—Fort bien, au moins vous êtes franche. Et… il fut votre amant?
—Il aurait pu l'être s'il eût su mieux me tromper; mais j'avais une amie qu'il courtisait en même temps que moi et qui m'en fît la confidence. A nous deux, après avoir bien pleuré ensemble, nous fîmes le serment de le mépriser, de nous moquer de lui; et, à nous deux, à force de nous faire remarquer l'une à l'autre, par suite d'un reste de jalousie, sa laideur et sa sottise, nous en vînmes à nous guérir si bien de l'aimer, que nous ne pouvions le regarder, ni même parler de lui sans rire.
—Allons, quant à celui-là, je respire! Et le second?
—Le second vint beaucoup plus tard. À quelque chose malheur est bon. Le dépit et la confusion d'avoir rêvé à Tartaglia me rendirent plus méfiante et plus patiente. Beaucoup de garçons me firent la cour; aucun ne me plaisait. Je méprisais les hommes, et, comme cela me posait en fille fière et difficile, ma coquetterie et mon orgueil y trouvaient leur compte. Cela m'ennuyait bien quelquefois, d'être si hautaine; mais c'était encore heureux pour moi de persister à l'être. N'ayant rien, si je m'étais mariée toute jeune, je serais aujourd'hui dans la misère, avec des enfants, peut-être avec un mari brutal, ivrogne ou paresseux par-dessus le marché.
—Et le second amour?
—Attendez! Ce fut lord B***.
—Aie! moi qui le croyais vertueux!
—Il est vertueux. Il ne m'a jamais fait la cour, et il n'a jamais su qu'il eût pu me la faire.
—Encore un amour pur?
—Un amour est toujours pur quand il est sincère, et, puisque lady Harriet ne veut pas entendre parler de son mari, bien qu'elle en soit jalouse pour lequ'en dira-t-on, j'aurais pu être honnêtement sa rivale en secret et sans troubler le ménage; mais cela ne fut pas, parce que… un jour, à Paris, je vis milord ivre. Cela ne lui arrive pas souvent: c'est quand il a un surcroît de chagrin. J'eus à le soigner pour que sa femme ne s'aperçût de rien. Je le trouvai si laid dans le vin, si vieux avec sa figure pâle et son front sans perruque, si drôle enfin dans son malheur, qu'il ne me fut plus possible de le prendre au sérieux. C'est un homme excellent que j'aimerai toujours, le seul que je regrette dans la famille; mais, si on me l'offrait pour père ou pour mari, je le choisirais pour père.
—Allons! et de deux avec qui vous avez eu la bonne chance de vous désillusionner à temps; mais le troisième?
—Le troisième? C'est vous.
Cette parole aimable méritait encore un baiser.
—Attendez! dit-elle après me l'avoir laissé prendre. Puisque vous êtes un homme sincère, je dois tout vous dire. Je vous ai aimé à la folie, mais cela a beaucoup diminué, et, à présent, je pourrais m'en guérir comme je me suis guérie des autres.
—Dites-moi ce qu'il faudrait faire pour cela, afin que je ne le fasse pas.
—Il faudrait essayer de me tromper, et, comme vous n'en viendriez pas à bout…, je me dégoûterais de vous tout de suite.
—Qu'appelez-vous donc tromper?
—Aimer la Medora et vouloir me faire croire le contraire
—Sur l'honneur, je ne l'aime pas! A présent, m'aimez-vous?
—Oui, dit-elle avec résolution, mais en s'échappant de mes bras. Cependant, écoutez ce que je veux vous dire encore.
—Je le sais, lui dis-je avec humeur; vous voulez que je vous épouse?
—Non! je ne veux pas me marier sans avoir éprouvé la constance de mon amant et la mienne pendant plusieurs années; et, comme à cet égard vous ne me promettez rien, comme je ne veux rien vous promettre non plus, je ne songe pas avec vous au mariage.
—Alors, qui vous fait hésiter?
—C'est que vous ne m'avez pas encore dit que vous m'aimez.
—D'après votre définition de l'amour, qui est d'être l'un à l'autre, nous ne pouvons pas encore nous aimer l'un l'autre.
—Oh! attendez,signor mio!s'écria-t-elle en m'enveloppant de son regard limpide, comme d'un flot de volupté, mais en me retirant ses mains que j'avais prises par-dessus la table. Vous êtes subtil, et je ne suis pas sotte. Au point où nous en sommes, s'aimer, c'est avoir envie de s'aimer. Il faut que le désir soit grand de part et d'autre. Celui d'une femme n'est jamais douteux, puisqu'elle y risque son honneur. Celui d'un homme peut bien n'être qu'un petit moment de caprice, puisqu'il n'y risque rien.
—Il paraît pourtant que j'y risque ma vie, si ce que vous m'avez dit de votre frère et de vos autres parents est vrai?
—C'est malheureusement très-vrai. Mon frère, presque toujours ivre ou absent, ne me surveille pas; mais, qu'une méchante langue lui monte la tête, il peut vous assassiner.
—Eh bien, tant mieux, Daniella! Je suis charmé d'avoir ce risque à courir pour vous prouver…
—Que vous n'êtes pas poltron? Ça ne prouve pas autre chose! Il me faut une certitude de votre amour en échange de mon honneur.
—Ah! ma chère, m'écriai-je impatienté, voilà deux fois que vous prononcez ce gros mot; ne le dites pas une troisième, car tout serait fini entre nous.
Elle me regarda avec surprise; puis, haussant les épaules:
—Je comprends, dit-elle, vous n'y croyez pas? Et pourquoi n'y croyez-vous pas?
—Ne vous fâchez pas! Si je savais ce que vous entendez par là, peut-être y croirais-je.
—Il n'y a pas deux manières de l'entendre. Une fille qui aime hors de la pensée du mariage est déchue. Tous les hommes se croient le droit de lui demander d'être à eux, et si elle leur résiste, ils la décrient et l'insultent.
—Vous me parlez, ma chère, comme si vous n'aviez jamais appartenu à aucun homme. S'il en était ainsi, je vous donne ma parole d'honneur que je ne chercherais point à être le premier.
—Et pourquoi cela?
—Parce que je suis trop jeune et trop pauvre pour devenir votre soutien, dans le cas où notre amour prendrait de la durée; et parce que, s'il n'en devait point avoir, je me reprocherais de nuire à une personne qui m'a donné des soins et témoigné de l'amitié.
—C'est bien, dit-elle après avoir réfléchi.
Et, quand elle réfléchit ainsi, sa figure, hardie et sensuelle, prend une singulière expression d'énergie.
Puis elle se leva et se mit en devoir d'enlever le couvert pour rompre notre entretien. Je voulus le renouer; elle secoua la tête en silence et descendit légèrement l'escalier du jardin. J'eus fort envie de l'y suivre pour la forcer à me pardonner, car, de la fenêtre, je vis qu'elle y était seule. Je la rappelai, elle ne bougea pas. J'hésitai quelques moments, en proie à une agitation dont la vivacité m'effraya moi-même. Ce n'était pas seulement, comme avec Medora, une tentation des sens; c'était un attrait plus vif, et que la réflexion ne venait ni démentir ni calmer.
Eh! que m'importait que cette Daniella fût menteuse et galante? Elle ne m'en plaisait pas moins. J'avais été bien sot de vouloir la confesser. Il y a en nous un fond de pédanterie qui nous gâte toute la spontanéité de l'existence.
Mais elle avait eu la maladresse de parler de son honneur; c'était faire appel au mien; la folie d'exiger de l'amour. Honneur et amour! ces deux mots n'avaient certainement pas la même portée, le même sens pour elle et pour moi. Ah! s'il était vrai qu'elle eût le droit de les invoquer, combien peu je me soucierais de ce que l'on en pourrait dire et penser! combien il me serait facile de purifier, par mon dévouement et ma sincérité, le charme vulgaire que je subis!… Mais, s'il était vrai, combien ma manière d'être avec elle aurait été grossière et indigne d'elle jusqu'à ce moment! Quelles mauvaises pensées et quelle injurieuse familiarité j'aurais à me faire pardonner, avant d'accepter ce premier amour si vaillamment et si naïvement offert!
La crainte de faire une erreur stupide en sollicitant grossièrement une vierge, s'empara de moi au milieu du délire qui me gagnait. Partagé entre cette terreur et celle, beaucoup moins vive, d'être pris pour dupe, je résolus d'attendre à mieux connaître cette fille pour reprendre un entretien si délicat, et je me sauvai dans la campagne. J'y promenai d'abord une émotion chagrine, une inquiétude pénible. Enfin, la beauté de ces solitudes, où je suis roi, me calma et je vins à bout d'oublier une tentation beaucoup trop soudaine pour ne pas créer quelque danger nouveau à ma raison ou à ma conscience.
