XXXVII

Le dîner était succulent, bien que composé d'éléments fort simples. Mes hôtes se mirent à parler de cuisine en maîtres.

—Ce pays-ci n'offre guère de ressources, dit le prince, surtout dans la saison où nous sommes; mais, quand on voyage, il ne faut jamais s'inquiéter de ce que l'on trouvera, mais bien de la préparation des mets, quels qu'ils soient. Toute la science de la vie consiste à avoir un cuisinier intelligent. Il en est de forts savants dont je ne fais pas le moindre cas; ils ne peuvent fonctionner que dans les grands centres de civilisation. Je préfère un artiste comme l'homme d'imagination que vous voyez là-bas. C'est un Calabrais, et c'est tout dire. La Calabre, où j'ai vécu longtemps, est un pays dépourvu de tout, pour peu que l'on s'éloigne des rivages. Mais, avec cet Orlando, je n'ai jamais fait un mauvais repas. Peu m'importe qu'il m'ait fait manger des rats ou des hérissons quand il n'avait pas autre chose à fricasser. Je ne lui demande jamais ce qu'il me servira ni ce qu'il m'a servi. Tout ce qui passe par ses mains devient mangeable, et, pourvu qu'on puisse manger, on ne doit pas souhaiter de friandises. Je ne suis pas gourmand, et je ne comprends pas qu'un homme soit l'esclave de son ventre, surtout lorsque, comme moi, il n'a plus jamais d'appétit.

En parlant ainsi, le prince goûtait, avec un sérieux extraordinaire, tous les plats qui passaient devant lui. Il mangeait peu, en effet; mais le bien manger devait être une des préoccupations dominantes de sa vie, puisqu'elle n'était point détournée par la situation probablement assez grave où il se trouvait.

Les vins furent à l'avenant des plats, c'est-à-dire exquis, et le docteur y fit largement honneur, sans en paraîtreémule moins du monde. Auprès de ce grand coffre béant que rien ne semblait pouvoir déborder, j'étais le plus pitoyable convive. Dès le premier service, j'étais rassasié, tandis qu'il ne faisait que se mettre en train, et je comparais intérieurement ma petite organisation avec celle de ce descendant des Romains de la décadence. Je remarquais en lui la sensualité italienne, protestation si frappante contre le régime d'appauvrissement et de stérilité dont est frappée cette terre fastueuse, et l'un me paraissait la conséquence de l'autre. Quand il y a de telles capacités pour consommer, l'esprit ou les bras doivent se lasser de produire.

Interrogé par le docteur, je me défendis de lui dire à quoi je songeais et combien j'étais étonné de voir de pareilles préoccupations de bien-être et de pareilles jouissances de réfection dans un pareil lieu de refuge, sous les pieds mêmes de gens armés, prêts à s'emparer peut-être de nos personnes.

—D'abord, quant au dernier point, me répondit le docteur, cela est tout à fait impossible. Il faudrait que ces gens armés eussent découvert notre retraite.

—Quoi! m'écriai-je, quand la fumée de votre festin les enveloppe, vous croyez qu'ils ignorent où vous êtes?

—Ils ne l'ignorent pas, dit le prince. Nous n'avons pas la prétention d'être ici sans qu'on le sache; mais il est temps que vous sachiez vous-même dans quelle situation nous sommes. Voici le docteur qui a fait partie autrefois de la guérilla des frères Muratori, lorsque eux et lui étaient encore enfants. Pour ce fait, il fut condamné à mort, et je ne sache pas que la sentence soit révoquée; mais sa mère est à Frascati; il ne l'a pas vue depuis quinze ans. Il a su que je venais à Rome, il a voulu m'accompagner. Quant à moi, qui suis de la terre d'Otranto et, par conséquent, sujet du roi de Naples; j'ai été compromis dans les derniers événements de mon pays, pour avoir parlé un peu librement de mon aimable monarque et bâtonné un de ses insolents lazzaroni. Menacé de la prison et d'un procès criminel, je vins me réfugier à Rome, où j'ai un frère cardinal, mais où j'eus l'imprudence de déblatérer un peu contre un autre prince de l'Église, qui m'avait volé uneamante, et de donner des coups de pied dans le dos d'un mouchard qui m'ennuyait. Après quoi, je fus forcé d'aller m'établir à Florence; mais, là, j'eus le malheur de me plaindre de la garnison allemande et de me battre avec un officier que je tuai en duel. Je m'en allai en Piémont, où je fus plus sage et plus tranquille; mais, ayant appris que mon frère le cardinal était grièvement malade, je revins secrètement à Rome pour veiller à mes intérêts dans la succession. Je trouvai mon frère guéri et peu sensible au plaisir très-réel que j'en ressentais. Il me pria de m'en aller, pour ne pas le compromettre, et, comme, retenu par une petite affaire de coeur qui m'était survenue, j'hésitais à suivre son conseil, il laissa dénoncer ma présence chez lui, non dans l'intention de me livrer, mais avec celle de me forcer de déguerpir; car il me prévint à temps de la nécessité de le faire. Or, cela ne m'était pas possible, au point où j'en étais avec certaine dame, et je la décidai à venir passerincognitaquelques jours à Frascati, où je reçus asile chez la mère du docteur, ici présent; mais je n'étais pas caché là depuis vingt-quatre heures, que mon frère mit à mes trousses des espions à lui, chargés de nous inquiéter, et, parmi ces braves gens, il y avait un certain Masolino et un certain Campani, deux coquins dont il paraît que vous avez entendu parler… Donnez-moi un peu de ce jambon, docteur, car il y a longtemps que je parle sans essayer de manger, et je me sens faible!

En disant ces paroles, il passa le jambon au docteur chargé de le couper en menues tranches, puis il continua:

—On ne voulait pas nous arrêter; mais on me menaçait de compromettre la personne qui m'intéressait, et de faire sérieusement au cher docteur un mauvais parti. Le docteur connaissait particulièrement le fermier Felipone; il avait sauvé la vie d'un de ses neveux sans vouloir être payé. Il le pria de nous cacher dans une des chambres délabrées de ce manoir. Felipone se montra reconnaissant et dévoué. Il ne pouvait nous loger dans l'intérieur du château dont il n'est pas le gardien; mais la partie extérieure, la terrasse, où nous voici, est confiée à sa garde, ainsi que les jardins dont elle est censée faire partie. Lui seul savait que ce lieu est habitable et encore solide, malgré l'accident dont vous voyez là-bas les effets, et qui avait décidé l'intendant, il y a une douzaine d'années, à faire étayer le fond, puis murer solidement toutes les ouvertures, afin de condamner cette partie compromise de l'édifice. On ne savait déjà plus, dès lors, qu'une sortie souterraine avait existé au centre: elle avait été murée aussi, nous ne savons à quelle époque, peut-être après le saccage du château par les Autrichiens, afin que ceci ne devînt pas un repaire de voleurs. Mais je suis fatigué de raconter; aidez-moi donc, docteur, vous ne faites que manger! Que vous êtes heureux d'avoir toujours faim! Est-ce que les faisans sont passables? me conseillez-vous d'en manger une aile?

—Je vous en conseille deux, répondit le docteur; ils sont excellents!

Ayant servi le prince, il continua sa narration:

—Le local que vous voyez était donc et est encore réputé inabordable, dangereux, condamné, impossible. Mais voilà qu'un beau matin, Felipone, en plantant un arbre devant sa maison, découvrit une voûte. Le compère se crut possesseur d'an temple antique, ou tout au moins d'uncolumbarium. Ce n'était pas cela, mais bien une galerie qu'il ouvrit secrètement, et en travaillant de nuit, pour n'être pas troublé dans la possession des trésors qu'il espérait découvrir, Il suivit ce vaste couloir, et, après avoir marché longtemps en droite ligne et en montant assez rapidement, il se trouva dans le joli péristyle joù vous avez vu nos chevaux. Seulement, l'issue en était bouchée, et il s'imagina de la percer et de la déblayer, car il na savait pas bien où il était. Le temps lui avait paru long; il se flattait peut-être d'avoir retrouvé une dix-septième maison d'Horace, la seule, la vraie, celle des Tusculanes.

» Quand il se vit dans la cuisine papale de Mondragone, il se sentit très-désappointé. Néanmoins il se fît un malin plaisir de posséder là un monument qu'il pouvait exploiter auprès des touristes sous le nez de madame Olivia, gouvernante et gardienne du reste du château. A force de fureter, il découvrit également la curieuse machine par où vous êtes entré ici, et qui, depuis longtemps, était une tradition perdue. Elle ne tournait plus; il la répara lui-même, et, maître désormais de faire pénétrer ses voyageurs dans tout le manoir, sans la permission de sa rivale, il se promettait d'en tirer parti, lorsque ma demande d'asile lui arriva et le décida à garder le silence sur cette trouvaille, tant qu'elle pourrait m'être utile. Il se hâta de transporter ici tous les objets nécessaires à notre installation, et voici ce qui vous explique ce mobilier, ces ustensiles, cette vaisselle, vestiges vénérables échappés au sac et à l'incendie du château par les Autrichiens. Ces tapisseries ont peut-être orné jadis la chambre de Paul III. Quant à ces fleurs, à ce myrte taillé et à la statuette qui ornent cette table, c'est une gracieuseté de madame Felipone, laquelle, non contente de se charger de nos provisions et de nos emplettes, s'ingénie à nous entourer d'un luxe naïf. La donna! s'écria-t-il avec un enthousiasme enjoué, en avalant un grand verre d'orvieto, c'est la providence de l'homme, c'est l'ange du proscrit et le salut du Condamné.

