—Tu m'as donné un bon conseil, dit-elle, et grâce à toi, je suis délivrée d'un tourment cruel. A présent, tu auras ma confession! Écoute!
—L'autre jour, quand Medora, après avoir fait tout son possible pour te plaire, m'a demandé à parler avec moi, elle était si tourmentée, si humiliée, si en peine de trouver un moyen de relever son orgueil, qu'elle me faisait de la peine à moi-même. Elle était si bien sous mes pieds après avoir échoué, même en t'offrant son amitié, que je ne lui en voulais plus du tout. J'étais assez vengée, je me sentais généreuse. Elle avait une peur affreuse de moi, elle voyait bien que j'avais entendu ce que vous aviez dit ensemble, et l'idée d'être bafouée par une fille de rien comme moi, pour une chose qui n'est pas bien grave, lui faisait plus de mal que si une autre eût surpris le secret de quelque crime. Je t'assure que cela est comme je te le dis. J'ai vu Medora faire des imprudences comme jamais une signora anglaise et une fille du grand monde n'oserait s'en permettre. Elle me racontait cela en riant et en dansant par la chambre; mais vouloir tourner la tête d'un homme et n'y pas réussir, voilà où je lui étais un témoin bien amer et une rivale qu'il lui eût été bien doux d'étrangler.
—Pourtant, repris-je, tu m'as dit qu'elle avait été douée, loyale et généreuse.
—Oui; elle n'avait que ce rôle-là à jouer, et elle l'a joué. Tout ce que je t'ai rapporté est vrai. Elle a bien parlé, et elle m'a embrassée.
—Et pourquoi n'aurait-elle pas été sincère? Si les coquettes recevaient de temps en temps une leçon bien polie, bien discrète, mais bien nette…
—Elles se corrigeraient peut-être, je ne sais pas! mais je sais queMedora a inventé quelque chose de perfide. Elle m'a offert de l'argent.
—Pour payer ton silence?
—Voilà ce que je lui ai dit en refusant. J'étais offensée de ses doutes; je lui avais tendu la main, je lui avais dit: «Ne craignez rien; tout cela restera entre nous.» Elle devait me croire. Elle a juré alors qu'elle me croyait, qu'elle m'estimait, et elle a prétendu que je n'avais pas le droit de refuser ce qu'elle appelait une petite dot, vingt mille francs! «Je sais par M. Brumières, m'a-t-elle dit, que M. Valreg possède cela, ni plus ni moins. Je veux que tu sois son égale sous le rapport de la fortune. C'est une preuve de véritable amitié que je te donne, et, si tu ne comprends pas cela, c'est que tu n'aimes pas M. Valreg, qui va être bien pauvre et forcé de se faire ouvrier peut-être, quand il aura femme et enfants.» Enfin, elle m'en a tant dit, et l'idée de te réduire à la misère me faisait tant de mal, que j'ai accepté, et, pendant trois jours, j'ai eu ces vingt mille francs en bank-notes dans la poche de mon tablier.
—Et tu ne les as plus, j'espère?
—Non, je les ai rendus ce soir. Je n'ai gardé que le joli petit portefeuille de satin blanc, comme souvenir; et le voilà! Tiens, regarde, qu'il est bien vide!
J'embrassai encore ma chère Daniella en la bénissant d'avoir repoussé cette tentation.
—C'est moi qui te remercie, reprit-elle, de m'avoir fait sentir ce que je dois être en devenant ta femme. J'étais pourtant bien contente d'avoir ces vingt mille francs! Je les comptais trois ou quatre fois par jour dans le pianto, quand tu étais dans ton atelier; mais; comme j'avais besoin de me cacher de toi pour les regarder, comme je ne pouvais pas me décider à te les montrer, je sentais bien qu'ils étaient mal acquis et qu'ils me pesaient comme s'ils eussent été de plomb. La Mariuccia m'a bien grondée, ce soir, de les avoir rendus! Elle prétend que nous sommes fous; mais, si tu es content de moi, je crois que j'ai fait la chose la plus sage du monde.
—Oui, oui, ma chère, ma bien-aimée, tu me rends bien heureux. Ne regrette donc rien. Laisse-moi le bonheur et la gloire de travailler pour toi, et s'il fallait, comme le prétend Medora, devenir ouvrier pour te nourrir, sois sûre que je m'y déciderais sans chagrin et sans honte. Vois-tu, je me suis fait une devise qui dit toute ma foi et toute ma force:Tutto per l'amore!
23 mai, Mondragone.
Mes papiers n'arrivent pas, non plus que la réponse de l'abbé Valreg, et je suis décidé à procéder au mariage religieux, le seul légal en ce pays-ci. Je me marierai en France à la municipalité, ou bien, au premier jour, nous irons passer quelques heures en Corse pour satisfaire à la loi française. Je souffre de la situation de Daniella, d'autant plus que je la crois grosse, et que l'idée d'ajourner mon devoir de citoyen envers ce citoyen futur qui me fait déjà battre le coeur d'émotion et de ravissement n'est pas admissible pour moi. Encore deux jours d'attente, et, si nous n'avons pas de lettre, nons passerons outre. Medora semble croire encore que je me raviserai. Lady Harriet se scandalise de notre établissement à Mondragone avant le sacrement. Elle a raison: on est responsable devant Dieu et devant les hommes de la conscience et de la dignité de la femme que l'on aime.
La formalité lente de la publication des bans s'expédie très vite en ce pays-ci et s'escamote en partie moyennant finance. J'ai déjà envoyé Felipone chez leparochialede Frascati à cet effet. Ce sera un mariage sans éclat et sans noce, comme il convient à notre position et au deuil de Daniella.
Ce matin, après avoir pris cette résolution et ces arrangements, je me suis rendu à Piccolomini pour en faire part à lord et à lady B***. J'ai trouvé lady Harriet levée pour la première fois depuis sa maladie. Elle ne doit pas sortir de sa chambre avant une quinzaine, par mesure de précaution. En apprenant que le mariage aurait lieu avant qu'elle fût en état d'y assister, elle a eu un trait de caractère féminin bien marqué. Elle se tourmente, depuis une semaine, de la nécessité pressante de ce mariage; et, lorsqu'elle a un peu de fièvre, elle redevient dévote au point de dire que si Daniella ou moi mourions en ce moment, nous serions damnés. Pourtant elle a été fort contrariée de mon empressement à la satisfaire. Elle avait résolu de mettre, ce jour-là, pour aller à l'église, une certaine robe du matin qu'elle n'a pas encore exhibée, et elle a été au moment de me prier de différer encore.
Cette robe a été, du reste, l'occasion d'une scène d'intérieur que je veux vous raconter, parce qu'elle m'a touché beaucoup.
Lord B*** était auprès de sa femme, qu'il ne quitte plus d'un instant, et, quand elle a laissé voir son regret, il s'est mis à rire de cet enfantillage avec une bonhomie que je ne lui avais jamais vue auprès d'elle.
—Milord se moque de moi, me dit lady B*** avec un peu de dépit; c'est son habitude!
—Moi, je me moque? répondit-il en reprenant son sérieux à ressort. Vraiment non! Je suis content de vous voir songer à la toilette. C'est signe que vous êtes guérie. Elle est donc bien jolie, cette robe? Est-ce qu'on peut la voir?
—Non! vous ne la trouverez pas jolie; vous ne vous y connaissez pas!
—Mais Valreg s'y connaît, un peintre!
—Je demande à voir la robe, m'écriai-je, pour prolonger le moment de gaieté des deux époux.
Fanny apporta la robe, que je ne trouvai pas jolie du tout par elle-même, mais dont je pus louer les enjolivements compliqués. Les Anglaises n'ont, je crois, pas de goût. Lady Harriet avait choisi, à Paris, une étoffe d'un ton cru que la couturière avait corrigé par les garnitures. Lord B*** trouva la robe laide, et reprocha à sa femme de ne plus porter de rose. Elle prétendit (avec raison) n'être plus assez jeune. Sur quoi le vieux mari prétendit qu'elle était toujours aussi belle qu'à vingt ans, et cela avec une conviction brusque et obstinée qui valait le mieux tourné des compliments. La bonne Harriet minauda un peu, et finit par avoir l'air de convenir que son mari ne se trompait pas. Mais elle le pria de se taire, trouvant cette galanterie déplacée devant moi, et, comme il revenait en critiquant le bleu dur de la robe, elle lui imposa silence assez sèchement.
Lord B*** se leva et marcha mélancoliquement dans la chambre. J'avais pris un journal pour avoir l'air de ne pas entendre ce débat puéril. Tout à coup lady Harriet me retira doucement le journal et me parla bas.
—Il a passé toutes les nuits depuis que je suis malade, me dit-elle, il n'a pas dormi une heure sur vingt-quatre. Il est fatigué, et il ne veut pas se reposer.
—Vous savez donc cela? lui dis-je. Je pensais que vous ne le saviez pas!