Je suis rentré, comme de coutume, à huit heures du soir. J'emporte dans ces excursions un morceau de pain pour ne pas souffrir de la faim entre mes deux repas, distants d'environ douze heures. L'eau pure des fontainesne me manque pas, et suffit parfaitement à ma sensualité, car elle est délicieuse.
Quand je pense au peu de besoins de bien-être auquel peut se réduire un homme qui vit beaucoup par l'esprit, la soif des richesses et le désir du luxe me jettent toujours dans un grand étonnement. Me voici dans un pays où l'insouciance d'une part, et la pauvreté de l'autre, rendent inconnues les mille recherches de nos climats et de notre civilisation. Le premier aspect de ce dénûment étonne, parce qu'il fait un contraste violent et comique avec le goût de l'ornementation; mais on s'y habitue bien vite, et même on est tenté de chercher à simplifier encore cette vie d'Arabe sous la tente.
Quand je me rappelle ce que, dans la limite du plus humble nécessaire, il faut penser à se procurer chez nous pour arranger son existence, soit dans une grande ville, soit à la campagne, je reconnais que la vie de campement est, pour les pauvres, la seule rationnelle, libre et vraie. Peut-être les riches font-ils le même rêve. Je m'imagine que les devoirs se multiplient en raison des ressources, et que le riche libéral a tout autant de sollicitude, de soucis, par conséquent, pour dépenser noblement ses richesses, que l'avare en a pour les conserver et les cacher. Si la propreté, qui est la grande volupté de la vie animale, et dont les bêtes elles-mêmes nous donnent l'exemple, était compatible avec la sobriété d'habitudes de ces peuples méridionaux, il faudrait reconnaître que c'est nous qui sommes insensés d'avoir compliqué les embarras de ce court voyage sur la terre, où nous nous installons comme si nous étions sûrs d'y voir lever le soleil qui se couche.
Mais la malpropreté et le dénûment vont ensemble presque partout, et l'homme semble fait de manière à ne pas trouver de milieu entre le nécessaire et le superflu. Au fait, n'en est-il pas ainsi dans toutes les manifestations de sa vie intellectuelle, morale et sociale?
Je n'ai pas revu la Daniella ce soir. Toujours partagé entre la crainte de me livrer à elle plus ou moins qu'elle ne le mérite, j'ai eu sur moi assez d'empire pour ne pas m'informer d'elle. Mariuccia n'est pas venue, comme les autres jours, au devant de mon expansion, et je suis rentré chez moi sans apercevoir d'autre visage que le sien et sans échanger une parole avec elle. Pourtant, voilà sur ma table deux vases de fleurs qui n'y étaient pas ce matin. Ce sont de grands iris d'un blanc de lait, bien plus beaux que des lis, et d'un parfum plus fin. Je me suis hasardé, tout à l'heure, à demander à la Mariuccia, au moment où elle m'apportait ma petite lampe, si ces fleurs venaient du jardin de Piccolomini. Je savais bien que non; mais j'espérais qu'elle me dirait d'où elles venaient. Elle a fait d'abord semblant de ne pas m'entendre; puis elle m'a dit d'un air terriblement narquois:
—C'est mon frère le capucin qui vous envoie cela.
Je n'ai pas osé faire semblant d'en douter; seulement, quand; elle est sortie, je lui ai crié en riant:
—Vous l'embrasserez pour moi.
—Qui? a-t-elle répondu.
Et, voyant que je lui montrais les fleurs:
—Cristo!s'est-elle écriée avec sa mimique expressive: embrasser pour vous le capucin?
Faut-il conclure vis-à-vis de moi-même? Faut-il prononcer, avant de m'endormir, ce mot joyeux ou terrible: «Je suis amoureux?» Non, pas encore. C'est peut-être une folle brise qui passe et dont je ferai aussi bien de ne pas m'enivrer. Si c'est un vent d'orage…. Que le ciel m'en préserve, moi qui, pour la première fois depuis les années du presbytère, me trouve dans des conditions où le calme de l'esprit et l'oubli de ma personnalité me seraient si salutaires et si doux!
4 avril
Je me suis distrait forcément aujourd'hui de la préoccupation d'hier. Brumières m'est arrivé vers dix heures avec un appétit d'enfer. La Mariuccia a trouvé moyen de le faire déjeuner, et nous avons loué deux rosses efflanquées qui nous ont portés, tant bien que mal, à Albano. Notre première station a été au couvent de Grotta-Ferrata, que je pris d'abord pour une forteresse. C'est une communauté très-riche de l'ordre de saint Basile. Nous nous y arrêtâmes pour voir les fresques de la sacristie.
Ces fresques sont du Dominiquin et très-bien conservées. C'est là qu'est la composition célèbre duJeune Possédé, une très-belle chose comme sentiment, quoique d'une exécution un peu trop naïve. En repassant dans l'église, je vis une cérémonie bizarre. Une confrérie de paysans revêtus de robes jadis blanches, à revers rouges, et la tête couverte de leurs mouchoirs sales, étalés de manière à leur couvrir le visage, entourait une sorte de lit noir et or, en psalmodiant des prières. Au bout d'un instant, ils remirent précipitamment leurs mouchoirs dans leurs poches, jetèrent çà et là leurs costumes, et s'enfuirent en causant et en riant, comme pressés de se débarrasser d'une corvée dégoûtante.
Je m'approchai du lit, qui restait au milieu de l'église déserte, et j'y vis un objet que j'eus besoin de toucher pour le comprendre. Brumières, qui était resté dans la sacristie, approcha à son tour, et s'y méprit.
—Qu'est-ce que cela? dit-il. Je ne connaissais pas cela. C'est magnifique! quelle vérité, quel caractère! Voyez! on a imité jusqu'à la bouffissure des mains malades.
—Que croyez-vous donc que ce soit? lui demandai-je: une figure de cire ou de bois peint?
Il eut alors quelque doute, et appuya son doigt sur la main enflée, qui se creusa sous cette empreinte.
—Pouah! fit-il, c'est une morte pour de bon! Que ne le disait-elle?
C'était une petite vieille qui devait rester exposée sur le catafalque funéraire jusqu'au moment de la sépulture. Elle paraissait au moins centenaire, et pourtant elle était très-belle dans le calme de la mort: sa peau avait le ton mat et uni de la cire vierge; ses traits, fortement accentués, n'avaient pas S de sexe, car un duvet, blanc comme la neige, ombrageait ses lèvres rigidement fermées. Vêtue d'une robe de linge blanc nouée au cou et aux poignets par des rubans noirs, la tête ombragée d'un voile de mousseline, qui lui donnait l'aspect d'une religieuse, elle semblait dormir dans une attitude aisée, les mains pendantes sur le bord du lit mortuaire. Elle paraissait si recueillie et si satisfaite dans son éternel sommeil; son mouvement semblait si bien dire, comme leSonnode Michel-Ange:Ne m'éveillez pas!qu'elle donnait envie d'être mort comme elle, sans convulsion, sans regret, semblable au voyageur qui trouve enfin un bon lit après les fatigues d'une longue route.
Comme je m'étonnais de l'abandon de ce cadavre si proprement arrangé et apporté là en cérémonie, puis tout à coup laissé sans surveillance et sans prières dans l'église ouverte à la curiosité des passants:
—C'est toujours comme cela, me dit Brumières. La mort, en Italie, n'a rien de sérieux, les honneurs qu'on lui rend ont plutôt un air de fête; les larmes des parents et des amis n'accompagnent le défunt que jusqu'à la porte de la maison. Le reste est pour le coup d'oeil, et même quelquefois pour la farce. J'ai vu autrefois, sur la grande route de la Spezia, un pauvre diable que deux hommes portaient au cimetière. Le prêtre marchait d'un air allègre, regardant les filles qui passaient et leur souriant, tout en marmottant les prières d'usage. Derrière lui et autour de lui, sautait et gambadait, sans qu'il en parût choqué ou seulement étonné, un jeune gars, vêtu de la robe noire et masqué de la hideuse cagoule, portant une grande croix de bois noir et remplissant l'office defrère de la mort. Ce garçon faisait mille contorsions burlesques, courait après les filles pour les effrayer, et les embrassait bel et bien sous le nez du prêtre, qui paraissait trouver la chose fort plaisante. Je demandai aux passants ce que cela signifiait. Cela ne fait pas de mal aux morts, me fut-il philosophiquement répondu. Et, comme je demandais si on en usait aussi cavalièrement avec tous, un bourgeois me dit:
—Non, sans doute; mais celui-ci n'est pas du pays.»
Une autre fois, à Naples, continua Brumières, j'ai vu porter à l'église le cadavre d'un gros vieux cardinal, en grande pompe et à visage découvert, comme c'est l'usage. On lui avait mis une couronne de roses, et, le croiriez-vous? du fard sur les joues, pour réjouir la vue des assistants.
