loisir ces belles choses; on se dit aussi qu'on sera peut-être empêché d'y revenir jamais, et qu'on ne retrouvera pas l'instant qu'on possède.
J'étais resté tombé sur mes genoux, non plus pour faire amende honorable à la beauté, mais pour regarder le dessous de l'excavation plus à mon aise. Comment vous dire ma surprise, lorsqu'au bout d'un instant, je sentis sur mon front, glacé par la vapeur du torrent, quelque chose de doux et de chaud comme un baiser? Effaré, je retournai la tète, et je vis, à l'attitude de Medora, que ce n'était pas une hallucination.
Un cri de surprise, de colère réelle et de plaisir stupide tout à fait involontaire, sortit de moi et se perdit dans le vacarme du torrent. Je me reculai précipitamment, averti par ma conscience que tout élan de joie et de reconnaissance serait un mensonge de la vanité ou de la sensualité. La victoire eut peu de mérite: cette belle créature parlait médiocrement à mes sens, et nullement à mon coeur. Je ne saurais m'éprendre d'elle que par l'imagination, et j'en suis défendu par la certitude que son imagination seule s'est follement éprise de moi.
Eh quoi! pas même son imagination; je devrais dire son amour-propre, son dépit de mon indifférence, sa puérile jalousie de jolie femme contre la Daniella. Je me souvins, en cet instant, que celle-ci m'avait provoqué plus singulièrement encore en me baisant la main; mais, de sa part, c'était l'action d'une servante qui croit, à tort, devoir s'humilier devant une supériorité sociale, et cette caresse, naïvement servile, m'avait donné envie de lui rendre la pareille pour rétablir la logique des choses. Rien de semblable ne me fut suggéré par la provocation de Medora.
C'était pourtant une provocation chaste à force d'être hardie. Je la crois même aussi froide qu'exaltée, cette Anglaise à passions de parti pris. Il n'y a place en elle, je l'ai senti à première vue, ni pour l'amitié tendre, ni pour l'amour ardent. Elle procède par coups de tête; elle veut, ou vaincre ma résistance pour se moquer de moi ensuite, on se persuader à elle-même qu'elle éprouve les émotions violentes d'un amour irrésistible. Elle veut peut-être recommencer le roman d'amour de sa tante Harriet, sauf à me mépriser le lendemain comme on méprise le pauvre lord B***.
—Ah! grand merci! me disais-je. Je ne serai pas si faible que lui. Je garderai ma liberté et ma fierté. Je ne deviendrai pas amoureux de cette beauté dangereuse et décevante, à qui ses millions persuaderaient bientôt qu'elle a le droit de m'avilir.
Je me disais tout cela, dégrisé de tout vin et de toute vanité, comme vous voyez; et, malgré tout cela, j'étais tremblant de la tête aux pieds, comme on l'est à la suite d'une commotion violente; car tout appel à l'amour remue en nous la source profonde, sinon des plus vives émotions de l'animal, du moins celle des plus hautes aspirations de l'âme.
Sottement troublé, follement éperdu, j'entraînai Medora hors, de la caverne. J'avais besoin de l'air plein et du jour brillant pour me retrouver tout entier. A l'entrée de la grotte, nous vîmes lady Harriet et le guide qui faisaient une pause. Lady Harriet savait son Tivoli par coeur et ne daigna pas entrer dans la caverne, dont elle craignait la fraîcheur, ce qui ne l'empêcha pas de m'en parler avec enthousiasme, en phrases toutes faites, et en si beau style, que rien n'y manquait pour dégoûter à jamais de l'expansion admirative.
Comme tout danger était franchi, à ce que nous assura le guide, je feignis de vouloir aller au-devant de lord B***, qui n'arrivait pas, et je me mis à courir, résolu à ne plus échanger un mot ni un regard avec Medora. Je vis lord B*** beaucoup au-dessous de nous. Il nous avait dépassés et devisait avec Tartaglia, trop familièrement sans doute au gré de sa femme.
Pour les atteindre, je n'avais qu'à suivre le sentier qui s'enfonce en long corridor, taillé de main d'homme dans la roche. Cette galerie, percée de jours carrés comme des fenêtres, ne gâte rien dans le tableau. Elle vous fait tourner de plain-pied une face abrupte de la montagne, et, quand on la voit du dehors, ses ouvertures ombragées de lianes ressemblent à une suite d'ermitages abandonnés et devenus inaccessibles. Elle est propre et sèche dans toute son étendue; c'est là dedans qu'on voudrait demeurer si on pouvait choisir son gîte à Tivoli. On nous a dit que ce travail était beaucoup plus ancien que celui du général Miollis, et qu'il avait été fait pour les plaisirs d'un pape amoureux des grottes de Neptune.
J'allais sortir de ce défilé lorsqu'un frôlement de robe m'avertit que j'étais suivi. Je fis la sottise de me retourner, et je vis Medora, pâle et comme désespérée, qui courait littéralement après moi.
—Laissez-moi, lui dis-je résolument, vous êtes folle!
—Oui, je le sais, répondit-elle avec énergie; c'est même pour vous en convaincre tout à fait que me voilà encore près de vous. Si vous trouvez là quelque chose de plaisant, vous pouvez en rire avec M. Brumières et tous ses amis de l'école de Rome….
—Vous me prenez pour un lâche ou pour un sot! Vous voyez donc bien que vous étiez folle de vous confier à ce point à un homme que vous ne connaissez pas.
—Si! je vous connais, s'écria-t-elle. Ce n'est pas votre méchanceté ni votre indiscrétion que je crains; c'est votre fierté puritaine. Vous savez que je vous aime, et moi, je sais que vous m'aimez; mais vous avez peur de mes millions, et vous croiriez vous abaisser en faisant la cour a une femme riche. Eh bien, moi, je suis lasse d'être le but des ambitieux et l'effroi des hommes désintéresses. Je me suis dit que, le jour où je me sentirais aimée pour moi-même par un homme délicat, je l'aimerais aussi et le lui dirais sans détour. Vous êtes celui que j'ai résolu d'aimer et que je choisis. Il y a assez longtemps que vous résistez à vos sentiments et que vous vous faites souffrir vous-même en me tourmentant de votre prétendue antipathie. Finissons-en; dites-moi la vérité, puisque je désire l'entendre, puisque je le veux.
J'espère, mon ami, que vous riez en vous représentant la figure ébahie de votre serviteur. Je me sentis l'air si bête, que j'en fus honteux; mais il me fut impossible de dire autre chose que ceci:
—En vérité!… je jure, sur l'honneur mademoiselle, que je ne me savais pas amoureux de vous!
—Mais, à présent, vous le savez, s'écria-t-elle; vous le sentez, vous ne vous en défendez plus? Est-ce là ce que vous voulez dire?
—Non, non! répondis-je avec effroi; je ne dis pas cela.
—Non? vous dites non? Alors je vous hais et vous méprise?
Elle était si belle, avec ses yeux secs enflammés, ses lèvres pâles et cette sorte de puissance que donne la douleur ou l'indignation, que je me sentis redevenir ivre. La beauté a un prestige contre lequel échouent tous les raisonnements, et, en ce moment, celle de Medora réalisait tout ce que peut rêver, tout ce qui peut faire battreun coeur de jeune homme! car enfin, je suit homme, je suis jeune, et j'ai un coeur comme un autre! Je la contemplais tout éperdu, et il me semblait qu'elle avait raison d'être furieuse; que je n'étais qu'un sot, un poltron, un butor, un petit esprit, un coeur glacé. Je ne pouvais lui répondre. J'entendais, au fond de la galerie, la voix de lady Harriet qui s'approchait.
—Continuez la promenade sans moi, je vous en supplie, lui dis-je. Je suis trop troublé, je deviens fou; laissez-moi me remettre, me recueillir, avant de vous répondre… Tenez, on vient, nous causerons plus tard…
—Oui, oui, j'entends, dit-elle; vous ferez vos réflexions, et vous nous quitterez sans me dire seulement adieu!