—Il s'en cachait, mais Daniella me l'a dit. Elle est bien singulière, votre Daniella; elle est maintenant d'une hardiesse avec moi… C'est donc vous qui l'avez rendue comme cela? Elle me gronde comme un petit enfant.
—Elle vous gronde?
—Oui, elle me dit que je n'aime pas lord B***!
—Et elle se trompe? repris-je vivement en serrant sans façon les blanches mains de lady Harriet dans les miennes.
—Oui, elle se trompe beaucoup, répondit-elle en élevant la voix. Je l'aime de toute mon âme.
—Qui? dit lord B*** en s'arrêtant au milieu de la chambre.
—Le meilleur et le plus dévoué des hommes.
—Qui donc?
—Ah! je vous le demande?
En parlant ainsi, ils se regardèrent; elle, souriante et attendrie; lui, naïvement étonné et ne comprenant pas qu'il fût question de lui. Je me levai, voyant que le pauvre homme allait manquer cette suprême occasion d'être compris, faute de comprendre lui-même. Je le poussai aux pieds de sa femme, qui, oubliant sa pruderie, et comme entraînée par mon émotion, lui jeta ses deux bras autour du cou, non pour l'embrasser, cela eût été un peu trop bourgeois pour elle, mais pour lui dire avec une sensibilité exaltée:
—Milord, vous avez été un ange pour moi, et je vous dois la vie!
Lord B*** ne sût rien répondre. Il était si ému, qu'il devint comme une statue, et sortit au bout d'un instant sans avoir pu trouver une syllabe.
—Eh bien, vous voyez! me dit sa femme avec dépit. Il est homme d'honneur et de conscience. Il m'a comblée de soins; il s'est admirablement conduit avec moi; mais il est tellement dépourvu de sensibilité, qu'il ne s'explique pas ma reconnaissance. Il la trouve ridicule; toute expansion lui semble affectée.
Je priai lady B*** de faire un effort pour marcher jusqu'à la fenêtre, appuyée sur mon bras, et elle vit son mari assis derrière la petite pyramide qui décore la fontaine du casino. Il se croyait bien caché et ne se doutait pas que nous l'avions sous les yeux en profil. Il tenait son mouchoir sur sa figure; mais, au mouvement répété de ses épaules, il était facile de voir qu'il sanglotait.
Harriet fut très-émue et pleura elle-même en revenant à son fauteuil.
—Allez donc le chercher, me dit-elle; il faut enfin que nous nous expliquions ensemble. Il croit que je le dédaigne, et pourtant, depuis quelque temps… depuis surtout que Medora n'est plus entre nous, je fais mon possible pour lui donner confiance en moi.
—C'est de lui et non de vous qu'il se méfie, milady. Si je vais le chercher en ce moment, il refusera de se montrer, ou il viendra à bout de refouler son attendrissement devant vous.
—Mais pourquoi est-il ainsi?
—Eh! ne connaissez-vous pas encore cet homme sans expansion, dont vous avez exigé ce que vous seule pouviez lui enseigner? L'abandon est un don du ciel; la faculté de traduire ce que l'on éprouve est un art inné chez ceux qui ont l'instinct artiste, mais qui se convertit en démonstrations gauches ou incomplètes chez les natures timides. Lord B*** a trop d'esprit et de fierté pour être ridicule. Il reste impassible en apparence, et vous ne voyez pas qu'il souffre. Au lieu de l'encourager et de lui donner le souffle de la vie par cet incessant magnétisme qu'exerce la volonté d'une femme aimée, vous attendez, depuis quinze ou vingt ans, qu'il se révèle de lui-même, et vous attendez en vain. Il ne se révélera pas tant qu'il ne se sentira pas deviné.
—Ainsi, vous me grondez aussi? dit lady Harriet… comme Daniella! Voyons, est-ce vrai, tout ce qu'elle m'a raconté du désespoir de milord pendant que j'étais en danger?
Je rapportai tout ce qu'il m'avait dit dans la nuit du 1er au 2 de ce mois. Lady Harriet en fut profondément frappée, et sa bonne âme parut se relever d'un long abattement.
—J'ai fait fausse route, dit-elle, je le sens bien! J'ai mal pris ce caractère facile à froisser. Allez le chercher, vous dis-je, et, devant vous, je veux lui demander pardon de ma légèreté et de mon indélicatesse.
Elle parlait comme une jeune fille qu'elle croit être. Elle s'imaginait réparer un tort d'hier et secorriger, ainsi qu'elle aimait à le promettre d'un air enfantin, naïvement maniéré. Elle accabla son mari d'un déluge de paroles affectées et de pleurs sincères. Il admira le tout, et son enthousiasme de reconnaissance se traduisit par desoh!et desah!qui sont tout ce qu'on peut obtenir de son éloquence. Ils étaient bien un peu risibles, ces amoureux sur le retour, et pourtant, je fus d'autant plus heureux et attendri de leur réconciliation, que c'était, on me l'apprenait, l'ouvrage de ma Daniella.
Le 26, au soir.
Il nous arrive une chose singulière et assez contrariante. Par un motif inexplicable, le curé de Frascati refuse de nous marier,pour le moment et jusqu'à nouvel ordre. Pendant que j'étais sorti pour faire une étude, il a mandé Daniella devant lui et lui a dit tout ce qu'il croyait propre à la faire renoncer à ce mariage; que j'étais un inconnu, peut-être un vagabond mal noté à la police, et sous le coup d'une accusation grave; que le moins qui m'en arriverait serait d'être expulsé à jamais du pays: qu'elle allait donc quitter sa famille et ses amis, sans espoir de les revoir jamais, pour suivre un homme suspect qui n'avait peut-être ni feu ni lieu, etc., etc.
Daniella ayant persisté, il lui a déclaré qu'il lui donnait huit jours pour réfléchir, et qu'a moins d'un ordre supérieur, il ne procéderait pas au mariage avant ce délai. Mis en demeure de promettre au moins de s'exécuter dans huit jours, sans plus, il a hésité; il a dit:
—Peut-être, nous verrons. J'espère que, d'ici là, vous aurez renoncé l'un à l'autre.
Cette situation inquiète et irrite Daniella, d'autant plus que le curé va disant, dans son cénacle de dévotes, que notre mariage n'est pas fait et ne se fera probablement pas. En mandant ma pauvre compagne devant lui, il l'a forcée à se montrer dans la ville, où elle a été accueillie par un empressement de curiosité désagréable pour elle, malveillante à mon endroit. Bien que l'on se soit réjoui tout haut de la mort de Masolino, on prétend maintenant que je l'ai tué pour tromper sa soeur plus aisément, et qu'elle charge son âme d'un grand péché en voulant épouser le meurtrier de son frère. Encore un jour de ces propos, et le curé aura beau jeu à s'en servir contre nous.
—Vous voilà, nous disait Felipone, qui est venu passer la soirée avec nous, comme lespromessi sposide notre Manzoni, et notreparrochialeme fait l'effet de don Abbondio. Vous serez donc forcé de lui jouer le même tour queRenzovoulut lui jouer?
—Je n'y aurais pas de scrupule, répondis-je, si la chose était encore possible au temps où nous vivons.
—Comment? reprit Felipone, vous doutez qu'elle soit possible?Voulez-vous être mariés demain matin?
—Oui, certes!
—Oui? bien vrai? Et toi, ma filleule?
—Oui, oui, s'écria-t-elle en frappant des mains; c'est cela! le mariagealla pianeta!
Je vais vous expliquer ce qui me fut expliqué à l'instant même. Le mariage clandestin est encore valide dans les États romains. Les formalités sont à peu près aussi brusques et aussi simples que celles racontées par l'auteur desFiancés. Il y faut seulement une messe et deux témoins.
Mondragone, 4 juin 185…
J'ai été interrompu par une visite très-inattendue, et j'ai à vous raconter avec ordre ce qui s'est passé. Je vous écrivais après avoir pesé avec Daniella et Felipone le pour et le contre du mariagealla pianetta, lorsqu'on sonna à la porte de la grande cour. J'allai ouvrir laissant Daniella deviser avec son parrain dans le casino.
Mon étonnement fut extrême de voir Medora seule avec Buffalo, venant me rendre visite à dix heures du soir.
—Je ne veux voir que vous, me dit-elle; venez dehors sous ces arbres.
—Non, répondis-je. Que penserait-on si nous étions observés ou rencontrés? Venez chez moi, ma femme et Felipone y sont.
—C'est impossible. Vous n'êtes pas marié, et, comme vous ne le serez pas, je dois considérer Daniella comme votre maîtresse et rien de plus.
—Vous plaît-il de me dire d'où vous savez que nous ne serons pas mariés?
—Je le sais par une lettre que votre oncle a écrite au mien. Il déclare s'opposer formellement à ce qu'il appelle une folie coupable.
—Alors, c'est par intérêt pour moi que vous daignez venir seule, la nuit, m'avertir de cette mésaventure?