A Castel-Gandolfo, en longeant à pied les murs extérieurs d'un autre couvent:
—Tenez, me dit Brumières en s'arrêtant devant une petite fenêtre grillée, voici autre chose qui vous fera voir comme on joue ici avec la mort.
Je m'approchai, et je vis dans l'intérieur d'une petite chapelle, une hideuse bouffonnerie: un squelette tombant en poussière était agenouillé dans une attitude suppliante, devant un autel fait d'ossements humains. La croix, les flambeaux, un lustre en roue suspendu à la voûte, étaient composés de tibias, de côtes, de mâchoires et de vertèbres artistement agencés dans l'intention, à la fois lugubre et facétieuse, d'appeler l'attention des passants. C'était un appel à la charité publique, et, dans ce pays de misère, la dévotion trouvait le moyen d'y répondre, car le pavé de la chapelle était littéralement jonché de gros sous.
C'était, en effet, quelque chose de bien caractéristique que ce squelette agenouillé qui représentait, non la prière, mas la mendicité.
—Vous le voyez, me dit Brumières, ici, les morts mêmes tendent la main aux passants.
Nous nous retournâmes pour voir, d'une terrasse ombragée de grands arbres, le lac d'Albano. Pour un lac, c'est bien peu de chose, et, comme les collines environnantes sont sans haute végétation et sans caractère, il me fut impossible de partager l'admiration de mon compagnon. C'est un garçon d'esprit et un artiste intelligent devant les choses d'art; mais, tout littérateur qu'il est en même temps que peintre, car il écrit des articles très-spirituels pour ce que l'on appelle, à Paris, lapetite presse, je crois qu'il n'aime pas la nature, ou, du moins, qu'il ne porte, dans son amour pour elle, aucune délicatesse, aucun discernement. Il l'accepte partout ici telle qu'elle est, comme un écolier ou comme un moine cloîtré accepterait n'importe quelle femme, vieille ou jeune, noire ou blanche. Pourvu qu'il y ait de l'air vif, du ciel bleu, des lignes crues, et surtout des noms et des souvenirs, il croit que le plus pauvre coin de la nature méridionale est préférable aux plus beaux sites et aux plus beaux aspects de celle du Nord. Nous sommes en discussion perpétuelle sur ce point. Il est, du reste, comme beaucoup de touristes qui ne croient qu'aux choses lointaines ou célèbres. Les humbles beautés de leurs champs paternels n'existent pas pour eux, et l'amour des pays de tradition et de soleil est chez eux à l'état de fétichisme.
—Au fait, me répondait-il en riant, quelle description oserait-on faire de Château-Chinon ou de toute autre bourgade de votre France centrale? Qui dit Auvergne, Marche ou Limousin, dit quelque chose que tout le monde est censé connaître.
—Et que personne ne connaît!
—J'en conviens; mais, vous-même, vous voilà ici cherchant un beau ciel et de beaux sites?
—Oui, je les cherche, et je trouve un ciel gris et des sites très au-dessous de leur réputation. Maintenant que je me rappelle certains aspects des environs de Marseille, où vous n'avez pas voulu me suivre, je me demande si ce que j'ai vu de la Provence n'est pas infiniment plus beau que ce que je vois de l'Italie. Ce qu'il y a de certain, c'est que je n'ai pas encore rencontré ici une aussi belle journée que celle que j'ai passée sur les hauteurs de Saint-Joseph, et cependant c'était jour de mistral. Tout à l'heure, dans la gorge boisée de Marino, ajoutai-je, je vous disais que j'avais été élevé dans des ravins cent fois plus pittoresques, et que cette gorge rocailleuse, avec son ruisseau maigre et son village perché sur la colline, me paraissaient jolis, mais tout petits.
—Mais la tristesse de ce site, mais son caractère à nul autre semblable?
—Il n'est pas un coin de l'univers, si vulgaire qu'il paraisse, qui n'ait son caractère unique au monde, pour qui est disposé à le comprendre ou à le sentir. Mais avouez que l'imagination est souvent pour beaucoup dans nos impressions, et que, si l'on ne vous disait pas que Marino est un ancien repaire de brigands, sur cette route de Terracine féconde en sujets de mélodrames; enfin, que, si vous rencontriez ce village et ce site sur un chemin de fer, à vingt-cinq lieues de Paris, vous n'y feriez pas la moindre attention?
—J'en conviens de tout mon coeur. Il n'a pour moi des airs de drame et de roman que parce qu'il est sur la terre du roman et du drame. Donc, je suis un voyageur naïf, tandis que vous, avec votre prétention de voir les choses par elles-mêmes, et de ne les juger que par ce qu'elles sont, vous vous ôtez tout le plaisir qu'elles vous donneraient, si vous les acceptiez pour ce qu'elles paraissent ou pour ce qu'elles rappellent.
Tout en cheminant, à grand renfort d'éperons, pour soutenir le trot de nos montures, je me demandais si Brumières avait raison, et si, avec sa nature parisienne irréfléchie, à la fois moutonnière et fantaisiste, il n'était pas plus aisément satisfait, par conséquent plus heureux que moi. Après y avoir réfléchi et fait un notable effort pour suivre vos conseils, c'est-à-dire pour me rendre compte de moi-même, je fus en mesure de lui répondre.
Nous étions arrivés à l'Aricia, l'antique Aricia des Latins, aujourd'hui une toute petite bourgade gracieusement située. Nos chevaux se reposaient, et, appuyés sur le parapet d'un magnifique pont à trois rangées d'arches superposées, ouvrage moderne digne des anciens Romains, nous reprîmes la conversation. Ce site-là était vraiment bien joli. Le pont monumental remplit un profond ravin pour mettre de plain-pied la route d'Aricia à Albano. Il passe donc par-dessus tout un paysage vu en profondeur, et ce paysage est rempli par une forêt vierge jetée dans un abîme. Une forêt vierge fermée de murs, c'est là une de ces fantaisies que des princes peuvent seuls se passer. Il y a cinquante ans que la main de l'homme n'a abattu une branche et que son pied n'a tracé un sentier dans la forêt Chigi. Pourquoi?Chi lo sa?vous disent les indigènes.
Cela m'a rappelé ce que vous me racontiez d'un palais aux portes et aux fenêtres murées depuis vingt ans, sur le boulevard de Palma, à l'île Majorque, par suite d'une volonté testamentaire dont nul ne savait la cause. Il y a, dans ces contrées de vieille aristocratie omnipotente, des mystères qui défrayeraient nos romanciers, et qui excitent en vain nos imaginations inquiètes. Les murs se taisent, et les gens du pays s'étonnent moins que nous, habitués qu'ils sont à ne pas savoir la cause de faits bien plus graves dans leur existence sociale.
Au reste, ce caprice-là, qui serait bien concevable de la part d'un propriétaire artiste, est une agréable surprise pour l'artiste qui passe. Sur les flancs du ravin s'échelonnent les têtes vénérables des vieux chênes soutenant dans leur robuste branchage les squelettes penchés de leurs voisins morts, qui tombent en poussière sous une mousse desséchée d'un blanc livide. Le lierre court sur ces mines végétales, et, sous l'impénétrable abri de ces réseaux de verdure vigoureuse et de pâles ossements, un pêle-mêle de ronces, d'herbes et de rochers va se baigner dans un ruisseau sans rivages praticables. Si l'on n'était sur une grande route, avec une ville derrière soi, on se croirait dans une forêt du nouveau monde.
En fait d'arbres, je n'ai jamais rien vu d'aussi monstrueux que les chênes verts desgaleriesd'Albano. On appelle ainsi les chemins qui entourent cette localité célèbre en suivant une corniche faite de main d'homme, au-dessus de la plaine immense qui dentelle la Méditerranée. Ce pays du Latium est largement ouvert, fertile, plantureux et pittoresque. Je vous dirai, par le menu, ce qui manque à cette riche nature; mais je n'oublie pas que je suis sur le pont gigantesque d'Aricia, planant sur la forêt Chigi, et causant avec Brumières.
—J'étends votre raisonnement et le mien à toutes choses, lui disais-je, et cela n'en prouve qu'une seule, c'est que chaque organisation suit sa logique personnelle et croit tenir la vraie notion, la vraie jouissance des biens terrestres. Je vous avoue donc humblement que je me crois infiniment mieux partagé que vous. Je n'ai pas cette bienveillance sans bornes et sans conteste que vous accordez à tout ce qui est réputé précieux. Je suis privé, en effet, de cette expansion continuelle d'une âme continuellement satisfaite; mais j'ai en moi des trésors de volupté pour les joies qui s'adaptent bien à mon coeur et à mon intelligence. J'ai l'esprit un peu critique peut-être, ou un peu rebelle à l'admiration de commande; mais, quand je rencontre ce que je peux considérer comme mien, par la parfaite concordance de l'objet avec mon sentiment intérieur, je suis si heureux dans mon silence, que je ne peux m'en arracher. J'ai toujours pensé que, le jour où je rencontrerai le coin de terre dont je me sentirai véritablement épris, je n'en sortirai jamais, cela fût-il aux antipodes ou à Nanterre, cela s'appelât-il Carthage ou Pézénas; de même que…
J'achevai ma phrase en moi-même, comme vous m'avez souvent reproché de le faire; mais Brumières, perspicace en ce moment, l'acheva tout haut.
