XL

Il était deux heures du matin quand nous arrivâmes à une petite villa près d'Albano. Là, nos fugitifs devaient prendre, chez une personne amie qui les attendait, une petite voiture, où le prince, le docteur et la signora feraient le reste du trajet jusqu'à la mer, par les chemins de traverse. Tous les chevaux étaient loués ou prêtés, et devaient être dispersés et laissés à certaines stations convenues sur la côte.Otelloseul devait être embarqué, comme l'inséparable serviteur de Medora. Je fus donc très-étonné lorsqu'elle m'offrit de me le laisser.

—Cette bête gênera et retardera notre embarquement, dit-elle au prince, qui ne s'étonnait pas moins que moi. Ce sera, dans un aussi petit bâtiment que celui qui doit nous emporter, un compagnon très-incommode et peut-être dangereux.

—Tout a été prévu, répondit-il, et tout doit être disposé en conséquence. J'aimerais mieux me jeter à la mer que d'être cause pour vous d'un petit chagrin, et, puisque vous ne regrettiez dans votre fuite que ce beau compagnon…

—Je regrette autre chose, dit Medora d'un ton singulier, c'est de n'avoir pas réfléchi… à l'ennui qu'il nous causera. Décidément, monsieur Valreg, je vous le laisse, je vous le donne; acceptez-le comme un souvenir de moi.

—Eh! bon Dieu! qu'en ferais-je à Mondragone? m'écriai-je naïvement.

—Felipone le logera et le soignera; ou bien il restera dans cette maison, où je vais dire qu'il vous appartient et que vous viendrez le reprendre.

—Vous oubliez, madame, que, soit à Mondragone, soit partout ailleurs, le soin de me nourrir moi-même l'emportera nécessairement sur celui de nourrir un quadrupède de cette taille…

—Eh bien, reprit-elle avec impatience, si c'est un embarras pour vous, vous le vendrez, il est à vous!

—Je n'ai rien fait qui vous autorise à m'offrir un présent, répondis-je, un peu impatienté moi-même de ce nouveau caprice.

Nous étions entrés dans le jardin de la petite villa, où la voiture était tout attelée et prête à partir, et le prince pressait Medora d'y monter. Il crut comprendre qu'elle désirait me récompenser de lui avoir servi de garde du corps, et il eut la malheureuse idée de me demander si je n'avais pas besoin d'argent. Il ajouta, voyant que j'étais peu disposé à avoir recours à lui, qu'il m'offrait un à-compte sur le tableau qu'il m'avait commandé.

Je répondis que ce n'était pas le moment de parler d'affaires; que la nuit s'avançait, et que nous avions tous à faire diligence pour être hors de danger avant le jour, Medora était sur le marchepied de la voiture, et semblait vouloir prolonger cette inopportune discussion.

—Pardon mille fois, lui dis-je en la saluant; mais Felipone m'attend, et je ne puis souffrir qu'il s'expose pour moi à rentrer trop tard.

Je pris congé du prince et du docteur, qui me pressèrent encore de partir avec eux. Je me pressai, moi, de remonter surVulcanuset de reprendre avec Felipone le chemin de Mondragone.

Dès que nous fûmes seuls ensemble, notre marche n'étant plus embarrassée par les précautions à prendre pour une femme, et nos chevaux s'animant à l'idée de retourner chez eux, nous marchâmes si vite, qu'en moins d'une heure nous nous trouvâmes au pied des hauteurs de Tusculum.

La lune était couchée, le temps se voilait, et nous éprouvions cette sécurité que l'on trouve dans la protection de l'ombre et de la solitude. Nous commencions à gravir au pas l'escarpement de l'antique citadelle latine, lorsque Felipone, avec qui je causais tranquillement, posa sa main sur mon bras pour m'imposer silence, en me disant tout bas:—Regardez… là-haut!

Plusieurs ombres noires se dessinaient sur le ciel auprès des rochers de la croix, au beau milieu du chemin qu'il nous fallait suivre.

Felipone n'hésita pas un instant sur le parti que nous avions à prendre.Sans perdre le temps à me l'expliquer.

—Suivez-moi, me dit-il.

Et, tournant bride, il s'enfonça dans une prairie en pente rapide qui s'étendait à notre droite, et dont nous suivîmes la lisière ombragée jusqu'à une masse sombre que je reconnus être un paillis, c'est-à-dire une de ces bergeries en paille et en bruyère dont est semé l'agro romano.

—Arrêtons-nous ici et ne bougeons pas, me dit Felipone à voix basse. Ne réveillons pas inutilement les bergers et les chiens des autres cabanes. Leur bruit nous trahirait. Il y a, par ici, plusieurs de ces paillis. Je sais qu'en voilà un abandonné. N'y entrons pas, nous pourrions y être bloqués. Si les gens de là-haut ne nous ont pas vus, tout va bien; nous pourrons tout à l'heure traverser la prairie. S'ils nous ont vus, observons-les pour jouer à cache-cache avec eux.

—Observer me paraît difficile dans cette obscurité.

—Quand on ne peut pas se servir de ses yeux, on se sert de ses oreilles. Taisons-nous, écoutons. Un quart d'heure de patience, et nous saurons à quoi nous en tenir.

—Mais ces chevaux, impatients de rentrer chez eux, nous trahiront, et nous empêcheront d'entendre.

—Je le sais bien: voyez ce que je fais, et faites-en autant. Tenez, voilà un bout de courroie.

Il mettait un tord-nez à son bidet et l'attachait à une branche. J'avais vu pratiquer ce moyen expéditif de réduire à l'immobilité le cheval le plus impétueux. Je tordis la lèvre supérieure du bonVulcanusavec la courroie, que je fixai court à un arbre. Dans cette situation, l'animal, dont chaque mouvement devient douloureux, se permet à peine de respirer.

Condamné, par la volonté, à un silence et à une immobilité semblables à ceux que j'imposais à mon cheval, je crois que je souffris plus que lui. On ne se figure pas ce que c'est que la gêne et l'ennui de s'annihiler ainsi, pour se soustraire à un péril que l'on aimerait mieux brusquer. Cela est si contraire au tempérament français, que je me sentis pris de spasmes. Felipone, autrement trempé que moi à cet égard, écoutait et guettait. Placé tout près de lui, je voyais son petit oeil rond étinceler dans l'ombre comme celui d'un chat, et il me semblait voir aussi sur sa bouche l'éternel sourire de bienveillance et de contentement qui anime ses traits vulgaires, mais agréables.

La confiance que m'inspirait son expérience calma l'irritation de mes nerfs; debout, les bras appuyés sur le bord du toit de paille, qui ressemblait à une hutte de sauvages je ne sentis pas que je m'endormais.

Je dormis si bien, que je rêvai. Il me sembla voir Daniella et Medora assises sur ce chaume, et jouant avec leurs mouchoirs à qui me mettrait un tord-nez comme àVulcanus. Puis, je me trouvai transporté dans mon village, au presbytère. Mon oncle se mourait, et la Marion me reprochait d'arriver trop tard.

D'autres images plus confuses se pressèrent dans mon cerveau durant ce court sommeil. Je fus réveillé par la main de Felipone qui se posait sur mon épaule.

—Est-ce que vous dormez? me dit-il tout bas. Allons! vous voilà bien étonné? vous ne savez plus où vous êtes? Moi, je n'ai pas été aussi tranquille: j'ai eu une belle peur! J'ai cru un instant voir un homme tout debout, à deux pas de moi: mais c'était ce têteau que je n'avais pas encore remarqué; et puis quelque chose a passé là, dans les herbes; mais c'était quelque bête, car il n'en est rien résulté; et, à présent, je suis sûr que nous avons déjoué les espions, ou que l'ennemi ne nous avait pas aperçus. Il n'y a pas eu le moindre bruit dans les environs.

—Pourtant, lui dis-je, qu'est-ce que ces voix là-bas?

—C'est le cri des sentinelles autour de la villa Mondragone:Sentinelles, prenez garde à vous! Hein, dites donc, ces bons carabiniers qui croient vous garder encore! Mais il s'agit de rentrer dans la place sans qu'ils s'en doutent, et c'est plus difficile peut-être que d'en sortir. Nous ne sommes plus dans le chemin.

—Reprenons-le.

—Oh! que non! le poste de la croix de Tusculum est sans doute occupé, quoique je n'entende plus rien.