—Je ne suis pas seule; M. Brumières est par là qui m'attend. Quant à l'intérêt que je vous porte, il est réel, et, bien ou mal accueillie, je vous rendrai toujours tous les services qui dépendront de moi.
—Apporter une mauvaise nouvelle avec tant d'empressement, est-ce là un service?
—Oui sans doute, si elle est utile à quelque chose.
—Et si elle ne sert à rien?
—L'intention reste bonne. Vous voilà averti: c'est à vous de savoir si vous devez entretenir Daniella dans ses illusions que vous ne pouvez plus partager. Après la manière dont, en homme de coeur et de principes, vous nous avez parlé de l'abbé Valreg, je ne peux pas supposer que vous songiez à lui désobéir.
—Ceci me regarde et ne saurait vous intéresser. Mais vous plaît-il encore de me dire quelles raisons mon oncle fait valoir pour s'opposer à ce mariage?
—De très-bonnes raisons si elles sont fondées. Il aurait reçu, sur le compte de Daniella, des renseignements très-défavorables.
—Lord et lady B*** rectifieront son jugement.
—Moi aussi, certainement. Je ne puis rien alléguer de grave contre cette fille, tant qu'elle a été à mon service; mais je ne connais pas ses antécédents.
—Je les connais, moi, et ma parole sera prise en considération par mon oncle. Je vais vous conduire au bras de Brumières.
—C'est inutile. Bonsoir; réfléchissez!
Elle disparut, et j'avais à peine refermé la porte que Daniella, inquiète, vint à moi dans la cour.
—Qu'est-ce donc qui est venu? Je pensais que c'était Olivia.
—C'est Olivia, en effet, répondis-je, résolu à ne pas lui faire part de la désobligeante communication de Medora; elle n'avait pas le temps d'entrer. Elle venait me demander, en passant, si nous n'avions besoin de rien.
Quand nous eûmes rejoint Felipone, qui s'en allait par lepiantoet par les souterrains (c'est le chemin le plus court, et il n'en veut pas prendre d'autre), je l'arrêtai en lui annonçant que j'étais résolu à me marier dès le lendemain matin.
—Eh bien!fiat voluntas tua!dit-il avec sa bonne humeur et sa résolution accoutumées. Il ne s'agit que d'avoir deux témoins. En voilà un, fit-il en posant sa main sur sa large poitrine. Quant à l'autre, ça ne sera pas bien facile à trouver si vite: il y a peu de gens disposés à se mettre mal avec le curé. N'importe, on avisera, et on se lèvera de bon matin. Tenez chez moi par le souterrain, à six heures précises. Et bonsoir, car je veux être sur pied avant le jour.
—Et pourquoi n'irais-tu pas tout de suite à Frascati? lui dit Daniella.Il n'est pas tard, tu trouverais les gens chez eux.
—Non pas! reprit-il; quand on demande aux gens un service un peu délicat, il ne faut pas leur laisser une nuit de réflexion.
Il s'éloigna, et Daniella, se jetant dans mes bras, me supplia de réfléchir aussi, moi, à la détermination que je venais de prendre. Elle s'effrayait du silence de mon oncle et craignait de m'attirer des chagrins.
—Attendons encore quelques jours, disait-elle; peut-être recevras-tu une bonne réponse qui nous mettra l'âme en joie et en repos pour ce beau jour de notre mariage.
—Ayons l'âme en repos et en joie tout de suite, lui répondis-je. Si j'ai quelque chagrin de famille, il ne sera pas à comparer à ce que tu as souffert pour moi. Mon oncle n'a aucune espèce de pouvoir légal pour s'opposer à mon mariage. Sa volonté, si elle était contraire à ma résolution, aurait beaucoup d'empire sur moi en toute autre circonstance; mais celle-ci est au-dessus de toute considération. Songe donc, Daniella, tu portes déjà là, contre ton coeur, un être que j'aime déjà avec passion. Je peux déjà dire:C'est vous deuxque j'aime plus que tout au monde! A qui me dois-je, je te le demande? Pourquoi attendrais-je des discussions qui ne peuvent rien changer entre nous, et dont l'issue sera toujours la même? L'autre nuit j'ai rêvé que j'entendais une voix d'ange à mon oreille. C'était; celle de mon enfant qui me disait: «J'existe, je suis entré dans le cercle de ton existence; je suis là. Dieu me donne à Daniella pour toi.» Et je tarderais, moi, un seul jour, à prendre un engagement sans lequel cet enfant, cet ange, pourrait me dire demain dans mon sommeil: «Tu ne veux donc pas de moi?»
—Oui, oui, demain! s'écria Daniella avec transport; marions-nous demain! Que rien ne puisse nous séparer; que personne ne puisse dire un jour: «Voilà un pauvre petit ange qui n'a pas été aimé le jour où il est descendu vers eux!»
A six heures du matin, nous étions chez Felipone. Sa femme était à Piccolomini, où elle soigne toujours lady Harriet. Cet arrangement ne convient guère au fermier; mais la Vincenza l'a voulu, dit-il: elle ne manque pourtant de rien ici! Elle veut gagner de l'argent, folie de jeune femme, pour avoir des bijoux!
—Et notre second témoin, l'as-tu trouvé, parrain? lui dit Daniella préoccupée.
—Oui, répondit-il; nous allons le prendre en passant. Passe devant, toi,figlioccina, et va-t'en à l'église de ta paroisse par le bas du faubourg. Ton fiancé s'en ira seul par le chemin d'en haut. Moi, je ferai le tour par la porte de la ville. Au moment où la messe sonnera, soyons chacun à l'une des trois portes de l'église. Je vous donnerai le signal pour entrer, en entrant le premier. Vous aurez l'oeil sur moi, et vous me suivrez, chacun de votre côté, par les petites nefs. De cette manière nous arriverons ensemble à la porte de la sacristie sans avoir éveillé les soupçons du curé qui pourrait bien nous jouer quelque mauvais tour pour nous empêcher de l'approcher à temps.
—Mais le second témoin, reprit Daniella, où sera-t-il?
—Il est déjà à son poste, répondit Felipone. Vous verrez un homme bien dévot, prosterné devant la chapelle de Saint-Antoine. Touchez-lui l'épaule en passant, Valreg. Il se relèvera et vous suivra. La chapelle en question sera la dernière à votre gauche.
Au moment de quitter mon bras, Daniella, effrayée, se mit à genoux et pria pour appeler sur notre entreprise la protection de son saint patron. Puis elle cacha entièrement sa taille et son visage sous un grand châle blanc, et prit le chemin le plus long, ainsi qu'il était convenu.
—Toi, me dit Felipone en me regardant tu es trop signor étranger. On fera trop d'attention à toi. Prends-moi cette cape et ce chapeau de campagne et marche!
Au moment où la messe de six heures et demie commençait à sonner, j'étais à la porte de droite de l'église, et je la tenais entre-bâillée. Au bout de quelques instants, je vis celle qui me faisait face s'entr'ouvrir aussi, et la tête voilée de Daniella apparaître. On allait dire une messe basse, et, dans la semaine, le troupeau des fidèles est fort restreint à cette heure-là. Il n'y avait qu'une douzaine de vieillards des deux sexes dans l'église, et notre isolement dans ce vaisseau désert était une circonstance assez défavorable.
Au bout d'une minute, qui me parut un siècle, Felipone entra par la porte principale, et, longeant les piliers massifs qui le protégeaient de leur ombre, il vint me rejoindre dans la petite nef que je remontais sans bruit, pendant que Daniella faisait le même mouvement le long de la nef opposée.
J'eus un moment d'émotion lorsque je la vis traverser pour venir nous joindre à la porte de la sacristie, et surtout quand Felipone me dit, en haussant les épaules d'impatience:
—Et l'autre témoin!
Je l'avais oublié; j'avais passé près de lui sans le voir. Une seconde de retard faisait tout échouer. Nous entendions des pas traînants dans la sacristie. Je m'élançai vers la chapelle de Saint-Antoine, mais notre ami inconnu venait à ma rencontre. C'était un paysan qu'à son chapeau pointu et à son sayon de peau de chèvre j'eusse pris pour Onofrio, s'il n'eût été plus petit d'une coudée.
Je ne perdis pas le temps à le regarder. Le curé sortait de la sacristie pour se rendre à l'autel. Nous étions collés contre la muraille, de chaque côté de la porte, Daniella avec son parrain, moi avec mon témoin. Nous saisîmes tous deux, en même temps, lapianeta, c'est-à-dire la chasuble de l'officiant, et, parlant le premier, je lui dis en lui montrant Daniella voilée:Voilà ma femme; et Daniella dit de même en me montrant:Voilà mon mari.
Le curé ne m'avait jamais vu; il m'adressa un sourire presque bienveillant comme pour me dire:
Mieux vaut ce mariage-là que rien.
Il regarda mon témoin, et son sourire devint tout à fait enjoué. Mes yeux se portèrent rapidement sur ce personnage, qui venait d'ôter son chapeau respectueusement devant le prêtre… C'était Tartaglia!