Le prince plaisanta un peu le docteur sur l'ardente sympathie de madame Felipone. Il y eut entre eux, en italien, un colloque assez curieux et plein de caractère indigène. Par un côté, celui de la charité du docteur sauveur de l'enfant, et par la gratitude des parents sauveurs, à leur tour, du bienfaisant médecin, la situation était logique et touchante; mais, par un autre côté, celui des idées trop philosophiques du docteur usant et abusant de cette reconnaissance jusqu'à tromper le bon et dévoué Felipone, cette situation redevenait toute réaliste, toute italienne.

Je fis la sourde oreille pour ne pas avoir à faire hors de propos et sans utilité, le puritain et le pédant. Je comprends tous les entraînements possibles; mais j'étais choqué de les entendre avouer devant moi avec si peu de scrupule et de retenue.

—A présent que vous connaissez noscirconstances, continua le docteur, il faut vous avouer que votre arrivée à Mondragone nous a passablement gênés et contrariés. Nous y étions depuis huit jours, et nous y étions bien. Pouvant pénétrer à toute heure dans l'intérieur du château, sauf à battre en retraite par le petit cloître, en cas d'une ronde de madame Olivia, nous étions plus libres et plus gais. Depuis que vous vous êtes emparé de notre promenoir, il nous a fallu aller prendre l'air, à nos risques et périls, sous divers déguisements, dans les jardins et dans la campagne; mais tout allait passablement encore, et le prince avait décidé la signora qui s'intéresse à lui à fuir avec nous, lorsque le cardinal s'est imaginé de s'opposer à une visite domiciliaire que l'on voulait faire à Mondragone et que nous appelions de tous nos voeux, n'ayant rien à en redouter dans ce sanctuaire duterrazzone.

J'interrompis le docteur pour m'accuser d'être encore la cause innocente de cette contrariété.

—Non, non, reprit-il, le cardinal n'est pas homme à s'intéresser à vous à ce point-là. Il aime trop les Allemands et les Russes pour ne pas détester les Français. Il n'a étendu sur vous sa protection que parce que vous pouviez lui servir à cacher le véritable motif de sa conduite. Mais cet ordre de respecter l'intérieur du palais aurait pu vous coûter cher, puisque, ne sachant nullement que nous étions à même de fuir par des chemins invisibles, il nous a tous exposés à un blocus interminable de la part de l'autorité locale, laquelle comptait se venger de la privation de nous coffrer par le plaisir de nous affamer.

Les choses en étant venues à ce point, nous n'avons pas voulu que vous fussiez victime de nos méfaits. Les vôtres ne nous regardent pas, et nous avons résolu de fêter avec vous la cérémonie des adieux à ce respectable asile de Mondragone, que nous ne reverrons peut-être jamais, et où, en somme, nous n'avons pas beaucoup souffert. J'ai dit.Amen!Et à votre santé! fit-il en élevant gaiement un grand verre qu'il vida d'un trait.

—Je ne saurais dire avec vous, observai-je au docteur, que je n'aie pas souffert du tout. Depuis quelques jours, je m'ennuyais effroyablement dans ma solitude, et si j'avais été assuré de votre voisinage, j'aurais travaillé plus assidûment à me frayer un passage jusqu'à vous.

—Ah! vous y avez travaillé plus que nous ne voulions! Nous vous avons fort bien entendu miner du côté de l'écroulement. «Ce diable de Français, disions-nous, est capable de nous enterrer tous sous la grande voûte.» On ne sait pas ce que, dans l'état où elle est, un caillou dérangé dans son équilibre accidentel peut nous causer d'embarras. Heureusement, la masure a résisté à vos coups de pic on de pioche; mais peut-être était-il grand temps de vous ouvrir la porte.

—C'est vous dire, ajouta le prince, que vous ne nous devez aucun remercîment pour notre invitation, puisque nous ne pouvions ni vous laisser exposé à mourir de faim, ni vous permettre de continuer à piocher dans nos vieux murs. C'est à nous, à nous seuls, d'être reconnaissants de la confiance avec laquelle vous êtes venu à nous et du plaisir que nous procure votre société.

Cette confiance que l'on me témoignait, à moi, me mit plus à l'aise que je ne l'avais encore été: aussi je pensai devoir me montrer plus expansif, et j'y étais disposé pour le cas où l'on m'interrogerait; mais on me parut savoir tout ce qui me concerne, et le docteur m'adressa une seule question, à laquelle précisément je ne pus répondre avec sincérité.

—Pourquoi diable, me dit-il un peu brusquement, avez-vous été vous imaginer de toucher à cette madone de Lucullus?

—Et comment diable, répondis-je pour éluder la réponse, êtes-vous informé de cette sotte histoire?

—Parce que nos gens ont été à Frascati tons les jours avant notre blocus, dit le prince, et que, d'ailleurs, Felipone nous tient au courant des contes et nouvelles du pays.

—Rangez donc parmi les contes cette absurde aventure: je ne sais pas moi-même ce qu'elle signifie.

—Vraiment? reprit le docteur. Eh bien, moi, je l'avais expliquée d'une manière ingénieuse, toute conforme à un souvenir qui m'est personnel, et j'en serai, à ce qu'il parait, pour mes frais d'intelligence. Figurez-vous que, dans ma petite jeunesse, à Ravenne, j'avais une petite amoureuse à qui son confesseur défendit de se laisser embrasser. Comme elle retombait plus souvent que de raison dans ce péché mortel, elle crut se fortifier contre le tentateur par un voeu. En conséquence, elle passa son chapelet au cou d'une vierge de faïence émaillée (c'était, Dieu me pardonne, un ouvrage précieux de Luca della Robbia!) et elle fît serment de ne pas me laisser baiser ses lèvres tant que ce chapelet resterait là. Elle me laissait prendre d'autres libertés innocentes, comme de baiser ses mains, ses joues et même sa petite épaule rose; mais la bouche se détournait de la mienne avec effroi, et cela dura bien trois jours, au bout desquels elle m'avoua l'engagement qu'elle avait pris. Aussitôt, sans lui rien dire, je courus à la chapelle en plein vent, où le chapelet flottait au cou de la madone, et, dans ma précipitation, je ne vis pas que l'émail était fêlé; je tirai le collier un peu brusquement: la tête tomba, et je pris la fuite. Heureusement, je n'avais pas été vu, et je pus embrasser ma maîtresse sans avoir affaire à l'Inquisition.

Je ne fis point d'éloges au docteur sur sa perspicacité. Je me bornai à trouver l'histoire très-intéressante, et il n'insista pas pour faire un rapprochement. Le vin lui déliait la langue, et il était plus pressé de me raconter vingt anecdotes pour son propre compte que de m'arracher l'aveu de la mienne. Pourtant, j'aurais bien désiré, en ce moment, qu'il sût quelque chose de Daniella, et qu'incidemment il pût me donner de ses nouvelles; mais, pour rien au monde, je n'aurais voulu parler d'elle à un homme qui parlait si follement de l'amour.

—Vous devriez bien, me dit le prince, quand nous aurons fini de dîner, esquisser un souvenir de cette grande salle et de ce campement comique, éclairés comme les voilà. Plus tard, si vous voulez bien me permettre de vous faire une commande, je vous prie de m'en faire un tableau. Ce lieu me sera toujours cher. J'y ai été heureux dans mes pensées, bien que tourmenté d'esprit et malade de corps. Quant à vous, malgré vos ennuis, vous devez le chérir aussi… Je ne vous demande rien… pas mêmesonnom; maisellem'a semblé bien jolie.

—Vous l'avez donc vue? s'écria le docteur.

—Oui! le jour où j'ai failli être surpris dans le cloître par M. Valreg. J'avais vu entrer… Mais tenez, docteur, il est comme moi; il a un sentiment sérieux dans le coeur, et nous ne devons pas lui parler de celle à qui nous avons eu l'obligation de pouvoir fumer nos cigares dans les cours et les galeries du château presque tous les soirs. N'est-il pas vrai, ajouta-t-il en s'adressant à moi, que, de six heures de l'après-midi à six heures du lendemain, vous ne sortiez pas du casino, puisqu'elle y était? Mais, depuis le blocus, il parait qu'elle n'a pu venir, car vous avez été sur pied, trottant partout et à toute heure avec une insistance…

—Je vois que vous étiez très au courant de mes habitudes; mais pourquoi vous êtes-vous méfié de moi au point de me cacher les vôtres?