—Ce ne sont pas des carabiniers que nous avons vus là; j'en suis sûr.

—Et moi aussi, mais des limiers de police: c'est pire! Il ne s'agit plus, comme au départ du prince, de passer coûte que coûte, il s'agit de ne pas faire donner l'alarme et de rentrer sans qu'on puisse s'imaginer que nous sommes sortis.

—Eh bien, ne pouvons-nous gagner avec précaution la petite chapelle qui donne entrée au souterrain?

—C'est justement ce qu'il faut faire.

—Mais nos chevaux nous gêneront maintenant plus qu'ils ne nous serviront?

—Ils ne nous gêneront plus; voyez.

En effet, les chevaux avaient disparu. Pendant mon sommeil, qui avait duré une demi-heure, Felipone les avait dépouillés et mis en liberté. Il avait caché dans les paillis les bridons, les couvertures, les étriers et les sangles, objets faciles à venir reprendre en temps opportun. Ma selle, mes fontes et les pistolets avaient été laissés à dessein à la villetta d'Albano. Nous n'avions gardé pour arme que deux petits fusils eu bandoulière, équipement permis à tout habitant d'un pays où la chasse n'est pas gardée. Les chevaux nus venaient d'être livrés à leur instinct; ils s'en étaient allés, en paissant, au pâturage où ils avaient l'habitude d'être conduits à la pointe du jour; et, bien que le jour ne parût pas encore, Felipone était certain qu'ils s'y rendraient d'eux-mêmes, malgré ce point de départ inusité.

—Allons, dit-il après avoir écouté encore, en route! Le temps voudra s'éclaircir aux approches de l'aube, profitons de ce reste de nuit et de brouillard pour traverser la prairie; nous passerons cette fois derrière les Camaldules; ce sera plus long, mais plus sûr.

Nous prîmes la prairie en biais; mais nous n'y avions pas fait cinquante pas qu'un projectile passa entre nous en sifflant à nos oreilles.

—Qu'est-ce que cela? dis-je à Felipone, qui s'arrêta surpris.

—Une pierre, répondit-il; ça a dû partir de ce buisson-là; oh! oh! Campani est par ici. Il lui est défendu d'avoir des armes à feu, parce qu'il s'en sert pour arrêter les passants; mais il est si adroit à la fronde, qu'il se passe de balles. Il nous a vus! Avançons! Courez comme moi, en zig-zag!

—Non! tombons sur le buisson et faisons une fin de ce coquin-là.

—Et s'il a une bande avec lui? Vous voyez bien que ceci est une provocation.

En effet, les pierres nous poursuivaient à intervalles réguliers et tombaient presque à nos pieds, dans l'herbe, avec un bruit mat.

—Mauvaise grêle! dit Felipone en s'arrêtant indécis; il en vient de ces autres buissons devant nous! Il paraît que Campani a appris à ses compères à se servir de la corde; mais ils travaillent pour leur compte et non pour celui de la police; car ils n'ont pas de fusils; ils craignent le bruit autant que nous. Avançons! ils ne sont pas tous aussi adroits que leur maître; et d'ailleurs, ils nous entendent plus qu'ils ne nous voient et tirent au juger. Sans cela, l'un de nous aurait déjà son affaire.

Nous avançâmes encore; mais, tout à coup, Felipone s'arrêta de nouveau.

—Nous sommes cernés, dit-il; nous nous sommes enfournés dans un cercle de buissons éparpillés, qui est pour eux un poste meilleur que pour nous. Il va falloir soutenir un siége… Eh bien, à la grâce de Dieu! suivez-moi.

Il prit sa course résolument, et, au milieu des pierres qui continuaient à siffler de tous côtés, il se jeta derrière un paillis plus petit que celui où nous nous étions abrités d'abord, et d'où partaient les aboiements hurlés de plusieurs chiens réveillés depuis le commencement de l'assaut que nous subissions.

—Que faire? dit Felipone; voilà ce que je craignais! Les bergers vont prendre l'alarme, nous confondre peut-être avec les brigands et tirer sur nous. Je ne sais pas s'ils sont plusieurs ou un seul en ce moment dans la prairie. Depuis quinze jours je ne sors pas de Mondragone! Nous voilà tombés dans un mauvais traquenard. Je regrette nos chevaux, à présent.

Les chiens enfermés dans le paillis redoublaient de rage.

—Qui va là? cria de l'intérieur une voix grave.

Et nous entendîmes claquer la batterie d'un fusil que l'on armait pour nous recevoir.

—C'est vous, Onofrio? répondit le fermier en approchant sa bouche de la fente de la porte. Je suis Felipone, poursuivi par des bandits. Ouvrez-moi!

—Silence, Lupo! silence, Télégone! dit la voix du berger.

La porte s'ouvrit aussitôt et se referma sur nous, au moyen d'une barre transversale. Nous nous trouvâmes dans les ténèbres, dans la chaleur grasse d'une atmosphère chargée des miasmes de la toison des brebis et d'une forte odeur de fromage aigre.

—Vous n'êtes que deux? nous dit le berger avec calme et douceur. Vous a-t-on vus entrer?

—A coup sûr! répondit Felipone.

—Sont-ils beaucoup?

—Je n'en sais rien.

—Avez-vous des armes?

—Deux fusils de chasse.

—Avec le mien, ça fait trois. Ont-ils des fusils aussi, ces coquins?

—Ils ont des pierres. C'est Campani.

—Avec ses frondeurs? Croyez-vous que Masolino en soit?

—Chi lo sa? répondit Felipone.

—Vos armes sont chargées? demanda encore Onofrio.

—Sicuro! répondit le fermier.

—Votre camarade n'a pas peur?

—Pas plus que toi et moi.

—Eh bien, défendons-nous! Mais il faut voir clair. Attendez!

Il alluma une petite lampe qu'il plaça au milieu des trois dalles de pierre qui lui servaient de cheminée, et nous vîmes l'intérieur du chalet qu'il s'était bâti lui-même à sa guise. Pour sol, un plancher élevé de terre sur des blocs de roche et sablé; pour lambris, un mur bas, assez solidement crépi à l'intérieur; pour toit, une couverture de paille très-artistement faite, avec des branches pour charpente et des bambous romains pour volige; pour lit, une caisse pleine de feuilles de maïs; pour siége, un tronçon de pin; pour table, un superbe chapiteau de colonne antique; pour ornements, une quantité de chapelets, de reliques, mêlés à des fragments d'antiquités païennes de toutes sortes; pour compagnie, deux chiens maigres, qui, avec une incomparable docilité, s'étaient tus à son premier commandement, et trois moutons malades qu'il avait pris dans sa cabane pour les médicamenter. Le reste du troupeau était dans un second paillis plus vaste, situé à dix pas de là, et gardé, à l'intérieur, par d'autres chiens qui faisaient assaut de hurlements furieux et désespérés.

—La cabane est solide, me dit Onofrio, qui, en me reconnaissant, me sourit autant que son lourd masque cuivré, encadré d'une barbe blonde, peut sourire; à moins qu'ils n'y mettent le feu, nous y sommes à l'abri de leurs cailloux, et mes paillassons sont à l'épreuve de la balle. Et puis, tenez, ajouta-t-il en retirant du mur certains gros bouchons de paille, voilà, sur chaque face, un trou pour passer le fusil et voir où l'on vise: c'est de mon invention, il est bon qu'un berger soit fortifié comme cela pour défendre ses brebis. A présent, ajouta-t-il quand il nous eut postés, mon avis est de ne pas laisser approcher l'ennemi. Faisons feu aussitôt que nous pourrons viser.

—Non! dit le fermier, ne faisons feu qu'à la dernière extrémité.

—Pourquoi ça? reprit Onofrio. Le bruit attirera les carabiniers de Mondragone qui viendront à notre secours. Il paraît, Felipone, qu'ils vous gardent là dedans un jeune homme bien dangereux, un ennemi de la religion qui a tiré sur le pape?

C'est ainsi que mon aventure était racontée dans les prairies de Tusculum. Je ne pus m'empêcher de sourire en songeant à l'effroi du bon berger, s'il eût pu reconnaître ce scélérat dans le pauvre peintre dont il avait serré la main quelque temps auparavant, et auquel il donnait maintenant asile et protection au péril de sa vie.