—De même, dit-il, que, le jour où vous rencontrerez la femme dont vous vous sentirez complètement amoureux, qu'elle soit reine de Golconde ou laveuse de vaisselle, vous serez à elle éternellement… mais non pas exclusivement, j'espère?
—Exclusivement, je vous le jure; ne voyez-vous pas; par mes continuelles restrictions, que je porte en moi, dans le sentiment de la nature et de la vie, un idéal qui n'a pas encore été satisfait et que je ne serai pas assez sot pour laisser échapper s'il se présente?
—Diantre! s'écria mon compagnon, je suis heureux que maprincesse(c'est ainsi qu'il persiste à appeler Medora) ne vous entende pas parler de la sorte. Je serais enfoncé à cent pieds au-dessous du niveau de la mer! D'autant plus que depuis cette course, sans moi, à Tivoli, c'est étonnant comme mes actions ont baissé!
—Allons donc!
—Je ne plaisante pas. Soit que vous ayez été délicieux durant cette promenade, soit que votre maladie vous ait rendu ensuite très-intéressant, ou enfin que votre exploit sur lavia Aureliaait laissé un souvenir ineffaçable, je trouve, surtout depuis votre départ, que vous faites des progrès effrayants, tandis que j'en fais à reculons dans le coeur de cette belle. Jean Valreg, ajouta-t-il moitié riant, moitié menaçant, si je pensais que vous vous moquez de moi, et que vous agissez pour votre propre compte….
—Si vous me demandez cela avec des yeux flamboyants et le ton terrible, je vas vous envoyer promener, mon cher ami! mais, si vous faites sérieusement un dernier appel à ma loyauté, avec la volonté de prendre ma parole pour une chose sérieuse… dites, est-ce ainsi que vous m'interrogez?
—-Oui, sur votre honneur et sur le mien!
—Eh bien, sur mon honneur et sur le vôtre, je vous renouvelle mon serment de ne jamais songer à miss Medora.
—Vous êtes donc bien sûr de pouvoir le tenir? Voyons, cher ami, ne vous fâchez pas; je suis l'homme du doute, puisque je doute de moi-même; puisque, moi, je n'oserais pas vous faire, en pareille circonstance, le serment que vous me faites si résolument.
—Alors, gardez vos soupçons. Que voulez-vous que j'y fasse?
—Non! non! j'accepte votre parole! Je la tiens pour sacrée quant à présent; mais songez que, d'un jour à l'autre, vous pouvez regretter de me l'avoir donnée!
—Pourquoi, et comment cela?
—Eh! mon Dieu! on ne sait ce qui peut se passer dans la cervelle d'une jeune fille aussi exaltée que Medora le paraît dans de certains moments. Si elle concevait pour vous… une fantaisie, je suppose; si elle vous avouait un préférence….
—En sommes-nous là! lui dis-je pour couper court à des suppositions qui m'embarrassaient un peu: venez-vous, rival débonnaire, me signaler les dangers, c'est-à-dire les avantages de ma situation?
Brumières sentit la crainte du ridicule et s'empressa de me rassurer; mais, au retour, tout le long du chemin, il ne put se défendre de revenir sur ce sujet, et j'eus bien de la peine à me préserver des questions directes; questions auxquelles je n'aurais pas hésité à répondre par autant de mensonges effrontés. Cette éventualité me prouve bien que la vérité absolue n'est pas possible quand il s'agit de femmes.
Je vins à bout de calmer Brumières par une vérité, qui est la déclaration obstinée de mon absence de penchant pour Medora. Mais, quand cela fut bien posé, sa satisfaction se changea en un certain dépit contre l'insulte que ce dédain faisait à son idole, et il épuisa toutes les formules de l'admiration pour me prouver que j'étais aveugle et que je me connaissais en femmes comme uncroque-mort en baptêmes.
Cette conversation m'ennuya considérablement, car elle m'empêcha de donner aux objets extérieurs l'attention que j'aime à leur donner quand je me mets en route dans ce but. Décidément, il vaut mieux être seul que dans un tête-à-tête où le coeur n'a rien à voir. Je n'avais pas mis dans les prévisions de ma journée, en m'éveillant, que je passerais cette journée de loisir à parler de miss Hedora. Pouah, la discussion! pouah, l'esprit! pouah, les préoccupations d'avenir et de fortune! Je ne suis bon à rien de tout cela, et il me tardait de me retrouver seul; je me disais involontairement tout bas:
—J'ai assez vu Brumières aujourd'hui.
4 avril.
Comme nous rentrions à Frascati, nous nous trouvâmes, sur la place extérieure, face à face avec la Daniella, belle comme un astre. Elle avait une robe de soie aventurine, un tablier tourterelle, un châle de crêpe de Chine écarlate sur la tête, du corail en collier et en pendants d'oreilles; enfin tout attifée de la défroque de lady Harriet, mélangée et rajustée à la mode de Frascati, elle avait l'air d'une perdrix rouge.
Je ne sais trop pourquoi je fis semblant de ne pas la voir, peut-être par un sentiment de jalousie que je n'eus pas le temps de raisonner. J'espérais peut-être que Brumières ne la verrait pas; mais il la vit, jeta la bride sur le cou de son cheval, et, courant à elle, il lui fit fête comme à une amie favorable à sa cause. Je vis alors qu'il ne savait rien du renvoi de la soubrette, et que, dans la famille B***, on disait avoir accordé à celle-ci la permission d'aller passer quelques jours dans sa famille.
—Vous allez sans doute revenir bientôt, lui disait Brumières: voulez-vous que je vous remmène ce soir à Rome?
—Jamais! répliqua lastiratriced'un air de reine, après l'avoir laissé jusque-là dans son erreur, comme par malice.
—Comment, jamais? s'écria Brumières; vous êtes donc brouillée avec votre belle maîtresse?
—A jamais! répéta Daniella avec le même accent d'orgueil indomptable.
—Contez-moi donc ça? dit Brumières, curieux de tout ce qui pouvait lui révéler quelque particularité du caractère de Medora.
Jamais! répéta la Frascatine pour la troisième fois en tournant les talons.
Brumières la retint.
—Faudra-t-il lui faire cette réponse de votre part, si elle m'interroge sur votre compte?
—Si vous lui dites que vous m'avez vue, et si elle vous demande comment je parle d'elle, vous lui direz que je lui pardonne, mais que je ne retournerai jamais avec elle, quand elle me donnerait mon pesant d'or.
Elle s'éloigna sans m'accorder un regard, et Brumières m'accabla de questions. C'est ce que je redoutais, étant las de tonte cette diplomatie. Je m'en tirai comme je pus, en feignant, de ne rien savoir et de n'avoir échangé que quelques mots avec la Daniella depuis mon retour à Frascati. Je me gardai, de lui dire sa parenté avec la Mariuccia et ses habitudes à la villa Piccolomini.
En me taisant ainsi et en feignant la plus profonde indifférence, je sentis que je devenais de plus en plus mécontent de la façon légère dont Brumières parlait d'elle.
—Que se sera-t-il donc passé entre la maîtresse et la servante? disait-il. Je donnerais gros pour le savoir. Voyons, vous ne l'ignorez pas, vous qui avez été au mieux à Rome avec cette fille!
Et, comme je m'en défendais, il se moqua de moi.
—Vous me faites poser, dit-il tout à coup, tomme frappé d'un trait de lumière. Elle est votre maîtresse! C'est pour cela qu'on l'a renvoyée, et c'est parce qu'on l'a renvoyée que vous êtes ici!
—Je serais très honteux que vous eussiez deviné juste, lui répondis-je. Ce serait bien grossier de ma part, d'avoir pris ainsi mes aises dans une maison respectable et d'en avoir fait chasser cette pauvre fille, qui, après tout, peut être fort honnête, quoi que vous en pensiez.
Le voiturin qui va tous les jours de Frascati à Rome, sous le titre usurpé de diligence, arriva sur la place, et Brumières n'eut que le temps de me dire adieu.
Pour revenir à Piccolomini, je fis un détour, suivant au hasard, et comme malgré moi, la direction que, quelques moments auparavant, j'avais vu prendre à lastiratrice.