—Nullement, mon cher; j'avais de la sympathie pour vous sans vous connaître. J'aimais votre talent…

—Mon talent? Je n'ai pas encore de talent; et, d'ailleurs…

—Vous croyez que je n'ai rien vu de vous? Eh bien, sachez que, tous les soirs, nous nous amusions, nous qui nous couchons tard, à aller voir, dans votre atelier, ce que vous aviez fait dans la journée.

—Moi qui me croyais si seul!

—On n'est jamais seul; mais vous avez cru l'être, et nous n'avons pas voulu troubler les délices de vos tête-à-tête; j'aurais peut-être été moins discret et plus taquin, dans d'autres moments de ma vie; mais, étant passionnément amoureux pour mon compte…

Un bâillement de digestion laborieuse coupa si drôlement le motpassionnémentarticulé par le prince, que j'eus peine à m'empêcher de rire. Le docteur s'en aperçut.

—Vous croyez qu'il plaisante? dit-il. Eh bien, pas du tout. Ce paresseux, ce gourmand, ce malade, ce blasé, ce voluptueux, cet excellent prince a encore des passions romanesques: et, pour le moment… D'ailleurs, en voici bien la preuve, ajouta-t-il en me montrant les voûtes fendues et crevassées: nous sommes là dans une cave qui suinte et qui craque: moi, j'y suis venu pour pouvoir embrasser ma mère; il n'y a pas d'autre femme au monde pour qui je me résignerais à passer trois jours sans voir le soleil. Mais lui, avec son mauvais estomac, son lumbago, ses habitudes de mollesse et de luxe, il aurait été capable d'y passer trois ans pour attendre la décision de la dame de ses pensées. Dieu merci, la voilà résignée à l'enlèvement; car c'en est un, mon cher, et vous allez être enrôlé dans la garde de laprincesse voilée! J'allais dire volée! Voyons, prince; quel grade donnerons-nous à notre jeune artiste dans le corps d'armée de la divine…

—Ne buvez plus, docteur, dit le prince avec un mouvement d'humeur; vous avez failli la nommer!

—Oh! que non! dit le docteur en faisant la pantomime de cadenasser ses lèvres. Depuis quand donc le docteur ne peut-il pas boire impunément tout ce qu'une table peut porter de bouteilles?

—Quant au grade à donner à noire nouvel ami, reprit le prince, je le nommerai colonel d'emblée; car il a fait ses preuves. Savez-vous, M. Valreg, que votre aventure sur lavia Auréliaa fait du bruit, je ne dirai pas dans Rome, c'est une grande cave qui étouffe, plus que celle où nous voici, le son de la voix humaine, mais dans la région privilégiée où l'on peut parler de quelque chose, voire de ce qui se passe sur les chemins? Il paraît que vous endommagé la cervelle d'un sujet utile à la police, qui, en ce moment-là, commettait l'indiscrétion de travailler pour son compte à détrousser les voyageurs. Il a été réprimandé, menacé et pardonné. C'est, à ce qu'il paraît, un homme précieux pour découvrir les transfuges. C'est lui qu'on a mis sur nos traces; mais, là encore, il a voulu travailler pour son propre compte en se vengeant de vous par de fausses dénonciations.

—On nous a parlé aussi, dit le docteur, d'un certain Masolino et d'un autre animalejusdem farinae, qui vous guettait, vous, et que nous sommes venus à bout, nous autres, de dépister en ce qui nous concerne. On l'appelle, je crois, Tartaglia.

—Excellence? dit Tartaglia, qui était officieusement occupé à laver les verres dans la fontaine et qui, entendant prononcer son nom, crut qu'on appelait.

—Ah bah! c'est lui? s'écrièrent le prince et le docteur en éclatant de rire. Ah! mais vous êtes dupe, M. Valreg, et vous avez là, à vos trousses, la pire canaille du pays.

J'eus beau vouloir défendre la bonne foi du pauvre Tartaglia à mon égard, l'exclamation du docteur avait été entendue du cuisinier Orlando, qui s'écria à son tour:

—Cristo! si je ne craignais de manquer mon omelette soufflée, je ferais vite du feu avec la carcasse de ce traître!

—Un espion! un espion! hurla le marmiton en basse-taille.

—Un espion! reprit, d'une voix de ténor, le valet de chambre.

—Un bain! un bain pour monsieur! ajouta en fausset le groom Carlino.

L'idée eut un grand succès. L'homme que j'avais vu auprès des chevaux, et qui n'était autre que le domestique du docteur, se mit de la partie, et, en un clin d'oeil, Tartaglia fut saisi et emporté comme un paquet pour être baigné, noyé peut-être, dans le grand réservoir. Je fus forcé d'intervenir et de l'arracher, non sans peine, à ce danger. Je vins à bout d'expliquer et de motiver la confiance que j'avais en lui, et le prince prononça sa sentence de grâce, ce qui fit murmurer sa maison contre moi.

—Eh! que vous importe? leur dit le docteur. Dans deux heures, nous ne serons plus ici, et qu'il le veuille ou non, ce vaurien sera forcé de nous suivre jusqu'à ce que nous ayons passé la frontière.

—Oui, oui, passons la frontière, mes benoîtes Excellences! s'écria Tartaglia égaré, et plus transi par la peur qu'il ne l'eût été par le bain dont on l'avait menacé. Il parvint à désarmer le docteur, qui avait envie de lui administrer au moins quelques coups de cravache pour contenter les gens du prince. Tartaglia le fit rire par sa mine burlesque et ses lamentations à la Sancho.

—Hélas! mon doux Sauveur Jésus! disait-il d'une voix étranglée, moi qui me promettais de si bien dîner! Ces chers messieurs, que le ciel bénisse, m'ont tout à fait coupé l'appétit, et voilà que je jeûnerai ce soir, moi qui ne songeais pas à me mortifier!

—Je vous promets, dis-je au prince, que, s'il tient parole, il sera bien assez puni. Quant aux inquiétudes qu'il peut causer à vos compagnons, je désire les faire cesser, et je donne ici ma parole d'honneur de lui casser la tête encore mieux qu'au signor Campani, si, pendant votre fuite, il commet la moindre perfidie, ou seulement la moindre imprudence.

Malgré mes promesses, dont on paraissait ne pas se méfier, il fallut souscrire à un arrangement. Tartaglia fut, par l'ordre du docteur, hissé dans une niche de la muraille qui avait autrefois servi de garde-manger ou de chapelle, à vingt pieds au-dessus du sol. Puis on retira l'échelle. Il prit assez bien la plaisanterie; il pouvait s'asseoir commodément et ne craignait guère le vertige. Au bout d'une heure, il avait réussi, par ses lazzis et ses supplications comiques, à égayer les valets, qui lui passèrent les reliefs de leur festin au bout d'une broche.

Cet incident avait fait manquer l'omelette soufflée, au grand désespoir d'Orlando; mais il s'en consola, au dessert, par le succès d'une pièce montée, au sommet de laquelle se balançait un perroquet en sucre.

Le fermier Felipone arriva pour en prendre sa part. C'est lui qu'attendait le quatrième couvert. Il refusa de faire revenir les plats: il avait dîné. Sa femme était auprès de lasignora, qui faisait ses apprêts pour partir et qui viendrait, au dernier moment, prendre seulement une tasse de thé. J'appris ainsi que la dame enlevée, ou sur le point de l'être, était domiciliée secrètement dans une des petites villas situées au bas de l'allée de cyprès, de l'autre côté du chemin qui mène à Frascati, ce qui avait permis au prince de la voir tous les jours chez Felipone; mais, depuis le blocus, leurs entrevues avaient été plus rares et plus difficiles, Felipone étant, non pas soupçonné, mais surveillé.

Felipone marquant quelque étonnement de me voir, on lui expliqua ma présence, et on me présenta à lui comme un ami de plus à faire évader.

—Ah oui-da! dit-il en me regardant avec bienveillance: c'est notre jeune peintre, l'habitant ducasino, le bien-aimé de…

Je mis ma main sur la sienne, il sourit et se tut.

Un instant après, comme le prince et le docteur causaient ensemble, je pus dire à l'oreille du fermier:

—Comment va-t-elle? pouvez-vous me le dire?

—Bien, bien, jusqu'à présent, répondit-il; mais elle ira mal demain, quand elle vous saura parti.

—Croyez-vous que je puisse la voir ce soir?

—Non! Impossible de circuler dans les jardins; les carabiniers sont partout.

—Mais vous, êtes-vous bloqué aussi?

—Non; je pourrai aller demain à la villa Taverna. Que lui dirai-je de votre part?

—Que je reste et que j'attends sa guérison, car elle est ma femme devant Dieu!