—De grâce, baissez la voix, votre tante… cet homme qui l'accompagne…
—Que m'importe! s'écria-t-elle, comme décidée à tenter on effort suprême pour vaincre ma résistance. Ma tante sait que je vous aime; je suis libre d'aimer, je suis libre de me perdre, je suis libre de mourir!…
En disant ces derniers mots, elle pâlit. Ses yeux se voilèrent; il me sembla qu'elle allait tomber évanouie; je la retins dans mes bras. Sa belle tête se pencha sur mon épaule, sa chevelure de soie inonda, enveloppa mon visage. Le sang gronda dans ma tête et reflua vers mon coeur; je ne sais ce que je lui dis; je ne sais si ma bouche rencontra ses lèvres: ce fut un délire rapide comme l'éclair. Lady Harriet, arrivant à l'angle du chemin couvert, n'avait plus qu'un pas à faire pour nous surprendre. Saisi de honte et de terreur, je pris la fuite, seul, cette fois, et j'aurais été me cacher je ne sais au fond de quel antre, si je n'eusse rencontré, au bas du sentier, lord B***, qui, redevenu le plus sage de nous deux, m'arrêta au passage.
Frascati, 1er avril.
—C'est moi, me dit lord B***, de cet air mystérieux et profond que donne l'ivresse, c'est moi qui veux vous faire les honneurs de la grotte des Sirènes.
Je me laissai conduire, et, pendant quelques instants, me sentant de nouveau très-gris, je vis toutes choses d'un oeil très-vague. Cependant je fus remis et calme plus vite que je ne l'espérais.
Nous gagnâmes le fond resserré de l'entonnoir, qui en est la partie la plus délicieuse. Il est semé de blocs de rochers et de massifs d'arbres, et traversé par le bras de l'Anio, qui, arrivé à l'extrémité de ce petit cirque naturel, se précipite, s'engouffre et disparaît entièrement dans une dernière grotte tellement belle, qu'on la prendrait pour un ouvrage d'art. Le sentier n'a eu pourtant qu'à côtoyer son rebord pour faire pont sur le torrent. Là, en sûreté derrière un parapet de roches à peine dégrossies, qui ne gâte pas la délicieuse sauvagerie du lieu, on plonge de l'oeil dans la profondeur d'un nouvel abîme qui est comme la clef du dernier déversoir de cette onde fougueuse, car elle s'y perd avec une dernière clameur effroyable, dans des cavités dont on ne connaît pas l'issue.
—C'est ici, me dit lord B***, que deux Anglais se sont fait avaler par cette bouche béante. On prétend qu'ils sont descendus sur cette corniche étroite, mais parfaitement praticable, que vous voyez là-dessous, et que le pied leur a glissé. Moi, je trouve qu'il faut être bien maladroit pour ne pas s'y promener les deux mains dans ses poches, et vous remarquerez que la chute de l'eau est si nette et si absolue dans son puits naturel, qu'elle n'envoie pas une goutte de pluie sur ses margelles de rocher.
—Alors, vous croyez qu'ils se sont précipités volontairement.
—Et naturellement! dit-il en fixant sur le gouffre son oeil mélancolique, terni par un reste d'ivresse.
—L'aventure n'est pas authentique, dis-je à Tartaglia; car le guide m'a parlé de trois Anglais, et voilà milord qui parle de deux.
—Il n'y en a peut-être eu qu'un seul, répondit Tartaglia avec son insouciance habituelle sur le chapitre de la vérité; c'est un suicide qui aura fait des petits.
Ce trait d'esprit produisit sur lord B*** un effet qui m'eût fait frémir si j'eusse été seulement à trois pas de lui, car il enfourcha le parapet avec l'aisance d'un bon cavalier, et parut un instant disposé à descendre sur la corniche; mais j'avais été à temps de passer mon bras sous le sien, et je le tenais encore mieux que je n'avais tenu Medora quelques instants auparavant. Cette corniche me paraît aussi, à moi, très-praticable; mais, au milieu de la foudre de la cataracte qui la rase, je n'y voudrais pas voir marcher un Anglais sortant de table.
—Qu'est-ce que vous avez? me dit-il tranquillement en restant à cheval sur le parapet. Vous croyez que je veux aller faire une promenade dans les entrailles de la terre? Non! la vie est si courte, qu'elle ne vaut pas la peine qu'on l'abrège. Donnez-moi du feu pour rallumer mon cigare! quant à l'immoralité du suicide, en ma qualité d'Anglais de race pure, je proteste. Quand on se sent décidément et irrévocablement à charge au autres…
Il s'interrompit pour rappeler son chien jaune, qui était sauté sur le parapet et qui aboyait à la cascade.
—A bas, Buffalo! s'écria-t-il d'un ton de sollicitude. Descendez! ne faites pas de ces imprudences-là!
Et, en voulant repousser l'animal, il tourna ses deux jambes du côté du gouffre, avec une mollesse et une insouciance de mouvement qui me forcèrent à le prendre de nouveau à bras le corps.
—Bah! reprit-il, vous croyez que je suis gris? Pas plus que vous, mon cher! Je vous disais donc que, quand on n'est agréable ni utile à personne, aimer et préserver sa vie est une lâcheté; mais, tant qu'on a un ami, ne fût-ce qu'un chien, on ne doit pas l'abandonner. Seulement… écoutez! S'il est vrai pour moi qu'on ne soit pas forcé d'exister à tout prix, le suicide n'en est pas moins une faute, parce qu'il est toujours le résultat d'un mauvais emploi de la vie. La vie n'est une chose insupportable que parce que nous l'avons faite ainsi. Il dépend de tout homme sage et intelligent de bien conduire la sienne, et, pour cela, il faut préserver sa liberté et ne pas tomber dans les piéges d'un amour mal assorti.
Je sentis le rouge me monter au front; la leçon m'arrivait si directe et si méritée, que je la crus à mon adresse. Je me trompais. Lord B*** ne songeait qu'à se juger lui-même; mais son attitude brisée sur le bord de l'abîme, sa figure décomposée par l'ennui, et sa tendresse de célibataire pour son chien parlaient si éloquemment, que je me jurai à moi-même de ne jamais revoir Medora.
Cependant, comme lord B*** était réellement pris de sommeil au milieu de ses réflexions mélancoliques, et qu'il parlait de s'étendre, là où il était, pour dormir au bruit de la cataracte, il me fut impossible de le quitter, et les femmes nous eurent bientôt rejoints. Aussitôt que milord entendit la voix sèchement doucereuse de milady, qui lui demandait compte de son attitude négligée, il se remit sur ses pieds, et parla de poursuivre l'exploration, car nous n'avions encore vu, en fait de chutes d'eaux, que les moindres curiosités de l'endroit; mais la pluie commençait à tomber sérieusement, le ciel était envahi, le soleil éteint, et, bien que Medora insistât pour continuer, lady Harriet, qui se croit souffreteuse et délicate, voulut retourner à Rome. J'appuyai vivement cette idée. On amena les ânes, qui attendaient au fond du cratère, et les femmes remontèrent sans fatigue jusqu'au temple de la Sybille, où, en peu d'instants, la voiture fut prête à les ramener.
C'est alors seulement que je manifestai l'intention de rester à Tivoli jusqu'au lendemain soir.
—Je comprends, dit lady Harriet, que vous désiriez voir tout ce que nous n'avons pu voir aujourd'hui; mais ne vaudrait-il pas mieux revenir par un beau temps que de vous mouiller ce soir, et peut-être encore demain, pour voir un paysage sans soleil?
J'insistai. Lord B*** voulut alors rester avec moi, ce que, j'aurais accepté s'il eût été convenable et prudent de laisser les femmes traverser sans lui la campagne de Rome. En dernier ressort, lady Harriet prononça, malgré mes refus et ma résistance, qu'elle me renverrait la voiture le lendemain; et je fus obligé, pour conquérir ma liberté, de prononcer à mon tour que je resterais peut-être plusieurs jours à Tivoli pour dessiner.
Pendant ce débat, Medora demeura muette et les yeux attachés sur moi avec une expression d'anxiété d'abord, puis de reproche et de dédain qui me fut fort pénible à supporter. Enfin, la voiture partit, et je me sentis allégé du poids d'une montagne.
Voilà, mon ami, un récit bien long, et peut-être trop circonstancié de l'aventure qui me poussa à la solitude de Frascati. Je vous demande pardon de me laisser aller à vous tout dire; mais il me semble que, si je vous cachais quelque chose, il vaudrait mieux ne rien vous dire du tout.