La ruelle dans laquelle je m'engageai me conduisit au faubourg qui forme ravin, du côté des anciennes constructions romaines. Tout cet escarpement est très-pittoresque. De vieilles maisons démesurément hautes, et plongeant à pic dans le précipice, sont assises sur des masses qui se confondent avec les rochers et qui sont d'énormes blocs de ruines antiques. Sous la gigantesque végétation qui les recouvre, on reconnaît des pens de murailles colossales, revêtues demattoni, des escaliers et des portes qui, liés à des fragments entiers d'édifices par l'indestructible ciment des anciens, sont tombés là sur le flanc ou à la renverse. Et, pour soutenir tout cet éboulement, qui lui-même soutient les constructions modernes, on a fiché, ça et là, de vieilles poutres qui portent le tout tant bien que mal, jusqu'à ce qu'un de ces petits et fréquents tremblements de terre, dont on ne s'occupe guère ici, achève de tout emporter dans la plaine. Il y a de la place en bas; c'est apparemment tout ce qu'il faut.
Parmi ces décombres, dont plusieurs laissent à nu de profondes excavations pleines d'eau, les habitants du faubourg ont établi des caves, des lavoirs, des celliers et des terrasses. Sur le couronnement d'une petite tour ruinée, je vis, au milieu du splendide revêtement de mousse qui miroitait sur tout ce tableau au soleil couchant, de grosses touffes d'iris blancs sortant des fentes du ciment. Quelque chose de mystérieux m'avertit que c'était là le jardin de la Daniella, et je m'imaginai que je devais la trouver elle-même dans cette maison, on plutôt dans cette tour carrée que flanquent, jusqu'à la moitié, deux restes de tourelles rondes de construction plus ancienne. Cette habitation est la plus étrange et la plus démesurée du faubourg. Elle a une porte en arceau qui donne sur la rue basse, et dont la largeur occupe presque toute la façade d'entrée, si toutefois on peut appeler façade un long tuyau de maçonnerie perpendiculaire. Un sale ruisseau passe sous le seuil et va se perdre, tout à côté, dans un de ces cloaques antiques qui sont des abîmes.
J'entrai d'autant plus aisément que cette ouverture n'avait aucune espèce de porte. Je montai un grand escalier malpropre et usé qui me parut être le chemin commun à plusieurs des habitations superposées le long du précipice. Celle-ci présente sur la rue une face d'environ vingt pieds de large sur au moins cent pieds de hauteur, percée irrégulièrement, et, comme au hasard, de petites ouvertures qu'on n'oserait appeler des fenêtres. Quand j'eus gravi à peu près soixante marches, je trouvai une autre porte sur le flanc de la maison, et je me vis de niveau avec le sommet des tourelles antiques, par conséquent avec le parterre de deux mètres carrés où croissaient les iris blancs. Je ne pus résister à l'envie de sortir de la cage de l'escalier où, jusque-là, je n'avais été vu de personne, pour explorer cette petite plate-forme, que couvrait un berceau de roses grimpantes.
Il n'y a rien de plus joli que ces grappes de petites rosés jaunes; le feuillage, ressemblant à celui du frêne, est superbe, et la tige prend les proportions sans fin du lierre et de la vigne. Ce rosier se plaît beaucoup ici, et celui-ci a toute l'élévation des tours, c'est-à-dire une cinquantaine de pieds. Ses rameaux, entrelacés sur des cannes de roseau, ombragent la petite plate-forme et reprennent leur ascension sur le flanc de la maison, bien décidés à grimper aussi haut qu'il y aura du mur pour les porter.
Sous ce berceau, un petit tombeau de marbre blanc, en forme d'autel antique, ramassé dans les décombres et couché sur le flanc, sert de siège. Quelques giroflées garnissent irrégulièrement le pourtour ébréché de la plate-forme, et, sur la terre rapportée qui les nourrit, je vis la trace d'un tout petit pied dont le talon, creusé plus que le reste, indiquait une bottine de femme, chaussure plus élégante que celle des pauvres artisanes de Frascati, et qui m'avait paru n'être portée que par la Daniella. Cette trace approchait du bord de la plate-forme, et une empreinte plus arrondie me fit deviner qu'on s'était agenouillé là, tout au bord, pour atteindre, en se penchant sur l'abîme, les fleurs d'iris blancs sortant du mur, deux pieds plus bas.
Comme ce jardin, ou plutôt cette tonnelle, n'a aucune espèce de rebord, et que le ciment des pierres ébranlées criait sous le pied, il me passa un frisson par tout le corps, en songeant à ce que j'éprouverais en voyant là une femme aimée se pencher en dehors, ou seulement s'asseoir sur le tombeau adossé au fragile édifice de bambous romains qui porte les branches légères du rosier.
Je m'y assis un instant pour me rendre compte, ou plutôt pour me rendre maître d'une émotion si soudaine et si vive; car je me ferais en vain illusion, chaque minute qui s'écoule accélère les battements de mon coeur, et, désir ou affection, sympathie ou caprice, je me sens envahi par quelque chose d'irrésistible.
Je vins à bout, cependant, de me raisonner. Si c'était là, en effet, la résidence de lastiratriceet que cette jeune fille fût honnête, devais-je m'engager plus avant dans une visite qui pouvait lui attirer des chagrins ou des dangers? Et, si elle n'était qu'une vulgaire intrigante, qu'allais-je faire en donnant, bien que dûment averti, tête baissée dans un guêpier? De toutes manières, la raison me disait de fuir avant que les commères du voisinage m'eussent aperçu.
Je m'arrêtai à une solution passablement absurde, qui était d'explorer consciencieusement l'intérieur de cette grande vilaine bâtisse, où je supposais que la pimpante soubrette de miss Medora devait habiter quelque affreux bouge. Quand j'aurai surpris là, pensai-je, la hideuse malpropreté qui m'a fait reculer devant des maisons de meilleure apparence, je serai si bien guéri de ma fantaisie, qu'elle ne mettra plus en péril ni le repos de cette fille ni le mien.
Je quittai donc la plate-forme; je rentrai dans l'intérieur; je commençai à gravir l'escalier, qui, jusque-là, n'était, en| effet, qu'un passage public, c'est-à-dire uneservitudecommune à huit ou dix maisons adjacentes, posées trop au bord de l'escarpement pour avoir d'autre issue.
L'escalier, tout en moellons, dont plusieurs portaient des traces d'inscriptions romaines, devenait de plus en plus rapide, étroit et sombre. De temps en temps, je rencontrais un palier ou une échelle conduisant à des portes cadenassées. Plusieurs c'étaient en si mauvais état, que je pus regarder à travers: c'étaient des chambres hideuses, meublées d'un ou de plusieurs grabats énormes, de quelques chaises de paille plus ou moins cassées, et de cette multitude de pots et de cruches de toute matière et de toute dimension qui sont ici le fonds du mobilier.
Dans une pièce plus vaste, également déserte et cadenassée, je vis une grande table et un attirail de fer et de fourneaux..
—Bon! pensai-je, voilà l'atelier de lastiratrice. Le local était tellement nu, qu'il n'y avait rien à conclure pour ou contre la propreté qui pouvait y régner d'habitude.
Je montai encore. Mais comment se faisait-il que cette maison, évidemment habitée, n'eût pas, en ce moment, une seule figure humaine à me montrer, une seule parole humaine à me faire entendre? En passant la tête par un des jours de l'escalier; je plongeais dans toutes les fenêtres ouvertes des maisons voisines, et je voyais ces maisons également désertes et silencieuses, bien que les chiffons pendus à des cordes et les vases égueulés sur les fenêtres me prouvassent qu'elles n'étaient pas abandonnées à la ruine qui les menace. Enfin, je me rappelai que la Mariuccia m'avait parle d'un fameux capucin qui devait prêcher, à cette heure-là précisément, dans une des églises de la ville, et je m'expliquai le désert qui m'environnait et la brillante toilette de la Daniella. Sans aucun doute, toute la population était au sermon, et je pouvais continuer sans danger mon exploration. Le son de la cloche m'avertirait du moment où je ferais bien de déguerpir.
Ainsi rassuré, j'arrivai au dernier étage. Une porte, dont la gâche ne mordait plus, s'ouvrit comme d'elle-même quand j'y appuyai la main. L'escalier continuait, mais ce n'était plus qu'une vis en bois sans rampe, une sorte d'échelle. Si je n'étais pas chez lastiratrice, j'étais du moins chez quelque personnage mystérieux dont les habitudes ou les besoins d'élégance contrastaient singulièrement avec le reste de ce taudis, car les degrés de bois étaient couverts d'une natte de jonc très-propre, et la porte à laquelle ils s'arrêtaient était fermée, en guise de loquet, par un bout de ruban rosé passé dans deux pitons.
Je me résolus à frapper. Personne ne répondit. J'hésitai à dénouer le ruban, qui me semblait une marque de confiance respectable; mais ce pouvait bien être aussi l'enseigne d'une demeure suspecte. Je cédai à la curiosité: j'entrai.