—À la bonne heure! mais si j'y consens, dit l'aimable homme en riant, car je suis la clef duterrazzone, moi, et pour que vous ne mouriez pas d'étisie, il faudra bien que je vous fasse passer des vivres. Allons! c'est une affaire arrangée. Je n'aime pas madame Olivia, qui est une personnesofistica, mais vous, je vous aime, à cause de la Daniella, qui est ma filleule, et une sainte fille, monsieur, une fille que le monde ne connaît pas, et que vous faites bien d'aimer en galant homme.

Je vous laisse à penser si, à partir de ce moment, je me sentis de l'amitié pour le bon Felipone. C'est un homme gras et court, à figure ronde et à chevelure crépue et frisottée. Sa face rit toujours, môme en disant des choses sérieuses; mais ce rire n'est pas celui de l'hébétement; c'est une gaieté optimiste et sympathique. J'en voulus intérieurement au docteur de tromper cette âme ouverte et confiante. Il est vrai qu'il pouvait pallier son tort à sa manière, en alléguant l'impossibilité de troubler, par des soupçons, la quiétude bienveillante de cette heureuse nature d'homme.

—Allons prendre le café au salon, nous dit le prince en se levant. Et vous, mes amis, dit-il à ses gens, mangez bien et ne buvez pas beaucoup; nous avons des précautions à prendre pour sortir d'ici, et une longue route à faire sans débrider.

—Ah ça! dit Felipone en s'asseyant sur un des fauteuils qu'il avait prêtés à ses hôtes, tout est bien convenu? J'ai amené moi-même le cheval de lasignora, elle viendra ici sur mon bidet, que je prendrai ensuite pour vous accompagner, car je ne veux pas vous quitter avant que vous soyez hors de danger.

Et, comme je m'étonnais de la présence de ces chevaux qu'il me semblait plus logique de ne prendre que dans la campagne on m'expliqua qu'au bas de la galerie souterraine qui descend sous l'allée de cyprès, il y avait de l'eau, en ce moment, jusqu'à mi-jambes.

—Quand nous serons là, je vous prendrai en croupe sur mon bidet, ditFelipone; il est de force à porter double charge.

—Vous oubliez, lui dis-je, que je ne pars pas, moi!

—Vous ne partez pas? répéta le docteur.

—Vous ne partez pas? s'écria le prince.

—Non, reprit Felipone, et il a raison. Je me charge de lui jusqu'à nouvel ordre; mais il ne refuse pas de vous accompagner avec moi un bon bout de chemin, car les amis sont les amis, et, s'il y a quelque groupe de carabiniers en travers de votre fuite, il est bon d'être en force.

—Non, non! dit le prince. Pourquoi l'exposer à des dangers?…Je ne veux pas!

Je le priai de ne pas formuler un refus blessant pour moi. Je sentais bien que l'honneur me déliait de mon serment envers Daniella. L'amour ne peut pas prescrire une lâcheté. Je m'expliquai si nettement sur le plaisir que j'éprouvais à faire mon devoir en cette circonstance, que le prince céda, en me serrant cordialement la main.

—Je vous verrai avec regret revenir ici, me dit-il. La situation n'est pas bonne pour vous. Tant que nous y sommes, mon frère le cardinal maintient sa défense de laisser pénétrer dans le château; mais dès qu'il nous saura partis, il se fera volontiers arracher la permission de faire ouvrir les portes. On s'emparera de vous, et il entrera fort bien dans les idées de mon frère de vous sacrifier. Vous pourrez bien alors expier, par une captivité plus dure que celle de Mondragone, la hasard qui nous y rassemble.

—Ne craignez rien, Excellence, dit Felipone; je le logerai ici: il gardera les meubles, et je m'arrangerai, d'ailleurs pour qu'on le croie parti avec vous. Si on fait alors une visite de police dans le château, tant mieux; je réponds de lui, s'il quitte le casino pour leterrazzone.

—Je m'abandonne à vous, répondis-je; je ferai ce que vous voudrez, pourvu que je reste.

Le café fut exquis et les cigares de contrebande de premier choix. Tout en fumant, nous échangeâmes quelques mots sur la politique, chapitre qu'il est impossible de ne pas aborder, dès qu'un lien de sympathie met quelques hommes en rapport les uns avec les autres. J'évitai pourtant d'avoir une opinion qui pût blesser celle de mes hôtes. J'étais plus curieux de savoir la pensée de ces Italiens bannis et persécutés que désireux de faire prévaloir la mienne.

Je remarquai, au bout d'un instant, que le prince et le docteur n'étaient nullement d'accord sur les moyens de sauver l'Italie. Plus logique et plus courageux d'esprit que son ami, le docteur voulait renverser les vieux pouvoirs. Le prince, aussi hardi de caractère que timide de principes, ne s'en prenait qu'aux abus, et rêvait un retour à l'Italie de Léon X et des Médicis, sans vouloir avouer que ces abus avaient pris d'autant plus d'essor et de licence que Rome et Florence avaient eu plus d'éclat, d'artistes, de luxe et d'aristocratie. Quant à son gouvernement napolitain, il en parlait avec horreur et mépris, mais sans pouvoir admettre l'idée de remplacer l'autorité absolue par une constitution démocratique. Il avait vu la populace de son pays se faire l'exécuteur des hautes oeuvres de la tyrannie, et il ne pouvait sacrifier la répugnance trop fondée du fait à l'enthousiasme du principe. J'en concluais, en moi-môme, que là où des natures bienveillantes et sincères comme celle de ce prince avaient le peuple en aversion, c'était la faute du peuple et qu'un critérium de l'état de maturité de la démocratie d'un pays devrait être la confiance qu'elle inspire aux esprits élevés ou aux coeurs aimants. On pourrait dire à un peuple: «Dis-moi de qui tu es aimé, et je te dirai qui tu es». Je crois que de Maistre a dit «qu'un peuple a toujours le gouvernement qu'il mérite d'avoir».

Du reste, en défendant la légitimité des droits et privilèges de la noblesse et de la royauté, le prince tombait dans l'inconséquence de faire gracieusement bon marché des siens propres, devant la supériorité de l'esprit, du talent et de la science. Il alla même jusqu'à dire avec un air de candeur modeste, que j'étais quelque chose de plus que lui, parce que j'avais du talent, tandis qu'il ne savait que danser, improviser sur la guitare et monter à cheval. Je ne me laissai pas enivrer à la fumée de cet hommage que j'ai entendu déjà décerner par les nobles et les riches bien élevés, aux moindres artistes. C'est une banalité de bon goût, dont ils ne pensent pas un mot, et qui ne leur coûte pas plus que de dire des choses galantes aux femmes laides et vieilles. Cela fait partie de leur savoir-vivre et du charme de leurs grandes manières.

Il serait possible, pourtant, que ce prince fût de bonne foi jusqu'à un certain point dans sa modestie. Il n'a rien de la perfidie moqueuse contre laquelle un plébéien prudent doit toujours être en garde. Il est d'une inconséquence naïve et me fait assez l'effet de ces grands seigneurs français du siècle dernier, qui portaient aux nues les écrivains philosophiques, mais qui ne devaient jamais accepter la résultante de leurs idées. Quant au docteur, c'était une autre théorie, plus logique à certains égards, mais qui péchait en sens inverse. Démocrate par naissance et par sentiment, il avait eu, dès sa première jeunesse, son rêve d'héroïsme, et il avait fait ses preuves de bravoure et de dévouement absolu à la patrie; mais, dans son âge mûr, il me semble avoir contracté ce que j'ose appeler les vices des héros: l'intempérance dans la volupté et l'immoralité égoïste des passions brutales. Le prince impatienté de l'entendre parler des vertus républicaines, lui reprochait, en homme qui le connaissait bien, d'être bon, vaillant et dévoué par tempérament et non par principe; d'avoir la conscience large à certains égards; par exemple d'être capable de trahir son meilleur ami pour lui prendre sa maîtresse ou lui débaucher sa femme; de préférer la table à l'étude de la science; de croire à peine en Dieu; enfin, de ne pas valoir mieux que lui-même.

A quoi le docteur répondait que les vertus républicaines n'avaient rien de commun avec les vertus privées; que l'on ne devait même pas exiger d'un glorieux patriote l'étroite moralité d'un bon bourgeois; qu'il fallait tout pardonner (il disait presque tout permettre) à celui qui sauvait la patrie avec l'épée ou avec la parole; enfin que la grande affaire des Italiens n'était pas d'être sages et réguliers dans leurs moeurs, mais d'être braves et de chasser l'étranger. Soyons Italiens d'abord, et puis nous tâcherons d'être hommes!

Il me semblait qu'il mettait la charrue devant les boeufs et que pour reconstituer une patrie, il eût fallu d'abord être capable de constituer une société.