Quand je me retrouvai seul à Tivoli, au lieu d'aller voir les autres cascades, je redescendis vers celles que je connaissais déjà. Le gardien, ancien soldat au service de la France, voulut bien avoir confiance en ma parole de ne pas attenter à mes jours (car, décidément, cet abîme est regardé comme tentateur), et j'eus la liberté d'aller rêver seul, à l'abri de la pluie, dans les cavernes.
Je ne rentrai pas sans remords dans celle où j'avais rendu ce maudit baiser. J'en ressentais encore le frémissement dangereux; mais, au lieu de m'y complaire, je me condamnai à un sévère examen de conscience, et je reconnus que j'avais été coupable d'imprudence. N'aurais-je pas dû, depuis les larmes bizarres que le soin d'apporter un chevreau avait fait répandre, et toutes les singularités du reste de la route, deviner, comprendre que j'étais l'objet d'un dépit tout prêt à se changer en caprice et à se faire baptiser du nom de passion? Eh bien, non! je ne m'en étais pas douté, apparemment! J'avais observé, sans grand intérêt et comme malgré moi, cette étrange organisation. J'expliquais les premières larmes par quelque souvenir, peut-être un souvenir d'amour, réveillé en elle par une circonstance fortuite. J'expliquais la scène des bijoux jetés dans le bois par une colère de reine, échouant devant un sujet déterminé à ne pas être un courtisan. J'expliquais même le baiser sur le front, par une hallucination de sa part ou de la mienne. Jusque-là, jusqu'au moment où elle m'avait poursuivi pour me dire:Je vous aime, je m'étais obstiné à croire à je ne sais quelle méprise, ou, passez-moi le mot, à je ne sais quelle fumée d'hystérie nerveuse.
—Me voilà donc, pensai-je, en présence d'un amour bon ou mauvais, senti ou rêvé, mais sincère à coup sûr, et aussi résolu que le mien serait timide et involontaire! Le mien!
En me disant cela, je me tâtais le coeur, j'y appuyais les mains et j'en comptais les battements comme le médecin interroge le pouls d'un malade, et je découvrais, tantôt avec joie, tantôt avec effroi, qu'il n'y avait pas là d'amour vrai, c'est-à-dire pas de foi, pas d'enthousiasme pour cette incomparablement belle créature.
Le trouble que j'avais ressenti était donc tout simplement dans mes sens, et pouvais-je me croireengagé, pour un baiser involontaire, pour un mot que mes lèvres avaient prononcé, que mes oreilles n'avaient pas entendu, que mon esprit ne pouvait même pas ressaisir?
—Il y aurait là, pensais-je, une question d'honneur vis-à-vis de lord B*** et de sa femme, qui m'ont témoigné la confiance que l'on doit à un homme de coeur. La moindre apparence, la moindre velléité de séduction auprès de leur héritière me ferait rougir à mes propres yeux, et la moindre expression, le moindre témoignage d'amour envers elle, serait tentative de séduction, puisque je sens que je ne l'aime pas. Je n'ai pas eu cette pensée, l'ombre même de cette lâche pensée, un seul instant. Je la repousserais avec dégoût, si elle osait me venir; mais il y a eu une seconde, un éclair d'égarement des sens, et, puisque dans de telles occasions (la première, à coup sûr, dans mon inexpérience des grandes aventures), je ne suis pas maître de moi, il faut que je m'en préserve avec la prudence d'un vieillard.
Cependant j'éprouvais encore un malaise dont j'eus peine à trouver la cause au fond de mon âme. Je me sentais honteux et comme avili d'être si froid de raisonnement et si décidément vertueux en présence d'une passion aussi échevelée que celle dont j'étais l'objet. Il me semblait que Medora, avec sa folie et son audace, mettait son vaillant pied de reine sur ma pauvre tête d'esclave craintif, et que mes scrupules me faisaient un rôle misérable au prix du sien. Je me confessai obstinément et je reconnus qu'il n'y avait, dans le sentiment de mon humiliation, rien de plus que la suggestion d'un sot amour-propre. Que venait donc faire l'amour-propre entre elle et moi? Pourquoi cet ennemi du juste et du vrai se glisse-t-il dans les coeurs à leur insu, et quel est ce besoin égoïste et vulgaire de jouer le premier rôle dans une partie qui ne devrait avoir que le ciel pour témoin et pour juge?
J'aime à croire que, quand je ressentirai le véritable amour, je n'aurai pas à lutter contre cette vanité funeste, que je me sentirai complètement généreux et désarmé devant l'objet de mon adoration, complètement naïf vis-à-vis de moi-même. Mais cette simplicité de coeur et cette loyauté d'intentions, ne les dois-je pas également à la femme dont je repousse les sacrifices?
—Va donc pour l'injuste mépris de cette amante superbe! m'écriai-je.
Et, débarrassé de toute hésitation, comme de tout mécontentement vis-à-vis de moi-même, je m'enveloppai de mon caban et j'allai voir les autres gambades fantastiques de l'Anio, le long du mont Catillo.
L'Anio, ou Teverone, ou Aniene, car il a tous ces noms, arrive ici des vallées élevées qui servent de bases aux groupes du mont Janvier. Il y rencontre la brusque coupure d'une gorge qui, par un détour, doit l'emmener, triste et souillé de toutes les eaux corrompues du steppe de Rome, jusqu'au Tibre. Avant d'entrer dans l'affreux désert, il s'élance fier, bruyant et limpide, comme pour faire ses adieux à la vie, à l'air pur, aux splendeurs des hautes régions; mais cet emportement de puissance mettait en danger la montagne où est Tivoli. Par un très-beau travail, on a divisé son cours en plusieurs bras, et, laissant aux usines, aux ruines et aux touristes de Tivoli le courant mystérieux des grottes de Neptune et les ravissantescascatellesetcascatellinesqui s'épanchent plus loin en ruisseaux d'argent sur le flanc de la montagne, on a contraint la plus forte masse des eaux à suivre paisiblement deux magnifiques tunnels situés à peu de distance de l'entonnoir naturel dont je vous ai parlé. C'est de ces tunnels jumeaux que le fleuve se laisse tomber dans son lit inférieur en cataracte tonnante, et cependant avec une effroyable tranquillité. On descend ensuite dans la gorge pour voir d'en bas toutes ces chutes. La gorge est charmante; elle n'a qu'un défaut: c'est d'être couverte et remplie d'une végétation si splendide, qu'il est presque impossible de trouver un endroit d'où l'on puisse voir l'ensemble de cette corniche si merveilleusement arrosée.
Les ruines de toutes les villas antiques dont les noms sont célèbres ne m'attirèrent nullement. Je suis las des ruines, et, devant la nature, à moins qu'elles ne lui servent d'ornement, comme ce charmant temple de la Sibylle au-dessus du gouffre de Tivoli, ou de la villa de Mécènes, qui couronne les cascatelles, elles me deviennent honteusement indifférentes.
Je passai la nuit dans le plus affreux lit et dans la plus affreuse chambre de l'affreuse auberge de la Sybille, un vrai coupe-gorge d'opéra-comique. Pourtant, je ne fus point assassiné, et les gens de la maison, malgré leur mauvaise mine, me parurent d'excellentes gens.
Le lendemain, malgré la pluie et un commencement de fièvre, je recommençai mes excursions; mais rien de ce que je vis ne valait pour moi la grotte des Sirènes, et c'est là que je retournai contempler, pendant deux heures, le torrent engouffré dans son puits sans issue. Ce devait être là, certainement, l'antre favori de la fameuse sibylle libertine, lorsque ces abîmes n'étaient accessibles que par des voies mystérieuses, et que lespâles mortelsn'en approchaient qu'en tremblant, effrayés du déchaînement des cataractes autant que des oracles du destin.
Aujourd'hui, c'est un lieu de délices. Ces tapis de violettes et ces buissons de myrtes par lesquels on descend mollement et sans danger jusqu'au milieu de cette grande scène; ce torrent diminué qui ne menace plus personne et qui n'a gardé de sa fureur que ce qu'il en faut pour donner une émotion puissante sans lassitude et sans anéantissement; cette grotte, dont les rudes anfractuosités s'embellissent de guirlandes de lierre et de chèvrefeuille, et qui, percée de larges crevasses, vous laisse voir, comme à travers un cadre, les profondeurs d'un paysage magique, tout cela exerça sur moi un magnétisme étrange, et j'ai rêvé là un bonheur que je demande pour paradis au Dieu bon. Oui, ce creux de rochers, d'eaux agitées et de plantes vigoureuses, avec du soleil et un air salubre, si c'était possible; une grotte pour abri et une femme selon mon coeur, et je consens à être prisonnier sur parole durant l'éternité.