—Oui, oui, c'est un grand misérable que ce prisonnier, dit Felipone, sans se départir un seul instant de sa belle et joyeuse humeur. Mais songeons à ceux qui sont là. Je commence à les voir, et voilà vos chiens qui recommencent à être furieux. Si nous les lâchions sur cette canaille?

—Ils me les tueront, avec leurs pierres, dit Onofrio avec un soupir. Je crois que j'aimerais mieux être tué moi-même. Pourtant, s'il le faut, nous verrons!

Tout à coup, une voix âpre, une voix blanche, fêlée comme celle de beaucoup d'Italiens à formes athlétiques, retentit à la porte de la cabane, comme si elle partait de dessous terre.

—Berger, disait-elle, ne craignez rien; faites taire vos chiens; écoutez-moi.

—C'est la voix du Campani; le serpent s'est glissé dans l'herbe, me dit vivement Felipone, pendant qu'Onofrio calmait ses chiens avec plus de peine, cette fois, que la première. Il s'est blotti sous la cabane entre le sol et les pierres qui supportent la devanture; nous ne pouvons pas tirer sur lui!

—Que voulez-vous? Parlez! dit Onofrio.

—Nous n'en voulons ni à vous ni à vos moutons, mais à une méchante bête qui est entrée chez vous. C'est le prisonnier de Mondragone, l'assassin du saint-père.

—Non! dit Onofrio en me regardant avec bienveillance; vous mentez!Allez-vous-en!

—Je jure sur l'Évangile que c'est lui, répondit le bandit.

—Si c'est lui, vous n'avez pas mission de l'arrêter. Avertissez les carabiniers.

—Oui! pendant que vous le ferez sauver! D'ailleurs les carabiniers le mettraient en prison, et ce n'est pas ce que je veux.

—C'est cela! dit Felipone à mon oreille; c'est la vengeance romaine. Il veut vous tuer lui-même.

—Vous ne voulez pas le livrer? reprit Campani.

—Non!

—Une fois? Je vous avertis que nous sommes quinze, et qu'au premier signal, en un clin d'oeil, votre baraque va être enfoncée et vos trois carcasses défoncées. Nous mettrons le feu ensuite, et on croira que vous vous êtes endormi trop près de votre lampe en chantant vos prières.

Onofrio frémit de la tête aux pieds, porta à sa bouche le scapulaire qu'il avait au cou, et, avec sa voix sans inflexion et son visage de pierre, il répondit encorenon, avec une tranquille et grandiose résignation.

Il se fit une minute de silence; puis la voix de Campani reprit:

—Deux fois? Je vas donner le signal; il faudra bien que le loup sorte du trou!

Je n'attendis pas le troisième refus du brave berger, incapable de maîtriser plus longtemps ma colère, je déchargeai ma carabine sur la tête du bandit, qui avait eu l'imprudence de se relever à demi sans se douter de l'existence de la meurtrière d'où je le guettais, et sa cervelle, fracassée à bout portant, jaillit sanglante sur le mur de la cabane et jusque sur le canon de mon fusil.

—Mauvaise chance pour lui! dit Felipone, en qui l'horreur se traduisit par un éclat de rire nerveux.

—Vous l'avez tué? dit l'impassible Onofrio. C'est un de moins! Attention aux autres! et ne nous laissons plus approcher, s'il est possible!

J'étais résolu à ne pas compromettre plus longtemps les deux hommes généreux qui se dévouaient pour moi. Je m'élançai vers la porte.

—Que faites-vous? s'écria le fermier en me repoussant avec vigueur.

—Je vais me battre tout seul contre ces bandits, et leur vendre ma vie le plus cher que je pourrai. Ils n'en veulent qu'à moi.

—Cela ne sera pas, je ne le veux pas, dirent à la fois le fermier et le berger. Si vous sortez, nous sortirons aussi.

La situation ne permettait pas un long combat de générosité. D'ailleurs,Felipone n'espérait pas être plus épargné que moi par ces bandits.

—Masolino doit être parmi eux, dit-il; c'est mon ennemi personnel. Il faut que l'un de nous deux en finisse cette nuit avec l'autre!

Quant à Onofrio, il paraissait porter jusqu'à l'héroïsme la religion de l'hospitalité.

—Si nous nous séparons, disait-il, nous sommes perdus. Nous pouvons nous sauver en restant ensemble. Allons, allons, pas de mots inutiles. Que chacun de nous soit à son poste!

Felipone se plaça à la meurtrière qui regardait Tusculum, moi à celle qui regardait Mondragone. Onofrio surveillait les autres meurtrières, allant de l'une à l'autre. Il avait mis son tronçon de sapin dans la petite lucarne ronde qui lui servait de fenêtre, afin de nous barricader. La porte fermée se gardait elle-même en attendant que nous eussions à réunir nos efforts pour la défendre, si nous ne pouvions tenir l'ennemi à distance.

Un silence effrayant avait succédé au dehors à la chute du corps deCampani. Pas un cri ne s'était échappé de sa bouche. Tout à coup,Onofrio arma à son tour le long fusil qu'il avait désarmé en nousouvrant la porte.

—En voilà un qui va vers vous, Felipone, dit-il sans se déconcerter; ne vous pressez pas!

Felipone tira ses deux coups; la fumée ne lui permit pas de voir s'ils avaient porté, et, d'ailleurs, il n'avait pas une seconde à perdre pour recharger.

Ce qui devait arriver arriva. Les bandits qui nous cernaient, se voyant repoussés de deux côtés à la fois, se réunirent pour se porter sur les deux faces de la cabane, qu'ils supposaient dépourvues du moyen de défense des meurtrières. C'était à moi de les recevoir, et Onofrio, devinant leurs mouvements, se porta à la quatrième ouverture, orientée vers Monte-Cavo.

Quand les assaillants virent que nous avions ouvert le feu ils nous firent voir, à leur tour, que plusieurs d'entre eux avaient des fusils. Ils essayèrent une décharge sur la petite fenêtre à travers laquelle s'échappait peut-être un faible rayon de la clarté de la lampe. Mais leur plomb rencontra la grosse bûche, que le berger se contenta de repousser pour fermer plus hermétiquement l'embrasure. Nous pûmes en compter cinq réunis un instant. Ils se dispersèrent aussitôt, et leurs ombres, opaques dans le brouillard, parurent se multiplier en tournant autour de la cabane; mais peut-être n'étaient-ils réellement que cinq changeant de place.

Leur obstination était le seul indice à peu près certain de la supériorité marquée de leur nombre sur le nôtre. Ils semblaient déterminés à venir chercher, sous notre feu, leurs compagnons morts ou blessés, ou à les venger en nous exterminant; car, entre chaque décharge, ils gagnaient évidemment du terrain, et, si nos coups portaient, nous ne pouvions plus le savoir. Nos ennemis approchaient en rampant dans l'herbe haute et serrée qui environnait la cabane. Nous usions peut-être nos munitions en pure perte, car il nous fallait tirer et recharger sans relâche. Nous sentions bien qu'une fois collés aux murs et accrochés à un toit si facile à escalader, ils étaient maîtres de la situation. Qu'ils pussent mettre le feu à notre abri de litière, et nous étions perdus. Sans l'humidité des dernières heures de la nuit, la bourre de leurs fusils eût suffi pour incendier notre pauvre forteresse.

Ce siége dura au moins un quart d'heure, pendant lequel il nous fut impossible de savoir où nous étions. Si nos ennemis eussent été plus résolus et plus braves, il est à croire que nous n'eussions pu nous préserver aussi longtemps; mais ils agissaient sous le coup d'une préoccupation qui nous fut soudainement révélée, lorsque, au milieu d'un de ces silences plus redoutables que leurs efforts ostensibles, nous entendîmes une voix crier de loin:

—Les voilà!

Nous prêtâmes l'oreille, c'était le lourd galop des carabiniers sur les pavés volcaniques de la voie latine.

—Nous sommes sauvés! dit le berger en faisant le signe de la croix.Voilà du secours; notre bataille a été entendue!

—Nous sommes perdus! dit Felipone.

—Non, non, reprit Onofrio; nos bandits prennent la fuite; voyez, voyez!Je le savais bien qu'ils agissaient sans ordres! Poursuivons-les! à moi,Lupo! à moi, Télégone!