La discussion ne fut pas assez longue pour m'ennuyer; elle le fut assez pour me permettre de lire clairement dans l'âme de ces deux hommes à qui l'excitation d'un bon repas donnait le besoin de se résumer. Le prince, après avoir fumé son cigare, sortit de son sofa et de sa position horizontale pour s'inquiéter de l'heure, des apprêts du départ et de la dame de ses pensées qui n'arrivait pas, et pour laquelle il avait fait servir une espèce d'ambigu sur la table nettoyée et couverte de fleurs.

—Il n'est que dix heures, lui répondit le docteur en s'asseyant au piano. Elle viendra dans une heure au plus tôt. Voulez-vous, pour vous, faire prendre patience, que je vous joue mon étude de Bertini?

—Allez, je vous écoute, dit le prince, qui se recoucha et s'endormit.

Felipone, qui admire le docteur en toutes choses, s'approcha et colla son oreille sur l'instrument pour mieux entendre. Le docteur joua avec aplomb, avec un bon rhythme et un bon sentiment, mais en faisant, sans sourciller, les plus épouvantables fautes d'harmonie, le tout avec la spontanéité d'instinct et l'absence de méthode qui caractérisent beaucoup d'Italiens, et lui en particulier. Je ne pus m'empêcher de lui dire qu'il avait un talent merveilleux pour un homme qui ne se doutait pas de la musique. Il prit fort bien la chose, se mit à rire, avoua qu'il avait la passion d'entendre des sons et de taper en mesure sur quelque chose qui fait du bruit; puis il se mit à chanter avec volubilité tous les récitatifs comiques de laCenerentola, passa auDon Juan, de Mozart, et, emporté par le menuet du finale du premier acte, il dansa et mima avec Felipone, qui se prêtait à sa fantaisie sans y entendre malice, la scène de Mazetto avec Leporello. Le bon paysan essayait de sauter et de faire des passes, le docteur le bousculait, l'étourdissait et pensait à la Zerline dont il était le don Juan.

Tartaglia qui, malgré le pilori où on l'avait perché, avait réussi à manger comme Gargantua, se sentit tellement électrisé par la belle musique et la belle danse du docteur, qu'il se mit à imiter tantôt la clarinette, et tantôt le basson, avec un grand succès. On l'applaudit, mais on lui refusa l'échelle pour descendre.

J'avais quitté lesalon, où le prince dormait au bruit des chants et de la danse, pour crayonner, selon son désir, un aperçu de la scène bizarre à laquelle les lourds piliers blafards et les sombres voûtes déjetées de l'édifice servaient de cadre. Je cherchais un endroit d'où je pusse voir les groupes principaux bien éclairés, les valets assis par terre autour d'un dîner copieux dont on ne devait pas conserver les restes, les maîtres groupés au fond, et Tartaglia enchâssé comme un saint dans sa niche. J'aurais voulu pouvoir arranger les chose de manière à compléter l'originalité presque énigmatique de cette composition, par la présence des chevaux au premier plan; mais c'était impossible, ils étaient placés trop au-dessous du sol.

Comme je les regardais du haut de l'escalier, je vis qu'il y en avait maintenant une douzaine. Je fus frappé de la beauté de la tête et des jambes de l'un de ces animaux, et je descendis quelques marches pour l'examiner. Il me semblait l'avoir déjà vu; mais la physionomie d'un cheval ne vous reste pas présente comme celle d'un homme, et, d'ailleurs, il avait le corps couvert d'un grand manteau. Je ne cherchai pas beaucoup à débrouiller ce souvenir. Je me mis à dessiner ce que mon oeil pouvait embrasser dans la composition fortuite du tableau.

Pendant que j'étais ainsi occupé, deux femmes étaient arrivées: l'une était la fermière des Cyprès, l'épouse de Felipone, la Zerline du docteur, et, comme je le savais déjà par Daniella, l'ancienne amie, la Vincenza de Brumières; une petite femme brune, pâle et dodue, assez jolie et très décidée.

L'autre était la dame voilée, tout en noir, la taille cachée sous un mantelet court, et relevant sur son bras une longue jupe d'amazone qu'elle devait rabattre pour chevaucher. Son petit chapeau de velours noir, couvert d'un voile de dentelle mis en double, était un chapeau de ville ordinaire. Elle paraissait arrangée de manière à pouvoir fournir une course à cheval et voyager ensuite en voiture sans être forcée de changer de costume. Elle était donc si bien empaquetée, qu'il me fut impossible de voir si elle était belle ou laide, vieille ou jeune. Son nom ne fut pas prononcé une seule fois autour de moi. Les domestiques et Felipone lui-même semblaient feindre de l'ignorer: c'était la signora, rien de plus.

Le prince l'avait conduite au fond de laBefanaet la servait lui-même. Elle mangeait, la face tournée vers la fontaine. Sans doute elle avait relevé son voile; mais, eussé-je été curieux de voir ses traits, la délicatesse me prescrivait de ne plus remettre les pieds ausalon, et de rester à la distance où j'étais, distance assez considérable pour ne pas me permettre de distinguer le son de sa voix au milieu de celle des autres.

Le prince apprécia mon savoir-vivre et vint m'en remercier. Il attendit que mon croquis fût terminé, puis il me demanda si j'avais des armes au casino et si je ne jugeais pas à propos d'aller les chercher.

—Vous savez le chemin, à présent, me dit-il, et vous n'aurez qu'à sonner pour rentrer dans notre citadelle. Je vais vous montrer le secret de la clochette.

Je lui montrai, moi, la seule arme que je possède, mon fidèle casse-tête, qui, dans une lutte corps à corps, me semblait la défense la plus sûre.

—Vous savez pourtant vous servir d'un fusil ou de pistolets, au besoin?

—Oui, j'ai chassé.

—Eh bien, au besoin nous vous donnerons des armes. Mais êtes-vous bien décidé à nous escorter? Felipone dit qu'infailliblement nous rencontrerons au moins quelques gens armés avant de gagner les taillis qui conduisent à Tusculum, et il fait un clair de lune désespérant. Il nous faudra passer au milieu de l'ennemi, coûte que coûte…

—C'est pour cela que, pouvant vous être utile, moi qui vous| dois la liberté, et peut-être la vie, je suis très décidé à vous escorter, que vous le désiriez ou non.

—Mais il y a pour vous un autre péril à prévoir. Il vous faudra revenir et rentrer ici. Felipone répond de vous ramener sans encombre à votre gîte; mais je crains, moi…

—Mais alors ceci regarde Felipone et non Votre Excellence. Il est inutile qu'elle s'en préoccupe. J'irai seulement reconduire au casino ce pauvre diable de Tartaglia, à qui je rendrai la liberté quand vous serez partis, puisque sa présence autour de vous cause quelque inquiétude.

—Oui, je l'avoue, je ne saurais partager votre confiance. Qu'il vous soit attaché, c'est possible, mais il n'a pas de raisons pour ne pas nous glisser entre les jambes et aller avertir l'ennemi de nous poursuivre. Il aurait même de fort bonnes raisons pour le faire; d'abord la récompense attachée à notre capture, ensuite le plaisir de se venger de la triste figure qu'il fait en ce moment parmi nous.

—Pourtant, le danger auquel il m'exposerait moi-même en vous trahissant, serait une garantie de sa fidélité. Mais je n'insiste pas, car, après tout, il n'est pas de ceux dont on peut répondre sur son propre honneur. Ainsi, je vais le conduire au casino?

—Non pas! Du casino, il pourrait avertir ceux qui nous gardent.

—Il est brouillé avec la police, qu'il a mal servie en me servant trop bien!

—Oh! alors, raison de plus pour lui de rentrer dans ses bonnes grâces, de parlementer, et de mettre l'ennemi sur nos traces, sauf peut-être à se faire promettre votre liberté en même temps que la sienne. Il nous a entendus causer, il sait quelle route nous prenons. Non, croyez-moi, il est bien où il est. Il passera quelques heures dans sa niche; il peut s'y coucher, et il aurait beau crier, personne ne pourrait l'entendre articuler une parole.

—Ne vous y fiez pas, on entend chaque note de votre piano.

—Oui, du casino, mais non pas duterrazzone. Il faut être placé plus haut que l'ouverture supérieure des cheminées; et, comme en ce moment nous désirons faire un bruit qui attire et concentre l'attention des carabiniers de ce côté-ci, pendant que nous quitterons la place, vous allez voir qu'il faut un grand vacarme pour qu'il s'en échappe seulement un peu au dehors. Voyons, il est bientôt minuit, préparons-nous!—Mes amis, cria-t-il à ses gens, voici le moment de plier bagage et de brider les chevaux.

—Oui, oui, s'écria le docteur en arrivant vers nous. Orlando, mon bijou, beaucoup de feu et de fumée dans les cheminées; et vous, mes amours, Antonio, Carlino, Giuseppe,tutti!concert d'instruments, chants, danses et tapage!

En parlant ainsi, le docteur s'empara de deux couvercles de casseroles, dont il se fit des cymbales.