C'était une assez grande pièce, puisqu'elle occupait tout le carré du faite de la maison. Les murs, récemment blanchis au lait de chaux, n'avaient pour ornements qu'un crucifix, un joli bénitier de faïence ancienne et quelques gravures de dévotion. Une statuette d'ange, moulée en plaire, était posée dans une petite niche, à la tête du lit. Une grande palme bénite de la fête des Rameaux, toute fraîche encore, ombrageait l'oreiller. Le lit blanc, d'un aspect virginal, la carreau recouvert de nattes, les deux chaises de fabrique frascatine, en paille tressée et en bois orné de dorures naïves; la table de toilette avec sa nappe garnie de grosses dentelles de coton, sa glace brillante, et tous les petits ustensiles qui attestent un soin consciencieux et même recherché de la personne; de gros bouquets de cyclamens roses dans des vases de terre cuite, qui étaient peut-être des urnes cinéraires; un rideau de mousseline, non encore ourlé, à l'unique fenêtre: je ne sais quel air embaumé de propreté scrupuleuse et de sensualité chaste, voilà quel était l'intérieur, tout fraîchement arrangé, de lastiratrice.
Mais étais-je bien chez elle? Et, si j'étais chez elle, en effet, ne pouvais-je pas m'attendre à voir arriver quelque chaland initié à la honteuse signification du ruban rosé? Était-il possible, encore une fois, qu'une jolie fille, libre d'allures et de principes comme elle paraissait l'être, comme elle l'avait été en me disant: «Espérez toutsi vous m'aimez,» vécût là saintement dans un sanctuaire d'innocence, au milieu des humbles recherches féminines d'une coquetterie bien entendue, sans songer à tirer parti de sa supériorité d'esprit, de luxe et de manières sur toutes ses compagnes? Imaginer une grisette de Frascati vertueuse ou seulement désintéressée, n'était-ce pas, selon Brumières, le comble du don quichottisme?
Que m'importait, après tout? Et pourquoi cette dévorante inquiétude? Pourquoi vouloir trouver une vestale dans une fillette à l'oeil provoquant et à la démarche voluptueuse? N'était-ce pas assez de voir qu'elle avait, relativement, autant de soin de sa jeunesse et de ses charmes que miss Medora elle-même? Rencontrer cette initiation à la vie civilisée chez une Italienne de cette classe, n'était-ce pas une bonne fortune à ne pas dédaigner?
An beau milieu de ces réflexions d'une grossière philosophie, je devins d'une tristesse mortelle, sans trop savoir pourquoi. J'étais assis sur la chaise peinte et dorée, auprès de la fenêtre. A travers les fleurs d'une grosse touffe de pétunia blanche, qui poussait d'elle-même dans les fentes d'une pierre, comme chez nous les violiers jaunes, je pouvais plonger de l'oeil dans le gouffre immonde de laCloaca, où se précipitaient des ruisseaux d'eau de lessive et de fumier. Et pourtant, un air vif, passant, à la hauteur où j'étais, sur toutes ces émanations pestilentielles, ne s'imprégnait autour de moi que des parfums de ces fleurs et de cette chambre. La splendide verdure des rochers et des ruines tendait à couvrir et à cacher la sentine impure, et, dans le ciel immense qui s'étendait sur la campagne de Rome et sur les montagnes bleues de l'horizon, il y avait quelque chose de si doux et de si pur, qu'on ne pouvait allier la pensée du vice avec celle de l'habitante de cette cellule aérienne.
—Mais quoi! pensais-je en m'arrachant au charme qui me dominait, ce vaste ciel et ces sales décombres, ces fleurs luxuriantes et ces égouts infects, ces yeux enivrants et ces coeurs souillés, n'est-ce pas là toute l'Italie, vierge prostituée à tous les bandits de l'univers, immortelle beauté que rien ne peut détruire, mais qu'aussi rien ne saurait purifier?
Le son de la cloche m'avertit que l'on sortait de l'église. Comme j'allais quitter cette chambre, incertain encore de la réalité de ma découverte, un objet qui n'avait pas encore frappé mes regards me prouva que j'étais bien chez la Daniella, et cette preuve fut en même temps une révélation émouvante. Dans la niche qui contenait la statuette de l'ange gardien, je remarquai une pierre d'une forme étrange: c'était un de ces petits cônes de lave sulfureuse que j'avais cassés à la solfatare, sur la route de Tivoli. J'aurais hésité à le reconnaître si, dans le tube qui perfore ces petits cratères, on n'eût planté une fleur de pervenche desséchée, et cette fleur, je la reconnus pour l'avoir cueillie auprès du temple de la sibylle. Medora l'avait prise et mise avec soin dans du papier, circonstance qu'en ce moment-là je n'avais attribuée qu'à une sentimentalité anglaise pour le sol de l'Italie. Elle m'avait aussi demandé un de mes échantillons de la solfatare, et j'y vis une petite étiquette marquant la date de cette promenade. Daniella lui avait-elle volé ce souvenir, ou l'avait-elle ramassé dans les balayures? C'est ce que je me promis de savoir. Quoi qu'il en soit, je fus touché de le voir là, posé au chevet de son lit comme une relique, et j'y crus trouver une réponse éloquente à tous mes soupçons, tant il est vrai que la femme qui nous aime se purifie, par ce seul fait, dans notre ombrageuse imagination.
Des voix lointaines, qui chantaient horriblement faux je ne sais quels cantiques, me donnèrent un second avertissement. Je renouai le ruban rose à la porte; puis, entraîné par ma fantaisie de coeur, je le dénouai, et je rentrai dans la chambre pour placer sûr la pierre de soufre un petite bague antique assez jolie, que j'avais achetée à Rome, au columbarium de Pietro. Enfin, je me hâtai de sortir, de descendre et de regagner l'intérieur de la ville, avant que les habitants du faubourg eussent reparu sur les hauteurs.
En traversant la rue de laTomba-di-Lucullo(on dit qu'une vieille tour qui est encastrée dans une des maisons de la ville, est le tombeau de Lucullus), je ne rendis compte des chants discordants que j'avais entendus. Une cinquantaine d'enfants des deux sexes, agenouillée dans la crotte, glapissaient un cantique devant trois petites bougies allumées autour d'une madone peinte à fresque sur le mur. J'allais passer insoucieux, quand je vis arriver une douzaine de jeunes filles portant des fleurs dont elles voilèrent complètement la madone, en les piquant, une à une, dans le petit grillage de laiton qui la protégeait. La Daniella était parmi elles, et chantait aussi; mais sa voix était perdue dans ce vacarme, et je ne pus savoir si elle chantait plus ou moins faux que les autres. Elle me vit, et me suivit des yeux en sonnant, mais sans cesser de chanter et sans se déranger de la cérémonie.
Je n'osai m'arrêter, car on me regardait curieusement, et fade de dévotion qu'on accomplissait n'empêchait pas les chuchoteries des jeunes filles.
Je rentrai donc sans avoir pu échanger un mot avec lastiratrice, et cela fait maintenant deux jours passés ainsi; ce qui est étrange après la conversation que nous avons eue ensemble. Je crois bien qu'elle me boude sérieusement, car j'ai fait le coup de tête de demander à la Mariuccia pourquoi sa nièce ne venait plus la voir, et elle m'a répondu:
—Elle vient aux heures où vous n'y êtes pas.
8 avril.—Frascati.
Il a fait aujourd'hui un temps délicieux, clair et presque chaud. C'était bien le cas de faire enfin, hors des villas, une belle promenade à ma guise, et pourtant je n'en avais nulle envie. Après mon déjeuner, je suis remonté à mon grenier. Grenier est le mot, car je suis de plain-pied avec celui de la maison, et il faut même que je le traverse pour arriver à mon logement; cela me fait une situation isolée qui ne me déplaît pas.
La Mariuccia est arrivée pour faire mon ménage, et m'a poussé dehors pour balayer. Je me tenais dans le grenier; elle m'a grondé parce que j'y fumais mon cigare et risquais, selon elle, d'y mettre le feu.
—Est-ce que vous n'allez pas courir aujourd'hui? Il n'a pas fait si beau depuis un mois!
Et, comme je trouvais des prétextes pour ne pas sortir:
—Eh bien! a-t-elle ajouté, vous n'aurez pas besoin de moi, et, si vous restez, je vous confierai la garde de la maison.
—Vous allez donc sortir, Mariuccia?
—Eh! n'est-ce pas aujourd'hui le jeudi saint? Il faut que je m'occupe de mes dévotions.
—Dites-moi à qui je dois ouvrir si l'on sonne.
—Personne ne sonnera.
—Pas même la Daniella?
—Elle moins que tout autre.
—Pourquoi ça?
—Parce qu'elle a fait un voeu hier, en sortant du sermon. Oh! le beau sermon! Jamais je n'ai entendu mieux prêcher! Vous avez eu grand tort de ne pas venir entendre cela. La Daniella a tant pleuré, qu'elle a juré de faire ses pâques plus chrétiennement qu'elle ne les a encore faites, et, pour s'y disposer, elle a été mettre des fours à la madone deLucullo.