—Ami! s'écria Felipone en l'arrêtant, les carabiniers ne doivent pas savoir que vous m'avez vu cette nuit, non plus que mon camarade. Restez ici, nous fuyons!

—Je ne vous ai pas vus? demanda le berger sans curiosité ni surprise hors de propos, mais du ton et de l'air d'un homme qui reçoit aveuglément sa consigne.

—Non! adieu! Les bandits ont voulu vous dévaliser; vous vous êtes défendu tout seul. Si on les prend, et s'ils vous contredisent, vous tiendrez bon. On vous connaît, on vous croira. D'ailleurs, Dieu vous récompensera, ami, et vous savez que Felipone n'est pas ingrat! Au revoir!

—La paix soit avec vous! répondit le berger. Si vous ne voulez pas qu'on vous voie, entrez dans les châtaigniers, et filez jusqu'aubuco de Rocca-di-Papa.

—Il a raison, me dit le fermier, car voici le jour, et il est trop tard pour rentrer à Mondragone. Venez!

Nous nous élançâmes dehors. Il nous fallut enjamber la face hideuse de Campani, qui était tombé sur le dos en travers de la porte. Un peu plus loin, sous les châtaigniers, un cadavre gisait, la poitrine criblée de chevrotines.

—Ah! il s'est traîné jusque-là? dit Felipone, qui s'était baissé pour le voir; c'est bien lui! et c'est moi qui l'ai touché! Voilà mes deux coups de fusil! Voyons s'il est bien mort… Oui; il est déjà froid!

—Marchons! marchons! lui dis-je, les carabiniers paraissent.

—À cette distance, je ne les crains pas à la course, quoique j'aie un peu de ventre. Et vous, savez-vous courir?

—Je l'espère! allons! Mais que faites-vous?

—Je cherche sur ce chien mort quelque chose… que je tiens! Attendez! il faut que je lui crache à la figure… C'est fait.

Nous nous enfonçâmes dans le bois, en suivant d'abord la même direction qui nous avait menés à Grotta-Ferrata. Puis, inclinant sur la gauche, nous entrâmes dans un sentier ondulé qui se rétrécissait et s'effaçait toujours davantage, jusqu'à ce qu'il disparût entièrement sur les bords d'un ruisseau admirablement accidenté. Il faisait jour, et les bois prenaient les reflets rosés de l'aurore.

—Nous voilà aussi en sûreté que possible, dit le fermier en se jetant sur la mousse. Ah! si j'avais su que je devais fournir une pareille course, je me serais mis à la diète la semaine dernière. C'est égal, le jarret est encore bon. Et vous, mon garçon, ça va bien? A quoi pensez-vous? Est-ce que vous n'êtes pas content d'être enfin débarrassé de Masolino?

—Débarrassé! Qu'en savons-nous? Vous pensez donc qu'il était là?

—Eh bien, et vous? Est-ce que vous ne l'aviez jamais vu?

—Au jour? Non.

—Alors votre connaissance ne sera pas longue; c'est le cadavre que j'ai souffleté tout à l'heure.

—Le frère de Daniella?

—C'est moi qui l'ai tué, et je prends ça sur moi avec plaisir… et orgueil! Le Satan! Je lui devais ça pour avoir voulu violer ma femme, un jour qu'elle lavait seule à la fontaine. La Danielluccia va prendre le deuil; elle n'en sera que plus jolie: ça sied bien aux femmes, et elle me devra un beau cierge devant la madone de Lucullus pour l'avoir débarrassée d'une pareille crapule de frère.

Telle fut l'oraison funèbre du bandit. La figure animée de Felipone exprimait une satisfaction si franche, que, brisé de fatigue et d'émotion, je me sentis machinalement entraîné à la partager.

—Ah ça! dit-il, quand, tout en parlant, il eut repris haleine, nous ne sommes pas au bout de notre fuite; il faut que je m'occupe de vous cacher, et, pour cela, il nous faut grimper dans un vilain endroit; mais vous êtes capable de trouver ça joli, vous qui êtes peintre et qui ne voyez pas comme les gens raisonnables.

—Avant tout, lui dis-je, je veux savoir ce qui doit résulter pour vous de la peine que vous prenez pour moi.

—Pour vous, à présent que Campani et Masolino ont rendu au diable leurs âmes de chien, je ne risque pas grand'chose. Votre affaire s'arrangera ou bien vous fuirez avec votre maîtresse. Vous savez, maintenant, que vous n'étiez pas la principale pièce de gibier traqué à Mondragone. Pour le prince, je ne cours pas non plus grand danger. A l'occasion, même, son frère le cardinal me saura gré de l'avoir fait partir, et, s'il faut tout vous dire… je vous dirai ça plus tard!

—Il vous a aidé, sous main, à favoriser son évasion?

—Chi lo sà? Mais, pour avoir servi celle du docteur, si l'on découvre jamais qu'il était de la partie, je pourrais bien tâter de la prison plus longtemps qu'il ne convient à mon tempérament. Donc, mon affaire, à présent, est de vous sauver (par amitié pour Daniella et pour vous-même, qui me plaisez) sans me compromettre. C'est bien facile, si on ne découvre pas mon souterrain. Voilà pourquoi je ne veux pas m'y fourrer en plein jour. Je vas reparaître à la lumière des cieux, en pleine campagne, les mains dans mes poches, comme un bon régisseur que je suis. Les carabiniers me demanderont d'où je viens. J'ai ma réponse toute prête, mon alibi tout préparé, mes compères tout avertis. Ce serait trop long et inutile à vous dire. Sachez seulement qu'il vaut mieux pour moi, à présent qu'il fait jour, rentrer dans deux heures que tout de suite. Ainsi, n'ayez pas d'inquiétude pour moi, et gagnons un endroit où vous pourrez m'attendre jusqu'à la nuit prochaine.

—Pourquoi ne resterais-je pas ici? L'endroit me plaît et me paraît absolument désert.

—Il ne l'est pas assez! Dans une heure il y aura par là des bergers ou des bûcherons. Il faut aller où les troupeaux ne vont pas et où les bûcherons ne travaillent jamais; là surtout où les carabiniers ne se risqueraient pas volontiers, même sur leurs jambes. Allons, mon camarade, venez! un peu de courage encore!

—Je conviens que je suis fatigué, surtout depuis… depuis que j'ai vu ce Masolino! Il me semble, à présent, qu'il avait de la ressemblance avec Daniella, et cela me fait mal. Leurs âmes n'avaient aucun rapport; mais le sang parlera malgré elle; elle le pleurera!

—C'est son devoir, la chère enfant! mais elle sera vite consolée, demain peut-être, quand vous la presserez dans vos bras!

—Demain? Croyez-vous donc qu'elle soit assez guérie pour sortir de la villa Taverna?

—Vous voulez tout savoir, et, à présent, on peut tout vous dire. Elle n'a jamais été malade, elle n'a jamais eu d'entorse; on a inventé ça pour vous empêcher de vous exposer. Elle était en prison, la pauvrette!

—En prison?

—Oui, dans sa chambre, à Frascati, tout en haut de cette grande carcasse de maison que vous connaissez. Son frère l'avait barricadée là, et Dieu sait ce qu'elle a souffert!

—Oh! mon Dieu! Et, à présent, elle n'est pas encore libre?

—Elle le sera dans deux heures. Dans deux heures, j'irai, sans bruit, lui ouvrir la porte. Vous n'avez donc pas vu qu'en retournant la carcasse de Masolino, j'ai pris cette grosse clef dans sa poche?

Felipone me montrait une clef massive toute tachée de sang.

—Lavez-la, lui dis-je en songeant à l'horreur de cette circonstance pour Daniella.

—Et mes mains aussi, dit-il en se penchant sur le ruisseau, car le sang de cette vermine me répugne. Je dirai à ma filleule: «Ma chère petite, verse des larmes, c'est ton devoir; mais réjouis-toi, car je t'apporte une bonne nouvelle. Onofrio a tué ton coquin de frère qui voulait piller son musée d'antiquités tusculanes; ton amant est libre, et, de lui-même, il va revenir s'emprisonner à Mondragone pour partir avec toi quand faire se pourra».

—Mais alors, cher ami, pourquoi ne viendrait-elle pas me trouver ici pour fuir dès la nuit prochaine? Je sais les chemins, à présent.