—Tapage! tapage! s'écrièrent les valets en s'armant, qui d'un tonneau défoncé dont il se faisait une grosse caisse, qui d'un sifflet, et qui du reste de la batterie de cuisine. On chantait, on criait, et tout cela en s'agitant pour fermer les porte-manteaux et seller les montures que ce vacarme mettait en danse, surtout le beau cheval noir que j'avais remarqué. En un instant, ce charivari d'adieux à laBefanade Mondragone devint une ivresse. Tous ces Italiens sont adroits, agiles et doués de ces grâces comiques, si rares chez nous, où le grotesque est presque toujours laid. La scène des derniers préparatifs fut un ballet général de toute la force des jambes, accompagné de choeurs de toute la force des poumons.

Felipone riait à se tenir les flancs, tandis que le docteur embrassait la Vincenza plus qu'il n'était besoin pour prendre congé. Le prince chantait la messe en se faisant mettre son paletot et ses grandes bottes par Giuseppe, qui l'habillait en mesure et en sautant d'un pied sur l'autre. Le docteur soufflait dans une tige de roseau en imitant la flûte et en s'arrosant fréquemment le gosier d'un reste de liqueur. Lasignora, elle-même, comme prise de vertige, frappait le piano d'une mazourque échevelée. Tartaglia, voyant qu'on le laissait là, se lamentait avec de grands gestes qui lui donnaient l'air d'un capucin en chaire; mais sa voix, étouffée par le bruit général, réduisait son éloquence à l'effet d'une pantomime pathétique.

Je n'étais pas bien persuadé de l'utilité de cette bacchanale. Je savais que la fumée des cuisines donnait aux carabiniers l'envie de fuir et de se disperser, plutôt que l'idée de se resserrer autour du château. C'était une imprudence gratuite que de leur apprendre l'existence d'un refuge réputé, jusqu'à ce moment, inaccessible; mais il n'y avait pas moyen de se faire entendre, et je pris mon parti de chanter comme les autres l'heure du départ. J'étais électrisé par cette gaieté, à l'approche d'un combat regardé comme inévitable.

Enfin, le silence se fit. Tout était prêt.

—Maintenant, dit le docteur, pas un mot, et en route.

Je pus m'approcher de Tartaglia et lui dire de compter sur mon prompt retour. Nous descendîmes l'escalier, et le prince, ayant mis son héroïne en selle, fit la revue de sa petite troupe. Il fut convenu qu'on se placerait de suite dans l'ordre de marche, et que chaque cavalier s'y tiendrait et garderait ses distances avec une précision militaire. Le docteur se plaça en tête avec le cuisinier Orlando, qui réclamait ce périlleux honneur par droit d'ancienneté. Giuseppe, valet de chambre du prince, avec Antonio, domestique du docteur, se mirent au second rang. Le prince et la signora marchaient ensuite; puis le petit groom Carlino et le gros marmiton suivaient comme deux pages. Je venais le dernier, portant en croupe Felipone, qui devait nous quitter à la ferme et prendre de là, à ciel ouvert, un chemin plus court pour s'en aller devant en éclaireur. Sa femme eut l'honneur de faire le trajet, jusque chez elle, en croupe derrière le docteur. Nous étions donc dix, en comptant la dame voilée, et en ne comptant pas la Vincenza, qui ne devait pas nous suivre au-delà de la ferme. |

Ne connaissant pas les êtres, je ne compris pas beaucoup le plan que j'entendais adopter. Nous nous engageâmes, sans bruit et au pas, dans la galerie qui était jonchée de litière. C'est un couloir assez large et assez haut pour donner librement passage à deux cavaliers de front. Il est tout entier creusé dans le tuf tendre et compacte, comme les catacombes romaines. Sa pente, qui suit celle du terrain, est si rapide, que, sans la paille, nos chevaux eussent eu de la peine à ne pas glisser; mais leur marche devint plus difficile quand nous rencontrâmes les longues flaques d'eau dont Felipone nous avait parlé. C'était la fin de l'inclinaison du terrain. Felipone sauta dans l'eau, prit sa grosse petite femme dans ses bras, et disparut par une ouverture latérale qui aboutit à la cave de sa maison.

Nous continuâmes à avancer lentement dans le chemin couvert qui se prolonge en dehors du parc, assez loin sous la campagne. Orlando portait une torche en avant. Malgré l'humidité de certaines parties de la galerie, la rareté de l'air rendait la chaleur étouffante; le trajet durait depuis un grand quart d'heure.

Tout à coup nous nous trouvâmes dans l'obscurité. Orlando avait éteint le flambeau; il avait aperçu au loin devant lui un faible rayon de lune, qui fut bientôt visible pour nous tous. On fit halte. On était arrivé à une petite chapelle abandonnée, à demi-cachée sous les atterrissements et qui s'ouvre sur la campagne, dans une prairie située entre Mondragone et les Camaldules.

Cette immense galerie souterraine, récemment découverte et déblayée par Felipone, avait donc pour portique une construction fermée, dépendante de sa régie et dont il avait les clefs, sans que personne soupçonnât encore la brèche qu'il y avait faite à l'intérieur pour communiquer avec le souterrain. Il se trouvait arrivé là avant nous, et tenait le passage ouvert, tandis que Gianino, l'aîné de ses neveux, montait la garde dans la prairie.

Nous mîmes pied à terre, et nous traversâmes la chapelle en tenant nos chevaux par la bride. Le pavé était, là aussi, couvert de litière. Cette sortie s'effectua sans bruit, sous les grands arbres fruitiers qui ombragent le petit édifice.

On se remit en selle dans le plus grand silence. Felipone prit, dans les buissons, un petit cheval pareil à celui que je montais, et qui avait été amené là d'avance, sous apparence de pâture. Il n'avait pour selle qu'une couverture, avec des étriers de corde attachés au surfaix. Le fermier l'enfourcha lestement et passa devant, après nous avoir dit de lui laisser environ dix minutes d'avance sur le chemin. Le docteur connaissait parfaitement la direction à suivre.

Jusque-là, je ne m'étais guère rendu compte de ce que nous faisions. S'échapper un à un, ou deux à deux, sans bruit, en se donnant rendez-vous quelque part pour monter à cheval et fuir ensemble loin de la portée des carabiniers, m'eût semblé plus raisonnable que de sortir en corps de cavalerie; mais, en regardant le site que nous traversions, et en me rappelant celui que nous avions à traverser, je vis que nous agissions pour le mieux.

D'abord, notre évasion à cheval était un fait si invraisemblable, que, même en rencontrant de près notre petite troupe, les surveillants devaient hésiter à reconnaître en nous les captifs de Mondragone. Et puis, le terrain que nous traversions était la continuation la plus favorable du chemin couvert. Ce n'était probablement pas par hasard que la chapelle s'ouvrait au seuil de cette petite gorge étroite et ombragée, dont le fond était envahi par une herbe marécageuse où le pas des chevaux ne soulevait pas de bruit et ne devait pas laisser de traces. Ces circonstances avaient dû être mises à profit, au temps où l'on avait ménagé cette sortie mystérieuse à la forteresse de Mondragone.

A cette époque, tout le trajet que nous avions à faire avant de sortir du territoire de Monte-Porzio était probablement couvert d'arbres. Je me souvins que nous devions passer par Tusculum, dont les sommets sont maintenant entièrement nus, et que là, probablement, nous aurions à traverser, à toute bride et de vive force, un poste de gendarmerie. Je portai la main aux fentes de ma selle et m'assurai qu'elles étaient garnies de pistolets. Je m'arrangeai de manière à m'en servir librement au premier signal.

Felipone, parti en éclaireur, revint nous dire de continuer au pas sur le chemin sablonneux qui laisse les Camaldules à gauche et qui monte en droite ligne sur Tusculum. Il n'avait rencontré ni aperçu personne; le passage était libre, et l'allure lente et calme était préférable à l'irruption brusque au galop, du moins jusqu'à nouvel ordre.

Nous traversâmes donc, sans hâte et sans encombre, la partie découverte du chemin frayé qui s'ouvrait devant nous, et nous gagnâmes, sans être signalés, le taillis à pic de la gorge située sur les derrières du théâtre de Tusculum.

Là, nous étions de nouveau complètement à couvert; le chemin étroit, très-uni, mais rapide, ne nous permettait plus d'aller deux de front. Chacun arma le pistolet ou la carabine dont il était muni et eut l'oeil sur sa droite; à gauche, il n'y avait que le ravin.

Le paysage étroit et tourmenté que nous arrivâmes à dominer était, à la clarté voilée de la lune, d'une tristesse morne. Ce chemin, déjà si mélancolique durant le jour, prend, la nuit, un air de coupe-gorge qui eût pleinement satisfait Brumières.