Ma contemplation était si douce et mon corps si fatigué, que je m'endormis comme lord B*** avait voulu s'endormir la veille, au bruit de la cataracte. Quand je m'éveillai, Tartaglia était auprès de moi.
Vous avez tort de dormir là à l'humidité, me dit-il. Il y a de quoi être malade.
Il avait raison: je me sentais mal partout. J'eus peine à remonter au temple. Chemin faisant, Tartaglia, qui était retourné la veille à Rome, m'apprit qu'il venait me chercher avec une voiture par l'ordre de la Medora.
—C'est fort bien, lui répondis-je; tu vas t'en retourner comme tu es venu. Je compte rester ici huit ou dix jours.
—Vous n'y songez pas,mossiou. Vous êtes dans l'endroit le plus malsain de l'Italie, et vous allez y mourir. Prenez garde d'ailleurs à ce qui va arriver. Dès que la Medora vous saura malade, elle viendra avec sa famille, car ils font tous sa volonté, et elle est folle de vous…
—En voilà assez, répondis-je avec colère. Vous me portez sur les nerfs avec vos sottises. Il faut que tout cela finisse!
Et, prenant mon parti, je montai dans la voiture et donnai au cocher l'ordre de me conduire à Rome chez Brumières.
Je croyais être délivré du Tartaglia, qui, me voyant irrité et un peu en délire, avait fait mine de rester à Tivoli; mais, à mi-chemin, m'éveillant d'un nouvel assoupissement fébrile, je vis qu'il était sur le siège avec le cocher. Je renouvelai à celui-ci l'injonction de me conduire chez Brumières. Mon intention était d'écrire, de chez lui, une lettre d'adieux à la Famille B***, de faire prendre mes effets par Tartaglia et de quitter Rome a l'instant même. Le cocher fit un signe d'assentiment respectueux, et je me rendormis, vaincu par une torpeur insurmontable.
Quand je m'éveillai, j'étais si accablé, que je ne compris pas où j'étais, et qu'il fallut les empressements de l'excellent lord B*** autour de moi pour m'éclairer sur la trahison de Tartaglia et du cocher. J'étais au palais ***; je montais l'escalier du ma chambre, soutenu par l'Anglais et la Daniella. Vous savez le reste; je dois ajouter que je me suis si bien arrangé pour ne pas sortir de ma chambre jusqu'au moment du départ, que je n'ai pas revu Medora. J'espère donc que son caprice est passé; j'espère même qu'il n'y a pas eu caprice, et, quand j'y songe, je reconnais que j'ai servi de titre à un roman dont elle avait fait le plan avant de me connaître. Elle a vingt-cinq ans, elle est froide, elle a refusé beaucoup de bons partis, a ce que l'on assure. Puis l'ennui est venu, les sens peut-être; elle a résolu, dit-elle, d'épouser le premier homme délicat qui l'aimerait sans le lui dire. Pourquoi s'est-elle imaginé que j'étais cet homme-là, moi qui ne l'aimais pas du tout? Ou elle a le ridicule de se croire irrésistible, ou il y a là-dessous l'intrigue impertinente de Tartaglia, qui a eu plus d'effet que je ne pensais.
Quoi qu'il en soit, me voilà loin de Rome, par un temps à ne pas mettre un chien dehors, et, dans quelques jours, quand mes forces seront revenues, s'il y a encore péril en la demeure comme disent les légistes, je me sauverai plus loin encore.
Mais ne trouvez-vous pas que ma terreur decasto Giuseppe, comme dit Tartaglia, dont je vous épargne les dernières remontrances, est d'une fatuité ridicule?
A propos de Tartaglia, je dois vous dire que le drôle m'a soigné paternellement, et que, maître de fouiller dans mes effets à toute heure, il a pleinement justifié ce que lord B*** me disait de lui:
—C'est un vrai gredin, capable de vous arracher, par prières ou par intrigue, votre dernier écu; mais c'est un valet fidèle, incapable de vous dérober une épingle si vous n'avez pas l'air de vous méfier de lui. En Italie, beaucoup de gens de cette classe sont ainsi faits: ils pillent ceux qu'ils détestent; ils se font un plaisir de dévaliser ceux qui veulent lutter de finesse pour se garantir; mais ils voleraient volontiers, pour enrichir ceux qui, par leur confiance absolue, obtiennent leur amitié. Ayez des serrures Fichet à vos coffres; cachez votre bourse dans les trous de mur les plus invraisemblables: ils déjoueront toutes vos ruses. Laissez la clef à la porte et l'argent sur la table, ce sera chose sacrée pour eux. Ce vaurien a donc du bon comme tons les vauriens… de même que tous les gens vertueux ont un coin de perversité.
C'est toujours lord B*** qui parle, et je vous fais grâce des blasphème, de sa misanthropie. Tant il y a que le Tartaglia me fatiguait, et qu'après avoir bien payé, malgré lui, je dois le dire, ses bons services, je suis charmé d'être délivré de son babil, de sa protection et de ses suggestions matrimoniales.
Voici enfin un peu d'éclaircie dans le temps, et j'en vais profiter pour visiter les jardins Piccolomini et faire le tour de mes domaines.
3 avril, à Frascati.
Depuis deux jours, bien que le soleil ne se montre pas plus qu'à Londres, je me goberge de la douceur du temps. Les soirées sont froides dans l'intérieur de Piccolomini; ma cheminée se garderait bien de ne pas fumer; et d'ailleurs, le bois manque; mais quelqu'un qui me choie m'a apporté unbrasero[3], et cela me permet de me réchauffer les doigts pour vous écrire. Le reste du temps, je suis dehors jusqu'à l'heure de dormir, et je m'en trouve fort bien.
[Note 3: Brasero et le mot espagnol, apparemment familier à JeanYalreg.]
Cequelqu'unvous intrigue un peu, j'espère? Patience! je vous raconterai. Il faut que je vous dise d'abord que je suis au beau milieu d'un paradis terrestre, moyennant quelque chose comme trois francs par jour, toutes dépenses comprises, ce qui me permettra de passer ici plusieurs mois sans me préoccuper de ma pauvreté.
J'ignore ce que deviendra le climat. On m'annonce des chaleurs qui me feront revenir de mes doutes sur le beau ciel de l'Italie. Dans l'état de faiblesse où je suis encore, le temps doux et voilé que nous tenons m'est fort agréable; mais il n'y aurait guère moyen de faire de la peinture sans soleil, et il faut que ce pays-ci soit bien beau puisqu'il l'est encore à travers son manteau de brouillards. Brumières, qui voulait que je l'attendisse pour venir ici, m'annonçait bien que je n'y trouverais pas encore le moindre effet pittoresque; mais je suis peut-être moins peintre que contemplatif, et, quand je ne peux pas essayer d'être un interprète quelconque de la nature, je n'en reste pas moins son amant fidèle et ravi.
Figurez-vous que, sans sortir de mon jardin, j'ai la campagne, le verger, la solitude et le désert. Le parterre qui s'étend devant la maison n'annonce guère ce luxe: c'est un carré de légumes et de vigne, enfermé dans des haies de buis taillé. En août, la vue est terminée par une grande fontaine murale en hémicycle avec les niches et les bustes classiques. L'eau est limpide, les plantes grimpantes abondent, et, sur la terrasse dont cette architecture est le contre-fort, de beaux arbres inclinent leurs branches touffues. Mais là n'est pas le charme de cet enclos dont l'ancienne splendeur a fait place, d'une part à l'abandon, de l'autre aux soins vulgaires de l'utilité domestique. Une belle allée d'arbres centenaires s'en va en montant rapidement vers des terres ensemencées et plantées d'oliviers. Heureusement, on a laissé subsister ces arbres, et on n'a pu songer à niveler le terrain, de sorte que l'ancien parc des Piccolomini, sacrifié au prosaïsme de l'exploitation, a gardé ses chênes verts courbés en berceaux impénétrables au soleil et à la pluie, ses aspérités de montagne et son clair ruisselet qui court en bouillonnant sous des masses de fleurs sauvages. Il y a même un coin, tout à fait inculte, qui forme ravin et qui se compose tout aussi bien qu'un grand paysage. Le ruisseau qui sort d'une belle source dans la villa voisine, nous arrive de la hauteur et forme une cascatelle charmante qui, de son amphithéâtre de rochers et de verdure, arrose une petite prairie tout à fait naturelle, traverse l'enclos et s'en va réjouir une troisième villa contiguë à celle-ci. On voit qu'ici l'on ne s'est pas disputé l'eau courante. Bien au contraire, on se l'est libéralement distribuée, et, comme elle abonde partout, ceux qui ont bien voulu lui permettre de rire et de sauter à travers leurs jardins ont rendu à leurs voisins un véritable service.