Jusque-là tout allait bien. La figure du prêtre ne rappelait en rien cerocher poiluauquel l'auteur desFiancéscompare la triste figure de don Abbondio. C'était une figure réjouie, luisante de santé; l'oeil était vif et hardi. Mais cette face épanouie se couvrit d'un nuage sombre lorsque Daniella rejeta en arrière le châle qui cachait ses traits. Le curé fit une grimace menaçante, en voyant auprès d'elle l'athée Felipone. Mais il était trop tard, nous tenions la chasuble, nous avions dit les mots sacramentels qui appellent et forcent la protection de l'Église. L'officiant était obligé de prendre nos noms, de subir la consécration légale de nos témoins et de nous donnerin pettola bénédiction nuptiale, en bénissant son troupeau durant la messe.
L'attitude de Daniella durant cette cérémonie me toucha vivement. Sa gravité extatique et son recueillement profond contrastaient avec les prosternations facétieusement hypocrites de Tartaglia, et la campe audacieuse de l'incrédule Felipone. Couverte de son châle blanc, qui, de sa tête brune, retombait sur sa robe de deuil, elle offrait une harmonie de tons austères et de lignes pures qui rappelait la suave majesté des vierges d'Holbein.
Cette beauté délirante aux heures de l'expansion a une faculté étonnante de transformation complète lorsqu'elle se concentre, pour ainsi dire, dans son ravissement intérieur. Elle porte tour à tour, au front et dans les yeux, l'éclair brûlant et la tranquille lumière des étoiles. Jamais encore je ne l'avais vue si chastement belle et si saintement heureuse.
Quand la messe fut finie et l'acte rédigé dans la sacristie, sans qu'une seule parole fût échangée entre nous et le curé, nous sortîmes de l'église, Daniella et moi. Felipone regagna sa ferme sans vouloir ébruiter la part qu'il avait prise à notre mariage, et, pendant que nous lui adressions quelques remercîments rapides, Tartaglia avait disparu comme un rêve.
A peine étions-nous dans la rue, ma femme et moi, qu'une, deux, trois et bientôt vingt commères vinrent nous accoster et nous questionner. En un quart d'heure, tout Frascati sut que nous étions bel et bien mariés. Nous nous donnions le divertissement de l'annoncer en confidence à chaque curieuse, en la priant de garder le secret. C'était le plus sûr moyen de donner à notre mariage la consécration de la publicité.
Notre premier soin fut d'aller en faire part aux habitants de la villa Piccolomini. Nous rencontrâmes en chemin la tante Mariuccia, qui pleura de joie, mais qui nous témoigna une certaine inquiétude.
—Vous allez avoir, dans le curé, un ennemi bien à craindre, dit-elle. Ce n'est pas un méchant homme; mais il sera fâché de perdre comme ça son autorité par surprise. Et puis, Dieu sait ce que c'est qu'un prêtre étranger qui est venu rendre visite à lord B***, et qui est, je crois, encore avec lui à l'heure où je vous parle. Il a une figure noire qui m'a fait peur, et, si vous m'en croyez, vous n'irez pas à Piccolomini pendant qu'il y est.
Les inquiétudes de Mariuccia ne pouvaient m'atteindre. Marié avec Daniella, je me sentais libre et fier comme si j'eusse été le maître du monde. Nous passâmes la grille et vîmes, dans lestradone, lord B*** qui marchait lentement avec un prêtre. Tous deux nous tournaient le dos. Je voulus aller vers eux; Daniella voulait m'en empêcher et aller d'abord saluer lady Harriet.
—Je ne sais pas pourquoi cet homme noir me fait peur, disait-elle. Sachons de milady s'il vient ici pour nous, et ne nous montrons pas à lui. Viens vite, passons avant qu'il se retourne!
II était trop tard: les deux promeneurs se retournèrent, et ce prêtre, dont je ne m'étais pas donné la peine d'observer la démarche, me montra en plein sa figure. C'était l'abbé Valreg!
Je courus me jeter dans ses bras, et, le ramenant vers Daniella interdite, je lui dis, comme au curé de Frascati:
—Voilà ma femme!
—Ta femme! ta femme! dit-il avec moins d'humeur que je n'en attendais de sa part, ce n'est pas encore décidé!
—C'est décidé et conclu, repris-je nous sortons de l'église, et nous sommes mariés.
—Mariés! mariés sans mon consentement! quand j'avais écrit au curé de Frascati que je m'opposais… Ah! je vois bien que tout va à la diable dans ce pays du bon Dieu, et me voilà encore plus mécontent d'y être venu, quand tout cela aurait pu s'arranger aussi mal de loin que de près?
—C'est donc pour moi que vous avez fait ce voyage?
—Et pour qui, je t'en prie? Crois-tu que je sois comme toi, et que j'aime à perdre mon temps et mon argent sur les chemins?
—Je vois, dans cette démarche, une preuve d'affection si grande, que j'en suis heureux au delà de ce que je peux dire. Oui, oui, mon bon vieux!
Et, en l'appelant ainsi, comme au temps de mon enfance, je l'embrassais encore malgré lui…
—Oui, ce jour-là est le plus grand de ma vie, grâce àelleet grâce à vous, puisque vous êtes là!
—C'est Cela, reprit-il, moitié riant, moitié colère; je viens pour te donner ma malédiction, et tu trouves tout cela très-gentil, très-drôle, très-amusant!
—Non, non, je trouve cela si bon et si généreux de votre part, que je sens que je vous aime mille fois plus qu'auparavant.
—C'est-à-dire que, m'aimant mille fois mieux depuis que tu m'as désobéi et traité comme une vieille marionnette au rebut, je dois m'attendre, par la suite, à un redoublement d'affection dans le même genre! ça promet!
Je le laissai exhaler son mécontentement. Lord B** avait emmené Daniella auprès de sa femme, et nous marchions grands pas, moi suivant docilement tous les mouvements de mon bon oncle, le long dustradone. Il avait un dépit que j'eusse trouvé vraiment comique, si la crainte de l'avoir sérieusement affligé ne m'eût tenu dans l'attente d'une explosion plus grave. Mais cette explosion n'arriva pas, et j'en fus même étonné, sachant que l'abbé Valreg, sans être vindicatif est assez persistant dans ses ruptures avec ceux qu'il appelle des ingrats.
Il se contenta de me grogner pendant une demi-heure, me questionnant n'écoutant pas mes réponses, puis me reprochant de ne pas lui répondre, et cherchant matière à fâcherie dans les témoignages d'affection que je lui donnais; enfin s'adoucissant tout à coup avec une grande bonhomie, pour repartir sur nouveaux frais, mais jamais avec beaucoup de justice, selon moi, car nos opinions sur toutes choses diffèrent si essentiellement qu'il me reprochait ce que je pensais avoir fait de bon, et passait légèrement sur ce que je m'affligeais sérieusement de n'avoir pu éviter. Par exemple, il comprenait, disait-il, que j'eusse mis à néant son autorité, puisqu'en somme il n'en avait pas légalement sur moi.
—Chacun pour soi, après tout, disait-il. Ainsi va le monde, et il n'en peut être autrement. Tu savais que je dirais non; tu t'es dépêché de conclure. Je ne t'en veux pas pour ça: tout autre eût agi de même à ta place. Mais ce que je trouve fou et bête au dernier point, c'est d'avoir refusé une héritière pour épouser une fille qui n'avait rien; car je sais toute ton histoire, vois-tu. J'ai causé avec cet Anglais, qui m'a l'air d'un brave homme, bien qu'il ait une drôle de manière de parler. Mot par mot je lui ai tiré les paroles du ventre, tout de même. Je ne suis pas encore si maladroit que tu t'imagines, et j'ai bien vu que tu n'avais fait, dans ce pays-ci, que des âneries. C'est ta manière de voir, soit! Tu crois que tu as une fortune au bout de ton pinceau! Moi, je crois que tu n'auras rien sous la dent quand viendra la marmaille, et que, comme tu seras toujours un niais, j'aurai beau économiser sou par sou, je ne te laisserai jamais ce qu'il faudrait pour contenter tes caprices. Par exemple, voilà une jolie petite course que tu me fais faire, qui me coûtera au moins… cinquante francs de mon argent! heureusement l'archevêque de mon diocèse m'a payé les frais de route, vu qu'il avait justement une commission a me donner pour le cardinal Antonelli, qui est de ses amis. Sans ça j'aurais été obligé de dépenser une année de mon casuel. Il est vrai que je ne serais pas venu: non, morbleu, je ne serais pas venu!
Tout en grondant, mon oncle m'apprit qu'il était arrivé depuis quatre jours à Rome, et qu'il avait employé ce temps à faire sa commission et à solliciter de monseigneur Antonelli la rémission de mon péché:
—Car il paraît, ajouta-t-il, que tu t'amuses à cracher sur les saintes images et à porter sur toi des signes de cabale maçonnique ou autres?
—Vous ne croyez pas cela, j'espère?