—Eh! mon bon ami, avez-vous une dizaine de mille francs en poche pour fréter un petit bâtiment de contrebande qui viendra vous attendre, à ses risques et périls, à Torre di Paterno ou à Torre di Vajanica?

—Hélas! non. J'oublie que je ne suis pas un prince et que je n'enlève pas une héritière. Il me faudrait passer par le chemin de tout le monde, et ce serait plus long et plus difficile. Donc, faites-moi rentrer dans ma cage la nuit prochaine. Partez! courez délivrer Daniella! Je saurai bien me cacher tout seul! D'ailleurs, à quoi servent nos précautions? Puis-je compter sur autre chose que sur la Providence, dans le position où me voici? Ne vais-je pas rencontrer, dans la cachette où vous voulez me conduire, quelques-uns des bandits que nous avons étrillés et qui, fuyant comme nous les carabiniers, s'y seront rendus ou s'y rendront de leur côté?

—Je ne serais pas si novice que de vous exposer à refaire connaissance avec leurs pierres. Soyez tranquille! la bande qui accompagnait nos deux coquins n'est pas de ce pays-ci. Les gens de Frascati ne sont pas si mauvais que ça, ni si hardis non plus; ils connaissaient trop bien Masolino pour s'entendre avec lui. Nos assassins sont d'ailleurs; et je gagerais que ce sont tous gens de Marino, le bourg du Diable! À l'heure qu'il est, ils rentrent chez eux par le bois Ferentino; ils se déshabillent et se couchent comme feraient des chrétiens, et, si l'on fait par là des perquisitions, leurs femmes crieront Jésus-Dieu et jureront sur le sang du Christ qu'ils n'ont pas découché. D'ailleurs, voyez-vous, ma cachette est une cachette. Elle n'est connue que d'Onofrio qui l'a découverte, de moi, du docteur et de ma femme. La chère âme y a nourri notre ami pendant vingt-quatre heures, avant que l'entrée de mon souterrain fût tout à fait déblayée. Venez donc, et sachez d'ailleurs que c'est mon chemin, car je ne veux pas risquer d'être vu revenant par les fourrés. Je vas m'en retourner chez nous par Rocca-di-Papa.

Nous nous remîmes en route en remontant le cours rapide du petit ruisseau, à travers les roches, tantôt enjambant d'une rive à l'autre, afin d'y trouver place pour nos pieds sur les blocs qui le resserraient, tantôt, quand il s'élargissait sur un sable sans profondeur, marchant dans l'eau jusqu'à mi-jambe, faute d'une berge praticable.

L'instinct paysagiste est si fort, je dirai presque si animal en moi, que, malgré ma lassitude et les sérieuses difficultés d'une pareille marche, malgré les pensées à la fois lugubres et enivrantes qui me traversaient l'esprit comme des songes fiévreux, je me surprenais admirant les mille accidents imprévus et les mille grâces sauvages de ce ruisseau mystérieux caché dans les déchirures d'une terre luxuriante de fleurs et de roches éclatantes de mousses satinées. Nous passions comme deux sangliers à travers les lianes de cette forêt vierge, et j'avais un regret, un chagrin instinctif de briser ces guirlandes de lierre et de liserons, de souiller sous mes pieds ces tapis d'iris et de narcisses, de déranger enfin cette splendide et délicate décoration, où la nature semblait savourer les délices de son libre essor, en cachette du travail spoliateur de l'homme.

Il y eut enfin un moment où les parois de rocs et de buissons qui nous pressaient s'écartèrent assez pour me laisser voir le pays où nous rampions comme dans un fossé. Ce fut un coup d'oeil magique aux premières lueurs du soleil. Nous étions dans le fond d'une étroite gorge couverte de taillis épais, semée de monticules et tourmentée de ces mouvements brusques et variés qui sont propres aux terrains volcaniques. Les nombreux reliefs de ces petites masses, que protégeait une enceinte de masses plus élevées, rendaient cette solitude particulièrement favorable au genre de retraite que nous cherchions. Derrière nous les terrains onduleux, d'un vert splendide, semés de buissons brillants de rosée, s'enfuyaient en bonds rapides vers les basses vallées de Tusculum. Un petit aqueduc ruiné, perdu dans les arbres et dans les plantes grimpantes, fermait la vue de ce côté-là. Devant nous se dressait une gigantesque muraille de rocher à pic qu'un reste de brume faisait paraître plus éloignée qu'elle ne l'était réellement, et d'où tombait une cascade perpendiculaire, tranquille comme une nappe d'argent, ou comme un rayon du matin.

Cette cascade, qui me parut plus belle que toutes celles de Tivoli, parce qu'elle est dans un cadre plus grandiose et plus austère, n'a ni célébrité, ni reproductions, ni touristes. Elle n'a pas même de nom: c'est lebuco, letrou, de Rocca-di-Papa, un village bâti sur un cône volcanique, à peu de distance, et que, d'où nous étions, il est impossible d'apercevoir ni de pressentir. L'incognito de cette belle cataracte s'explique par son absence durant la saison des voyages et des promenades. La source qui l'alimente s'échappe en filets invisibles dans une coupure voisine dès que la saison des pluies, et la splendeur de son développement aux premiers jours du printemps est encore une recherche que cette sauvage localité garde pour elle-même et pour les rares promeneurs des jours d'avril.

Je l'avais vue de loin, le jour de ma conversation avec Onofrio sur l'arxde Tusculum et il m'avait dit: «On ne peut pas aller auprès; c'est trop difficile.» En effet, c'est impossible à première vue, à travers le taillis serré de noisetiers et de chênes nains qui couvre les seuls endroits accessibles. Pourtant nous y parvînmes, et je trouvai même cette dure ascension moins pénible que ne le sont certains parcours dans les petits bois ravinés de mon pays. Ce pays-ci a une défense de moins, la défense la plus sérieuse que les fourrés d'Europe puissent offrir: il ne produit pas de ronces. On ne s'y trouve pas enfermé et comme mis en cage par ces énormes réseaux d'églantiers et de mûres sauvages qui s'installent chez nous dans les taillis, et que les chiens de chasse les plus intrépides renoncent quelquefois à traverser.

Ici, la nature n'est pas méchante, malgré son grand air de résistance. Elle menace plus qu'elle ne blesse. Elle est en harmonie avec le tempérament hardi et aventureux, mais peu résistant et rarement stoïque de ses habitants.

En cette circonstance, je dois pourtant dire que Felipone fut plus robuste, c'est-à-dire plus gai et plus insouciant que moi. J'étais harassé; j'avais des nerfs et il n'avait que des muscles. Nous ne marchions plus que sur les mains et sur les genoux, lorsque enfin nous gagnâmes un sol à peu près vierge de pas humains, au flanc du grand mur de rocher. Il n'y avait même pas de traces d'animaux dans cette impasse. La cascade tombait à notre droite, et une coupure aiguë sillonnait le massif volcanique devant nous.

C'est là que bondissait, sur un escalier naturel, le véritable courant de la source, la cascade à grande nappe n'étant que le résultat des eaux pluviales et d'un torrent accidentel. Cet escalier se trouve enfoncé en retrait dans le roc et devient invisible à mesure qu'il s'élève.

—Suivez cette échelle de roches et de cascatelles, me dit Felipone. Il y a partout moyen d'y grimper à sec avec un peu d'adresse. Ma femme y a passé pour aller voir notre ami le docteur, un jour qu'un grand mal de dents m'empêchait de sortir; pauvre petite femme! elle est si bonne pour moi! Je vous quitte ici. J'ai encore un peu de chemin à faire à la manière des chèvres, et je gagnerai le bourg de Rocca-di-Papa, qui est là-haut tout près; vous ne vous en douteriez guère, car ceci ressemble au bout du monde.

—C'est donc à ce village que je dois grimper de mon côté?

—Non pas! quand vous aurez grimpé, vous trouverez une drôle de construction, une vilaine bâtisse, et vous y resterez jusqu'à ce que je vienne vous chercher. Vous serez là tout seul avec le vertige, mais la tête pourra vous tourner sans inconvénient: il y a encore un rebord à la plate-forme.

—Ne craignez rien pour moi; courez chez Daniella.

—Oui, je commencerai par elle; après quoi, je tirerai de sa niche ce pauvre Tartaglia, qui doit s'ennuyer beaucoup, et qui sera bien aise de déjeuner pour chasser les idées noires. Ça me fait penser que vous allez jeûner là-haut!