Les collines Tusculanes ne sont, d'ici à leur point le plus élevé ( Tusculum), qu'un immense jardin partagé entre quatre ou cinq familles princières. Et quels jardins! celui de Piccolomini ne compte plus. Vendu à des bourgeois qui font argent de leur propriété, il n'a de beau que ce que l'on n'a pu lui ôter. Hais la villa Falconieri, qui le borne à l'est, et la villa Aldobrandini, qui le borne au couchant, la villa Conti, qui touche à cette dernière; plus haut, la Ruffinella, et, en revenant vers l'est, la Taverna et Mondragone, tout cela se tient et communique si bien, que j'en aurais pour trois heures à vous décrire ces lieux enchantés, ces futaies monstrueuses, ces fontaines, ces bosquets et ces escarpements semés de ruines romaines et pélasgiques; ces ravins de lierre, de liseron et de vigne sauvage, où pendent des restes de temple, et où tombent des eaux cristallines. Je renonce au détail, qui viendra peut-être par le menu; je ne peux que vous donner une notion de l'ensemble.
Le caractère général est de deux sortes: celui de l'ancien goût italien, et celui de la nature locale qui a repris le dessus, grâce à l'indifférence ou à la décadence pécuniaire des maîtres de ces folles et magnifiques résidences. Si vous voulez une exacte description de ces résidences, telles qu'elles étaient encore il y a cent ans, vous la trouverez dans les spirituelles lettres du président de Brosses, l'homme qui, malgré son apparente légèreté, a le mieux vu l'Italie de son temps. Il s'est beaucoup moqué des jeux d'eaux et girandes, des statues grotesques et des concerts hydrauliques de ces villégiatures de Frascati. Il a eu raison. Lorsqu'il voyait dépenser des sommes folles et des efforts d'imagination puérile pour créer ces choses insensées, il s'indignait de cette décadence du goût dans le pays de l'art, et il riait au nez de tons ces vilains faunes et de toutes ces grimaçantes naïades outrageusement mêlés aux débris de la statuaire antique. Il appelait cela gâter l'art et la nature à grands frais d'argent et de bêtise, et je m'imagine que, dans ce temps-là, quand tous ces fétiches étaient encore frais, quand ces eaux sifflaient dans des flûtes, que les arbres étaient taillés en poire, les gazons bien tondus et les allées bien tracées, un homme de sens et de liberté, comme lui, devait à bon droit s'indigner et se moquer.
Mais, s'il revenait ici, il y trouverait un grand et heureux changement: les Pans n'ont plus de flûte, les nymphes n'ont plus de nez. A beaucoup de dieux badins, il manque davantage encore, puisqu'il n'en reste qu'une jambe sur le socle. Le reste git au fond des bassins. Les eaux ne soufflent plus dans des tuyaux d'Orgue; elles bondissent encore dans des conques de marbre et le long des grandes girandes; mais elles y chantent de leur voix naturelle. Les rocailles se sont tapissées de vertes chevelures, qui les rendent à la vérité. Les arbres ont repris leur essor puissant sous un climat énergique, et sont devenus des colosses encore jeunes et pleins de santé. Ceux qui sont morts ont dérangé la symétrie des allées; les parterres se sont remplis de folles herbes; les fraises et les violettes ont tracé des arabesques aux contours des tapis verts; la mousse a mis du velours sur les mosaïques criardes: tout a pris un air de révolte, un cachet d'abandon, un ton de ruine et un chant de solitude.
Et maintenant, ces grands parcs jetés aux flancs des montagnes, forment, dans leurs plis verdoyants, des vallées de Tempé, où les ruines rococo et les ruines antiques dévorées par la même végétation parasite donnent à la victoire de la nature un air de gaieté extraordinaire. Comme, en somme, les palais sont d'une coquetterie princière ou d'un goût charmant; que ces jardins, surchargés de détails puérils, avaient été dessinés avec beaucoup d'intelligence sur les ondulations gracieuses du sol, et plantés avec un grand sentiment de la beauté des sites; enfin, comme les sources abondantes y ont été habilement dirigées pour assainir et vivifier cette région bocagère, il ne serait pas rigoureusement vrai de dire que la nature y ait été mutilée et insultée. Les brimborions fragiles y tombent en poussière; mais les longues terrasses d'où l'on dominait l'immense tableau de la plaine, des montagnes et de la mer; les gigantesques perrons de marbre et de lave qui soutiennent les ressauts du terrain, et qui ont, certes, un grand caractère, les allées couvertes qui rendent ces vieux Édens praticables en tout temps; enfin, tout ce qui, travail élégant, utile ou solide, a survécu au caprice de la mode, ajoute au charme de ces solitudes, et sert à conserver, comme dans des sanctuaires, les heureuses combinaisons de la nature et la monumentale beauté des ombrages. Il suffit de voir, autour des collines de Frascati, l'aride nudité des monts Tusculans, ou l'humidité malsaine des vallées, pour reconnaître que l'art est parfois bien nécessaire à l'oeuvre de la création.
Mais voyez donc, mon ami, comme je défendsmes villascontre les injures du président de Brosses, et peut-être contre les critiques que j'appréhende de votre part! C'est que l'amour de la propriété s'est emparé de moi, quand je me suis vu ici seul, absolument seul de mon espèce artiste, jouissant de toutes ces résidences désertes. D'ici à un ou deux mois, me dit-on, il ne viendra à Frascati ni seigneurs indigènes niforestieri, et, sous ce dernier titre, on confond les artistes, les touristes et les malades de tout genre qui cherchent l'air salubre au commencement des grandes chaleurs. En attendant, les villas ne sont habitées que par leurs gardiens, de bons vieux serviteurs qui me confient les clefs des parcs avec une bonne grâce charmante; ce qui me permet de choisir chaque jour celui qui me plaît, ou de les parcourir tous dans une grande excursion, si j'ai de bonnes jambes.
Quelle douce manière de posséder, n'est-ce pas? n'avoir rien à surveiller, rien à ordonner, rien à réparer; quitter quand bon me semblera, sans me soucier de ce que les choses deviendront en mon absence; revenir de même, sans que personne fasse attention à moi; jouir sans contrôle et sans contestation de plusieurs Trianons de caractères différents; me promener en pantoufles dans tous les paysages de Watteau, sans risquer de rencontrer personne à qui je doive mes égards et ma conversation! Vraiment, je suis trop heureux, et j'ai peur que ce ne soit un rêve. Tout cela à moi, pauvre diable qui ai vécu trois ans à Paris, triste et courbé sous la préoccupation de payer la vue des gouttières et les bottes à tremper dans la boue liquide des rues! A moi tout cela pour trois francs par jour, sans que j'aie à me tourmenter de cette responsabilité de soi-même, si rigoureuse pour la dignité de l'individu, mais si funeste à la poésie et à l'indépendance, dans les grands centres de civilisation! Par quelles vertus ai-je mérité d'être gâté à ce point! Et la Mariuccia, qui plaint ma figure absorbée, mon air nonchalant, et qui regarde avec une maternelle pitié mon mince bagage, et ma bourse plus mince encore!
Cette Mariuccia est un être excellent et divertissant au possible. Elle est rieuse et bavarde comme le ruisseau de son jardin, et, pour peu qu'on l'excite par des questions, elle arrive à une éloquence pétulante, accompagnée d'une mimique exaltée qui la transfigure en une sorte de pythonisse rustique. Elle est un spécimen si complet et si naïf de sa Classe et de sa localité, que je vois, mieux que dans un livre, à travers ses descriptions, ses préjugés et ses raisonnements, le caractère du milieu où je me trouve jeté.