—Non, je ne le crois pas. J'ai même engagé ma parole; j'ai juré sur mon salut éternel que jamais l'idée n'avait pu te venir de profaner une image du culte. Quant à la cabale, tu m'avais écrit que tu ne savais pas même de quoi il était question, et j'ai répondu de toi. On a fait un peu de grimaces pour mettre fin à cette procédure: mais comme il paraît que j'avais apporté de bonnes nouvelles de mon archevêque, et qu'il m'avait bien recommandé dans ses lettres; comme, d'ailleurs, je suis têtu et que je ne crains pas de parler à n'importe quel grand personnage de l'Église je l'ai emporté. Tu es libre; le cautionnement sera rendu à ton Anglais, qui est vraiment meilleur que tu ne mérites; et si tu ne te fais plus d'ennemis dans le pays, tu peux y faire quelques économies.
Il m'apprit aussi que ses lettres à lord B*** et au curé de Frascati, pour retarder mon mariage, avaient été écrites de Rome. C'était la cause du retard tenté en vain par ce dernier, Mon oncle avait eu pour motif principal, disait-il, l'inconduite de Daniella.
—Mais on m'avait trompé, se hâta-t-il d'ajouter. L'Anglais m'a rassuré à cet égard; il paraît que la fille est honnête, et qu'on m'avait mal parlé d'elle par jalousie.
Pressé de me dire l'auteur de ces calomnies, il m'avoua avoir reçu à Mers une lettre anonyme où on l'engageait à s'opposer à mon mariage avec une fille intrigante et de mauvaise moeurs.
—Cela, dit-il, m'avait décidé à aller trouver mon archevêque. Je le priais d'écrire dans ce maudit pays pour empêcher ton mariage. C'est alors qu'il m'a dit: «Pourquoi n'iriez-vous pas? J'ai justement une communication secrète à adresser à Rome par un moyen sûr. Vous êtes une personne sûre, vous!—Ah! pardié, oui, que je lui ai répondu: je suis un bonhomme tranquille, moi, et pas curieux de vos manigances de grands seigneurs!» Ça l'a fait rire. «Allez-y, m'a-t-il dit, je me charge de vos dépenses….» Tout de même, il a mal fait son compte; il croyait, comme moi que la vie n'était pas chère en Italie, et les hôtels sont des coupe-gorge. Ah! oui, je me suis mis en colère avec tous ces écorcheurs, les bateliers, les conducteurs, les garçons d'auberge, les aubergistes et lesfacchini! Bien nommés, ma foi! de vrais faquins! Plus de cent fois par jour j'en ai le sang à la tête. Il faut payer partout, payer pour visiter les églises, qui sont fermées à clef comme des coffres; payer pour demander son chemin dans la rue; payer à la douane; et des frais de passe-port! et des mendiants! C'est honteux, tant de loqueteux dans les rues et sur les chemins! Si ma paroisse était administrée comme ça, je ne voudrais jamais y remettre les pieds! En voilà un étonnement pour moi de voir comment les chose se passent ici! Des prêtres qui vont à la comédie, des cardinaux qui donnent le bras aux dames pour traverser l'église de Saint-Pierre; et des Vénus, et des Cornus, et des Bacchus plein le Vatican! des idoles païennes jusque dans les églises! Encore, si tout ça était joli à regarder; mais rien! c'est affreux! Des vieux tas de pierres dans les plus beaux quartiers, des statues à qui il manque bras et jambes, un pays à l'abandon, une brande de Vaudevant, une brenne de Mézières tout autour de la ville sainte, des aqueducs qui n'amènent plus d'eau, des boeufs desséchés, des hommes qui ont tous l'air de brigands, qu'on est toujours à regarder derrière soi s'ils ne reviennent pas vous assassiner après vous avoir ôté leur guenille de chapeau; des femmes sales qui ont l'air effronté, par dessus le marché; des scorpions dans le pain, des cheveux dans la soupe… et quelle soupe! je n'en voudrais pas chez nous pour laver les sabots de ma jument. Pouah! le vilain pays! Dépêche-toi de me regarder, car tu ne m'y verras pas longtemps, dans ta belle campagne de Rome!
Quand il eut exhalé son dépit, sa fatigue, ses déceptions et ses étonnements, il se sentit plus calme et consentit à venir déjeuner à Piccolomini, où lady Harriet nous réclamait. C'était la première fois qu'elle se remettait à table avec la famille, et je trouvai Daniella assise à côté d'elle, Medora entra quand nous eûmes tous pris place, et sa figure, animée par la promenade du matin, prit une expression de fureur quand elle vit l'accueil fait à ma femme. Elle se calma aussitôt, et, après avoir souhaité le bonjour à sa tante, elle se retira chez elle, sous prétexte de migraine, mais bien évidemment pour ne pas manger avec Daniella.
Lady Harriet fut admirablement bonne et charmante en cette circonstance. Elle sauva l'impertinence de sa nièce en affirmant que Medora était réellement indisposée; mais elle l'affirma d'un air et d'un ton qui montraient que cette personne injuste et volontaire avait perdu toute influence sur elle, et qu'elle se souciait fort peu de la mécontenter. Elle avait fait improviser à son cuisinier, dès qu'elle avait su, par Daniella, notre mariage, un déjeuner plus recherché qu'à l'ordinaire; et Mariuccia avait couvert de fleurs les assiettes de dessert. C'était, disait lady Harriet, tout ce que l'on avait pu faire pour notre repas de noces; et l'abbé Valreg qui, sans être gourmand, a des habitudes de bien vivre très-contrariées depuis qu'il a quitté son presbytère, recouvra toute sa bonne humeur devant cette table proprement et copieusement servie.
La bonne Mariuccia voulut aider dans l'office, bien qu'elle ne se mêle jamais du service de nos Anglais. Cette femme aimante et dévouée était heureuse de regarder, par la porte entr'ouverte, sa nièce assise àla table des milords. Lord B*** l'aperçut au dessert et dit quelques mots à l'oreille de sa femme, qui la fit appeler pour la prier de boire avec elle à la santé des mariés. Elle lui versa elle-même du vin de Grèce dans un verre taillé, et le lui présenta sur une assiette avec force biscuits et confitures. Mariuccia ne fut pas invitée à s'asseoir. La conversion de milady ne pouvait aller jusque-là; et en somme, Mariuccia, qui ne s'était pas attendue à tant d'honneur et qui n'était pas en toilette, n'eût pas accepté avec plaisir de s'arrêter plus longtemps. Elle fit le tour de la table pour trinquer avec chacun de nous, embrassa sa nièce avec enthousiasme, et emporta les friandises pour lecapucino, ce pauvre idiot de frère qu'elle aime et qu'elle gâte, tout en disant qu'il s'est fait moine parce qu'il n'était bon à rien.
Brumières fut aimable aussi. Il improvisa très-heureusement des vers qu'il écrivit au crayon sur le dos d'une assiette, et dans lesquels il vanta à propos le bon coeur et la vive pénétration de la noble dame qui accueillait maternellement la femme de génie, la future grande artiste. Lady Harriet voulut avoir l'explication de cette énigme. Daniella s'y refusait, en riant des exagérations de notre ami; mais celui-ci parla, malgré nous, avec tant de feu, de la voix et de l'instinct musical de ma femme, et du grand talent qu'il m'attribue comme musicien et comme peintre, que, bon gré mal gré, il nous fallut passer pour des aigles. Lady Harriet, prompte à la crédulité et à l'engouement, tomba d'emblée dans ce rêve de nos glorieuses destinées et caressa, en elle-même, celui d'être notre première protectrice. Elle déclara que sa première sortie serait pour venir à Mondragone entendre chanter Daniella et voir ma peinture.
Elle était visiblement gaie et heureuse de l'effort qu'elle avait fait pour rompre, une fois en passant, avec ses habitudes de convenances et ses préjugés aristocratiques. Je sentais bien que cette rupture ne pouvait être de longue durée, et que tout cela était une petite débauche de bienveillance et de bonté, favorisée par la solitude de Frascati, les souvenirs de la via Aurelia, la présence de mon oncle et le plaisir, toujours cher à l'Anglaise en voyage, de faire un peu d'excentricité. Mais, au milieu de ces considérations, j'en apercevais une plus puissante et plus agréable pour moi: c'était le désir de satisfaire le mari si longtemps méconnu et dédaigné. Lady Harriet était véritablement sensible à l'attachement qu'il lui avait prouvé, et si elle doit revenir à ses tristes erreurs sur le compte de cet excellent homme, ce qu'à Dieu ne plaise! du moins, il aura eu, pendant cette convalescence où la joie de se sentir revivre a disposé Harriet à une appréciation plus équitable, quelques jours de repos et de bonheur.