—Cela m'est fort égal: je n'ai envie que de dormir.

—Quand vous aurez dormi, la faim viendra. Diable! Voilà un peu de tabac et ma pipe, et ma fiole d'anisette avec une tasse de cuir pour puiser l'eau, qui ne vous manquera pas.

—Non, non. Gardez tout cela; vous en aurez besoin pour retourner, car vous avez encore de la fatigue devant vous.

—Bah! ce n'est rien. Depuis que j'ai vu Masolino salé avec mes chevrotines, je me sens reposé. Je vas seulement boire un coup à votre santé, pour chasser l'envie de faire un somme en m'en retournant.

Il remplit d'eau sa tasse de cuir, y versa quelques gouttes d'eau-de-vie anisée, et me la présenta en disant:Après vous!avec une courtoisie enjouée.

—Oh! mais, s'écria-t-il quand nous fûmes désaltérés, qu'est-ce que je vois là? La Providence est avec vous, mon camarade. Prenez ce qu'elle vous envoie. C'est mauvais, mais ça nourrit, et me voilà tranquille sur votre compte.

En parlant ainsi, il ramassait dans le flot de la cascade un petit sac de toile grossière accroché à une pointe de rocher.

Ce sac contenait quelques livres de graine de lupin. C'est une semence coriace et d'une amertume impossible, qui fait le fond de la culture de certaines régions de la Campagne de Rome, et le fond de la nourriture des pauvres. La plante est belle et la graine abondante. Pour la rendre comestible, on lui retire son amertume en la plaçant dans une eau courante où elle reste au moins huit jours, après l'avoir fait cuire à moitié pour soulever l'épaisse pellicule; on la recuit encore et on la mange croquante. Beaucoup d'ouvriers et de paysans ne connaissent pas d'autre régal.

—Ce sac vient de là-haut, dit le fermier en montrant la cime du rocher. Quelque pauvre diable du village aura mal assujetti les pierres en le mettant tremper dans la source, et l'eau l'a emporté. Prenez-le sans scrupule, il eût été perdu. Voyons s'il a trempé assez longtemps!

Il goûta la graine et fit la grimace.

—Ça ne vaut pas le souper d'hier, dit-il en riant; mais on peu de mortification peut faire du bien à notre âme, à ce que disent les croyants. Et puis il y a quelque chose de bon dans cette trouvaille. Puisqu'on n'est pas venu chercher ici ce qu'on avait perdu, c'est qu'on croit le passage impossible, et vous serez là en sûreté. Allons, à la garde de Dieu! mon garçon. Je suis content d'avoir fait votre connaissance, et j'espère la renouveler dans une douzaine et demie d'heures employées à votre service.

Nous nous embrassâmes cordialement. Il s'obstina à me laisser sa fiole et sa tasse. Je découvris que j'avais la poche encore pleine d'excellents cigares que le prince m'avait forcé de prendre la veille. Felipone alluma donc sa pipe, en aspira quelques bouffées pour se donner des forces, et s'éloigna en me jurant de ne pas s'arrêter tant qu'il ne serait pas auprès de Daniella. Son pas était encore si ferme et sa figure ronde si peu altérée par la fatigue et l'insomnie, que l'espérance me resta au coeur.

J'escaladai sans trop de peine les rochers de la cascatelle, et arrivai à me trouver tout à coup en face de la construction la plus étrangement située que j'aie jamais vue. C'est une tour guelfe, à ouvertures ogivales et à créneaux découpés en dents de scie, comme toutes celles qui défendaient jadis les défilés du pays, au temps des querelles des Orsini et des Colonna, et assez semblable à celle qui ferme le ravin du torrent de Marino. La roche se creuse en flanc, comme une coulisse de théâtre, et s'arrondit en plate-forme pour porter et pour cacher entièrement ce guettoir inaccessible sur la face interne du précipice; je dis inaccessible (bien que j'y fusse arrivé par là), parce que le passage par la cascatelle pouvait et pourrait être encore rendu impraticable par une masse d'eau plus forte, dirigée dans cette fêlure. Une arche, dans les fondations maintenant à jour de l'édifice, me fit penser que l'eau de la source avait dû être mise à profit jadis pour cet usage. Il n'en sort aujourd'hui qu'une petite quantité à travers les décombres. Là où je me trouvais quand j'atteignis la plate-forme, il eût peut-être suffi d'un déblaiement subit de ces décombres pour m'isoler entièrement de toute ressource, dans une sorte detour de la faim.

De la plate-forme, j'entrai de plain-pied dans une petite salle demi-circulaire qui n'avait pas d'issue à l'intérieur. Est-ce là que l'on mettait des prisonniers? Par où les y faisait-on entrer? Je n'eus pas le loisir de chercher une réponse à ces questions. J'étais au bout de mes forces. Je me jetai par terre, sur des débris de brique et de ciment, et je m'y endormis comme si j'eusse été sur le duvet.

Je me réveillai sans avoir souvenir d'aucune chose, pas plus des rêves que j'avais pu faire en dormant que des événements qui m'avaient conduit dans ce lieu étrange. Je ne me rendis compte de ma situation qu'en voyant mon fusil à côté de moi. Je cherchai l'heure. Ma montre marquait midi; mais elle n'avait pas été remontée, et il pouvait être davantage. Je ne pouvais voir le soleil, le mur de rochers que j'avais pour tout horizon dépassant encore les créneaux de la tour. J'avais seulement une échappée de vue en biais sur une petite portion du ravin, et je m'assurai par la position et la longueur des ombres de quelques arbres grêles qui dépassaient le taillis que je pouvais, en remontant ma montre, placer l'aiguille sur deux heures après-midi, sans me tromper beaucoup. J'avais dormi cinq ou six heures, en dépit d'un froid assez vif et d'une faim dévorante.

Je crus me souvenir que j'avais rêvé que je mangeais, et je me mis à fêter les graines demi-crues et passablement amères que le ciel m'avait envoyées. L'eau anisée et un bon cigare me firent trouver ce repas supportable. Je me sentis réchauffé et d'aussi bonne humeur que possible après des aventures si peu réjouissantes. Mes forces étaient revenues. Je grimpai sur les décombres de ma logette pour voir jusqu'à quel point j'y étais en sûreté, car je savais être à deux pas du village, et je m'étonnais que les enfants qui trouvent tout n'eussent pas trouvé le chemin de cette tour qu'Onofrio prétendait avoir découvert. Je parvins à une brèche, et je reconnus que la tour était parfaitement encaissée dans un gouffre, et absolument isolée sur son bloc, peut-être par la rupture de quelque arche autrefois jetée comme un pont d'enfer sur l'abîme. La tour avait sans doute été dès lors condamnée à s'écrouler aussi d'elle-même et réputée dangereuse. D'ailleurs, cette masure n'était plus d'aucun usage, et le fond de la gorge par où j'étais venu étant impraticable, même aux bergers, personne ne devait s'aviser de l'ascension de la cascatelle, à moins d'être traqué comme une bête fauve ou d'avoir un guide comme celui qui m'avait amené là.

En me demandant de quelle utilité pouvait avoir été une construction située ainsi dans une impasse, et tellement enfouie dans une crevasse, qu'elle n'offrait même pas l'avantage de la vue sur le pays environnant, il me vint une idée que de nombreux exemples du même genre dans les pays sujets aux tremblements de terre ne rendent pas très-invraisemblable: c'est que cette tour avait dû être bâtie à cent pieds plus haut, sur le sommet de la muraille de rochers, et que le subit écroulement d'un bord de cette corniche l'avait fait descendre; toute disloquée, au plan où elle se trouve arrêtée maintenant, jusqu'à nouvel ordre, c'est-à-dire jusqu'à la prochaine secousse qui la précipitera tout à fait dans l'abîme. Ce ne serait, en somme, qu'un accident semblable à celui du détachement des voûtes naturelles de la grotte de Neptune à Tivoli, où la violence des eaux a suffi pour tout changer de place.

Il n'y aurait donc eu ici, dans le principe, qu'une tour d'observation sur la cime d'un précipice, à côté d'une cascade. L'événement que je suppose aurait diminué le volume de cette cascade, en créant au torrent un lit voisin plus accidenté, et en ouvrant l'entaille immense où la tour est descendue avec le bloc qui me supportait. Tout cela a pu se passer au quinzième siècle, peu de temps après la construction irréfléchie de cettemaledetta; c'est le nom que je veux donner à cette tour, pour la désigner d'un seul mot.