Mais un autre type plus étrange encore aux yeux d'un homme naïf tel que moi, c'est ce quelqu'un dont il faut enfin que je vous entretienne. Aussi, je reprends mon récit où je l'ai laissé.
Hier matin, je demandai à la Mariamoda si elle avait fait blanchir mon linge.
—Certainement, dit-elle en apportant une corbeille de linge blanc, humide et frippé. La vieille femme qui m'aide à mes lessives s'en est chargée.
—C'est fort bien; mais je ne peux pas porter ce linge sans qu'il soit repassé.
Le mot repasser m'embarrassa; car, si je sais un peu ma littérature italienne, je n'ai pas encore à mon service tout le vocabulaire de la vie pratique, et la Mariuccia n'entend pas un mot de français. J'appelai la pantomime à mon secours, et, comme si un gueux de mon espèce eût prétendu à un grand luxe en exigeant du linge passé au fer, elle s'écria d'un air stupéfait:
—Vous voulez lastiratrice?
—C'est cela! la repasseuse! Est-ce une industrie inusitée à Frascati?
—Oh! oui-da, reprit-elle avec orgueil; il n'y a pas de pays au monde où l'on trouve des meilleuresartisanes.
—Eh bien, confiez ceci à une de vos merveilleuses ouvrières.
—Voulez-vous que ce soit ma nièce?
—Je ne demande pas mieux, répondis-je, étonné du regard clair et pénétrant que son petit oeil gris attachait sur le mien.
Elle remporta la corbeille, et, à l'heure où je rentrais pour souper, car je me suis arrangé pour rester dehors le plus tard possible, je trouvai installées autour d'un brasero, dans une grande pièce du rez-de-chaussée, où la Mariuccia juge plus commode de me servir mes repas, trois personnes qui causaient, les pieds sur la cendre chaude et les coudes sur les genoux: c'était la vieille femme en haillons qui fait la perpétuellebiancheriade Mariuccia, un gros capucin de bonne mine, et une fille mince dont un grand mouchoir de laine rouge enveloppait la tête et les épaules. Les deux femmes ne se dérangèrent pas. Le capucin seul se leva et me fit des politesses qui aboutirent à l'humble demande d'un baïoque, un sou du pays, pour les besoins de son ordre. Je lui en donnai cinq, qu'il reçut avec une profonde reconnaissance.
—Cristo! s'écria la vieille femme, à laquelle il montra, d'un air naïf, cette grosse pièce de cuivre dans sa main crasseuse, quelle générosité!
Et, se tournant vers moi, elle m'accabla d'une grêle d'épithètes élogieuses. Pour n'être pas enivré de ses flatteries, je lui donnai vite deux baloques qui restaient dans ma poche, et elle se confondit en révérences et en tentatives de baisements de mains auxquelles je me hâtai de me soustraire.
Mais, voulant savoir jusqu'où allait cette misère ou cette passion pour la mendicité, je m'adressai à la jeune fille, dont je ne voyais pas la figure cachée sous son châle, et qui me semblait très-proprement habillée.
—Et vous, mademoiselle, lui dis-je en m'asseyant sur l'escabeau qu'avait laissé libre le frère quêteur à côté d'elle, est-ce que vous ne me demandez rien?
Elle releva la tête, écarta son châle rouge, et me tendit la main sans rien dire.
—Daniella! m'écriai-je en la reconnaissant à la pâle lueur que le brasero renvoyait à sa figure; Daniella à Frascati! Daniella qui tend la main…
—Pour que vous y mettiez la vôtre, répondit-elle en souriant. Vous êtes cause que j'ai perdu une bonne place; mais je ne la regrette pas, s'il me reste votre amitié.
—Parlez plus bas, lui dis-je; expliquez-moi…
—Oh! je n'ai pas besoin d'en faire un secret, reprit-elle; je n'ai rien fait de mal; et, d'ailleurs, le frère Cyprien est mon oncle, et la Mariuccia est ma tante. C'est moi qui suis lastiratrice, et je vous rapporte votrebiancheria.
—Oui, oui, dit la Mariuccia, qui venait d'entrer et qui posait mon humble dîner sur la table, nous sommes tous parents: le capucin est mon frère, la vieille femme est ma tante, à moi, et vous pouvez parler tous les deux devant nous; c'est en famille, rien ne sortira d'ici.
—C'est très-bien, pensai-je; il n'y manque que le cousin Tartaglia pour que tout Frascati sache les particularités sérieuses ou ridicules de ma retraite à Frascati.
—Daniella, dis-je à la jeune fille, je vous prie de ne pas…
—C'est bien, c'est bien, dit la vieille femme en sortant; causez ensemble; nous savons toute l'histoire. Pauvre Daniella! ce n'est pas sa faute, c'est une bonne fille qui nous a tout dit..
—Et moi, dit le capucin en ramassant sa besace et son bâton, je vous présente mes révérences, seigneur étranger… Danieluccia, je prierai pour toi, afin que l'orgueil de cette Anglaise soit vaincu par la miséricorde divine!
Je vous laisse à penser si j'étais de bonne humeur de voir ébruiter ainsi ce qui avait pu se passer à propos de moi dans la famille B***. Je voulus faire expliquer la Daniella.
—Non, pas à présent, me répondit-elle; vous me en colère. Je vas porter votre linge dans votre chambre et je reviendrai.
3 avril.
—Qu'est-ce? qu'y a-t-il? demandai-je à la Mariuccia. Que vous a-t-elle donc dit, à tous tant que vous êtes?
—Les choses comme elles se sont passées, répondit-elle; cette Anglaise, la grosse dame, je la connais bien! Elle vient presque tous les ans à Frascati; mais je n'ai jamais pu dire son nom….
—Eh bien?
—Eh bien, il y a deux ans, elle a pris ma nièce en amitié et elle l'a emmenée. Elle la payait bien et la rendait très-heureuse; et puis, quand elles ont été là-bas, en Angleterre, je crois, lady Bo…, lady Bi…, au diable son nom! a pris une nièce, la… la…
—N'importe!
—La Medora! Voilà son nom, à elle! Il parait qu'elle est belle: comment la trouvez-vous?
—Je n'en sais rien; allez toujours.
—Eh! vous savez bien qu'elle est belle et riche, mais méchante… Non: la Daniella dit qu'elle est bonne, mais folle. Elle a commencé par aimer ma nièce comme si la pauvre fille eût été sa soeur. Elle a voulu l'avoir à elle seule pour son service. Elle lui donnait des robes de soie, des bijoux, de l'argent. Oh! dans une année, la Daniella a plus gagné qu'elle ne gagnera dans tout le reste de sa vie, à moins qu'elle ne veuille encore quitter le pays et suivre d'autresforestieri; mais je ne le lui conseille pas: vous autres étrangers, vous êtes tous maniaques, bizarres!
—Merci; après?
—Après, après! Vous savez bien que vous avez dit à ma nièce qu'elle était plus jolie que sa maîtresse. Depuis ce moment-là, la signorina n'a plus voulu la supporter; elle l'a tourmentée, chagrinée, offensée. La petite a répondu deux ou trois paroles un peu vives, et, pendant que vous étiez encore malade, on l'a renvoyée. Allons, il n'y a pas grand mal; on lui a fait un beau cadeau, et elle pourra bien se marier ici avec qui elle voudra. On est toujours mieux dans son pays que sur les chemins; et, si vous l'aimez, ma nièce, si elle vous plaît, et que vous souhaitiez rester chez nous, il ne tient qu'à vous d'être son mari. Vous êtes peintre, vous trouverez de l'ouvrage dans les villas. Justement, la princesse Borghèse veut faire réparer Mondragone. Vous ferez de la fresque et vous gagnerez bien de quoi élever vos enfants.
—Ainsi, répondis-je, émerveillé du plan rapide de la Mariuccia, vous avez arrangé tout cela en famille, avec la vieille femme, le capucin et… la Daniella?
—La Daniella ne dit rien du tout; on ne sait pas si elle vous aime; mais…
—Mais vous le pensez, puisque vous me mariez avec elle?
—Eh! qui sait?
Lechi lo sade la Mariuccia est son grand et dernier argument. Elle le dit si souvent à tout propos, que j'ai déjà compris que cela signifiait en certaines occasions:Laissez-moi faire, et en certaines autres:Je n'y tiens pas.