L'abbé Valreg voulut nous reconduire à Mondragone, pour voir comment nous y étions installés. A l'aspect de cette vaste ruine, son étonnement fut au comble, et, avant que nous eussions traversé le parterre en friche pour le conduire au casino, un nouveau spleen s'était emparé de lui. Il me trouvait de plus en plus fou de préférer cette demeure, selon lui lugubre, et cette vie, qu'il appelait misérable, à celle que je pourrais avoir en vivant chez nous,sur mes terres. Daniella, avec sa gaieté radieuse au milieu de cette solitude, le frappait de stupeur, et il se demandait tantôt si c'était une sainte, tantôt si c'était une maniaque comme moi.
Il causa avec elle et la trouva si croyante, que cette âme, pleine de foi et de feu, lui fit impression, sans qu'il se rendit compte de l'ascendant qu'elle prenait sur lui.
—Décidément, me dit-il quand il parla de nous quitter, je crois que tu n'as pas mal choisi. C'est une femme de courage et de principes. Le malheur est que tu vas la gâter, lui mettre en tête tes idées saugrenues et vouloir en faire une artiste, c'est-à-dire une paresseuse, au lieu d'une bonne ménagère qu'elle pourrait être. Mais tout ça te regarde, et je sais qu'il ne faut pas mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce. J'ai fait mon devoir auprès de toi, j'ai rempli ma mission auprès du cardinal Antonelli, et je m'en vas un peu plus tranquille que je ne suis parti, et beaucoup plus aise de quitter Rome que je ne l'étais de quitter mon endroit. Il fera chaud quand on me rattrapera aux voyages d'agrément! Allons, tâche de revenir bientôt au pays, à moins que tu ne trouves à faire fortune ici, ce dont je doute bien fort. Mais je comprends aussi que tu doives faire honneur et compagnie à ces Anglais qui t'ont sauvé de la prison, et peut-être de la corde! Tu méritais bien quelque chose comme ça pour ton peu de cervelle! C'est égal, les choses ont mieux tourné que je ne l'espérais, et je te laisse en assez bonne passe, en t'engageant à montrer aux amis qui te comblent, la reconnaissance que tu leur dois.
Il nous quitta sans nous permettre de l'accompagner au-delà de la porte. Il voulait voir le curé de Frascati et faire notre paix avec lui, comme il l'avait faite à Rome avec les cardinaux. Puis il voulait quitter Rome aussi vite que possible.
«J'y mourrais, disait-il, si j'étais forcé d'y passer un jour de plus.»
Et il était bien évident pour moi qu'avec sa nostalgie si prompte et son franc parler si peu diplomatique, il n'avait rien de mieux à faire que de se presser de partir.
Mondragone, 5 juin.
Je fus, cependant, vivement ému de le perdre sitôt, car il avait été aussi bon que de coutume, et, en outre, d'une douceur et d'une indulgence dont je n'espérais pas si aisément le retour. Il y avait, dans ce dernier fait, beaucoup du désir de s'en aller, et d'autres raisons qui m'ont été expliquées plus tard.
Nous venons de passer huit jours de délices dans notre solitude. Daniella n'est nullement malade de sa grossesse, et nous avons profité de quelques beaux jours entremêlés de jours de pluie et d'orage, pour aller nous promener ensemble autour des lacs. Je donne la préférence au petit lac Némi, dont le cadre n'est guère plus grandiose que celui du lac Albano, mais dont les rives sont adorablement jolies. Il y avait là, le long d'une coulée de roches sombres, un temple dédié à DianeNemorina, dont les itinéraires assurent qu'il ne reste aucune trace, un tremblement de terre ayant tout englouti dans le lac. Alors l'énorme fragment sur lequel nous nous sommes assis serait récemment mis à nu par quelque autre secousse non encore mentionnée. C'est un bloc de construction antique colossale, qui s'est arrêté sur la margelle herbue du petit lac, et qu'un arbre renversé dans l'eau, un arbre également colossal, embrasse, étreint et semble soutenir dans ses racines énormes. L'arbre est bien portant quand même, et trempe sa longue chevelure verdoyante dans leMiroir de Diane, tel est le nom poétique que l'antiquité a donné à ce diamant d'eau bleuâtre enchâssé dans le roc, dans les fleurs et dans le feuillage.
Couché sur ce gigantesque débris, autour duquel venaient se briser en faibles soupirs les petites lames de l'eau tranquille, je contemplais, heureux et recueilli, la beauté sereine et suave de ma Daniella, assise sur une des branches de l'arbre. Un vent léger faisait passer sur son front les ombres mouvantes du feuillage et les taches d'or du soleil. Puis elle s'étendit à son tour pour se reposer de l'ardente chaleur qui nous poursuivait jusque sous cet ombrage séculaire. Sa tête, penchée parmi les roseaux, se trouvait naturellement couronnée comme celle d'une naïade. Sa taille souple a déjà perdu de sa ténuité virginale, et je contemplais, avec une passion pleine d'attendrissement et de respect, ses épaules plus tombantes et sa hanche moins cambrée, légers indices, déjà visibles pour moi, du bonheur que Dieu nous envoie.
J'ai prié dans mon coeur avec une foi ardente, pendant qu'elle dormait là, souriante et comme ravie dans un rêve délicieux. Chaque fois que je la contemple, elle me semble toujours plus belle, et je crois découvrir en elle des trésors de grâce qui ne m'avaient pas encore été révélés. Peut-être n'est-elle pas belle pour les autres: voilà ce que j'aimerais à me persuader. Je me souviens maintenant avec plaisir d'avoir entendu dire à Medora qu'elle était laide, et à Brumières qu'elle était agréable seulement. Si cette beauté mystérieuse, qui me fascine et m'enivre, n'était visible et appréciable que pour moi, combien je serais fier d'avoir reçu d'en haut le don de la comprendre!
Lune de miel, direz-vous peut-être! Non, non, vie de miel et d'ambroisie pour l'éternité! Tout ce qui peut m'arriver en ce monde n'est rien que le cours inévitable d'une destinée fugitive. La mort même de l'un de nous ne serait que l'accident du voyage sur cette terre d'épreuves plus ou moins dures, car devant l'effroi dont une semblable pensée me glace, je sens lutter une foi, une certitude triomphantes: c'est que je suis déjà bien heureux d'avoir rencontré dans ce monde-ci l'être que je dois retrouver, aimer et posséder après, et toujours et partout! Je ne sais si déjà, dans une existence antérieure, j'ai goûté ce bonheur, ou si je l'ai mérité par une suite d'existences pures et tristes. Je ne sais rien du passé, bien que parfois mes joies présentes ressemblent à de vagues et doux souvenirs; mais l'avenir, l'avenir sans fin, je le porte là dans mon coeur, comme le souffle même de ma vie, et je sens que je ne serai plus jamais seul, parce que je n'aurai jamais d'autre amour sur la terre, et que, par là, j'en éternise la sainte possession.
Nous avons parlé de vous au bord de ce beau petit lac, cratère éteint dont les brisures sont devenues de véritables nids de fleurs sauvages. Daniella vous aime et mêle votre nom à ses prières. Elle a compris ce que je commence à comprendre moi-même: c'est qu'en exigeant ma parole de vous écrire ma vie, autant que possible jour par jour et heure par heure, vous m'avez conduit à une transformation sérieuse de mon individualité. Je ne me sens plus le même qu'au temps où j'existais sans savoir pourquoi ni comment, perdu dans des rêveries vagues, et craignant toujours d'envisager le but de cette existence; m'ignorant, me négligeant, me dédaignant presque moi-même, et me laissant parfois envahir par ce découragement propre à ceux qui ont besoin d'un idéal que la société ne leur montre et ne leur promet pas. Aujourd'hui je me sens exister; j'ai fouillé et interrogé, malgré moi, mon propre coeur, et je sais qu'il a été, sans peur, sans hésitation et sans sophisme, droit au but qui lui était offert par la Providence:Tutto per l'amore!
Et je m'inquiéterais, à présent, de la fortune que je n'ai pas, de la réputation que je n'aurai peut-être jamais, de la sécurité, des aises, des convenances, de l'opinion, de la mode, de ce que fait et pense et dit le monde à propos du but à poursuivre dans cette vie d'un jour? Et que m'importe, quant à moi? De temps en temps mes yeux tombent sur des publications nouvelles où je vois l'expression du désir, du besoin ou du rêve de chacun. Beaucoup d'argent! Dans les romans mêmes, qui sembleraient être la peinture d'un idéal plus pur que les bulletins financiers des journaux, je vois souvent percer une aspiration impétueuse vers quelque trésor comme celui des grottes de Monte-Cristo. Je ne m'en étonne ni ne m'en scandalise. Je vois bien que, dans une société si incertaine et si troublée, dans une Europe qui frémit de crainte et d'espoir entre des rêves de prospérité fabuleuse et des terreurs de cataclysme social universel, les imaginations vives s'élancent, comme fait celle de Brumières, vers ce programme effrayant:Être riche ou mourir!Je crois que c'est là un malheur des temps où nous vivons et que nous nous donnons un mal terrible pour nous bâtir un gros navire, là où nous n'aurions besoin que d'une petite nacelle.