Le bruit des chutes d'eau ne me permit pas d'entendre si le plateau de rochers qui s'élevait au-dessus de moi était fréquenté. Il devait l'être, puisque j'étais si près de la bourgade; mais comme je ne pouvais rien voir, je conclus naturellement que je ne pouvais être vu de personne.

Je ne sais si vous vous figurez l'horreur grandiose d'un pareil domicile. Les chouettes elles-mêmes ont craint de s'en emparer.

Au-dessus de la salle où j'étais, la tour éventrée n'offrait que crevasses et débris supportés tant bien que mal par la petite voûte de mon asile. Un tas de sable, apporté sur la plate-forme par les courants accidentels des grandes pluies, servait de logement à de nombreux reptiles que je fis déguerpir. Je n'étais protégé dans mon bouge par aucune espèce de porte; mais, l'ouverture étant fort petite, j'étais à couvert et à l'abri du vent.

Je m'arrangeai pour passer la journée, sinon gaiement, du moins patiemment. Je m'assis sur la petite plate-forme et m'exerçai à y braver le vertige que Felipone m'avait annoncé et qui est très-réel. Imaginez-vous une poivrière accrochée à l'orifice d'un puits de plusieurs centaines de pieds de profondeur, le long d'une cascade qui a l'air de vous tomber sur la tête et qui se perd sous vos pieds, dans l'espace invisible. Le calme de cette eau brillante qui lèche le rocher en se laissant précipiter nonchalamment, a quelque chose de magnifique et de désespérant. Ce n'est pas l'enivrant fracas des chutes de Tivoli; on est ici trop haut perché pour entendre autre chose qu'une voix d'argent claire et monotone qui semble vous dire: Je passe, je passe, et jamais rien de plus.

Moi aussi, j'aurais voulu passer, me laisser tomber, et arriver d'un saut au fond de la gorge, pour me mettre à courir comme l'onde vers Frascati. La pensée de revoir bientôt Daniella me donnait des suffocations d'impatience, et je ne pouvais plus me raisonner et me dominer, comme je l'avais fait à Mondragone dans ces derniers temps. Il me semblait que j'avais payé ma dette au sort contraire, à l'émotion, au péril, à la fatigue, et que j'avais le droit de vouloir être heureux, ne fût-ce qu'un jour, après tant de jours sombres et mauvais. Je marchandais avec la destinée, je voulais secouer cette série d'épreuves, j'en réclamais la fin avec humeur.

Et puis j'étais triste, faible, effrayé; je voyais la cervelle fracassée de Campani sur le mur de la cabane, et les chiens d'Onofrio léchant le sang encore chaud sur les pierres. Je croyais en voir encore les hideuses éclaboussures sur le canon de mon fusil, et j'avais envie de le jeter dans la cascade. Je voyais le regard fixe de Masolino et cette ressemblance avec Daniella qui m'avait serré le coeur. Je ne suis pas un soldat, moi; je suis un artiste, je n'ai ni le goût ni l'habitude de tuer, et je trouve atroce un pays où la loi ne sait pas on ne peut pas sévir contre ses véritables ennemis. C'est un coupe-gorge perpétuel où il faut qu'à l'occasion le premier passant venu se fasse, en dépit de la douceur de ses instincts, l'exécuteur des hautes oeuvres d'une société en dissolution et en ruine.

Je sentais un autre vertige que le vertige physique de l'abîme: celui de l'âme aux prises avec une tentation de haine brutale et de mépris féroce pour les membres pourris de l'humanité. Je songeais à l'oeil pur et brillant, au sourire vermeil de Felipone saluant l'aube après ce massacre nocturne, et je me disais:

—Voilà donc ce que l'on devient tout naturellement avec des instincts de bienveillance et des facultés de dévouement, dans ces vieilles sociétés finies, où il faut se faire justice soi-même et casser la tête à un homme avec autant de satisfaction qu'à un chien enragé.

Décidément, je ne suis pas fait pour ce genre de délassement. J'ai chassé autrefois sans pouvoir aimer la chasse, et s'il me fallait guillotiner moi-même les poulets que je mange, j'aimerais mieux ne manger que des graines et des herbes. Aller à la chasse aux hommes sera toujours un cauchemar pour moi, et il me fallut, dans ce lieu sinistre où j'étais réfugié, faire un grand effort de raisonnement et de volonté pour ne pas me laisser aller à quelque sotte hallucination.

Heureusement, je trouvai au fond de la poche de mon caban un petit album de promenade et un crayon. Je pus étudier un peu le profil de la cascade et les silhouettes du rocher; après quoi, pour me dégourdir et me réchauffer, je fis une promenade de descente gymnastique dans la cascatelle. La gorge était si déserte, que je fus bien tenté de pousser plus loin que mon mur de rocher: mais la crainte de compromettre mon bonheur me rendit tout à fait poltron, et je restai caché dans cette brèche qn'il est impossible de voir du dehors, tant qu'on n'a pas gagné, à ses risques et périls, le pied même de la montagne.

Mon souper fut impossible; le lupin, que je n'avais pas eu la précaution de remettre tremper dans l'eau, était tout à fait desséché. Je fis mon repas d'un cigare, après avoir broyé sous les dents quelques graines pour empêcher la faim de revenir trop vite. En me livrant à cette maigre chère, et en me comparant aux cénobites des temps anciens, je me rappelai tout à coup ce pauvre moine que j'avais laissé à Madragone, et qui n'avait pas dû manger depuis la veille, à moins que Tartaglia, qui cachait et enfermait ses provisions avec tant de soin, n'eût songé à lui; mais Tartaglia ravi de retrouver sa liberté n'aurait-il pas fait comme moi? n'aurait-il pas oublié son amiCarcioffoaussi radicalement que j'avais eu le tort de le faire en prenant congé de Felipone?

Ce qu'il y a de certain, c'est que ce pauvre frère Cyprien, avait été annihilé dans ma pensée comme s'il se fût agi d'un vêtement laissé dans une armoire. On ne meurt pas pour un jour de jeûne; mais, en songeant à la capacité de cet estomac d'autruche (d'autriche, comme disait Tartaglia), et à ces dents de requin dont nous avions tant redouté la puissante mastication, je me fis de grands reproches, et j'eus encore à demander intérieurement pardon à Daniella des mauvais traitements occasionnés par moi aux membres de sa famille.

La nuit étant tout à fait close, comme je n'avais aucune espèce de luminaire et que je n'attendais pas Felipone avant onze heures ou minait, j'essayai d'engourdir mon impatience par le sommeil; mais je ne fis que penser à Daniella. Je me disais avec bonheur qu'après ce qui m'était arrivé à cause d'elle, je me serais senti dégrisé de tout autre amour, tandis que le sien m'apparaissait toujours plus précieux et plus désirable à mesure qu'il entraînait ma vie obscure et mon humeur paisible dans des hasards étranges et dans des aventures répulsives. Je trouvai tant de consolation et de douceur à l'idée de souffrir un peu pour celle qui avait déjà tant souffert pour moi, que je ne sentis presque plus le froid et les mouvements fébriles qui m'avaient agité durant tout le jour.

J'avais trouvé moyen de me faire une espèce de lit avec le sable recueilli sur la plate-forme, et quelques feuilles sèches que j'avais arrachées à la cime d'un jeune arbre tombé, la tête en bas, du haut du rocher dans la cascade. C'était une espèce de platane dont les branches s'étaient affaissées sur la plate-forme de la tour, et cette rencontre l'avait empêché d'être entraîné par l'eau, qui tendait au contraire à le rejeter de mon côté. Ses racines retenaient encore une motte de terre humide, et son feuillage de l'année dernière était resté attaché aux rameaux, tandis que les bourgeons pointaient à l'extrémité. Il paraissait vouloir vivre dans cette position le plus longtemps possible, et je lui avais presque demandé pardon de dépouiller ses maitresses branches pour satisfaire mon sybaritisme.