—Cette fois, l'accent était problématique, et je dus insister pour savoir si j'étais tombé dans une de ces intrigues dont Brumières et Tartaglia m'avaient signalé les fâcheuses conséquences; mais l'oeil clair et la figure enjouée de Mariuccia ne permettaient pas le soupçon, et, dans ses réponses subséquentes, je ne vis que l'empressement d'une bienveillance irréfléchie pour sa nièce et pour moi.
—S'il en est ainsi, pensai-je, je dois avoir une franchise égale.
Et, comme la Daniella ne reparaissait pas, je priai sa tante de monter avec moi dans ma chambre, où nous la trouvâmes occupée à brosser mes habits et à ranger mes ustensiles de toilette, comme si elle eût été à mon service.
—Que faites-vous là? lui dis-je en entrant, avec un peu de dureté.
Elle me regarda avec un mélange de décision et de douceur qui paraît être dans son caractère comme sur sa physionomie.
—Je nettoie et je range votre appartement, répondit-elle, comme je faisais à Rome, pendant que vous étiez malade.
Le souvenir des soins empressés et intelligents de cette bonne fille me fit rougir de ma brusquerie.
—Ma chère enfant, lui dis-je, asseyez-vous, et causons. Je veux savoir comment je suis la cause de votre séparation d'avec la famille B***. Vous avez dit, à ce sujet, ce que vous avez cru devoir dire; il faut que je le sache, afin de redresser la vérité si vous vous êtes trompée en ce qui me concerne.
—C'est aisé à dire, répondit-elle avec assurance. Vous avez fait le projet d'épouser la Medora. Comme vous avez beaucoup d'esprit, vous avez deviné que, pour la rendre amoureuse de vous, elle qui n'a jamais pu être amoureuse de personne, il fallait faire semblant de devenir amoureux d'une autre, sous son nez, et vous avez réussi à le lui persuader. Moi, j'aurais été sacrifiée à ce jeu-là, si j'avais eu affaire à de mauvais maître; mais lady Harriet est généreuse, et, avec ce qu'elle m'a donné en me congédiant, j'aurais tort de me plaindre. N'est-ce pas là ce que j'ai dit, ma tante Mariuccia?
—Peut-être, répondit la tante; mais j'avais compris que lesignorete plaisait, et je pensais que tu lui avais plu. À présent, si les choses vont autrement, s'il doit épouser l'Anglaise et que ton dos lui ait servi d'échelle, il te devra un beau cadeau de noces, et tout est dit.
Bien que l'explication de la Daniella dût couper court à toute pensée d'alliance entre elle et moi dans l'esprit de ses parents, je ne pus supporter le plan ridiculement fourbe qu'elle m'attribuait à l'égard de sa maîtresse. Je crus devoir m'en expliquer avec elle.
—Ma chère, lui dis-je, il vous a plu d'interpréter ma conduite dans un sens que je désavoue absolument. Je n'ai pas fait semblant d'être épris de vos charmes. C'a été une plaisanterie dont j'étais loin de prévoir les conséquences et que personne, je l'espère encore, n'a prise au sérieux. Quoi qu'il en soit, j'ai eu un grand tort, puisque le résultat de ceci a été une mésintelligence momentanée entre vous et des personnes auxquelles vous deviez être attachée. Je suis assez coupable sans que vous me prêtiez un projet aussi absurde et aussi cupide que celui de vouloir me faire aimer d'une personne trop riche pour moi et que je ne connais pas assez pour l'aimer moi-même. Je vous prie donc, dans vos épanchements avec votre nombreuse famille, de ne pas me faire jouer inutilement ce vilain rôle.
—Inutilement! reprit-elle en français, français qu'il me faut vous traduire plus que si c'était de l'italien. Vous consentiriez cependant à ce que je le fisse utilement?
—Voulez-vous bien vous expliquer?
—Si ma famille se persuadait que nous nous aimons, vous et moi, il y aurait pour vous quelque inconvénient à le laisser croire, et il vaudrait mieux donner à penser que vous ne songez qu'à la Medora.
—Et quel serait l'inconvénient dont vous parlez?
—Des coups de couteau pour vous et des coups de poing pour moi.
—De la part de qui? Je veux tout savoir.
—De la part de mon frère, un méchant homme, je vous avertis…. Je ne dépends que de lui, je n'ai plus ni père ni mère.
—Alors, c'est une menace sous laquelle il vous a plu de me placer, en faisant vos confidences….
—Moi, vous menacer et vous exposer! s'écria la Daniella en levant au ciel ses yeux étincelants.Cristo!croyez-vous que j'aurais dit seulement que je vous connaissais, si Tartaglia ne fût venu ici ce matin?
—Tartaglia? Bon! voici le bouquet! Et qu'est-il venu faire à Frascati?
—Il est venu savoir de vos nouvelles de la part de la Medora, mais en secret, et en se servant d'un prétexte, car il paraît qu'elle est inquiète de vous et qu'elle s'en cache, parce qu'elle craint de vous avoir fâché par ses refus. Alors, comme ce pauvre garçon s'est mis en tête de faire réussir votre mariage avec elle, il a dit à la Mariuccia qu'il fallait m'empêcher de vous voir, parce que vous me feriez la cour et que vous ne m'épouseriez pas. Voilà comment, en venant ici rapporter votre linge, j'ai été forcée de répondre à des questions, et, si tout cela s'est embrouillé dans la cervelle de ma tante, ce n'est pas de ma faute; mais le capucin est prudent, la vieille femme est bonne, la Mariuccia est excellente, et les choses en resteront là, pourvu que vous me permettiez de leur dire que vous ne pensez qu'à la Medora. Autrement…
—Autrement?
—Autrement, des idées viendront à mon frère, et il vous fera un mauvais parti.
—C'est assez revenir sur ce danger-là, ma chère, lui dis-je avec impatience. Je me suis pas habitué à me battre au couteau; mais, de quelque façon que je m'y prenne, gare à votre frère et à tous vos parents et amis, s'ils me cherchent noise. Je suis d'un naturel très-doux; mais je sens qu'avec des exploiteurs comme avec des bandits, je peux devenir très-méchant et vendre ma peau extrêmement cher à quelques-uns.
En parlant ainsi à Daniella, en italien, afin que la Mariuccia l'entendît, je les observais attentivement l'une et l'autre, la première surtout, que je crois assez rusée et qui pourrait bien avoir pour moi, non pas une passion de keepsake, comme miss Medora, mais un sentiment fondé sur des vues intéressées. La Mariuccia, quoique fine, me parut n'avoir que de bonnes intentions. Quand à lastiratrice, il me fut difficile de pénétrer ses sentiments. Elle semblait épier les miens propres: nous restions donc tous deux sur la défensive.
Quand j'eus fini de parler, elle garda un instant le silence, comme pour chercher une solution à une situation qu'il lui plaisait apparemment de croire embarrassante ou périlleuse; et, tout à coup, au lieu de me répondre elle s'adressa à sa tante.
—Je vous ai raconté, lui dit-elle, que lesignoreavait tué un voleur et mis deux autres en fuite auprès de Casalmorte, Je sais comme il est hardi, et plus fort qu'il n'en a l'air: je l'ai vu se battre avec ces mauvaises gens. Si quelqu'un doit avoir peur, ce n'est pas lui, et Masolino fera bien de se tenir tranquille.
Puis, se retournant vers moi, elle ajouta en français:
—Mais pourquoi donc, pour éviter des querelles, ne voulez-vous point passer pour amoureux de la Medora?
—Parce que cela n'est pas vrai, et que je déteste le mensonge, répondis-je avec impatience. Il vous a plu d'inventer cela; mais soyez sûre que, si j'établis ici quelque relation qui me mette à même de vous démentir, je n'y manquerai dans aucune occasion.
Ses yeux brillèrent d'une satisfaction si vive, que je compris qu'entre la maîtresse et la suivante, il y avait un duel de vanité féminine en règle, dont le hasard m'avait rendu l'objet litigieux.
—C'est étonnant, cela! dit-elle en se maniérant avec beaucoup de gentillesse, il faut l'avouer. Comment est-il possible que vous ne vouliez pas d'elle qui vous aime tant?