Ce bois a été le faubourg de Tusculum, et le chemin qui le traverse est, comme je vous l'ai dit ailleurs, une voie antique; circonstance assez grave pour nous, car les pieds de nos chevaux commencèrent à résonner sur les polygones de lave, qui furent jadis le pavé des rues de la ville latine. Nous parvînmes néanmoins au pied de la croix qui marque le sommet de la citadelle tusculane, au milieu d'une solitude absolue. Là, nous nous arrêtâmes pour examiner le revers de la montagne que nous avions à descendre. Sur ce plateau découvert, nous étions abrités par l'ombre épaisse du massif de roches qui supporte la croix.

Je regardai la magnifique vue que j'avais contemplée au soleil couchant, le théâtre antique où, pour la première fois, j'avais rencontré sous un habit de moine, ce docteur qui m'entraînait maintenant dans les périls de sa vie aventureuse, et les silhouettes, argentées par la lune, qui dentelaient l'horizon. C'étaient les sommets et les vallées que le berger Onofrio m'avait nommés, et, pour ne les avoir examinés qu'une fois, je connaissais déjà si bien le relief géographique du pays environnant, que j'eusse pu m'orienter tout seul et m'égarer fort peu.

Nous avions forcément rompu nos rangs pour nous abriter le long du rocher, pendant que Felipone descendait en avant pour faire une nouvelle reconnaissance. Je souffrais de voir cet excellent homme s'exposer tout seul pour les autres, et je demandai à l'accompagner. Le prince s'y opposa.

—Nous ne prenons pas ces précautions pour nous, dit-il à voix basse. Nous avons une femme avec nous; c'est pour elle seule que nous sommes si prudents; c'est pour elle que je consens à exposer Felipone. Si je connaissais les chemins, je prendrais sa place; mais je ne les connais pas, et c'est assez d'un homme en danger.

—Felipone sert la patrie, dit le docteur, puisqu'il favorise l'évasion d'un patriote comme moi. S'il est assassiné, ce sera mourir au champ d'honneur!

Et, après ce mouvement d'égoïste enthousiasme, le beau gros docteur ajouta, avec un cynisme sentimental:

—S'il ne revient pas, je jure de ne pas abandonner sa femme.

—Ne parlons plus, dit le prince. Malgré nous, nos voix s'élèvent.Silence tous, je vous en prie!

—Il serait désagréable d'être surpris et massacrés, pensai-je, pour d'aussi mauvaises paroles que celles que le docteur vient de dire.

Nous restâmes immobiles. Je me trouvai auprès de la dame voilée, dont le cheval, peu soucieux de l'ordre qui venait d'être donné, chassait avec bruit l'air de ses naseaux. Je pensais aussi, à propos de cette dame, qu'elle ne valait peut-être pas le mal que nous nous donnions et le péril qu'affrontait en cet instant le brave fermier des Cyprès. Pour nouer un intrigue avec un ex-viveur qui n'était ni beau, ni jeune, ni bien portant, il fallait qu'elle fut un peu dans les mêmes conditions, ou qu'elle eût un intérêt de vanité ou de cupidité à s'enfuir avec lui.

Cette mystérieuse amazone me parut une personne nerveuse, impatiente de l'immobilité où il fallait se tenir. Elle tourmentait la bouche de son cheval et l'empêchait de se rasseoir. Deux ou trois fois elle le fit sortir de la ligne d'ombre qui nous protégeait, et cette inquiétude hors de propos m'impatienta moi-même.

Dans l'attente d'un absent en péril, les minutes semblent des heures. Je pouvais me condamner au rôle de statue, mais non empêcher mon coeur de battre et mon oreille de s'alarmer des moindres bruits. La nuit était si calme et l'air si sonore, que nous entendîmes sonner la demie après minuit à l'horloge des Camaldules. La chouette, perchée sur une colonne du théâtre antique, répondait d'un ton aigre à un appel plus éloigné et plus aigre encore. Puis nous entendîmes une voix d'homme qui chantait vers le fond de l'humide vallée noyée dans la brune. Ce n'était pas la chanson du voyageur attardé qui éprouve le besoin de rompre autour de lui l'effrayant silence de la solitude: c'était comme un cantique lentement phrasé par une personne en prières. Aucune émotion dans cette voix mâle et douce dont le calme contrastait avec nos muettes perplexités.

Enfin Felipone reparut.

—Tout va bien, nous dit-il. Marchons.

—Mais ce chanteur de cantiques, lui dit le prince, l'entends-tu?

—Très-bien, et je connais sa voix. C'est un pieux berger qui chante sa prière, comme les coqs, à minuit. Mais écoutez-moi. J'espérais que le brouillard monterait, et nous permettrait de prendre le galop sur la grande route; mais il ne fait que ramper à un pied de terre, et il nous nuit plus qu'il ne nous rend service. Je vous engage donc à ne point passer par Marino, mais à descendre par la traverse à Grotta-Ferrata. De là, nous gagnerons Albano par la rive du lac qui sera à notre gauche. Le chemin sera plus long, quoique plus direct. Il est moins uni, et vous irez moins vite; mais nous serons presque toujours à couvert, et le pays est si sauvage, que, si nous y faisons quelque rencontre, ce sera avec les voleurs, gens bien préférables, pour nous, aux carabiniers.

—Accordé, dit le prince; marchons!

Nous descendîmes Tusculum à vol d'oiseau, à travers un vaste champ en jachère qui s'est couvert de réséda, et dont le parfum violent commençait à donner des étourdissements au prince lorsque nous en sortîmes, en passant dans un ruisseau qui nous remit sur le chemin frayé.

Ces petits chemins encaissés, bordés de haies en pleine liberté de croissance, rappellent assez, au clair de lune, les traînes de mon pays. Au jour, cette pensée ne m'était pas venue, à cause de la différence des plantes fleuries qui en tapissent les talus; mais, la nuit, les mouvements de ces petits sentiers ondulés, souvent traversés d'eaux courantes à fleur de terre, et ombragés de folles branches qui vous fouettent la figure, me rappelèrent ceux où, dans mon enfance, je faisais délicieusement et littéralement l'école buissonnière.

Nous marchions un à un, trottant, galopant ou reprenant le pas, selon les facilités ou les difficultés du terrain. Après Grotta-Ferrata, nous nous engageâmes dans une voie de traverse, au milieu des bois de châtaigniers, assez profondément encaissée entre les hauteurs de Monte-Cavo (Mons Albanus) et celles qui encadrent le lac d'Albano. Dans cette région sauvage, nous ne fîmes d'autres rencontres que celles de couleuvres monstrueuses, qui s'ébattaient sur le sable des sentiers et qui fuyaient à notre approche. Le docteur, dont l'humeur guerroyante s'irritait de n'avoir eu aucune prouesse à faire, descendait de temps en temps de cheval, en dépit des représentations du prince, pour couper en deux, avec son coutelas de voyage, ces reptiles inoffensifs.

Au bout d'une heure de marche environ, il nous fallut, pour aller plus vite, mettre tous pied à terre dans une descente presque à pic. Chacun conduisait et soutenait son cheval par la bouche. Seule, la dame voilée, resta sur le sein, dont le prince prit la bride. J'étais en ce moment derrière eux et pour ainsi dire sur leurs talons, le terrain ne me permettant pas de faire reculer mon poney romain, déjà très-impatienté de ce mauvais chemin.

La dame, penchée sur le pommeau de sa selle, parlait à voix basse avec son illustre amant. La voix de celui-ci étant moins souple et ne pouvant se tenir à ce diapason, j'entendis qu'il s'obstinait à la conduire, et je compris qu'elle insistait pour aller seule. Je compris aussi pourquoi elle désirait le dispenser de cette fatigue. Il n'en avait pas la force; la vigueur de ses bras et de ses jambes n'était pas en rapport avec son dévouement. En outre, il a la vue basse et les allures gauches. Il trébuchait à chaque pas et menaçait d'entraîner, dans sa chute, le cheval auquel il se pendait plutôt qu'il ne le soutenait.

Je n'osais offrir de le remplacer, et pourtant je voyais approcher le moment de la catastrophe. Elle fut heureusement sans gravité; le prince tomba assis sur un talus; le cheval chercha un instant son équilibre, le retrouva par un écart, et, pressé par l'amazone habile qui le dirigeait, arriva au fond du ravin, pour repartir, en bondissant, sur une montée aussi rapide que la descente.

—Non! non! je n'ai aucun mal, me dit le prince, que je m'étais empressé de remettre sur ses pieds. Lasignoraest d'une pétulance! Je vous en prie, mon cher, suivez-la. Ces chemins sont très-difficiles, et elle ne s'en méfie pas assez.

Je rendis la main àVulcanus, c'est le nom du poney que Felipone m'avait prêté, et, dépassant ceux qui marchaient devant, j'atteignis la dame voilée et lui fis part, sans trop me soucier de lui être agréable ou non, des inquiétudes du prince. Elle ne me répondit pas; mais son cheval, comme s'il eût reconnu ma voix, se mit à me parler par ce demi-hennissement qui expriment la satisfaction chez ces nobles bêtes; et, chose très-bizarre, comme si le langage des animaux m'eût été soudainement révélé, comme si j'eusse compris par une intuition mystérieuse ce que me rappelait celui-là, je le reconnus enfin, et retrouvai tout à coup son nom et le souvenir du service qu'il m'avait rendu. Aussi lui répondis-je gaiement, sans hésiter et sans me soucier d'être très-ridicule:

—Tiens, c'est toi, braveOtello?