—Qu'est-ce que cela veut dire?
—Qu'elle faisait un voeu.
—Lequel?
—Ah! dame! vous êtes curieux?
—Très-curieux, vous voyez!
—Eh bien! voici ce que je leur ai conseillé à toutes, à la Daniella et à une douzaine d'autres jeunes filles, qui me demandaient par quel voeu elles devaient se sanctifier avant le jour de Pâques: «Portez des fleurs à la Vierge, leur ai-je dit, et promettez-lui de ne pas parler à vos amants avant d'avoir reçu l'absolution et la communion.»
—Vous avez eu là une belle idée, Mariuccia!
—Elles l'ont trouvée belle, puisqu'elles l'ont suivie. Ainsi, vous ne verrez ma nièce ni aujourd'hui, ni demain, ni samedi.
—Votre nièce a donc un amant dans la maison?
—Eh!chi lo sà? dit la vieille fille en me regardant avec malice.
Puis elle rangea son balai et courut se faire belle pour aller entendre les offices à l'église des Capucins. Je pensai que la Daniella l'y rejoindrait, et je guettai sa sortie pour la suivre à distance.
Elle traversa l'enclos et en sortit par le petit chemin rapide qui sépare les villas Piccolomini et Aldobrandini. Quand on a grimpé un quart d'heure, on tourne à gauche et on grimpe encore l'avenue du couvent, qui est vaste et ombragée. L'édifice est à mi-côte, tapi comme un nid sous la verdure. Quand M. de Lamennais vint demeurer ici en 1832, il demeura chez ces capucins, dont il pensait beaucoup de bien. Il aimait aussi, m'a-t-on dit, cette retraite cachée dans la riche végétation de h montagne, thébaïde charmante, entourée de villas désertes et silencieuses.
Je regardai dans toute l'église; la Daniella n'y était pas, et, comme les petits yeux malins de la Mariuccia m'observaient, je fus forcé de me retirer. J'attendis un peu sur le chemin; ce fut en vain. Rien ne prouvait que Daniella dût venir là. Je montai au-dessus du couvent et vis ouverte la porte d'une villa que je n'avais pas encore explorée. C'est la Rumnella, qui successivement appartenu à Lucien Bonaparte, aux jésuites et à la reine de Sardaigne. Les jardins sont vastes et dominent, de plus haut que tous les autres, la belle vue que j'ai déjà de ma fenêtre de Piccolomini, à une demi-lieue plus bas. Le palais n'est qu'une grande vilaine maison de plaisance, où la, reine de Sardaigne n'est, je crois, jamais venue. Cependant elle, a fait faire des fouilles aux environs, et, comme ce palais se nomme aussi villa Tusculana, je pensai que les ruines de Tusculum devaient être par-là quelque part, et je les cherchai, sans demander de renseignements aux jardiniers, voulant garder le plaisir d'aller seul à la découverte.
J'escaladai le jardin, qui monte toujours, par une allée fort extraordinaire. C'est encore un de ces caprices italiens dont en n'a point d'idée chez nous. Sur un terrain en pente semi-verticale, on a écrit, c'est-à-dire planté en buis, nain et en caractères d'un mètre de haut, cent noms de poëtes et d'écrivains illustres. Cela commence vers Hésiode et Homère, et finit vers Chateaubriand et Byron. Voltaire et Rousseau n'ont pas été oubliés sur cette liste, qui a été dressée avec goût et sans partialité, par Lucien probablement. Les jésuites l'ont respectée. Un petit sentier passe transversalement entre chaque nom, et, au milieu de l'abandon général des choses de luxe de ce jardin, cette fantaisie est encore entretenue avec soin.
Je parvins au sommet de la montagne, en m'égarant dans de superbes bosquets. Puis je me trouvai sur un long plateau dont le versant est aussi nu et aussi désert que celui que l'on monte depuis Frascati est ombragé et habité. Devant moi se présentait une petite voie antique, bordée d'arbres, qui, suivant à plat la crête douce de la montagne, devait me conduire à Tusculum.
J'arrivai bientôt en vue d'un petit cirque de fin gazon, bordé de vestiges de constructions romaines. Un peu au-dessous, je pénétrai, à travers les ronces, dans la galerie, souterraine par laquelle, au moyen de trappes, les animaux féroces, destinés aux combats, surgissaient tout à coup dans l'arène, aux yeux des spectateurs impatients. Ce cirque n'a de remarquable que sa situation. Assis sur le roc, au bout le plus élevé d'une étroite gorge en pente, qui s'en va rejoindre, en sauts gracieux et verdoyants les collines plus basses de Frascati et ensuite la plaine, il est là comme un beau siège de gazon, installé pour offrir au voyageur le plaisir de contempler à l'aise cette triste vue de la campagne de Rome, qui devient magnifique, encadrée ainsi. Le renflement de la colline autour du cirque le préserve des vents maritimes. Ce serait un emplacement délicieux pour une villa d'hiver.
J'y pris quelques moments de repos. Pour la première fois depuis que j'ai quitté Gènes, il faisait un temps clair. Les montagnes lointaines étaient d'un ton superbe, et Rome se voyait distinctement au fond de la plaine. Je fus étonné de l'emplacement énorme qu'elle occupe, et de l'importance du dôme de Saint-Pierre, qui, tout le monde vous l'a dit, ne fait pas grand effet, vu de plus près.
Un bruit, mystérieux s'empara de ma rêverie. C'était comme une plainte, ou plutôt comme un soupir harmonieux et plaintif de la voix humaine. Comme tout était désert autour de moi, j'eus quelque peine à découvrir la cause de ce bruit intermittent, toujours répète et toujours le même. Enfin, je m'assurai qu'il sortait de la galerie souterraine, où le bruit de mes pas m'avait empêché de, l'entendre quand j'y avais pénétré. J'y retournai. Ce n'était que le murmure d'une goutte d'eau filtrant de la voûte et tombant dans une petite flaque perdue dans les ténèbres. L'écho, du souterrain, lui donnait cette rare sonorité, qui ressemblait au gémissement d'une divinité captive et mourante, ou plutôt à l'âme de quelque vierge martyre s'exhalant sous l'horrible étreinte des bêtes du cirque.
En quittant cet, amphithéâtre, je suivis, dans le désert, un chemin jonché de mosaïques des marbres les plus précieux, de verroteries, de tessons de vases étrusques et de gravats de plâtre encore revêtus des tons de la fresque antique. Je ramassai un assez beau fragment de terre cuite, représentant le combat d'un lion et d'un dragon. Je dédaignai de remplir mes poches d'autres débris; il y en avait trop pour me tenter. La colline n'est qu'un amas de ces débris, et la pluie qui lave les chemins en met chaque jour à nu de nouvelles couches. Ce sol, quoique souvent fouillé en divers endroits, doit cacher encore des richesses.
Le plateau supérieur est une vaste bruyère. C'était jadis, probablement, le beau quartier de la ville, car ce steppe est semé de dalles on de moellons de marbre blanc. Le chemin était, sans doute, la belle rue patricienne. Des fondations de maisons des deux côtés attestent qu'elle était étroite, comme toutes celles des villes antiques. Au bout de cette plaine, le chemin aboutit au théâtre. Il est petit, mais d'une jolie coupe romaine. L'orchestre, les degrés de l'hémicycle sont entiers, ainsi que la base des constructions de la scène et les marches latérales pour y monter. L'avant-scène et les voies de dégagement nécessaires à l'action scénique sont sur place et suffisamment indiquées par leurs bases, pour faire comprendre l'usage de ces théâtres, la place des choeurs et même celle du décor.
Derrière le théâtre est une piscine parfaitement entière, sauf la voûte. On est là en pleine ville romaine. On n'a plus qu'à atteindre le faîte de la montagne pour trouver la partie pélagique, la ville de Télégone, fils d'Ulysse et de Circé.
Là, ces ruines prennent un autre caractère, un autre intérêt. C'est la cité primitive, c'est-à-dire la citadelle escarpée, repaire d'une bande d'aventuriers, berceau d'une société future. Les temples et les tombeaux des ancêtres y étaient sous la protection du fort. La montagne, semée de bases de colonnes qui indiquent l'emplacement des édifices sacrés, et bordée de blocs brute dont l'arrangement dessine encore des remparts, des poternes et des portes, s'incline rapidement vers d'autres gorges bientôt relevées en collines et en montagnes plus hautes. Ce sont les monts Albains. Dans une de ces prairies humides où paissent les troupeaux, était le lac Régille, on ne sait pas où précisément. Le sort de la jeune Rome, aux prises avec celui des antiques nationalités du Latium, a été décidé là, quelque part, dans ces agrestes solitudes. Soixante et dix mille hommes ont combattu pourêtre ou n'être pas, et le destin de Rome, qui, en ce terrible jour, écrasa les forces de trente cités latines, a passé sur l'agro Tusculan, comme l'orage, dont la trace est vite effacée par l'herbe et les fleurs nouvelles.