En dépit des douceurs de cette couche improvisée, je ne dormais pas, je tâchais de me rendre compte de ce problème la marche du temps. Le temps qui marche, qu'est-ce que cela? me disais-je; il n'y a pas de temps pour celui qui n'a ni commencement ni fin: l'éternité semble être l'antithèse du temps. Dieu voit, pense et sent des choses et des êtres qui passent en lui, comme cette cascade dont le bruit tranquille ne finit ni ne commence, à mon oreille, son chant inflexible et fatal. Les révolutions des mondes de l'univers ne dérangent pas plus l'universelle palpitation de la vie que le grain de sable ne dérange et ne trouble ce flot monotone. Et me voilà pourtant ici comptant les battements de mon coeur, et voulant, de toute la puissance de mon être, accélérer les secondes et les minutes qui ne reviendront plus pour lemoique je connais, mais qui recommenceront dans toute l'éternité pour lemoiimmortel que je suis.

Quelle est donc cette fièvre, cette ébullition de la pensée humaine qui s'élance toujours au delà de l'heure présente, comme si elle pouvait échapper à l'heure permanente de Dieu? Ce qui est le propre de notre nature terrestre est tout ce qu'il y a de plus contraire à la nature universelle, à la loi de la vie qui marche sans repos comme sans lassitude, et qui ne connaît pas la division arbitraire du temps, puisqu'elle ne connaît pas de limites.

Ne serait-ce pas parce que l'homme n'est que la moitié d'un être, cherchant toujours, non à presser le cours d'une existence qu'il craint toujours de perdre, mais à se compléter par une société sans laquelle sa vie ne lui est rien? L'autre moitié de son âme est pour lui le dispensateur de l'être et le régulateur du temps. Elle lui donne un moment de joie qui vaut un siècle. Son absence le fait languir dans un état qui n'est pas la vie, il a beau compter les instants, ces instants-là ne marchent pas, puisqu'ils sont nuls, ils ne devraient représenter que des phases de néant, et tomber pour lui comme une poussière inerte dans un sablier insensible.

J'en étais là de cette divagation, quand une main, qui cherchait dans les ténèbres, passa sur mon visage et se posa sur ma poitrine. L'obscurité était complète dans le coin où je m'étais blotti. Le bruit de la cascade m'avait empoché d'entendre venir un être humain qui était là près de moi.

—Felipone! m'écriai-je en bondissant, est-ce vous?

On ne répondait pas. Je saisis mon fusil à côté de moi, je l'armai. Deux bras m'entourèrent, des lèvres ardentes cherchèrent les miennes.

—O Daniella! c'est donc toi? m'écriai-je. Enfin! enfin!

C'était elle, aussi vivante, aussi animée, aussi peu lasse après avoir gravi cette rampe escarpée, que si elle eût dansé lafrascatanasur un parquet.

—Et tu es venue par ce taillis impossible, par ce ruisseau plein de pièges, par ce torrent qui peut renverser à chaque pas? Seule, dans la nuit? Mais n'as-tu pas été malade? Tu as peut-être jeûné dans ta prison? Et peut-être ton frère t'a-t-il frappée? et tu n'as jamais perdu l'espoir? Tu avais de mes nouvelles? Tu m'aimes toujours, tu savais bien que je ne pensais à rien au monde qu'à toi, que je ne vivais que pour toi? Et, à présent, nous ne nous quitterons plus d'une heure, plus d'un instant.

Je lui faisais cent questions à la fois. Elle ne répondait que par des questions sur moi-même; et, dans l'angoisse de nos inquiétudes rétrospectives, comme dans l'ivresse de notre réunion, nous ne pouvions pas venir à bout de nous répondre. Je la tenais serrée contre mon coeur, comme si on dût me l'arracher encore, et les sens n'étaient pas le but de cette extase supérieure à toutes les joies de la terre. C'était la moitié de mon âme qui m'était rendue; je retrouvais la notion de la vie, le sentiment placide et sublime de l'éternelle possession.

Il fallut renoncer à nous expliquer, à nous raconter quoi que ce soit pour le moment. D'ailleurs, elle s'occupait, tout en me parlant, de je ne sais quelle tentative d'installation. Elle étendit sa cape devant l'étroite ogive qui servait de porte et de fenêtre, et alluma une bougie.

—Mon Dieu, comme tu as froid ici! disait-elle; je vois bien que tu as eu l'industrie de te faire un lit; mais tu n'as pas eu la malice de trouver le moyen de faire du feu. Je sais qu'un proscrit a passé ici il n'y a pas longtemps. Felipone m'a dit de chercher le charbon et les autres choses qu'il y a laissées, sous les pierres, du côté où le mur est noirci; cherche donc avec moi!

Je ne voulais pas chercher, je ne voulais pas entendre, je ne savais pas s'il faisait froid. Je m'employai pourtant, en la voyant fouiller dans les briques et dans les pierres avec ses petites mains intrépides. Nous trouvâmes un tas de menu charbon et des cendres sous les décombres.

—Fais la cheminée, me dit-elle, voilà les trois pierres plates qui ont déjà servi.

—Mon Dieu, tu as donc froid?

—Non, j'ai chaud; mais il nous faudra passer la nuit ici.

—Passons-y toute la vie, si tu veux. A présent, c'est mon Vatican.

Elle alluma la braise avec cette adresse des femmes du Midi, qui savent la disposer de manière à ce que le gaz carbonique soit absorbé entièrement sous la couche en combustion. Puis elle chercha encore et trouva une lanterne sourde, un grand morceau de vieille tapisserie et deux volumes de prières en latin dont les feuillets avaient en partie servi à allumer le feu. Elle accrocha la tapisserie à l'ogive en guise de porte, mit la bougie dans la lanterne, plaça devant nous, en guise de table, le panier qu'elle avait apporté et dont elle avait déjà tiré du pain, du beurre et du jambon. Elle servit ce repas avec beaucoup de soin, sur les grandes feuilles du platane. Assis sur des pierres, nous essayâmes enfin de causer en mangeant. Voici ce que j'appris de notre situation:

Daniella ne savait ni le nom du prince, ni celui du docteur, ni celui de la dame voilée. Felipone lui avait raconté l'évasion de personnages importants et le refus que j'avais fait de les suivre hors du territoire. Cette évasion n'était pas ébruitée, mais probablement le cardinal en avait été averti à l'avance, car il était venu à Frascatiincognitodans la journée. Il avait ordonné que Mondragone fût ouvert, dès le lendemain, aux recherches de la police. Le secret du souterrain pouvait être découvert, mais Felipone ne le pensait pas, et sa complicité dans notre évasion ne l'inquiétait que médiocrement.

L'affaire de Campani restait un incident à part. Il avait voulu dévaliser le berger de Tusculum, qui est connu dans le pays pour avoir trouvé des choses précieuses, et qui l'avait tué en se défendant. Ses complices avaient disparu.

—Et ton frère, demandai-je, étonné de ne pas entendre Daniella prononcer son nom.

—Mon frère était avec eux, à ce qu'il parait, répondit-elle en pâlissant. Le malheureux! je ne l'aurais pas cru si fou que de recommencer si vite, après…

—Recommencer quoi? après quoi?

—Eh! mon Dieu! il était de ceux que tu as mis en fuite sur lavia Aurelia! Tu ne te souviens donc pas que je pleurais, après cette bataille! Il ne m'avait pas reconnue sur le siège de la voiture, parce que j'avais un chapeau et un voile; mais moi je l'avais vu; et voilà pourquoi je t'ai dit ensuite que cet homme-là était capable de tout.

—Mais… cette nuit? qu'est-il devenu?

—Tu le sais bien, dit-elle en baissant la tête. Ne parlons pas de lui.

—Mais tu sais que ce n'est pas moi?…

—Si, c'est toi… n'importe! Dieu l'a voulu ainsi.

—Non! Dieu a permis que ce ne fût pas moi.

—Felipone m'a dit cela, et j'espère que c'est vrai.

—Il t'a dit la vérité. Masolino a été tué avec des chevrotines, et mon fusil était chargé à balle.

—Que Dieu en soit béni! Mais ne crois pas que, s'il en eût été autrement, j'eus cessé de t'appartenir. Quand même il eût été le meilleur des frères, quand même tu l'aurais assassiné par méchanceté, il ne dépendrait pas de moi de t'aimer moins pour cela. Tu pourrais bien faire un crime et mériter la mort, je te suivrais sur l'échafaud. Oh! oui, j'aimerais mieux mourir avec toi que de cesser de t'aimer.


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