—Oui, c'estOtello, répondit la dame voilée: n'aviez-vous donc pas reconnu celle qui le monte?

—Miss Medora! m'écriai-je stupéfait.

—Approchez-vous davantage, dit-elle, et causons pendant que nous le pouvons. Les autres sont loin derrière nous. Ne me faites pas de sermons, c'est inutile. Je suis déjà assez mécontente de ma situation. Sachez, en deux mots, mon histoire, comme je sais la vôtre. Je vous ai aimé, vous êtes le seul homme que j'aie aimé. Vous m'avez haïe; par dépit, j'ai voulu aimer mon cousin Richard. Cela m'a été impossible. Il s'en est aperçu, il s'est piqué, il s'est éloigné. Nous avons quitté Florence au bout de quelques jours, et nous avons reçu, à Rome, la visite du prince, alors caché à Frascati, ce qui ne l'empêchait pas de venir me voir avec beaucoup de hardiesse. Cette hardiesse, cette situation aventureuse où il se trouvait, ont augmenté l'intérêt et l'amitié que j'avais pour lui, car il y a deux ou trois ans que je le connais et qu'il me fait la cour quand nous nous rencontrons. Je voulais, je veux me marier, et surtout me marier sans amour, uniquement pour avoir une position sociale et m'étourdir dans le monde. Je n'étais plus heureuse avec ma tante. Elle est folle; elle était devenue jalouse de la très-mince amitié filiale que j'accorde à son mari. Je n'ai pu supporter l'ombre d'un soupçon. J'ai quitté sa maison au premier mot d'aigreur. Le prince était, de nouveau, passionnément épris de moi. Il est moins riche que je ne le suis; mais il a un nom magnifique, de l'esprit, de l'usage et du coeur. Je ne dépends que de moi-même; mais, par égard pour lord et lady B***, je leur en écrivis. Ma tante vint me voir, me supplia de retourner chez elle et d'abandonner ce projet de mariage. Elle trouvait le prince trop vieux et trop laid; elle parlait même d'user, pour m'en détourner, d'une autorité qu'elle n'a pas. C'est ce qui acheva de me décider. Le soir même de cette explication, qui avait été assez vive, je fis dire secrètement au prince que j'allais le rejoindre à Frascati. J'espérais vous y voir. Je ne savais rien de vos aventures, je ne les ai apprises que par le prince, qui les tenait de Felipone. J'aurais pu les apprendre de Tartaglia, si je ne m'étais tenue assez bien cachée à Frascati pour me soustraire à la vue de ce bavard. Je sus, au bout de quelques jours, que lord B*** agissait en vain. Vous deviez, par l'ordre du cardinal ***, rester prisonnier à Mondragone ainsi que son frère. C'est une leçon qu'il voulait donner à ce dernier, pour le dégoûter de revenir à Rome, et dont vous receviez le contre-coup. Quand je reconnus l'impossibilité de communiquer avec vous et de vous porter secours, même au moral, puisque vous étiez toujours engoué de cette petite Daniella, je me confirmai dans la résolution d'épouser le prince et de fuir avec lui. Afin que lady Harriet et son mari ne vinssent pas à compromettre cette fuite en me cherchant, je leur ai écrit, ce matin, que nous partions pour le Piémont, où nous devons nous marier, et j'ai confirmé le prince dans le désir qu'il avait de favoriser votre évasion, en le priant toutefois de ne pas me faire reconnaître de vous. Il ignore et doit ignorer les sentiments que j'ai eus pour vous, et qui, je vous prie de le croire, se sont dissipés comme un accès de fièvre.

Puis, elle ajouta d'une voix claire et d'un ton aisé:

—L'amour est une sotte maladie que les personnes les plus raisonnables sont obligées de subir, ne fût-ce qu'une fois en leur vie. Il est fort heureux pour moi que vous ayez été par hasard, l'objet de mon rêve d'un jour. Vous m'avez empêchée de céder à une fantaisie de mariage d'inclination qui eût certes fait mon malheur, comme il a fait celui de ma pauvre tante Harriet. J'ai donc pour vous une véritable reconnaissance, et nous serons toujours amis, si vous le voulez bien.

Je remerciai Medora de sa franchise. J'étais dans une situation à ne pas me permettre d'observations sur le choix qu'elle avait fait d'un mari si peu enivrant. D'ailleurs, les eût-elles comprises? Il paraît que le titre de prince efface les rides et les années. Je me rappelai aussi, en ce moment, que Medora n'était pas d'une très-illustre naissance; que la soeur de lady Harriet avait fait un mariage, non d'amour, mais d'argent, et que l'ambition de remonter à l'échelon social dont elle était descendue par cette mésalliance de sa mère devait être ce que Medora appelait le côté logique et raisonnable de sa vie.

Il lui était échappé un mot qui ne s'accordait pourtant pas avec sa conclusion: «Je suis assez mécontente de ma situation, ne me faites pas de sermons». Je crus ne devoir pas relever cet aveu, et je la félicitai, au contraire, du succès de son escapade. Je ne voyais pas que cela dût causer ni chagrin sérieux ni dommage sensible à lord B*** ou à sa femme. S'ils eussent été là, je crois que je les aurais félicités eux-mêmes d'être dégagés de la responsabilité que leur imposait la tutelle d'une personne aussi tranchée et aussi extrême en ses résolutions que la belle Medora.

Nous causâmes donc, tranquillement d'abord, de ses projets. Elle voulait s'établir sur la côte de Gênes, et m'invitait à aller la voir; mais elle ajouta tout à coup assez brutalement:

—A condition pourtant que vous serez débarrassé de mademoiselleDaniella.

—En ce cas, répondis-je avec la même netteté, recevez aujourd'hui mes adieux définitifs; car je compte épouser mademoiselle Daniella aussitôt que je pourrai l'emmener hors de ce pays, où j'aurais, fussé-je libre, quelque mortification de paraître céder aux menaces de monsieur son frère.

—En vérité, s'écria Medora, vous en êtes là? Vous tombez dans ce piège grossier de croire qu'elle est menacée par son frère, qui l'a laissée voyager avec nous sans jamais lui donner signe de vie?

—Je sais maintenant qu'elle n'a voyagé avec vous que pour échapper aux continuelles persécutions de ce frère qui voulait naturellement l'exploiter, et qui l'eût suivie, si sa double profession d'espion et de bandit ne le tenait attaché au sol romain.

—Très-bien! Ainsi, vous connaissez ces détails dont je n'osais vous parler, et vous allez avoir pour beau-frère un mouchard, voleur de grands chemins par-dessus le marché?

—C'est un désagrément prévu, et je passe outre.

Elle garda un instant le silence et reprit:

—Je me demande lequel de nous deux fait une folie: celle qui épouse sans amour un homme comme il faut, ou celui qui veut épouser une femme qu'il aime, en dépit de sa honteuse situation.

—Vous croyez, répondis-je, que la raison est de votre côté comme je crois qu'elle est du mien; et, tous deux, nous sommes très-contents de nous-mêmes. C'est ainsi que se résument tous les antagonismes de l'opinion, et, comme c'est le résultat inévitable de toutes les discussions possibles, on devrait se les épargner comme inutiles, à moins qu'on ne les considère comme un moyen sûr de se confirmer et de se fortifier dans ses propres tendances.

—C'est bien dit, mais ce n'est pas toujours certain. Il y a des convictions entières qui ébranlent les demi-convictions, et je vous avoue qu'en vous voyant si absolu dans la logique de votre théorie, je me demande si je suis dans le vrai chemin de la mienne. Tenez, l'amour est une puissance maudite, puisque celui qui se fait son apôtre est toujours plus fort dans son délire que l'apôtre de la raison ne l'est dans sa quiétude.

—Voici le prince qui nous rejoint, et c'est à lui de vous convaincre de la puissance de l'amour, puisqu'il vous aime et vous implore.

—Attendez! un mot encore! J'espère que vous ne pensez pas que je ne sois plus parfaitement libre de rompre avec lui?

—Pardon! je ne vous comprends pas.

—Je veux dire que je ne suis pas plus sa maîtresse que je ne suis encore sa femme, et que c'est tout au plus si je lui ai permis, jusqu'à présent, de me baiser la main. Si vous aviez d'autres idées, elles m'outrageraient bien gratuitement.

—Qu'est-ce que cela me fait? pensai-je pendant que le prince passait entre nous pour me remercier et pour faire à Medora de timides reproches. J'entendis qu'elle lui répondait sèchement et je me hâtai d'aller reprendre mon rang dans la caravane.


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