Vous savez l'histoire de Tusculum? Elle se résume en quelques mots comme celles de toutes les petites sociétés antiques du Latium: établissements hasardeux, quelquefois à main armée, sur des terres mal défendues, puis fortifiées par l'esprit d'association civique, par la fertilité du sol, et souvent par la situation inexpugnable; extension de l'association par la ligue avec les établissements voisins; affermissement de l'existence et commencements de civilisation, aussitôt que cessent le pillage et l'hostilité entre les membres de cette race d'aventuriers fondateurs de villes; puis, les grandes luttes contre l'ennemi commun, Rome, qui, née la dernière, grandit à pas de géant, comme un fléau vengeur des premières spoliations du sol antique; défaites tantôt partielles, tantôt générales de la confédération latine; alliances subies plutôt qu'acceptées avec le vainqueur; conspirations et révoltes, toujours écrasées par l'implacable droit du plus fort; effacement final des nationalités partielles, et fusion politique dans la grande nationalité romaine.
Mais c'est ici que l'histoire très-confuse de ces nationalités vaincues prendrait de l'intérêt si elle avait de plus grandes proportions, et si elle n'était bouleversée à chaque instant par le flot des invasions barbares. Ces peuples d'origines différentes, qui, tantôt, faisaient alliance avec les Romains contre leurs voisins, et tantôt revenaient à l'alliance naturelle contre Rome, conservèrent toujours un sentiment de patriotisme étroit, ou plutôt un secret orgueil de race qui leur fit même préférer le joug de l'étranger à celui de Home. Tusculum persista, jusqu'au XIIe siècle, à trahir en toute occasion la cause romaine, aimant mieux épouser celle des Allemands que celle des papes, comme si l'affront subi au lac de Régule n'eût pas été effacé après un millier d'années d'apparentes réconciliations. Enfin, les haine» du moyen âge rallumèrent, dans toute sa rudesse barbare, l'antique inimitié. Les Romains fondirent sur Tusculum, la pillèrent et la détruisirent de fond en comble sous le pontificat du pape Célestin III. Une circonstance caractéristique, c'est que le pape avait fait de l'abandon de la citadelle de Tusculum la condition du couronnement de l'empereur, et qu'à peine les Allemands étaient-ils sortis par une porte, les Romains entrèrent par l'autre, livrant cette pauvre ville à toutes les horreurs de la guerre. Et pourtant, Jésus avait passé dans l'histoire des hommes; ses autels avaient remplacé ceux des Némésis païennes. Le vainqueur ne s'appelait plus Furius, mais Célestin.
La société tusculane disparut avec sa ville, avec sa citadelle ses temples et ses théâtres. Les fugitifs se dispersèrent. Quelques-uns se groupèrent autour d'une chapelle située dans des bosquets naturels, sur les gradins inférieurs de leur montagne, et qu'on appelait la Madone des Feuillages (Frasche). De là le nom, de là la ville de Frascati; de là le dédain et l'aversion de tout véritableFrascatinopour Rome et ses habitants.
—Tutti ladri! tutti birbanti!s'écrie à chaque instant la Tusculane Mariuccia, quand, on réveille le levain de, ses passions latines.
Et pourtant, la Mariuccia sait si peu l'histoire de son pays, qu'elle prend Lucullus pour un pape, et la villa Piccolomini pour le berceau de la race pélagique. Elle n'est jamais allée jusqu'à Tusculum, bien qu'il n'y ait guère plus d'une lieue de distance; mais elle a des dictons flétrissants pour toutes les autres villes du Latium, dictons qui semblent le reflet d'antiques traditions de rivalité, au temps où les Èques, les Sabins, les Albains, les Erniques et les Tusculans ravageaient, à tour de rôle, leurs établissements naissants, et s'enlevaient leurs troupeaux errants sur des terrains en litige.
La vue que l'on embrasse du sommet de l'arxde Tusculum est des plus romantiques. Là, on tourne le dos à l'éternelle Rome. Quand les bois de châtaigniers sont feuillus, cette vue doit être plus belle encore; mais, alors, des caravanes de peintres et de touristes envahissent ces solitudes, et je m'applaudis d'être venu ici avant le beau temps, puisque je possède ces lieux célèbres dans tout leur caractère de mélancolique austérité. Les dévotions de la semaine sainte concentrent la population indigène, déjà si clairsemée, dans les couvents et dans les églises. Aussi loin que ma vue pouvait s'étendre, il n'y avait sous le ciel d'autre créature humaine que moi et un berger assis sur la bruyère entre ses deux chiens.
Je m'approchai de lui et lui offris de partager monrepas, c'est-à-dire mon morceau de pain, et quelques amandes de pin grillées, que la Mariuccia avait mises dans ma gibecière de promenade.
—Non, merci, me dit-il; c'est jour de jeûne, et je ne peux accepter; mais je causerai avec vous, si vous vous ennuyez d'être seul.
C'était un robuste paysan de la marche d'Ancone, d'une quarantaine d'années et d'une figure douce et sérieuse. Son grand nez aquilin ne manquait pas de race; mais sa haute taille, ses cheveux blonds, ses manières calmes, son parler lent et judicieux ne répondaient pas à l'idée que je me serais faite d'un type de pâtre dans la campagne de Rome. Des pieds à la tête, il était vêtu de cuir et de peaux comme un Mohican. Il fait ses habits lui-même et les porte un an sans les quitter. Alors ils sont usés et il s'en fabrique d'autres.
Après m'avoir donné quelques détails sur son genre de vie, il me parla du lieu où nous étions.
—Il n'y a pas, dans tout Rome, me dit-il, un théâtre aussi entier et aussi intéressant que celui de Tusculum. Et puis c'est plus agréable, n'est-ce pas, de regarder des ruines dans un endroit comme celui-ci, où personne ne vous gène, et où il n'y a pas de maisons nouvelles pour vous déranger vos souvenirs?
J'étais fort de son avis. C'étaient là, en effet, les premières ruines qui m'avaient ému réellement. A des vestiges illustres, à des souvenirs historiques, il faut un cadre austère, des montagnes, du ciel, de la solitude surtout. Ce berger est érudit; c'est à l'occasion, une espèce de cicérone; mais il est discret, sobre de paroles, et bienveillant sans familiarité importune et sans mendicité. Il passe sa vie à gratter la terre, et il a chez lui, dans une cabane qu'il me montra au fond du vallon, un petit musée d'antiquités ramassées à Tusculum. Je montai avec lui sur la roche la plus élevée, et il me décrivit la vaste étendue déployée autour de nous comme une carte géographique. Grâce à lui, je sais maintenant mon Latium sur le bout du doigt, et je pourrai aller partout sans guide. Rien n'est plus facile, aussitôt que l'on connaît les principales montagnes par leur nom et par leur forme.
Je me suis donc promené avec les yeux et j'ai parcouru, en désir et en espérance, des sites ravissants ou sévères. J'ai oublié, dans ce voyage, mes préoccupations de ce matin. La locomotion, l'amour des découvertes, ce je ne sais quoi d'enivrant dans la solitude inexplorée, ce sont là d'exquises jouissances, et je me demande quelle société de femme m'en donnerait de plus vraies.
Oui! voilà ce qu'on se dit tant que la femme est loin!
—Où est la maison où Cicéron composa sesTusculanes? demandai-je au pâtre, pour voir jusqu'où allait son érudition.
—Chi lo sà?répondit-il en me montrant, non loin du cirque où j'avais fait ma première station, un édifice assez bien conservé. Les uns disent que c'est ici; d'autres disent que c'est le jardin où est maintenant la Ruffinella. Toutes les fois qu'on déterre une nouvelle ruine, les savants décident que c'est la chose tant cherchée, et que toutes les anciennes ne valent plus rien. Mais qu'est-ce que cela vous fait? Il n'y a pas, sur toute cette montagne, un endroit où Annibal, Pompée, Camille, Pline, Cicéron et cent autres personnages puissants, rois, empereurs, généraux, consuls, savants on papes, n'aient foulé la bruyère où voilà vos pieds, et respiré l'air que vous respirez maintenant.
—Je ne crois pas, répondis-je; la bruyère est jeune, l'air est vieux et corrompu. Il était pur et salubre quand Rome était puissante. Croyez-vous qu'un État pareil eût pu avoir son siège dans ce marécage empesté qui est là-bas derrière nous?
—Eh bien, du moins, les gens célèbres que vous savez ont regardé les montagnes que vous regardez, et, quand ils vinrent ici pour la première fois, ils demandèrent peut-être les noms des cimes et des vallées à quelque pauvre diable comme moi, de même que vous me le demandez maintenant. Vous me direz qu'ils ont aussi regardé le même soleil et la même lune que vous pouvez regarder à toute heure du jour et de la nuit. C'est ce que je me suis dit souvent.