Au retour d'une de nos excursions nous avons trouvé Brumières à la porte de Mondragone, tout agité, tout transporté, nous attendant pour nous dire sonétonnante aventure.
—Voilà, s'écria-t-il, ce qui vient de passer par la tête de Medora: un mariage comme le vôtre, unmatrimonio segreto, un mariagealla pianeta!
—Et avec qui? lui demanda en souriant Daniella.
—C'est ce que je me suis d'abord demandé à moi-même; mais j'ai fini par me procurer l'agréable persuasion que ce serait avec moi.
—Contez-nous ça.
—Je ne viens que pour vous le raconter. Sachez donc que depuis votre mariage bizarre, ma princesse rêve sans cesse à la commodité, à la gaieté, au sans-gêne et à la promptitude d'un pareil moyen pour échapper, en cas de parti pris sur leconjungo, aux ennuyeuses formalités, aux lenteurs, aux commentaires, aux cérémonies du mariage officiel. Elle dit qu'elle ne se mariera jamais si, entre leouidit dans un salon et leouidit à l'autel, elle a quinze jours de réflexion.
—«C'est ce qu'a fort bien senti M. Valreg, ajoutait-elle. Il a craint les représentations de sa famille et ses propres objections; il a voulu se prendre lui-même par surprise; il m'a donné un exemple à suivre. Il faut que je me marie, c'est décidé; et comme je n'aime personne, je serai à qui voudra bien m'aimer passionnément, sans autre espoir que celui de mon amitié, sans autre garantie de bonheur que celle de ma vertu. Ma tante et mon oncle vont s'opposer, comme ils l'ont déjà fait, à ce qu'ils appelleront un coup de tête. Lady Harriet qui s'est si bien trouvée, comme l'on sait; de son mariage d'amour, fait comme le renard de la fable, qui avait la queue coupée, et ces bons parents, avec leur désir effréné de faire mon bonheur, ne s'occupent qu'à prolonger indéfiniment mon ennui et leurs tracasseries. Donc, au premier jour, je vas leur dire: «J'épouse Pierre ou Paul.» Ils répondront que ni Pierre ni Paul ne me conviennent, que je suisfolle, compliment qu'on m'a déjà fait et qu'il ne me plaît pas d'entendre répéter trop souvent. Donc, au premier refus de leur adhésion au premier projet que j'aurai arrêté, je me pends à la chasuble du premier prêtre que je verrai passer dans une église, et tout sera dit. Je sais bien que je m'en repentirai au bout d'une heure; mais comme je me repens également de toutes les occasions que j'ai manquées de perdre ma liberté; comme tout bien considéré cette liberté en est venue à m'ennuyer tout à fait, me voilà décidée, à me jeter, la tête baissée, comme M. Valreg, dans le précipice.
»Je vous demande bien pardon, chers amis, continua Brumières, de vous répéter ces légères paroles. Je sais que vous avez raisonné tout autrement; mais je n'ai eu garde de contredire ma divinité. Les dieux ont toujours raison. J'ai déclaré ma flamme avec une sincère éloquence, et on ne m'a encore dit ni oui ni non; mais j'ai vu que ma passion ne déplaisait pas, qu'on en attendait l'explosion depuis longtemps et qu'on me permettait d'en dire bien long sans m'interrompre. On m'a laissé mettre à genoux, baiser les mains et même un peu les bras. Bref, j'attends une solution, et j'espère. Faites des voeux avec moi pour que ce mariage déplaise beaucoup à lady Harriet, car si elle cédait il n'y aurait plus pour Medora le moindre prétexte au mariage clandestin, ni le moindre plaisir, puisque c'est l'esprit de contradiction qui la pousse et, qu'à cette imagination blasée, il faut des luttes. Faute de luttes, elle meurt d'ennui, voyez-vous, et j'ai parfois envie de lui dire tout à coup que je ne l'aime pas et que je ne veux plus me marier. Si j'avais ce courage et cette habileté-là, je suis bien sûr qu'elle se persuaderait qu'elle est folle de moi, et qu'elle m'épouserait dans l'espoir de me faire enrager.
Cette supposition de Brumières était si bien fondée, que j'eus un moment l'idée de l'y encourager, par le sentiment de ma propre expérience. Certes Medora ne m'a voulu pour mari qu'à cause de mon indifférence. Mais, trop naïf pour donner des conseils de perversité à un ami, j'essayai, au contraire, de lui prouver que, dans de pareilles conditions de hasard et de caprice, son union avec Medora le rendrait infailliblement très-malheureux et quelque peu avili; mais cela fut impossible à lui faire entendre. Il ne voit dans tout cela qu'une conquête difficile etrare, une lutte d'orgueil et de finesse, une affaire qui fera honneur à son habileté et à sa persévérance.
—Vous verrez, dit-il en parlant de lui-même, que legaillardn'est pas maladroit, et que la grande aventure da sa vie, le roman rêvé, la fortune immense et la femme incomparable seront le prix de sa confiance en sa destinée et en lui-même: Aide-toi, le ciel t'aidera.
—Bien, bien; j'admets que vous réussirez, que vous aurez cette merveilleuse beauté et cette merveilleuse dot. Après? si l'on vous hait, si l'on vous trompe?
—Ah! voilà ce que je ne crains guère! d'abord, parce qu'elle est froide et fière; ensuite, parce que je ne suis pas un sot et que je me ferai aimer d'elle.»
—Laisse-le donc faire, me dit Daniella quand nous fûmes seuls: il ne l'aime pas, il ne veut qu'être riche. D'ailleurs, elle se moque de lui comme des autres. Est-ce qu'il est fait pour flatter une vanité comme la sienne? Il n'a pas de titre, il monte mal à cheval, il n'a pas de réputation, enfin il n'a rien qui puisse tourner la tête à une Medora.
—C'est vrai; mais c'est déjà une vieille fille dont les sens se décident peut-être à parler. Il est très-beau garçon. Elle cherche un esclave, et il saura jouer ce rôle tout le temps qu'il faudra. Il a de l'esprit, un peu de talent, beaucoup d'aplomb…
—Eh bien, qu'elle l'épouse! que t'importe?
Je vis que la jalousie de Daniella n'était pas si bien passée qu'elle ne fût prête à se rallumer au moindre soupçon. Je la calmai en lui disant que je m'intéressais à Brumières et nullement à Medora.
Le lendemain, j'eus une conversation très-vive avec lord B***, qui, de temps en temps, vient nous voir le matin. Imaginez-vous que lady Harriet s'est mis en tête de doter Daniella; qu'elle a entretenu l'abbé Valreg de ce projet et que c'est là la cause de son subit apaisement. Les papiers au moyen desquels je peux faire légaliser mon mariage sont arrivés, et je dois me rendre demain à Rome avec Daniella et mes témoins pour remplir cette formalité devant le consul de ma nation. Lady Harriet veut, en cette circonstance, constituer à ma femme une dot de cent mille francs, et il a fallu presque me fâcher pour me soustraire à cette libéralité. Lord B*** comprend très-bien que je répugne à recevoir de l'argent en récompense d'un acte d'humanité aussi simple que celui de la via Aurélia. Il convient qu'en me tenant caché pour voir tranquillement accomplir un vol et peut-être un meurtre, j'eusse été un lâche, et qu'il ne résulte pas de monmanque de lâchetéque l'on me doive un salaire. Il reconnaît aussi qu'en venant soigner sa femme et en lui disant avec esprit et douceur des choses qui l'ont émue et persuadée jusqu'à ramener un peu de calme et de bonheur dans son ménage, ma Daniella n'a fait qu'obéir à une belle et bonne inspiration de sa nature, et que tout cela se paye avec le coeur, non avec la bourse. |
Mais lady Harrietveut, et milord est bien embarrassé pour la contredire. Je veux être pendu s'il n'est pas redevenu amoureux de sa femme, et même plus qu'il ne l'a jamais été, car il avait toujours résisté à son influence quand elle était mauvaise, et aujourd'hui il la subit aveuglément. Jadis il disait: «Je l'aime, bien qu'elle se trompe;» maintenant il semble, dire qu'elle ne peut pas se tromper.
L'excellente dame comprend si peu que je sois humilié de ses bienfaits, qu'elle aura un véritable chagrin, qu'elle sera humiliée elle-même, si je les repousse, et son mari ne sait comment s'y prendre pour lui porter ma réponse. Il a fallu transiger: il ne sera pas fait d'acte, Daniella recevra un portefeuille, et mylord voudra bien le reprendre sansrécépissé, en disant à sa femme que nous l'avons prié d'être notre dépositaire.
Daniella, présente à cette discussion, a eu la générosité et la délicatesse de dire comme moi. Pourtant elle m'a fait quelques reproches ensuite. Elle a déjà l'instinct passionné de la maternité, et elle trouve que nous n'avons pas la droit de refuser ce qui assurerait à ses yeux l'indépendance et le bien-être de notre enfant dans l'avenir. Elle comprenait que nous ne dussions rien accepter de Medora; mais elle n'a pas les mêmes scrupules vis-à-vis de lady Harriet, qui a toujours été bonne pour elle et devant qui elle ne s'est jamais sentie humiliée.