Sur ce mot-là, je me fâchai tout rouge. Que Medora se soit follement confiée à mon honneur, cela n'est pas douteux; mais il ne sera pas dit qu'elle s'y soit confiée en vain; et, fût-elle tout à fait indigne de ma loyauté, il me resterait encore à la disculper pour l'honneur de lady Harriet et de l'excellent lord B***. J'imposai donc silence aux malices de la soubrette avec tant de sévérité, qu'elle baissa les yeux comme effrayée, et se retira bientôt avec une confusion feinte ou réelle.
Je regrettai qu'elle n'eût pas témoigné quelque regret qui me permît de la congédier plus amicalement. Elle m'a soigné si bien, que je lui dois de la reconnaissance, et je n'ai pu encore trouver le moment de la lui exprimer, puisqu'elle avait disparu du palais *** avant mon départ de Rome.
En outre, bien que j'aie d'elle une médiocre opinion, je dois reconnaître que j'ai pour sa figure et ses manières des moments de sympathie réelle. Je l'entendis causer jusqu'à minuit avec la Mariuccia dans le grenier voisin de ma chambre. Je ne voulais ni ne pouvais saisir un mot de leurs longs discours; mais je vis bien à l'intonation tantôt narrative, tantôt gaie de leur dialogue, que Daniella n'était pas très-inquiète de son sort. La durée de ce tranquille babillage, qui accompagnait je ne sais quel travail, me prouvait aussi qu'elle n'était pas sous le coup d'une surveillance bien redoutable. Enfin, j'entendis ouvrir les portes, descendre l'escalier de bois de l'étage que nous occupons, Mariuccia et moi, et grincer sur ses gonds la grille de l'enclos qui donne sur la ruelle malpropre et montueuse décorée du nom emphatique devia Piccolomini.
3 avril.
Ce matin, vers six heures, je fus éveillé par une voix douce et pleine qui, du dehors, appelait Rosa: c'est le nom de la vieille femme, tante et servante de la Mariuccia. Cette manière d'appeler résumait tout le chant de la langue italienne. Tandis que nous autres, quand nous voulons nous faire entendre au loin, nous escamotons la première syllabe et prolongeons le son sur la dernière, on fait ici tout l'opposé; et le nom de Rosa, crié, ou plutôt chanté en octave descendante, avait une euphonie très-agréable. En me frottant les yeux pour m'éveiller tout à fait, je reconnus que c'était la voix de lastiratrice. Je me levai pour regarder à travers ma persienne: je la vis dans la rue apportant un très-joli brasero de forme ancienne et d'un poli étincelant. Au bout de quelques instants, la Mariuccia mit la tête à sa fenêtre et tira successivement deux cordes. La grille du jardin s'ouvrit, puis la porte d'entrée de la maison, pour donner passage à la Daniella.
Une demi-heure après, la Mariuccia entrait chez moi avec ce brasero tout allumé.
—J'espère que vous n'aurez plus froid, me dit-elle. Le brasier d'en bas est trop grand pour votre chambre; il vous aurait donné mal à la tête, et ma nièce m'a empêché hier au soir de vous le monter; mais elle en avait un plus petit, que voilà.
—Elle s'en prive pour moi? C'est ce que je ne veux pas.
Et j'appelai la Daniella, qui chantait dans le grenier voisin.
—Vous êtes beaucoup trop bonne pour moi, lui dis-je, pour moi qui ne suis plus malade, et qui n'ai été dans votre vie qu'un incident fâcheux et désagréable. Je vous remercie bien amicalement et bien fraternellement; mais je vous prie de garder pour vous ce meuble, encore utile dans la saison où nous sommes.
—Et qu'en ferais-je? répondit-elle: je ne rentre dans ma chambre que pour dormir.
Et, sans attendre ma réponse, elle dit à la Mariuccia que mon déjeuner était prêt, et qu'elle allait me le servir.
—Ne tardez pas à descendre, ajouta-t-elle en s'adressant à moi avec gaieté, si vous ne voulez pas que vos oeufs frais soient durs, comme hier!
Et elle descendit légèrement le dédale d'escaliers rapides qui conduit aux degrés de pierre des étages inférieurs.
—Comme hier? dis-je à la Mariuccia, qui commençait à ranger ma chambre. Votre nièce était donc ici déjà hier matin? Elle y vient donc tous les jours?
—Mais certainement. Elle n'a pas encore beaucoup d'ouvrage dans le pays. Elle a un peu perdu sa clientèle, mais elle la retrouvera vite: elle est si aimée et si bonne ouvrière! En attendant, elle m'aidera à mon ouvrage comme elle faisait souvent autrefois. C'est une bonne fille qui m'aime bien et qui est vive comme un papillon, douce comme un enfant, complaisantecomme un ange. Est-ce que cela vous gêne, qu'elle trotte dans la maison autour de moi? Ça ne vous coûtera pas un sou de plus; c'est moi qu'elle sert, et non pas vous.
Les choses me paraissant arrangées ainsi, il ne me restait qu'à les accepter dans la mesure où elles me sembleraient acceptables. Mon déjeuner me fut servi par la jeune fille, dont la propreté, beaucoup moins suspecte que celle de sa tante, la vivacité et les délicates attentions m'eussent été très-agréables, si je ne sais quelle méfiance ne m'eût tenu sur la défensive. Il y avait, dans ses manières avec moi, une provocation évidente, mais une provocation tendre et comme maternelle dont je ne pouvais me défendre d'être encore plus touché que flatté. Je résolus d'en avoir le coeur net, et, comme, en se baissant vers moi pour me servir du café, sa joue effleurait la mienne plus que de raison, je lui donnai de grand coeur le baiser qu'elle semblait appeler.
Je fus étonné de la voir rougir et frissonner, comme si cette liberté l'eût prise au dépourvu. Je suppose pourtant qu'elle n'est pas grisette, Italienne et jolie, et qu'elle n'a pas couru le monde deux ans en qualité de soubrette élégante, sans avoir eu bon nombre d'aventures plus sérieuses. Aussi, pour en finir avec toute comédie de sa part ou de la mienne, je crus devoir lui poser nettement la question.
—Vous ai-je offensée? lui dis-je en l'attirant près de moi.
—Non, répondit-elle sans hésiter, et en me caressant de son plus beau regard.
—Vous ai-je déplu?
—Non.
—Vous me permettrez d'espérer…?
—Tout, si vous m'aimez; rien, si vous ne m'aimez pas.
Cela était dit si nettement, que j'en fus tout abasourdi.
—Qu'entendez-vous par aimer? repris-je.
—Si vous le demandez, vous ne savez donc pas ce que c'est?
—Je n'ai jamais aimé.
—Pourquoi?…….
—Parce que je n'ai rencontré apparemment aucune femme qui me parût digne d'un amour comme je l'entendais.
—Vous n'avez donc pas cherché?
—L'amour ne se trouve pas en le cherchant. On le rencontre peut-être au moment où l'on ne s'y attend pas.
—Suis-je celle qui vous paraîtrait digne de l'amour comme vous l'entendez?
—Comment le savoir?
—Il y a quinze jours que vous me connaissez!
—Je ne vous connais pas plus que vous ne me connaissez vous-même.
—Vous croyez donc qu'il faut se connaître depuis quinze ans pour s'aimer? Il y en a qui disent le contraire.
—Vous ne m'avez pas répondu. Qu'entendez-vous par aimer, vous?
—Être l'un à l'autre.
—Pour combien de temps?
—Pour tout le temps qu'on s'aime.
—Chacun a sa mesure de fidélité. Je ne connais pas la mienne. Quelle est la vôtre?
—Je ne la connais pas non plus.
—Ah bah! vous nel'avez jamais mise à l'épreuve? lui dis-je d'un air sérieux.
Et, en moi-même, je pensais: «A d'autres, ma mignonne!»
—Je ne l'ai pas mise à l'épreuve, dit-elle, parce que je n'ai jamais connu l'amour partagé.
—Voyons, soyons amis; ça ne vous engage à rien, et contez-moi ça.
—La première fois, c'était ici; j'avais quatorze ans. J'ai aimé…Tartaglia.
—Merci de moi! j'aurais dû m'en douter!
—Non! C'était si bête de ma part, et il était déjà si laid! Mais j'avais besoin d'aimer. Il était le premier qui me parlait d'amour comme à une jeune fille, et j'étais lasse d'êre une enfant?