J'ai eu quelque peine à lui persuader que ce serait peut-être un malheur pour notre enfant de naître avec un héritage assuré, relativement trop brillant pour la condition où je voulais l'élever. C'a été déjà une sorte de malheur pour moi d'avoir un petit patrimoine, puisqu'en considération de l'oisiveté où j'avais le droit de vivre, l'abbé Valreg ne m'a rien fait apprendre tant que j'ai été sous sa tutelle. Si je n'avais pas aimé la lecture, je serais devenu idiot, et si je n'avais pas eu ensuite un certain courage, je ne me serais pas mis à même d'avoir un état.
—Ta crainte d'avoir un enfant riche vient, me disait-elle, de l'endurcissement d'intelligence de ton oncle. Il a voulu te rendre esclave de ton petit capital, et tu as pris en aversion un moyen de liberté dont on voulait te faire une chaîne; mais nous élèverons nos enfants tout autrement: nous leur dirons…
—Nous leur dirons, malgré nous, la vérité. On ne peut pas se résoudre à tromper ses enfants, même pour leur bien. Et, quand ils auront ces distractions et ces langueurs de l'enfance qu'il faut combattre doucement, mais sans se lasser, nous céderons, nous aurons peur de les contrarier, de les fatiguer, nous en ferons des indolents et des oisifs. Alors ils auront d'autres goûts que ceux de la frugalité et d'autres besoins que ceux de l'âme. Ils se trouveront pauvres, car cent mille francs, sache donc que c'est une goutte d'eau dans la mer pour ceux qui ne les ont pas acquis par leur travail, et qui n'ont rien à faire que de les dépenser.
Daniella s'assit dans un coin et pleura.
—Pourquoi pleures-tu? lui dis-je en l'embrassant.
—Parce que tu as raison, répondit-elle. Tu m'as fait songer à la nécessité de contrarier notre bien-aimé, notre enfant, notre-trésor, notretout! et voilà que nous commençons avant qu'il soit né! Mais c'est égal: il le faut! Tu m'apprendras à l'aimer sagement, à regarder ta fierté, ton honneur et ton courage comme le plus bel héritage à lui laisser. Allons, n'y pensons plus. Voilà deux fois que je suis riche, et deux fois que tu me fais comprendre que toute ma fortune est dans notre amour.
Mondragone, 7 juin.
Nous avons été hier à Rome, et nous voilà mariés indissolublement. Par surcroît de bonheur, j'ai une commande. Le rêve de la Mariuccia s'est réalisé. La princesse B***, s'étant fait raconter toute notre histoire et me voyant enfin à l'abri de toute persécution, m'a demandé d'aller la voir avec ma femme, à laquelle elle a fait l'accueil le plus gracieux. Nous sortions du consulat, et je venais d'échapper à l'acte par lequel lady Harriet voulait nous enrichir. La Providence nous envoyait donc un soudain dédommagement et comme une récompense de notre confiance en elle. La princesse a vu une pochade de moi que j'avais laissée emporter par Brumières, et que celui-ci a eu l'obligeante idée de faire mettre, à mon insu, sous les yeux de l'illustre propriétaire de Mondragone. C'était précisément un projet de fresque, un entrelacement de fleurs, de fruits et d'enfants, pour un joli petit plafond de salle de bain projetée et déjà mise, l'année dernière, en état de recevoir une décoration quelconque. La forme élégante de cette petite pièce m'avait frappé, et, dans un moment de loisir, j'avais jeté mon idée sur du papier à aquarelle. Il paraît que cette idée, a plu. On me charge de l'exécuter, et on me fournira un aide pour m'affermir dans ma connaissance, un peu incomplète, des procédés de la fresque. Si l'on est content de mon travail, et que je ne désire pas quitter le pays, on me confiera d'autres décorations dans le palais, et on fera arranger alors le casino, pour me mettre, avec ma famille, à l'abri du froid en hiver. C'est la seule occasion où l'on ait paru songer à envoyer de nouveau des maçons et des charpentiers dans ce palais toujours en ruine, dont on s'occupe, avant tout, d'enjoliver les boudoirs. Il est question de trois mille francs pour mon travail de la saison, et il me semble que c'est déjà bien joli pour un commençant de mon importance.
Et maintenant, me voilà devant ma composition, prenant des mesures et débrouillant mon premier travail, afin d'entrer dans un rêve délicieux. Tous cesAmorini, que je vais faire les plus beaux possibles, auront certainement un air de famille. Ils ressembleront tous à Daniella, laquelle veut déjà choisir celui qui lui plaira le mieux, pour le regarder dit-elle, à toute heure, et pour que ses traits passent, de son âme, sur le visage de son enfant.
Lady B*** se trouve si bien du séjour de Frascati, qu'elle songe à y acheter une villa, afin d'y revenir tous les ans, et qu'elle prend des arrangements pour passer tout l'été, soit dans sa propriété future, soit à Piccolomini, qu'elle parle de meubler convenablement. Le bon accord semble vouloir durer entre elle et son mari. Je crois qu'elle s'est aperçue de ce fait bizarre, qu'après vingt ans de mariage fort maussade lord B*** entrait dans une véritable lune de miel, et la satisfaction d'inspirer de l'amour dans son arrière-saison flatte réellement l'amour-propre de cette bonne et vertueuse dame. Elle a pris, avec son époux, des manières de pudique chatterie, et des embarras de jeune personne, et des coquetteries prudes qui seraient très-amusantes à observer; mais la Medora raille tout cela avec tant d'aigreur que nous nous abstenons même d'en sourire, Daniella et moi.
Ce réveil du vieux cupidon préposé à la gouverne du ménage B***; cette refloraison de milady, qui en cachette de mylord teint ses cheveux un peu blanchis par la maladie qu'elle vient de faire; la jalousie de Felipone, qui commence, dit-on, à faire des scènes de passion à sa perfide Vincenza; notre bonheur, à nous autres solitaires de Mondragone; le printemps, les oiseaux, l'éloquence de Brumières, que sait-on? tout et rien, ont inspiré enfin à Medora une sorte de goût pour son cavalier servant; et legaillard, comme il s'intitule lui-même, a eu l'adresse de rendre lady Harriet assez contraire à ses espérances, ce qui leur donne plus d'assiette. En réalité, lady B*** trouve, avec raison, que sa nièce, use trop de la liberté accordée aux demoiselles anglaises et que cette succession de soupirants encouragés et éconduits commence à compromettre la dignité d'une tante et la bonne renommée nécessaire à une fille à marier. Elle tiendrait à honneur de lui faire faire un mariage convenable, à son point de vue, si elle avait le droit de chasser Brumières de Piccolomini, et elle l'eût déjà fait. Il sent très-bien qu'on l'admet à contre-coeur au rez-de-chaussée, et il s'en réjouit. Il aspire au moment où on lui fermera la porte du salon au nez. Ce jour-là Medora sera décidée à être madame de Brumières, car notre ami a découvert, ou a bien voulu nous révéler, qu'il avait quelques petits aïeux en réserve pour faciliter son établissement.
Dans tout cela, nous cherchons Tartaglia sans retrouver sa trace. Le secours important qu'il nous a donné pour notre mariage, revirement inattendu de ses idées au sujet de mon union avec Medora, l'emploi de son temps depuis sa disparition de Mondragone, rien ne nous a été expliqué. Après nous être apparu comme un revenant dans l'église de Frascati, il s'est évanoui comme une ombre avant que nous ayons pu le remercier. Felipone prétend n'en savoir pas plus que nous sur son compte. Il nous a raconté qu'il s'était assuré d'abord, pour nous servir de témoin, Simone di Mattia, traiteur de laCampanaun de ses amis, habituellement ivre de la veille, et par conséquent incapable de réfléchir aux conséquences d'une brouille avec le curé; mais, au moment de se mettre en route, maître Simone s'était ravisé prudemment, prouvant par là, disait Felipone, qu'il portait mieux son vin que celui des autres. Si bien que notre ami le fermier s'était vu très en peine pendant quelques instants, et sur le point de nous faire abandonner l'entreprise pour ce jour-là, lorsque Tartaglia, déguisé en berger de la montagne, s'était trouvé comme tombé du ciel au coin de la rue. Il avait accepté l'offre de nous assister, sans hésitation, disant qu'il m'aimait trop pour ne pas consentir à empirer ses relations déjà très-mauvaises avec l'autorité. Felipone n'avait pas eu le temps de lui en demander davantage. La cloche de l'église était en branle.
Onofrio, que nous allons voir de temps en temps, nous à dit l'avoir vu rôder, le soir de ce jour-là, autour de Tusculum; il ne l'a pas aperçu depuis.
15 juin, Mondragone.
Nous l'avons enfin retrouvé, mêlé aux nouveaux événements que j'ai à vous raconter.